S’il meurt prématurément en pleine renommée quelqu’un dont on attendait
beaucoup ou bien dans l’ombre quelque génie inconnu, la nature nous en
donnera tôt ou tard la réplique, ai-je dit ailleurs. Ce qui doit être
tend toujours à se réaliser. Une belle œuvre qui n’a pas eu le temps
d’éclore ne s’anéantit pas avec le cerveau qui l’a conçue. Elle demeure
en suspens et, quelque jour, elle s’achèvera dans un autre cerveau qui
ne saura pas d’où elle lui est venue. De même une grande pensée
naissante qui n’a pas été formulée. L’inspiration ne nous appartient
pas. C’est une force que nous puisons hors de nous. Ce que nous croyons
inventer nous est souvent suggéré par on ne sait quels échos, quels
reflets que l’atmosphère a conservés de ce qui fut fait avant nous et
que nous ignorons. Tout progrès réalisé une seule fois, même sans
témoins, même à l’insu de tous, est acquis au trésor commun. Cet artisan
a trouvé un jour un moyen pratique qui simplifie son travail: c’est un
geste ingénieux, utile, auquel nul n’avait encore songé. Sa trouvaille
est une chose infime dont il ne parle à personne et qui semble destinée
à disparaître avec lui. Mais non: son geste n’est pas perdu. L’air en a
pris l’empreinte. Un moule subtil s’est formé et, plus tard, demain ou
dans un siècle, un homme croyant l’inventer refera ce geste parce qu’il
aura rencontré, guidant sa main, une inspiration mystérieuse qui ne sera
que la survivance dans l’air qui l’entoure du geste autrefois fait et
comme demeuré invisible, dans l’espace, là, prêt à être reproduit.