Que des bêtes domestiques adaptées à l’homme par atavisme, que certains
insectes habitués à vivre dans nos maisons nous reconnaissent sans nous
avoir jamais vus et se comportent familièrement avec nous, cela se
conçoit. Une mouche vulgaire se pose sans façon sur votre nez et,
chassée, revient avec flegme, malgré le terrible cyclone que représente
pour elle un simple coup de mouchoir. Vous la voyez se promener
philosophiquement sur la surface lisse d’une vitre, sachant qu’il est
vain de chercher à franchir cet obstacle transparent, alors que la guêpe
ou l’abeille, attirée dans la cuisine par l’odeur des confitures et si
astucieuse qu’elle a trouvé le moyen d’entrer par le trou de la serrure,
montrera, quand elle voudra sortir, en se heurtant vingt fois à cette
même vitre, une stupidité qui nous confond.
Semblable à l’abeille est cette hirondelle qui, tout à l’heure, tentait
désespérément de s’évader de ma chambre où, par imprudence, elle s’était
aventurée. A peine l’avais-je vue entrer que, sournoisement, j’avais
refermé la fenêtre. Dès qu’elle se vit prisonnière, elle s’affola. Ses
ailes puissantes faisaient un tel déplacement d’air qu’à quelques mètres
de là j’en avais le visage ventilé. Elle allait de la glace de la
cheminée à la glace de l’armoire, s’y heurtait, s’y meurtrissait la
tête, tellement acharnée à trouver une issue qu’elle se fût tuée sur
place si je ne l’avais délivrée. Aussitôt qu’elle vit la fenêtre
ouverte, elle partit d’un seul élan, tout droit, avec une telle magie de
vitesse que, tandis que mes yeux étonnés la cherchaient au-dessus de
Sannois, elle était déjà à Montmorency.
* * * * *
Evidemment, c’est l’instinct exaspéré de la liberté qui trouble, si je
puis dire, le jugement de cette abeille, de cette guêpe, de cette
hirondelle, si intelligentes par ailleurs. Car les bêtes, les insectes
les moins familiarisés avec nous, témoignent parfois de la manière la
plus saisissante qu’ils nous comprennent, pénètrent nos intentions.
C’est ainsi que, passant un jour de l’automne dernier devant une de ces
grosses araignées brunes et rayées de gris qui, en octobre, envahissent
nos jardins, je m’amusai, me trouvant à l’envers de sa toile, à
l’envoyer, d’une pichenette, à quelques pas de là. Le lendemain, elle
avait repris sa place, mais dès qu’elle me vit, elle me reconnut et,
sans m’attendre, sauta prestement dans le gazon, avec un air de me dire:
--Ah! non, mon vieux, ça ne prend pas deux fois, cette plaisanterie-là!
Un autre jour, c’est un crapaud que je rencontrai dans l’allée, avançant
par bonds maladroits et retombant chaque fois avec un petit bruit
flasque. Je m’approchai. Il cessa de bouger, averti par un instinct
infaillible que l’immobilité abuse l’adversaire. C’était là le génial
musicien qui, caché entre deux pierres, exhale dans la nuit sa note
unique, ce son de flûte triste. Les pattes repliées, son ventre
palpitait de peur. Je me penchai et, à l’aide d’un brin de paille, je
lui chatouillai le cou. A ma grande surprise, il comprit que je lui
voulais du bien, et c’est avec un plaisir visible qu’il me tendit
obliquement son pauvre cou pustuleux, d’un mouvement câlin, comme l’eût
fait une chatte.
Qui lui avait appris à ce crapaud, peut-être inconscient de sa laideur,
mais craintif et pourchassé de tous, qu’il existe une douce chose par
quoi l’homme témoigne un peu d’amour ou seulement de sympathie aux plus
humbles créatures, et qui s’appelle la caresse?