VI

J’ai un premier esprit et puis j’ai un second esprit plus profond. Mais

ce second esprit j’en ai perdu la clé. Je mourrai sans y plus pouvoir

pénétrer, car il me faudrait pour cela faire un effort dont je suis

devenu incapable.

Travailler, se donner à une œuvre, la porter longuement, l’écrire avec

amour, être tour à tour confiant, inquiet, enthousiaste, découragé,

trembler pour une virgule, croire que tout l’édifice est par terre à

cause d’une phrase mal venue, en un mot s’exalter, cela m’est interdit.

J’ai rêvé un moment d’écrire un livre sur la Bonté. J’y pensais avec une

sorte de fièvre, d’éblouissement. Mais un tel livre exige un don de soi,

une obsession qui passaient mes forces. Un cerveau vibrant dans un corps

débile n’est qu’un pauvre instrument dont le métal trop fusible ne

saurait supporter une certaine température, car dès qu’on l’échauffe, il

fond.

Des jours entiers je dois compter interminablement: un, deux, trois,

quatre, cinq... pour apaiser, pour faire taire cet intolérable

bourdonnement de ruche que je porte entre les tempes. Il est des heures

où je ne puis supporter le poids d’une pensée.

Ainsi je suis voué au désœuvrement que j’exècre et dois me résigner à

gaspiller chaque minute qui passe, si précieuse, si comptée et qui est

perdue à jamais. Je n’ai rien à moi. Mon esprit m’est infidèle puisqu’il

me fait mal. Mon corps lui-même est mon ennemi.

Que ferai-je donc aujourd’hui? Ce que j’ai fait hier: rien.

Courez vers le bonheur, vous qui avez des jambes, la jeunesse, l’ardeur,

le souffle et l’élan. Le bonheur--si vous l’atteignez--ne vous révélera

pas à vous-même. Nous ignorons nos organes avant d’en avoir souffert.

Celui qui n’a pas connu l’étouffement ne sait pas ce que c’est que de

respirer et seul le prisonnier est capable de goûter les délices de la

liberté.

Au moins l’épreuve a ceci d’utile qu’elle nous apprend le prix des

choses. C’est le plus beau miracle humain que de tirer un bienfait de

l’adversité. On aime le jour, on n’aime pas la nuit. Pourtant le jour ne

nous montre que la terre; seule la nuit nous découvre l’infini des

astres.

* * * * *

Lorsque nous ouvrons les yeux le matin, nous sentons encore en nous bien

des paupières closes. Il en est qui ne s’ouvriront qu’à la lecture d’un

livre, au cours d’une promenade, à l’occasion d’une lettre reçue, à la

faveur d’un souvenir. Sans cesse de nouvelles parties de notre esprit

accèdent à la lumière, tandis que d’autres rentrent dans l’ombre. Ainsi

nous sommes d’une façon différente, à chaque heure, partiellement

endormis et partiellement éveillés. La variété, le mouvement, l’intérêt

peuvent donc se découvrir dans le déroulement du temps en apparence le

plus inemployé.

* * * * *

Rien ne me presse; nul ne m’attend. Je peux flâner jusqu’à ce soir,

demeurer à cette place, observer sans bouger le manège de cette

industrieuse, diligente et stupide fourmi qui, depuis une heure,

s’obstine en vain à soulever, à prendre par tous les bouts, à pousser, à

traîner ce cadavre de grillon trop lourd pour ses forces. Je peux

laisser errer mes yeux sur ce jardin étroit et long, tout livré à

lui-même et où m’entourent à l’endroit que je préfère un vieux prunier

vêtu de lierre qui a la forme d’une harpe, deux hauts poiriers de curé

qui ont la forme de jets d’eau, un tilleul, un sorbier, un sycomore. Sur

le prunier, le lierre a grimpé avec tant d’abondance qu’il forme

aujourd’hui une énorme colonne feuillue, toute palpitante au moindre

vent. Les deux poiriers géants s’élèvent à dix mètres du sol pour

retomber en une multitude de branches dont la courbe et l’arceau ont une

grâce indicible. Une rangée de lilas achève de m’enclore. Quel palais de

marbre et d’or vaudrait ce cloître de verdure! Toute la joie est pour

mes yeux. Si je ferme parfois les paupières, la joie se dissout de mes

yeux, mais elle ne me quitte pas; elle rentre aussitôt en moi par

l’oreille avec le chant des oiseaux.

* * * * *

Tout à l’heure ma cousine Eugénie viendra me lire dans Plutarque la vie

de Scipion, de Thémistocle ou de Périclès. Je referai connaissance avec

tout ce qu’il y eut de magnifiques vertus, de duplicité, de grandeur

d’âme, d’ingratitude dans l’homme à partir de l’heure où s’éveilla dans

son cerveau la divine intelligence. Je referai connaissance avec ce

charmant Coriolan aussi vite enflammé par son courage que par la colère

et dont l’exemple montre ce que peut une tendre mère sur le cœur d’un

héros.

Lire soi-même, il n’est pas d’occupation plus absorbante. Ce n’est pas

seulement recevoir, c’est se donner. Aucune évasion possible. Etes-vous

préoccupé, distrait, vous ne comprenez rien à ce que vous lisez; il faut

recommencer la page; tandis que si vous écoutez lire, vous pouvez

regarder le paysage, rêvasser. Une attention limitée, restreinte est

suffisante pour suivre le fil du récit. D’ailleurs en se donnant moins

on reçoit moins. De la voix qui lit à l’oreille qui écoute, il se perd

beaucoup en chemin du sens total de l’œuvre. Au lieu de se graver

profondément en soi, elle ne se dessine que faiblement sur du sable.

Mais en toutes choses je suis habitué à me contenter de demi-mesures. La

grande loi de ma vie m’interdit de vivre. A l’égard de moi-même je me

considère comme une sorte de conservateur de musée. J’ai le droit et le

devoir de regarder vieillir les trésors que j’enferme, d’en prendre

soin, mais il ne m’est pas permis de m’en servir.

Et les jours passent qui vont au néant. Dans cet état stagnant qui est

le mien on perçoit mieux tout au fond de l’être le niveau qui baisse, le

muet ruissellement de la vie qui s’en va...

Paroles d'un solitaire · 第 14 / 71 题