XII

Si grand que tu sois parmi les hommes, ne t’en remets pas aux autres du

soin de veiller sur ta vie. Prends toi-même tes précautions. Car tu

aurais tort de croire que si le génie t’a touché de sa flamme, si tu es

utile à tes semblables, si tu as une mission à remplir, la nature te

protège.

Un charretier, un matin, attelle son cheval à un fardier. Il s’agit

d’aller sur la rive gauche, quelque part, rue Bonaparte, rue Dauphine,

vers un but indifférent. C’est un jour comme les autres. Rien ne fait

pressentir l’événement qui se prépare. Cependant l’heure est venue. Quel

est cet homme grisonnant, mal vêtu, perdu dans ses pensées, ce maladroit

qui ne regarde pas devant lui? Il heurte le cheval, il tombe. C’est

Pierre Curie.

Adieu, grand homme, tes yeux ne s’ouvriront plus sur le monde. Ta tâche

interrompue, d’autres la reprendront; mais toi, tu ne reparaîtras jamais

plus sur la terre.

La mort a pris Rostand d’une façon différente, mais tout aussi perfide.

Il venait de passer l’été à Cambo. Il toussait un peu. Les cloches de

l’armistice l’appelèrent à Paris. Le jour de son départ, la douceur de

l’air, la dorure éteinte du soleil sur ses beaux jardins d’Arnaga, une

certaine langueur qui était dans le paysage et qui était aussi en lui,

le firent hésiter.

--J’ai bien envie de ne pas partir.

Mais les domestiques étaient déjà à Bayonne avec les bagages; les places

étaient retenues dans le Sud-Express. Et il alla vers son destin.

S’il avait su!...

Il voyait venir à lui une vieillesse sereine, embellie par une gloire

aux rayons apaisés qui, après l’avoir entouré de curiosité, d’ignorance

et d’envie, commençait à l’entourer de respect. Il disait:

--Je vivrai jusqu’à soixante-dix ans.

C’était la fin de la guerre. Depuis le début de la retraite allemande,

il était fort gai. Par une détente naturelle de tout son être, délivré

enfin de l’angoisse patriotique des quatre dernières années, il

éprouvait le besoin de se livrer à des manifestations gamines tout à

fait surprenantes chez lui. Par exemple, il s’amusa un soir, caché dans

un bosquet qui dominait la route, à pousser des exclamations burlesques,

comme un étudiant, et à interpeller d’une voix contrefaite les rares

passants interloqués et ahuris.

J’étais à Cambo quand me parvint la nouvelle que je redoutais depuis le

départ de son fils Jean appelé par télégramme. Je me rondis à Arnaga. Je

voulais revoir, une dernière fois, les beaux jardins à la française

dessinés par la fantaisie du poète sur ce plateau défriché par lui et

d’où l’on domine le cours sinueux et doux de la Nive. Quinze jours

auparavant il était là, entouré de tout ce qu’il y avait pour lui de

précieux sur terre, les êtres qui lui étaient chers, les choses qui

l’attachaient à la vie. Avant de monter en voiture, il dut embrasser du

regard ces lieux familiers qu’il quittait pour toujours. Comment ne

comprit-il pas, lui dont la délicate santé exigeait depuis vingt ans des

soins quotidiens, le langage de cette petite toux qui lui disait:

--Reste.

Il se sentait un peu fatigué, facilement essoufflé; ses poumons, dont il

ne soupçonnait pas le mauvais état momentané, lui faisaient à leur façon

des signaux de détresse. Comment ne les perçut-il pas? A quoi lui auront

servi, à cette heure fatale, l’esprit le plus intuitif, les sens les

plus aiguisés, l’oreille la plus subtile?

Je me fis conduire dans sa chambre qui était la plus modeste de cette

magnifique demeure. J’en revois le tapis mauve, la toile de Jouy, le

petit lit de bois poussé contre la cloison. Le soleil éclairait avec

indifférence ces beaux jardins qu’il voyait tous les matins de son lit.

La fenêtre était ouverte. Avec un bruit de papier froissé, les pigeons

blancs qu’il aimait volaient avec grâce, reflétés par la pièce d’eau.

Dans la chambre, mes regards se posèrent sur le buvard où il s’amusait,

durant ses longues heures de solitude, à dessiner une figure de

mousquetaire cent fois répétée. Je m’arrêtai devant l’unique fauteuil où

son chapeau de velours était posé si naturellement, qu’il semblait avoir

gardé la chaleur de sa tête. Je considérai ces choses avec recueillement

et puis, l’âme pensive, le cœur ému, je me retirai sans bruit sur la

pointe des pieds.

Paroles d'un solitaire · 第 19 / 71 题