XVI

Et ce rouge-gorge, qui fut un moment le compagnon ailé de ma solitude,

qui lui révéla l’amitié?

Il était tombé du toit dans un conduit de fumée et, de là, dans le

fourneau de la cuisine où il avait passé la nuit et où il faisait un

bruit d’ailes qui effrayait ma vieille bonne.

--Je n’ose pas allumer le feu. Il y a quelque bête là-dedans que je vais

faire rôtir, bien sûr. Moi, ça me fait peur. C’est peut-être une

chauve-souris.

J’ouvris le four. Dans la partie inférieure, il y a une petite trappe

que soulèvent les ouvriers fumistes quand ils ramonent le fourneau. Sous

cette trappe était l’oiseau. Je le pris dans ma main. Il se laissa

faire. Comme il était couvert de suie, je l’en débarrassai comme je pus

à l’aide d’une serviette. Je lavai à l’eau tiède son bec et surtout ses

petits yeux de jais brillant, dont je guéris ainsi la cécité. Ensuite,

j’ouvris la porte de la cuisine qui donne sur le jardin et lui rendis la

liberté. Il alla se percher sur le marronnier qui est devant la fenêtre

de ma chambre. Je remontai dans celle-ci. Bientôt, j’entendis frapper au

carreau. C’était le rouge-gorge qui, sur la barre d’appui, heurtait du

bec la vitre comme pour me remercier.

Certains trouveront que j’exagère et moi-même je me suis demandé, à ce

moment-là, par quel miracle d’instinct il avait pu savoir que c’était à

ma chambre et que je m’y trouvais. N’était-il pas plus vraisemblable

que, sortant de sa prison, encore à demi-aveugle, il se heurtât, sans

intention aucune, à tout ce qu’il rencontrait? Mais alors pourquoi

adopta-t-il désormais mon jardin? Pourquoi, dès le matin, quand on

écartait mes persiennes, était-il là sur le marronnier qui faisait

entendre son léger cri? Pourquoi, l’après-midi, venait-il s’établir sur

le sorbier qui ombrage le petit kiosque où généralement je passe mes

journées? Ma mère l’appelait:

--Pui... pui...

Il descendait, sautillait sur le sol auprès de nous, plus chatoyant

qu’un bijou, puis: frrt! s’envolait avec un petit bruit de soie. Il

s’était si bien familiarisé avec les gens et les choses qui nous

entouraient que lorsque le père Jérôme, un jardinier à façon, venait

retourner la terre du potager, il le suivait, pas à pas, pour happer

chaque ver que sa houe découvrait.

Le père Jérôme disait:

--Ça n’a pas peur, cette bestiole-là... Ça n’est pas fier... Je n’en ai

pas vu beaucoup de comme ça.

Un jour qu’il travaillait au potager, nous l’entendîmes qui poussait une

exclamation désolée. Puis il vint à nous et dit à ma mère:

--Madame, j’ai fait un malheur; j’ai tué le rouge-gorge.

--Vous avez tué le rouge-gorge?

--Ah! c’est sans le vouloir, bien sûr! Il était si hardi qu’il venait

entre mes jambes sans que je le voie... J’avais affaire à une motte de

terre un peu dure... Je donne un coup dessus et, malheureusement, c’est

le rouge-gorge qui l’a reçu.

Ainsi périt, par excès de confiance, mon petit compagnon aérien, le seul

parmi tant d’oiseaux qui m’entourent en été, à cause d’un vieux parc

abandonné voisin de mon jardin, où ils gîtent en grand nombre, le seul

dont il m’ait été donné de conquérir l’amitié. C’était un peu avant la

guerre. Temps révolus, temps idylliques où la mort d’un rouge-gorge

était un événement!...

Paroles d'un solitaire · 第 23 / 71 题