La journée du solitaire[1] est une plaine nue. La plus légère impression
y résonne profondément. Chaque menu fait s’y détache comme des pas sur
la neige. L’esprit y est plus attentif, plus vigilant, plus apte à
découvrir la petite source de joie qui se cache dans les plus humbles
choses. On m’eût bien étonné autrefois, en me disant qu’il y avait en
moi la possibilité de vivre seul sans connaître l’ennui. Je ne connais
pas l’ennui. Mais les raisons que j’en pourrais donner ne me semblent
excellentes que si je me les donne à moi-même. Si je les expose à
autrui, je les trouve piteuses. Il en est d’elles comme de ces meubles
qui nous séduisent dans l’intimité d’un appartement et nous
désenchantent quand l’occasion d’un départ les livre, un instant, au
jour cru de la rue.
[1] Cette page est empruntée au _Roman du Malade_, au chapitre
«Rêverie dans un jardin».
Peut-on rendre cette sensation de plénitude inattendue qui vient du vide
même, comme l’extrême froid produit l’effet d’une brûlure, cette
sensation d’être comblé qu’on éprouve à de certaines minutes, cette
douce sérénité sans relations avec les circonstances, cette félicité
surprenante et si courte qui jaillissent de nous tout à coup, d’une
façon animale, et auxquelles nous ne comprenons rien?...
Si l’odeur royale des dernières roses retarde un instant ma marche dans
l’allée, si le cri du rouge-gorge me fait lever la tête vers la cime du
cerisier, si je goûte, dans l’été qui s’en va, la plus déchirante des
fins de fête, si ce temps rêveur, cette lumière oblique, ce jardin
dénoué qui découvre ses suprêmes beautés, m’étourdissent un peu, si
j’entre en confidence avec tout ce qui m’entoure, si j’ai mieux senti
aujourd’hui à mon côté l’affection qui me soutient, dois-je croire que
tout bonheur a déserté ma vie? Quand on s’éloigne résolument de ce qu’on
a perdu et qu’on se tourne vers ce qui nous reste, on cesse d’appeler le
bonheur, on cesse d’ouvrir une après l’autre toutes les portes de sa
maison en criant: «Où es-tu?» et, cessant de le chercher, on le trouve,
on le reconnaît sous ses plus humbles aspects. Le parfum de la rose,
l’éclairage qui m’enchante, la main qui est demeurée longtemps sur mon
épaule, tout cela, n’est-ce pas encore quelque chose de lui?
Quelle vertu secourable a ce soleil déclinant qui caresse, à cette
heure, sur la place mélancolique de chaque petit village, le dos des
vieillards assis sur les bancs! Comme il assoupit nos regrets, fait
fondre nos ressentiments, efface les pas qui nous ont foulé l’âme,
affaiblit nos chagrins et, avec les pierres et nos volontés, fait de la
poussière! De quelle façon insensible et sûre, lui qui a éclairé toutes
les désillusions humaines, il décolore, détruit en nous le désir de
biens que nous ne pouvons atteindre! Avec quelle force tranquille de
persuasion il dit: «Résignez-vous», à ceux qui savent entendre sa
leçon!...
Nous voici à l’époque où dans la maison il pénètre davantage. En
juillet, par la fenêtre qui éclaire l’escalier, il effleurait à peine la
première marche. Déjà, il atteint la cinquième. Et à mesure que le froid
viendra, se sentant plus attendu, il montera encore. C’est ainsi que,
durant la saison du sommeil végétal, quand il n’a plus d’autre utilité
que de réchauffer les êtres, il s’attache à eux, les suit dans leurs
demeures, en gravit les degrés, s’élargit dans les chambres, s’avance
jusqu’au chevet des lits pour retrouver ses amis les malades.
Puis, discrètement, sur la pointe du pied, il se retire, rétrograde,
mois par mois, redescend marche à marche, comme il est venu, rappelé
dans l’univers par les vergers, les prairies et les bois.
Pendant que je trace ces lignes au crayon sur quelque marge de journal,
son dernier rayon chemine lentement, ce soir, parmi le gravier de
l’allée. Les arbres, les plantes, les fleurs qui perdent avec lui leur
bien le plus précieux, ont poussé davantage du côté où il les quitte, à
cause de l’effort qu’ils ont fait chaque soir pour le voir partir; et
quand il a disparu, c’est un peu impressionnant de se retrouver, dans un
vaste silence, avec ces témoins arrêtés, cette multitude immobile, comme
assemblée sur des gradins, dont toutes les têtes tournées vers le même
point dénoncent la route qu’il a prise...
Le rayon chemine lentement sur le gravier de l’allée. Et moi, dont les
meilleurs moments furent donnés à mon cœur, je songe combien de fois,
jadis, j’ai suivi du regard une robe qui s’en allait ainsi. Ainsi elle
s’en allait sans bruit dans quelque allée de jardin et à chaque pas qui
l’éloignait, je voyais pareillement l’ombre grandir autour de moi...
J’écris pour ceux que la vie, le mal ou l’amour ont blessés, pour ceux
qui portent au côté gauche une langueur secrète et qui, comme moi,
étendus dans un jardin, interrompent leur lecture ou leur rêverie pour
mieux sentir, dans l’enveloppement doré d’une belle journée de
septembre, ces douces influences qui veulent consoler...