Si grand que tu sois parmi les hommes, ne t’en remets pas aux autres du
soin de veiller sur ta vie. Prends toi-même tes précautions. Car tu
aurais tort de croire que si le génie t’a touché de sa flamme, si tu es
utile à tes semblables, si tu as une mission à remplir, la nature te
protège.
Un charretier, un matin, attelle son cheval à un fardier. Il s’agit
d’aller sur la rive gauche, quelque part, rue Bonaparte, rue Dauphine,
vers un but indifférent. C’est un jour comme les autres. Rien ne fait
pressentir l’événement qui se prépare. Cependant l’heure est venue. Quel
est cet homme grisonnant, mal vêtu, perdu dans ses pensées, ce maladroit
qui ne regarde pas devant lui? Il heurte le cheval, il tombe. C’est
Pierre Curie.
Adieu, grand homme, tes yeux ne s’ouvriront plus sur le monde. Ta tâche
interrompue, d’autres la reprendront; mais toi, tu ne reparaîtras jamais
plus sur la terre.
La mort a pris Rostand d’une façon différente, mais tout aussi perfide.
Il venait de passer l’été à Cambo. Il toussait un peu. Les cloches de
l’armistice l’appelèrent à Paris. Le jour de son départ, la douceur de
l’air, la dorure éteinte du soleil sur ses beaux jardins d’Arnaga, une
certaine langueur qui était dans le paysage et qui était aussi en lui,
le firent hésiter.
--J’ai bien envie de ne pas partir.
Mais les domestiques étaient déjà à Bayonne avec les bagages; les places
étaient retenues dans le Sud-Express. Et il alla vers son destin.
S’il avait su!...
Il voyait venir à lui une vieillesse sereine, embellie par une gloire
aux rayons apaisés qui, après l’avoir entouré de curiosité, d’ignorance
et d’envie, commençait à l’entourer de respect. Il disait:
--Je vivrai jusqu’à soixante-dix ans.
C’était la fin de la guerre. Depuis le début de la retraite allemande,
il était fort gai. Par une détente naturelle de tout son être, délivré
enfin de l’angoisse patriotique des quatre dernières années, il
éprouvait le besoin de se livrer à des manifestations gamines tout à
fait surprenantes chez lui. Par exemple, il s’amusa un soir, caché dans
un bosquet qui dominait la route, à pousser des exclamations burlesques,
comme un étudiant, et à interpeller d’une voix contrefaite les rares
passants interloqués et ahuris.
J’étais à Cambo quand me parvint la nouvelle que je redoutais depuis le
départ de son fils Jean appelé par télégramme. Je me rondis à Arnaga. Je
voulais revoir, une dernière fois, les beaux jardins à la française
dessinés par la fantaisie du poète sur ce plateau défriché par lui et
d’où l’on domine le cours sinueux et doux de la Nive. Quinze jours
auparavant il était là, entouré de tout ce qu’il y avait pour lui de
précieux sur terre, les êtres qui lui étaient chers, les choses qui
l’attachaient à la vie. Avant de monter en voiture, il dut embrasser du
regard ces lieux familiers qu’il quittait pour toujours. Comment ne
comprit-il pas, lui dont la délicate santé exigeait depuis vingt ans des
soins quotidiens, le langage de cette petite toux qui lui disait:
--Reste.
Il se sentait un peu fatigué, facilement essoufflé; ses poumons, dont il
ne soupçonnait pas le mauvais état momentané, lui faisaient à leur façon
des signaux de détresse. Comment ne les perçut-il pas? A quoi lui auront
servi, à cette heure fatale, l’esprit le plus intuitif, les sens les
plus aiguisés, l’oreille la plus subtile?
Je me fis conduire dans sa chambre qui était la plus modeste de cette
magnifique demeure. J’en revois le tapis mauve, la toile de Jouy, le
petit lit de bois poussé contre la cloison. Le soleil éclairait avec
indifférence ces beaux jardins qu’il voyait tous les matins de son lit.
La fenêtre était ouverte. Avec un bruit de papier froissé, les pigeons
blancs qu’il aimait volaient avec grâce, reflétés par la pièce d’eau.
Dans la chambre, mes regards se posèrent sur le buvard où il s’amusait,
durant ses longues heures de solitude, à dessiner une figure de
mousquetaire cent fois répétée. Je m’arrêtai devant l’unique fauteuil où
son chapeau de velours était posé si naturellement, qu’il semblait avoir
gardé la chaleur de sa tête. Je considérai ces choses avec recueillement
et puis, l’âme pensive, le cœur ému, je me retirai sans bruit sur la
pointe des pieds.