J’ai un premier esprit et puis j’ai un second esprit plus profond. Mais
ce second esprit j’en ai perdu la clé. Je mourrai sans y plus pouvoir
pénétrer, car il me faudrait pour cela faire un effort dont je suis
devenu incapable.
Travailler, se donner à une œuvre, la porter longuement, l’écrire avec
amour, être tour à tour confiant, inquiet, enthousiaste, découragé,
trembler pour une virgule, croire que tout l’édifice est par terre à
cause d’une phrase mal venue, en un mot s’exalter, cela m’est interdit.
J’ai rêvé un moment d’écrire un livre sur la Bonté. J’y pensais avec une
sorte de fièvre, d’éblouissement. Mais un tel livre exige un don de soi,
une obsession qui passaient mes forces. Un cerveau vibrant dans un corps
débile n’est qu’un pauvre instrument dont le métal trop fusible ne
saurait supporter une certaine température, car dès qu’on l’échauffe, il
fond.
Des jours entiers je dois compter interminablement: un, deux, trois,
quatre, cinq... pour apaiser, pour faire taire cet intolérable
bourdonnement de ruche que je porte entre les tempes. Il est des heures
où je ne puis supporter le poids d’une pensée.
Ainsi je suis voué au désœuvrement que j’exècre et dois me résigner à
gaspiller chaque minute qui passe, si précieuse, si comptée et qui est
perdue à jamais. Je n’ai rien à moi. Mon esprit m’est infidèle puisqu’il
me fait mal. Mon corps lui-même est mon ennemi.
Que ferai-je donc aujourd’hui? Ce que j’ai fait hier: rien.
Courez vers le bonheur, vous qui avez des jambes, la jeunesse, l’ardeur,
le souffle et l’élan. Le bonheur--si vous l’atteignez--ne vous révélera
pas à vous-même. Nous ignorons nos organes avant d’en avoir souffert.
Celui qui n’a pas connu l’étouffement ne sait pas ce que c’est que de
respirer et seul le prisonnier est capable de goûter les délices de la
liberté.
Au moins l’épreuve a ceci d’utile qu’elle nous apprend le prix des
choses. C’est le plus beau miracle humain que de tirer un bienfait de
l’adversité. On aime le jour, on n’aime pas la nuit. Pourtant le jour ne
nous montre que la terre; seule la nuit nous découvre l’infini des
astres.
* * * * *
Lorsque nous ouvrons les yeux le matin, nous sentons encore en nous bien
des paupières closes. Il en est qui ne s’ouvriront qu’à la lecture d’un
livre, au cours d’une promenade, à l’occasion d’une lettre reçue, à la
faveur d’un souvenir. Sans cesse de nouvelles parties de notre esprit
accèdent à la lumière, tandis que d’autres rentrent dans l’ombre. Ainsi
nous sommes d’une façon différente, à chaque heure, partiellement
endormis et partiellement éveillés. La variété, le mouvement, l’intérêt
peuvent donc se découvrir dans le déroulement du temps en apparence le
plus inemployé.
* * * * *
Rien ne me presse; nul ne m’attend. Je peux flâner jusqu’à ce soir,
demeurer à cette place, observer sans bouger le manège de cette
industrieuse, diligente et stupide fourmi qui, depuis une heure,
s’obstine en vain à soulever, à prendre par tous les bouts, à pousser, à
traîner ce cadavre de grillon trop lourd pour ses forces. Je peux
laisser errer mes yeux sur ce jardin étroit et long, tout livré à
lui-même et où m’entourent à l’endroit que je préfère un vieux prunier
vêtu de lierre qui a la forme d’une harpe, deux hauts poiriers de curé
qui ont la forme de jets d’eau, un tilleul, un sorbier, un sycomore. Sur
le prunier, le lierre a grimpé avec tant d’abondance qu’il forme
aujourd’hui une énorme colonne feuillue, toute palpitante au moindre
vent. Les deux poiriers géants s’élèvent à dix mètres du sol pour
retomber en une multitude de branches dont la courbe et l’arceau ont une
grâce indicible. Une rangée de lilas achève de m’enclore. Quel palais de
marbre et d’or vaudrait ce cloître de verdure! Toute la joie est pour
mes yeux. Si je ferme parfois les paupières, la joie se dissout de mes
yeux, mais elle ne me quitte pas; elle rentre aussitôt en moi par
l’oreille avec le chant des oiseaux.
* * * * *
Tout à l’heure ma cousine Eugénie viendra me lire dans Plutarque la vie
de Scipion, de Thémistocle ou de Périclès. Je referai connaissance avec
tout ce qu’il y eut de magnifiques vertus, de duplicité, de grandeur
d’âme, d’ingratitude dans l’homme à partir de l’heure où s’éveilla dans
son cerveau la divine intelligence. Je referai connaissance avec ce
charmant Coriolan aussi vite enflammé par son courage que par la colère
et dont l’exemple montre ce que peut une tendre mère sur le cœur d’un
héros.
Lire soi-même, il n’est pas d’occupation plus absorbante. Ce n’est pas
seulement recevoir, c’est se donner. Aucune évasion possible. Etes-vous
préoccupé, distrait, vous ne comprenez rien à ce que vous lisez; il faut
recommencer la page; tandis que si vous écoutez lire, vous pouvez
regarder le paysage, rêvasser. Une attention limitée, restreinte est
suffisante pour suivre le fil du récit. D’ailleurs en se donnant moins
on reçoit moins. De la voix qui lit à l’oreille qui écoute, il se perd
beaucoup en chemin du sens total de l’œuvre. Au lieu de se graver
profondément en soi, elle ne se dessine que faiblement sur du sable.
Mais en toutes choses je suis habitué à me contenter de demi-mesures. La
grande loi de ma vie m’interdit de vivre. A l’égard de moi-même je me
considère comme une sorte de conservateur de musée. J’ai le droit et le
devoir de regarder vieillir les trésors que j’enferme, d’en prendre
soin, mais il ne m’est pas permis de m’en servir.
Et les jours passent qui vont au néant. Dans cet état stagnant qui est
le mien on perçoit mieux tout au fond de l’être le niveau qui baisse, le
muet ruissellement de la vie qui s’en va...