Quand, à vingt-neuf ans, je perdis la santé et fus pendant de longs mois
en danger de mort, ce qui m’affligeait le plus, c’était la pensée que ma
mort ne servirait à rien. J’aurais voulu qu’elle fût utile à quelque
chose. Oh! n’avoir rien fait durant le temps si court départi à l’homme
pour accomplir sa tâche, avoir passé vainement sur la terre! Cette idée
me désespérait.
La convalescence venue, le médecin me dit:
--Il faudra vous résoudre à vivre trois mois sur une chaise longue pour
achever de vous guérir.
Je souris en pensant à ma révolte d’alors. L’homme jeune est impatient,
exigeant. Vivre trois mois étendu, cela passait mon courage et me
semblait positivement au-dessus des forces humaines. Or, ces trois mois
ont duré jusqu’ici vingt-deux ans.
Heureusement qu’il n’est pas nécessaire pour apprécier la vie de n’avoir
eu d’elle que des sourires. Une femme est souvent plus aimée par l’homme
qu’elle repousse que par celui qu’elle exauce et souvent aussi c’est le
premier qui la comprend le mieux. On voit toujours plus clair dans ses
défaites que dans ses victoires. Aussi, ne me croyez pas taciturne,
découragé le moins du monde. Quiconque est né avec la faculté de jouir
de ce qui est beau et d’ignorer l’envie doit se regarder comme un être
privilégié. Je connais mes maux mais comment peser ceux qui me furent
épargnés? Quant à l’équilibre moral qui m’a permis de supporter sans
trop me plaindre le lot qui m’est échu, n’en suis-je pas redevable à la
nature? Tu me frappes, mais tu as mis en moi la force de te résister. Je
pense souvent à cet enfant du peuple que j’ai vu un jour giflé par sa
mère et qui, les cinq doigts marqués sur sa joue, relevait la tête pour
dire:
--Ça ne m’a pas fait mal.
Il est d’ailleurs curieux de constater à quel point la volonté de n’être
pas malheureux peut agir sur l’esprit. En cela nul optimisme. Si, en
toute chose et sans perdre courage, vous pressentez le pire, si
d’instinct vous allez par la pensée à l’extrémité du malheur qui vous
menace, la réalité chaque fois trompera votre attente et vous pourrez
dire comme moi que rien de ce qui est venu assombrir vos jours n’a été
aussi terrible que vous l’imaginiez.
C’est pourquoi, réduit à l’état de veilleuse, sans fortune, solitaire,
privé des plaisirs matériels qui seuls, selon vous, lui donnent quelque
prix, la vie reste pour moi un présent merveilleux.
Je n’attends rien des hommes, et, sans les croire plus mauvais qu’ils ne
sont, je constate tous les jours qu’il y a un certain charme
mélancolique à vivre loin d’eux.
X
Une des conséquences de la solitude est d’accentuer, d’exagérer la
personnalité. Quand on a contracté l’habitude en toutes choses de ne
prendre conseil que de soi-même, on finit par n’avoir plus confiance
qu’en son seul jugement.
Il en résulte chez le solitaire un esprit un peu étroit peut-être, mais
singulièrement net et non déformé par l’influence d’autrui. Celui qui
vit en société doit s’adapter dans une certaine mesure à ceux qu’il
fréquente et cela aux dépens de sa vérité intérieure. Il se
modifie--parfois à son avantage.--Mais on n’est soi-même que dans la
solitude.
Ainsi, à un certain point de vue, la solitude donne de l’orgueil, parce
que réduits à nos propres forces, nous apprenons mieux à connaître ce
que nous valons.