VIII

Cette maison que j’ai bâtie au pied de la colline, dans cet enclos

étroit et long qui n’était alors qu’un champ de pavots, est petite mais

solide. Dans deux siècles, si ceux qui l’occupent après moi veillent à

sa conservation, elle sera encore debout.

Or, parfois, je me plais à imaginer que dans cent, dans deux cents ans,

un jeune homme studieux, pensif, aimant les lettres, viendra promener en

ces lieux une âme de poète. Il ne saura rien de moi, ni mon nom, ni ce

que je fis, ni même que j’existai. Certains aspects des choses auront

changé. Aucun de ces arbres ne sera plus là. Mais la figure du ciel sera

toujours la même. Assis, sans doute, à l’endroit que je préfère, il y

verra défiler les chars lumineux, les nefs irisées des nuages. Le soleil

pareillement se lèvera le matin en dorant la colline et se couchera

derrière elle. La terre en tournant présentera vers cinq heures la

façade ouest de la maison à son adieu quotidien. Moi, je reposerai dans

cette même colline entre la plus tendre mère et ma chère Eugénie.

J’aurai achevé depuis longtemps de restituer à la terre l’argile dont je

fus formé. Nul fantôme, pas un souvenir, pas une ombre ne voltigeront

dans cet étroit espace qui, pendant un quart de siècle, aura enclos ma

vie. Tant de fois les peintures, les papiers d’ornement se seront

succédé dans cette maison que rien de moi n’y subsistera, et les couches

de vernis accumulées auront, sur la rampe de cet escalier de bois,

effacé depuis longtemps la trace de ma main. Et cependant il suffira

qu’un poète respire en ce lieu pour qu’en lui, obscurément, à son insu

peut-être, quelque chose perçoive qu’un poète autrefois est passé par

là. Il tournera la tête, croyant sentir une présence amie qu’il ne

s’expliquera pas; il interrogera l’air impénétrable et, cherchant à me

découvrir, c’est lui-même qu’il découvrira. Alors tout ce qui m’a ému,

enivré, soulevé jusqu’au délire, il l’éprouvera à son tour. Je ne serai

plus que poussière, mais le souffle qu’il sentira passer sur lui viendra

de ce que ces lieux furent hantés autrefois par un être solitaire,

inquiet, rêveur, inachevé.

Ainsi je t’appelle, toi qui ne naîtras peut-être que dans deux siècles,

toi dont la mère est encore dans ce néant sans nom où attendent les vies

qui ne sont pas encore conçues. En toi frémira l’amour de la gloire. Les

grands noms de Shakespeare, de Gœthe, d’Hugo lus dans un dictionnaire

éblouiront tes yeux et ta pensée. Les livres qui racontent les hauts

faits de César, tu les sentiras, dans ta main, s’ouvrir d’eux-mêmes

comme sous une poussée impérieuse. Tous les grands esprits éteints que

ton admiration aura élus, les magnifiques amis de tes rêves, tu les

interrogeras dans leur œuvre, tu les suivras dans leur vie; tu referas

les pas qu’ils ont faits. De cette manière tu entreras dans l’intimité

de Pascal, de Montaigne, de Jean-Jacques; tu les écouteras parler; tu te

compareras à eux. La trace de lumière qu’ils ont laissée dans le monde

par leur exemple ou leur génie t’incitera à les imiter. Tu les sentiras,

selon l’heure et les circonstances, revivre furtivement en toi. Un jour

de fermeté d’âme tu te croiras Caton, et un jour de sagesse tu seras

Socrate.

Ainsi je t’évoque. Une prédilection obscure te fera choisir ma chambre.

Tout y sera nouveau, mais les fenêtres auront la même orientation. Par

les nuits de mai, si tu laisses ouverte celle qui donne sur le jardin,

tu entendras le rossignol si ardent, si ponctuel, si soumis à sa

fonction que, pendant la guerre, quand les avions allemands survolaient

Paris, quand tous les forts de la défense tonnaient à la fois et que la

terre tremblait, lui, dédaigneux, innocent et royal, il chantait. La

lune divinisait le paysage; les pivoines expirantes avaient une faible

odeur de roses. Il chantait. Autour de lui, la mort portée par le fer,

le feu, la mitraille sillonnait l’espace; la nuit se déchirait en mille

endroits, comme une étoffe, sous l’éclatement des shrapnells qui

scintillaient comme des paillettes. Les hommes dans leurs maisons

rentraient la tête dans les épaules en entendant le miaulement sinistre

des obus. Mais lui si petit, si frêle, ignorant le danger, il chantait à

perdre sa voix.

Tu écouteras longuement cette voix si douce, si pure, si puissante qui

exprime la poésie de l’arbre, des feuilles, de l’eau, de la terre et du

ciel, cette voix qui met dans les cœurs séparés la nostalgie de

l’absent. Tu imagineras sa petite tête chaude et vibrante pendant qu’il

jette à la nuit ses notes de cristal et d’or avec une sorte de fièvre,

d’enivrement, de démence, jusqu’au matin où, à bout de forces, il se

taira enfin vaincu, le bec sous l’aile et croyant expirer.

Alors comme une apparition mystérieuse et sacrée, comme une visite

auguste, attendue, toujours exacte, tu pourras, si tu es éveillé, voir

se fixer sur la cloison qui fait face à la fenêtre le premier sourire du

jour. Cette lumière rose, changeante, émouvante glissera sur la tenture

selon une marche immuable, et cela chaque jour, tant que cette cloison

sera là, tant que cette fenêtre sera ouverte, sans se tromper jamais.

De même, l’hiver, parfois en février, vers deux heures de l’après-midi,

à cause d’une particularité de la maçonnerie, tu verras soudain une

petite fleur de feu éclore et palpiter sur le pan coupé de la cheminée.

Courte flamme qui décroît de minute en minute et que j’ai tant de fois

suivie des yeux! Mais brusquement, comme si une bouche invisible avait

soufflé dessus, tu verras, avec un soupir de regret, s’évanouir d’une

façon magique la petite lueur qui aura traversé de si vertigineux

espaces pour venir dans cette chambre apporter au poète le furtif

bonjour du soleil.

Mais je t’évoque surtout à cette heure adoucie de la fin du jour qui est

comme l’automne de la journée. C’est l’été. Le soir qui se répand autour

de toi est si doux qu’il fait songer à la brièveté de la vie. La fenêtre

est ouverte. Tu écris. Il tombe sur ta feuille de papier le même

éclairage qui, en ce moment, baigne la mienne. Tu écris avec une chaleur

d’esprit qui refroidit tes mains. Je vois ton front ardent sous lequel

le peu de beauté que je n’ai fait qu’entrevoir s’épanouit

magnifiquement. Tu seras la réalisation éclatante des promesses que je

portai, le cerveau achevé dont je ne fus que la chrysalide. Ainsi, ce

que je n’ai fait qu’ébaucher trouvera en toi son expression parfaite,

car ce qui me fut confus te sera clair; et ce que je n’ai pu dire tu le

diras.

Paroles d'un solitaire · 第 16 / 71 题