Et ce rouge-gorge, qui fut un moment le compagnon ailé de ma solitude,
qui lui révéla l’amitié?
Il était tombé du toit dans un conduit de fumée et, de là, dans le
fourneau de la cuisine où il avait passé la nuit et où il faisait un
bruit d’ailes qui effrayait ma vieille bonne.
--Je n’ose pas allumer le feu. Il y a quelque bête là-dedans que je vais
faire rôtir, bien sûr. Moi, ça me fait peur. C’est peut-être une
chauve-souris.
J’ouvris le four. Dans la partie inférieure, il y a une petite trappe
que soulèvent les ouvriers fumistes quand ils ramonent le fourneau. Sous
cette trappe était l’oiseau. Je le pris dans ma main. Il se laissa
faire. Comme il était couvert de suie, je l’en débarrassai comme je pus
à l’aide d’une serviette. Je lavai à l’eau tiède son bec et surtout ses
petits yeux de jais brillant, dont je guéris ainsi la cécité. Ensuite,
j’ouvris la porte de la cuisine qui donne sur le jardin et lui rendis la
liberté. Il alla se percher sur le marronnier qui est devant la fenêtre
de ma chambre. Je remontai dans celle-ci. Bientôt, j’entendis frapper au
carreau. C’était le rouge-gorge qui, sur la barre d’appui, heurtait du
bec la vitre comme pour me remercier.
Certains trouveront que j’exagère et moi-même je me suis demandé, à ce
moment-là, par quel miracle d’instinct il avait pu savoir que c’était à
ma chambre et que je m’y trouvais. N’était-il pas plus vraisemblable
que, sortant de sa prison, encore à demi-aveugle, il se heurtât, sans
intention aucune, à tout ce qu’il rencontrait? Mais alors pourquoi
adopta-t-il désormais mon jardin? Pourquoi, dès le matin, quand on
écartait mes persiennes, était-il là sur le marronnier qui faisait
entendre son léger cri? Pourquoi, l’après-midi, venait-il s’établir sur
le sorbier qui ombrage le petit kiosque où généralement je passe mes
journées? Ma mère l’appelait:
--Pui... pui...
Il descendait, sautillait sur le sol auprès de nous, plus chatoyant
qu’un bijou, puis: frrt! s’envolait avec un petit bruit de soie. Il
s’était si bien familiarisé avec les gens et les choses qui nous
entouraient que lorsque le père Jérôme, un jardinier à façon, venait
retourner la terre du potager, il le suivait, pas à pas, pour happer
chaque ver que sa houe découvrait.
Le père Jérôme disait:
--Ça n’a pas peur, cette bestiole-là... Ça n’est pas fier... Je n’en ai
pas vu beaucoup de comme ça.
Un jour qu’il travaillait au potager, nous l’entendîmes qui poussait une
exclamation désolée. Puis il vint à nous et dit à ma mère:
--Madame, j’ai fait un malheur; j’ai tué le rouge-gorge.
--Vous avez tué le rouge-gorge?
--Ah! c’est sans le vouloir, bien sûr! Il était si hardi qu’il venait
entre mes jambes sans que je le voie... J’avais affaire à une motte de
terre un peu dure... Je donne un coup dessus et, malheureusement, c’est
le rouge-gorge qui l’a reçu.
Ainsi périt, par excès de confiance, mon petit compagnon aérien, le seul
parmi tant d’oiseaux qui m’entourent en été, à cause d’un vieux parc
abandonné voisin de mon jardin, où ils gîtent en grand nombre, le seul
dont il m’ait été donné de conquérir l’amitié. C’était un peu avant la
guerre. Temps révolus, temps idylliques où la mort d’un rouge-gorge
était un événement!...