XV

Que des bêtes domestiques adaptées à l’homme par atavisme, que certains

insectes habitués à vivre dans nos maisons nous reconnaissent sans nous

avoir jamais vus et se comportent familièrement avec nous, cela se

conçoit. Une mouche vulgaire se pose sans façon sur votre nez et,

chassée, revient avec flegme, malgré le terrible cyclone que représente

pour elle un simple coup de mouchoir. Vous la voyez se promener

philosophiquement sur la surface lisse d’une vitre, sachant qu’il est

vain de chercher à franchir cet obstacle transparent, alors que la guêpe

ou l’abeille, attirée dans la cuisine par l’odeur des confitures et si

astucieuse qu’elle a trouvé le moyen d’entrer par le trou de la serrure,

montrera, quand elle voudra sortir, en se heurtant vingt fois à cette

même vitre, une stupidité qui nous confond.

Semblable à l’abeille est cette hirondelle qui, tout à l’heure, tentait

désespérément de s’évader de ma chambre où, par imprudence, elle s’était

aventurée. A peine l’avais-je vue entrer que, sournoisement, j’avais

refermé la fenêtre. Dès qu’elle se vit prisonnière, elle s’affola. Ses

ailes puissantes faisaient un tel déplacement d’air qu’à quelques mètres

de là j’en avais le visage ventilé. Elle allait de la glace de la

cheminée à la glace de l’armoire, s’y heurtait, s’y meurtrissait la

tête, tellement acharnée à trouver une issue qu’elle se fût tuée sur

place si je ne l’avais délivrée. Aussitôt qu’elle vit la fenêtre

ouverte, elle partit d’un seul élan, tout droit, avec une telle magie de

vitesse que, tandis que mes yeux étonnés la cherchaient au-dessus de

Sannois, elle était déjà à Montmorency.

* * * * *

Evidemment, c’est l’instinct exaspéré de la liberté qui trouble, si je

puis dire, le jugement de cette abeille, de cette guêpe, de cette

hirondelle, si intelligentes par ailleurs. Car les bêtes, les insectes

les moins familiarisés avec nous, témoignent parfois de la manière la

plus saisissante qu’ils nous comprennent, pénètrent nos intentions.

C’est ainsi que, passant un jour de l’automne dernier devant une de ces

grosses araignées brunes et rayées de gris qui, en octobre, envahissent

nos jardins, je m’amusai, me trouvant à l’envers de sa toile, à

l’envoyer, d’une pichenette, à quelques pas de là. Le lendemain, elle

avait repris sa place, mais dès qu’elle me vit, elle me reconnut et,

sans m’attendre, sauta prestement dans le gazon, avec un air de me dire:

--Ah! non, mon vieux, ça ne prend pas deux fois, cette plaisanterie-là!

Un autre jour, c’est un crapaud que je rencontrai dans l’allée, avançant

par bonds maladroits et retombant chaque fois avec un petit bruit

flasque. Je m’approchai. Il cessa de bouger, averti par un instinct

infaillible que l’immobilité abuse l’adversaire. C’était là le génial

musicien qui, caché entre deux pierres, exhale dans la nuit sa note

unique, ce son de flûte triste. Les pattes repliées, son ventre

palpitait de peur. Je me penchai et, à l’aide d’un brin de paille, je

lui chatouillai le cou. A ma grande surprise, il comprit que je lui

voulais du bien, et c’est avec un plaisir visible qu’il me tendit

obliquement son pauvre cou pustuleux, d’un mouvement câlin, comme l’eût

fait une chatte.

Qui lui avait appris à ce crapaud, peut-être inconscient de sa laideur,

mais craintif et pourchassé de tous, qu’il existe une douce chose par

quoi l’homme témoigne un peu d’amour ou seulement de sympathie aux plus

humbles créatures, et qui s’appelle la caresse?

Paroles d'un solitaire · 第 22 / 71 题