En fouillant dans une armoire, j’ai retrouvé ce matin la photographie
d’un groupe d’élèves de l’institution Hamel où je figure à quinze ans
parmi les grands. J’ai passé une demi-heure à considérer ces visages qui
ne ressemblent plus à rien de ce qui existe aujourd’hui. Beaucoup de mes
anciens condisciples sont morts sans doute et ceux qui restent, si je
les voyais, je ne les reconnaîtrais plus. L’âge, la vie, le travail, le
plaisir ou les tourments ont marqué chacun d’une manière différente et
il n’y subsiste rien de leurs traits enfantins. Il en est qui se sont
complètement effacés de ma mémoire et sur la figure desquels je ne peux
mettre un nom, mais il en est d’autres qui s’animent peu à peu sous mon
regard, surgissent hors de ce groupe et se mettent à courir devant moi.
Voici Ramager, qui exerçait une fascination de chef incontesté lorsque
nous jouions à la guerre. Voici Le Mesle, dont la mère était si jolie.
Et Paul Héra, qu’on appelait à son grand déplaisir Choléra. Et Lebas,
qui avait toujours dans son pupitre une boîte de lait condensé! Pour un
sou, ses voisins avaient le droit d’y plonger deux fois le manche de
leur porte-plume. Je revois nos cahiers de brouillon parsemés de pâtés
d’encre, que nous léchions d’une langue ignorante des principes de
l’hygiène. Je ferme les yeux et je me rappelle l’étrange goût d’ail
qu’avait cette encre, ainsi que l’odeur de bois de cèdre de nos crayons.
Temps innocents dont le souvenir me ravit aujourd’hui! Pourtant je ne
fus pas heureux dans cette pension. Son directeur, M. Hamel, ne pouvait
me souffrir. Il me trouvait trop raisonneur. Il me rendait responsable
des menues fautes de toute la classe. Un jour qu’il était mal luné, il
me gifla--je pouvais avoir douze ans--sous le prétexte que, pour lui
répondre, je tenais la tête penchée de côté. Sa seule présence tarissait
en moi toute chaleur, tout élan, et je puis dire toute bonne volonté.
C’est qu’il avait fini par m’inspirer les propres sentiments dont il
était animé à mon égard. Un samedi, à propos d’une peccadille, il me
priva de ma sortie du dimanche, sachant fort bien qu’une de mes tantes
était en ce moment à Paris et que, pour cette raison, je tenais beaucoup
à ma sortie.
Je ne fus pas stoïque. Je me mis à pleurer, la tête cachée dans mon
coude replié. Une demi-heure plus tard, il revint et me trouva dans la
même posture.
--J’étais venu pour lever la punition, me dit-il. Si je t’avais trouvé
bien sagement occupé à faire tes devoirs, c’était chose faite. Mais
puisqu’il te plaît de jouer la comédie, la punition est maintenue.
Etrange raisonnement, car enfin, l’attitude qu’il me recommandait
pouvait aussi bien signifier que je n’avais pas un grand désir de voir
ma famille. Encore si son enseignement avait prétendu faire de nous des
Catons, mais nullement: lorsque deux élèves se battaient, on entendait
souvent le vaincu brailler comme un écorché durant toute la récréation,
sans que personne lui fît honte de sa lâcheté.
Lui-même, M. Hamel, quand je perdis mon père et que je revins, après la
cérémonie mortuaire, prendre ma place parmi mes camarades, parce que je
ne m’abandonnai aux larmes que le soir, au dortoir, seul dans mon lit, à
l’abri des indiscrets et que, dans le jour, je ne montrai point ce
visage fatal par lequel, sans doute, il jugeait qu’il était séant de
manifester sa douleur filiale, lui-même ne s’écria-t-il pas:
--Cet élève n’a pas de cœur!
Le pauvre homme! Il me connaissait bien! Je me suis souvent demandé
comment un pédagogue de cette expérience avait pu se méprendre à ce
point sur le compte d’un enfant intelligent et sensible, de qui on
pouvait tout attendre par le moyen de la douceur et rien par la rudesse,
ainsi que le démontre toute ma vie écoulée auprès de la plus tendre
mère, dont la chère faiblesse toute-puissante sur moi en obtint toujours
ce qu’elle voulut.
* * * * *
L’enfant qui ne se sent pas aimé, son cœur se ferme. Si vous le punissez
injustement une fois, deux fois, bientôt toutes les punitions du mondé
se heurteront à un être raidi, buté. C’est un mauvais système que d’agir
sur lui par la crainte au lieu d’en appeler à sa conscience.
--Tu peux ceci, je le sais. Si tu le veux, tu le feras. Si tu ne le fais
pas, tu es coupable et quelque chose en toi ne sera pas content. Tu
pourras jouer, rire, t’étourdir, te croire parfaitement tranquille, une
petite voix intérieure te reprochera de n’avoir pas fait ton devoir.
Eveiller, s’il se peut, ce sens du devoir, parler à ce qu’il y a
d’incertain, de mal assuré mais de déjà noble dans un jeune esprit, lui
révéler ses régions élevées, lui donner peu à peu le sentiment de sa
responsabilité, de sa valeur, de son importance, au risque de lui
inspirer un peu d’orgueil, combien d’éducateurs sont capables de cela?
* * * * *
Pour ma part, que de fois ai-je entendu, prononcée avec regret ou
réprobation, cette petite phrase qui m’emplissait secrètement de fierté:
--Cet enfant n’est pas comme tout le monde.
De fait, je ne partageais guère les jeux bruyants de mes camarades. De
santé débile, inégal d’humeur, en proie à d’exaltantes tristesses, je
recherchais le silence. J’allais durant les récréations, mirer aux
vitres des classes mon visage morose. J’aimais déjà la solitude.
Je fus privé, une année, du plaisir d’assister au dîner de la
Saint-Charlemagne. M. Hamel par punition, m’envoya coucher de bonne
heure. Je m’en consolai en pensant que j’étais le seul de toute la
pension, _le seul_ à qui ce sort était réservé.
Le grand dortoir, son ombre, sa paix, m’appartenaient. Le festin dont
j’étais exclu, je n’y songeais guère. Je n’aimais pas à faire partie
d’un troupeau, à être gai sur un signal. Pour quelques heures, ce soir,
j’échappais à la règle, j’étais l’objet d’une exception, j’y goûtais une
sorte de charme.
Plus tard combien de fois ne m’a-t-on pas dit:
--Tu n’aimes pas cette chose? Tout le monde l’aime. Tu es le seul de ton
avis.
Le seul? J’aurais bien voulu qu’il en fût ainsi. Etre singulier d’une
façon naturelle, sans ruse, sans tricherie, sans déguisement!
Au vrai, je ne le fus que par mon entêtement à vivre, ma volonté de
trouver une excuse à tout ce que nous ne pouvons comprendre et qui nous
paraît cruel dans la nature, ma renonciation aux joies qui ne sont point
indispensables et, à une époque où la folie règne sur le monde, mon
humble sagesse.
* * * * *
Bientôt il fut évident que je n’apprendrais plus rien dans cette
pension. Je bâclais mes devoirs en cinq minutes. Je n’avais de goût que
pour la lecture. Mon meilleur ami à cette époque fut certainement
Poitevin, un externe dont les parents avaient une bibliothèque
inépuisable et qui me faisait, en cachette, passer des romans.
Romans d’aventures, histoires merveilleuses qu’on lit à l’étude du soir,
à l’abri d’un dictionnaire, sans cesse en alerte, sans cesse attentif à
ne pas paraître trop absorbé! Ferveur de la découverte! Emotions
abolies!
* * * * *
Six ans plus tard, ayant depuis longtemps quitté l’institution Hamel,
les romans occupaient encore mon esprit. Mais cette fois, je ne me
contentais pas d’en lire. J’en écrivais.
Quel genre de romans pouvait concevoir, aux environs de 1893, un tout
jeune homme non pas élevé mais couvé, chéri par la plus aimante des
mères et qui, toute sa vie, eut pour devise: «Je ne crains que mon
cœur»? Etude de mœurs ou de caractères? Il ne connaissait rien des
hommes et, pour ce qui est de lui-même, il ne connaissait guère que le
trouble, l’émoi, la fièvre, le tourment, l’amer délice dont
l’emplissaient l’attente, la vue, la présence, le souvenir ou le regret
de la femme aimée. Avec lui, dans les régions mêmes de l’amitié, il
traînait toujours un peu d’amour. L’amour lui apparaissait tout
naturellement comme la plus douce chose de la vie et, bien mieux, comme
la plus importante, la seule. Aimer, il lui semblait qu’il n’y avait
rien au monde de plus beau. Un tel être, les racines de ses pensées sont
dans son cœur; c’est le cœur qui leur donne ces couleurs si tendres et
parfois--il se peut--si charmantes. Je fus cet être plein de candeur. La
femme que j’aimais, je n’étais pas à son niveau mais bien au-dessous
d’elle et je levais humblement les yeux pour l’admirer. En réalité, elle
ne pouvait être ni aussi bonne, ni aussi mauvaise que, tour à tour, je
le croyais, car elle n’était ni meilleure, ni pire que la plupart des
femmes; elle était une femme. Mais je ne savais pas alors que, sur une
femme qui veut être dominée, toujours la force, la ruse et l’expérience
auront plus de prise que la fraîcheur, la jeunesse et la sincérité. Je
ne savais pas alors que la vie n’épargne pas les faibles et qu’en amour,
hélas! les tendres sont des proies.
* * * * *
Quand parut mon premier roman, Sarcey, auquel il avait été envoyé comme
à tous les critiques de ce temps-là, le prit par hasard et le mit dans
sa poche un jour qu’il se rendait à Nanterre. Il le lut dans le train
et, comme un brave homme qu’il était, il entreprit le soir même, par un
grand article, de le faire connaître au public.
A la suite de cet article, de divers côtés, on demanda à M. Hamel:
--Est-ce que ce Louis de Robert n’est pas votre ancien élève?
--Je ne sais pas... Oui, ce doit être lui...
Il lut les éloges que Sarcey me décernait et se découvrit alors pour moi
un intérêt sans bornes. Un matin, il sonnait à ma porte. On
l’introduisit dans une pièce qui me servait de cabinet de travail, où je
le fis attendre un grand moment. Quand je parus, il vint à moi, me serra
chaleureusement les mains. J’avais quitté un homme tranchant,
autoritaire et obéi. Je retrouvais, dépouillé de tout prestige, un
individu commun, d’apparence subalterne, qui sentait la pharmacie. Il me
félicita de mon succès, me dit qu’il m’avait toujours tenu pour un
esprit très doué. Nous étions debout. Il me tapait sur l’épaule,
s’efforçant de se montrer bourru, cordial et familier. Puis il me fit
part de l’ambition modeste qu’il avait de voir s’arrondir en rosette son
ruban d’officier d’Académie. Je ne bronchai pas et pris plaisir à
l’embarrasser par mon silence. Ce n’est pas que je sois enclin à la
rancune, mais je ne pouvais perdre de vue que cet homme ne m’avait
jamais aimé, que ce n’était pas la sympathie, mais la curiosité, un peu
de vanité même, qui, aujourd’hui, le ramenaient vers moi. Il me pria de
lui donner mon livre. J’objectai qu’il ne m’en restait plus
d’exemplaires à la maison:
--Alors, il faudra me l’envoyer. J’y tiens: un ancien élève!
Promettez-moi de me l’envoyer sans faute et avec une belle dédicace
encore!
Je dois dire qu’il ne le reçut jamais. Mais comme il tenait à son idée,
je sus plus tard, par un de mes anciens camarades, qu’_Un Tendre_
figurait bien en vue sur la table de son salon, orné de cette dédicace
qu’il avait dû tracer lui-même en déguisant son écriture:
_A Monsieur Hamel,
en reconnaissance de tout ce que je lui dois,
Son ancien élève respectueux._