A cette même époque, un jour d’été à Saint-Sébastien, j’attendais Loti
dans un parc, tout en écoutant une marche espagnole qu’exécutait
brillamment un orchestre militaire. En face de moi, derrière les vitres
d’une véranda, un jeune garçon de onze à douze ans, vêtu d’un costume
marin, vint d’un air maussade regarder le parc. Il me vit et, surpris
par la présence à cet endroit d’un homme qu’il ne connaissait pas, il
parut donner un ordre en me désignant du doigt.
C’était le roi d’Espagne.
Aussitôt, un personnage chamarré d’or vint courtoisement m’inviter à le
suivre et m’introduisit dans un vaste salon où, me dit-il, je serais
plus à l’aise pour attendre mon ami.
Enfant, par ses airs autoritaires, ses façons hautaines, Alphonse XIII
inquiétait la reine régente qui craignait que son règne ne fût pas
heureux. A la moindre résistance, il frappait du pied, il disait:
--Je suis le roi!
Quelques années plus tard, au lieu d’affirmer à tout propos ce qu’il
était, il cherchait, semblait-il, par sa bonne grâce, à le faire
oublier. Quand il se fiança à la princesse Ena de Battenberg, il vint un
jour de Biarritz à Cambo en automobile. Ils étaient seuls. Le roi
conduisait. Une joie gamine débordait de lui. Arrivé dans le bas Cambo,
devant l’établissement des bains, il demanda au gardien:
--Pardon, monsieur, vous n’auriez pas vu passer le roi Alphonse XIII?
Et, sans attendre la réponse, il ajouta:
--On dit que c’est un charmant garçon.
Cette transformation d’un enfant morose et hautain en un homme d’humeur
gaie, vraiment simple, ouvert aux idées de son temps, accueillant et
sympathique, démontrerait, s’il en était besoin, que l’être qu’elle a
conçu reste une énigme pour une mère, et qu’il en est de nous comme de
ces rivières dont parle le grand Frédéric, «de ces rivières qui
conservent leur nom mais dont les eaux sans cesse écoulées ne sont
jamais les mêmes».
Et, d’ailleurs, est-ce que toute belle plante humaine ne tend pas
naturellement à s’améliorer?
Quelles ressources inconnues sont en nous pour le bien, que la nécessité
nous fait découvrir en les mettant en lumière d’une façon inattendue?
Combien d’êtres sont condamnés à ignorer toujours ce qu’ils contiennent
de beau et peut-être de grand, faute d’un événement important dont le
choc pourrait seul les révéler à eux-mêmes? Souvent, c’est dans l’ombre
d’une grande épreuve, d’une douleur profonde, d’un deuil inconsolable,
que l’âme s’épure, comme les roses poussent blanches dans l’obscurité.
Le trait que je vais citer serait plus saisissant si j’imprimais les
noms. Mais ils appartiennent à des personnages dont quelques-uns sont
encore vivants. Je néglige donc les noms pour ne retenir que le fait. Il
suffit à montrer que tous les beaux exemples ne sont pas dans Plutarque.
Un grand romancier, mort aujourd’hui, avait eu, hors du mariage, deux
enfants. Sa femme n’était pas une résignée. Energique, pleine de
droiture, elle souffrait de cette situation et ne s’en cachait pas. Il
advint qu’à la suite d’un procès politique, qui eut à cette époque un
immense retentissement, l’écrivain illustre dut se réfugier en
Angleterre. Secrètement, il y fit venir ses enfants, ainsi que leur
mère. Sa femme l’apprit. Mais ce qui l’irrita le plus, c’est que
quelques amis du maître ne craignirent pas de franchir le détroit pour
aller lui rendre visite dans son foyer illégitime. Plus particulièrement
elle en voulut à l’un d’eux qui, jusqu’ici, avait épousé sa cause et
qu’elle voyait, avec une surprise mêlée de colère, passer à l’ennemi.
Aussi, quand le grand écrivain rentré en France eut repris sa vie
régulière, ses habitudes, ses soirées hebdomadaires, le premier soir où
le transfuge osa s’y montrer, elle se porta au-devant de lui et, le
doigt tendu vers la porte, lui enjoignit de sortir.
Le lendemain, le maître allait voir son ami, excusait sa femme et, non
sans peine, après bien des pourparlers et, le temps aidant, parvenait à
ramener la concorde entre eux.
Survint la mort tragique et accidentelle du grand écrivain. Ce fut le
même ami qui, au chevet de sa veuve, elle-même presque mourante, se
chargea de poser avec beaucoup d’hésitation la question suivante:
--Faut-il mettre dans le cercueil le portrait des enfants?
Alors cette femme que son courroux, la veille, empêchait d’apercevoir
les trésors de bonté, d’amour, d’abnégation, qui étaient en elle, cette
femme qui, depuis cette minute, ennoblie par la douleur, n’a plus vécu
que pour ces enfants--obtenant du Conseil d’Etat la propriété d’un nom
glorieux que, sans elle, ils n’auraient jamais porté--qui les a élevés,
qui les a dotés, qui les a fait vivre, cette femme au grand cœur
répondit simplement:
--Vous y mettrez aussi le portrait de leur mère.