VII

S’il meurt prématurément en pleine renommée quelqu’un dont on attendait

beaucoup ou bien dans l’ombre quelque génie inconnu, la nature nous en

donnera tôt ou tard la réplique, ai-je dit ailleurs. Ce qui doit être

tend toujours à se réaliser. Une belle œuvre qui n’a pas eu le temps

d’éclore ne s’anéantit pas avec le cerveau qui l’a conçue. Elle demeure

en suspens et, quelque jour, elle s’achèvera dans un autre cerveau qui

ne saura pas d’où elle lui est venue. De même une grande pensée

naissante qui n’a pas été formulée. L’inspiration ne nous appartient

pas. C’est une force que nous puisons hors de nous. Ce que nous croyons

inventer nous est souvent suggéré par on ne sait quels échos, quels

reflets que l’atmosphère a conservés de ce qui fut fait avant nous et

que nous ignorons. Tout progrès réalisé une seule fois, même sans

témoins, même à l’insu de tous, est acquis au trésor commun. Cet artisan

a trouvé un jour un moyen pratique qui simplifie son travail: c’est un

geste ingénieux, utile, auquel nul n’avait encore songé. Sa trouvaille

est une chose infime dont il ne parle à personne et qui semble destinée

à disparaître avec lui. Mais non: son geste n’est pas perdu. L’air en a

pris l’empreinte. Un moule subtil s’est formé et, plus tard, demain ou

dans un siècle, un homme croyant l’inventer refera ce geste parce qu’il

aura rencontré, guidant sa main, une inspiration mystérieuse qui ne sera

que la survivance dans l’air qui l’entoure du geste autrefois fait et

comme demeuré invisible, dans l’espace, là, prêt à être reproduit.

Paroles d'un solitaire · 第 15 / 71 题