C’est un vieux cloître qu’on rencontre dans le voisinage de la
frontière, en Espagne, lorsqu’on vient de Cambo. Les quatre faces
intérieures, avec leurs rangées de cellules, donnent sur un préau que
les plantes ont envahi et dont certaines ont la taille d’un arbre. Une
galerie à colonnade de pierre, couleur de soufre, que la lumière de tant
de jours a fini par roser, longe les cellules. Le soleil oblique éclaire
la face ouest de la colonnade. C’est un doux soleil d’hiver, apaisé,
rêveur, intime et bien fait pour accueillir, distraire et consoler ceux
que la vie a blessés, doux soleil de ce pays de silence et de mort où la
terre paresseuse ne nourrit sur les pentes de ses monts que des ajoncs
et des fougères. De là son caractère et sa poésie. Car, l’été fini, les
immenses étendues d’un brun roux, couleur d’automne, qu’il offre au
regard s’allient on ne peut mieux à ce climat sédatif, endormant, à
cette atmosphère ouate et d’un charme inexprimable.
Je pousse une porte et j’entre dans la chapelle un peu obscure, sonore,
où le balancier d’une extraordinaire horloge, par son mouvement lent,
solennel et fatal, me fait tressaillir. Tic. Un silence. Tac... Tic-Tac.
On n’entend que ce bruit, qui tantôt est absent et tantôt revient
toucher l’oreille et nous avertir que l’heure passe et détruit notre
vie.
Tic-Tac. Cet intervalle inaccoutumé entre les deux battements, ce pas
scandé si net, si régulier, si implacable du Temps qui s’avance, a
quelque chose de saisissant. Jamais ne m’était apparue comme en ce lieu
la majesté, la sérénité de l’heure qui, de toute éternité, attendait son
tour de paraître à la lumière et qui, sans hâte, sans retard, détachant
les secondes comme une fleur ses pétales, par fragments, sans regrets,
tombe dans le passé.
Dehors, le soleil éclaire toujours la partie haute de la frêle colonnade
dont il a depuis tant d’années caressé et comme mûri les pierres couleur
de soufre, à cette minute couleur de rubis. Je suis des yeux, un peu
ému, les pulsations de cette lumière ascendante. Sans pouvoir m’arracher
de ce lieu, je vois lentement défleurir, se faner et s’éteindre cette
rose flamboyante.
Et je songe (comme si je venais de le découvrir) que tout ce qui vit et
qui respire, les foules qui sur les gradins de la plaza se passionnent
en ce pays au combat du taureau, et ailleurs, sous les ciels d’argent et
d’azur, ces autres foules qu’assemble un jour de fête, où tant de belles
créatures sont une joie pour le regard, où tant de jeunes hommes se
sentent si riches de durée qu’ils croient ne pouvoir l’épuiser jamais,
je songe que tous mourront un jour, tous, tous, les cœurs séparés comme
les cœurs réunis, ceux qui sont heureux et ceux qu’enfièvre l’envie,
ceux qui viennent de naître et ceux qui n’ont plus que le souffle, tous,
tous, aussi facilement, aussi simplement, que cette rose de lumière
vient de s’éteindre à mes yeux.