XIX

A cette même époque, un jour d’été à Saint-Sébastien, j’attendais Loti

dans un parc, tout en écoutant une marche espagnole qu’exécutait

brillamment un orchestre militaire. En face de moi, derrière les vitres

d’une véranda, un jeune garçon de onze à douze ans, vêtu d’un costume

marin, vint d’un air maussade regarder le parc. Il me vit et, surpris

par la présence à cet endroit d’un homme qu’il ne connaissait pas, il

parut donner un ordre en me désignant du doigt.

C’était le roi d’Espagne.

Aussitôt, un personnage chamarré d’or vint courtoisement m’inviter à le

suivre et m’introduisit dans un vaste salon où, me dit-il, je serais

plus à l’aise pour attendre mon ami.

Enfant, par ses airs autoritaires, ses façons hautaines, Alphonse XIII

inquiétait la reine régente qui craignait que son règne ne fût pas

heureux. A la moindre résistance, il frappait du pied, il disait:

--Je suis le roi!

Quelques années plus tard, au lieu d’affirmer à tout propos ce qu’il

était, il cherchait, semblait-il, par sa bonne grâce, à le faire

oublier. Quand il se fiança à la princesse Ena de Battenberg, il vint un

jour de Biarritz à Cambo en automobile. Ils étaient seuls. Le roi

conduisait. Une joie gamine débordait de lui. Arrivé dans le bas Cambo,

devant l’établissement des bains, il demanda au gardien:

--Pardon, monsieur, vous n’auriez pas vu passer le roi Alphonse XIII?

Et, sans attendre la réponse, il ajouta:

--On dit que c’est un charmant garçon.

Cette transformation d’un enfant morose et hautain en un homme d’humeur

gaie, vraiment simple, ouvert aux idées de son temps, accueillant et

sympathique, démontrerait, s’il en était besoin, que l’être qu’elle a

conçu reste une énigme pour une mère, et qu’il en est de nous comme de

ces rivières dont parle le grand Frédéric, «de ces rivières qui

conservent leur nom mais dont les eaux sans cesse écoulées ne sont

jamais les mêmes».

Et, d’ailleurs, est-ce que toute belle plante humaine ne tend pas

naturellement à s’améliorer?

Quelles ressources inconnues sont en nous pour le bien, que la nécessité

nous fait découvrir en les mettant en lumière d’une façon inattendue?

Combien d’êtres sont condamnés à ignorer toujours ce qu’ils contiennent

de beau et peut-être de grand, faute d’un événement important dont le

choc pourrait seul les révéler à eux-mêmes? Souvent, c’est dans l’ombre

d’une grande épreuve, d’une douleur profonde, d’un deuil inconsolable,

que l’âme s’épure, comme les roses poussent blanches dans l’obscurité.

Le trait que je vais citer serait plus saisissant si j’imprimais les

noms. Mais ils appartiennent à des personnages dont quelques-uns sont

encore vivants. Je néglige donc les noms pour ne retenir que le fait. Il

suffit à montrer que tous les beaux exemples ne sont pas dans Plutarque.

Un grand romancier, mort aujourd’hui, avait eu, hors du mariage, deux

enfants. Sa femme n’était pas une résignée. Energique, pleine de

droiture, elle souffrait de cette situation et ne s’en cachait pas. Il

advint qu’à la suite d’un procès politique, qui eut à cette époque un

immense retentissement, l’écrivain illustre dut se réfugier en

Angleterre. Secrètement, il y fit venir ses enfants, ainsi que leur

mère. Sa femme l’apprit. Mais ce qui l’irrita le plus, c’est que

quelques amis du maître ne craignirent pas de franchir le détroit pour

aller lui rendre visite dans son foyer illégitime. Plus particulièrement

elle en voulut à l’un d’eux qui, jusqu’ici, avait épousé sa cause et

qu’elle voyait, avec une surprise mêlée de colère, passer à l’ennemi.

Aussi, quand le grand écrivain rentré en France eut repris sa vie

régulière, ses habitudes, ses soirées hebdomadaires, le premier soir où

le transfuge osa s’y montrer, elle se porta au-devant de lui et, le

doigt tendu vers la porte, lui enjoignit de sortir.

Le lendemain, le maître allait voir son ami, excusait sa femme et, non

sans peine, après bien des pourparlers et, le temps aidant, parvenait à

ramener la concorde entre eux.

Survint la mort tragique et accidentelle du grand écrivain. Ce fut le

même ami qui, au chevet de sa veuve, elle-même presque mourante, se

chargea de poser avec beaucoup d’hésitation la question suivante:

--Faut-il mettre dans le cercueil le portrait des enfants?

Alors cette femme que son courroux, la veille, empêchait d’apercevoir

les trésors de bonté, d’amour, d’abnégation, qui étaient en elle, cette

femme qui, depuis cette minute, ennoblie par la douleur, n’a plus vécu

que pour ces enfants--obtenant du Conseil d’Etat la propriété d’un nom

glorieux que, sans elle, ils n’auraient jamais porté--qui les a élevés,

qui les a dotés, qui les a fait vivre, cette femme au grand cœur

répondit simplement:

--Vous y mettrez aussi le portrait de leur mère.

Paroles d'un solitaire · 第 26 / 71 题