Quelle douce journée il fait! Qu’elle est muette! Quelle grâce elle a!
C’est l’automne. Combien je goûte cet enveloppement divin, cette
présence secrète, cette âme partout répandue! Les jardins sont malades;
tout dans la nature prend un air de confidence; la lumière qui décline a
un regard humain; la feuille qui tombe de l’arbre est comme une parole
triste.
Automne, cher automne, dont la morne féerie a toujours tant d’empire sur
mon cœur! Vingt années en ce même lieu, j’ai vu s’affaiblir ta lumière
sur le rideau de sapins qui limite ma vue. La dorure de cette lumière
sur les sombres branches, le charme un peu mystérieux de cet éclairage,
tant de puissances poétiques que délivre l’automne, ont sur l’âme une
action incomparable dont, pour ma part, je ne me lasserai jamais.
Il ne fait pas un souffle de vent. Les oiseaux, trompés par la douceur
de l’air, croient voir revenu le printemps. On entend ces légers cris,
ces chuchotements, ces essais de chant qui, en avril, s’échappent des
arbres et qui, aujourd’hui, en cette saison penchée, tombante, où tout
glisse vers le déclin, l’hiver et la mort, sont singulièrement
émouvants. Par la chaleur, c’est l’été encore. Mais qu’est-ce donc de
merveilleux qui plane dans l’air, qui vient de passer, qui demeure
partout suspendu? N’est-ce pas la présence invisible autour de nous,
au-dessus de nous, d’une souveraine et immense sagesse?
* * * * *
La nature maigrit en automne.
L’arbre se dépouille de ses feuilles, comme l’année de ses jours. La
sonnette investie par les lilas et qui, captive tout l’été, ne tintait
plus que faiblement, commence à recouvrer sa voix. Tout s’éclaircit
autour de nous, en nous. Et l’on songe...
Aussi loin qu’en me retournant je puisse découvrir l’être ardent que je
fus, je retrouve immuable en moi quelque chose de mélancolique, quelque
chose qui est comme un automne intérieur. Pourquoi ce goût de la
méditation, de la solitude, et ce plaisir rêveur et mystérieux qu’enfant
déjà j’éprouvais au contact de la douce lumière de septembre, par ce
temps vaporeux qui incline au souvenir, même quand je n’avais pas encore
de souvenirs? Sans doute ma destinée était-elle déjà inscrite dans cette
région obscure et intuitive de l’âme qui échappe à la conscience. D’où
cet accord, cette harmonie, ce sentiment de plénitude poétique entre la
divine saison et mon être voué à un rapide déclin, à cette morne vie
incertaine et menacée.
* * * * *
L’homme peut jouir de ces dernières journées de fête, de ce triste
enivrement, de cette atmosphère qui s’est détendue, alanguie, de ce doux
enveloppement si tiède, si doré, si velouté, qu’on le dirait affectueux;
ou bien il peut préférer la magie des beaux jours d’été, goûter toutes
les minutes émouvantes, enivrantes, que lui offre la nature, son cri
d’angoisse sera toujours celui de Loti:
«Oh! qui dira pourquoi il y a sur terre des soirs de printemps et de si
jolis yeux à regarder, et des sourires de jeunes filles, et des bouffées
de parfums que les jardins vous envoient quand les nuits d’avril
tombent, et tout cet enjôlement délicieux de la vie, puisque c’est pour
aboutir ironiquement aux séparations, aux décrépitudes et à la mort...»
Et pourtant la raison nous dit que la mort est nécessaire...
V
La mort est nécessaire. Car la quantité de vie que peut contenir la
planète n’étant pas illimitée, s’il n’y avait pas la mort, il n’y aurait
pas de naissances.
L’homme simple comprend cela. Mais pourquoi ce renouvellement?
Il est permis de croire que l’effort humain est utile à la nature. Or,
la jeunesse entreprend et la vieillesse conserve. S’il n’y avait pas eu
la mort, toute existence dans l’univers étant soumise à l’inéluctable
loi du déclin, les hommes ayant fait leur tâche se fussent reposés. A
partir de ce moment, toutes choses sur terre fussent demeurées
stationnaires. Cela est-il concevable?
La mort n’est donc pas une cruauté inutile. Il fallait la mort pour le
rajeunissement de l’esprit humain, de son activité, de sa faculté
d’invention.
Quant au beau rêve de se survivre, quant au jardin enchanté qui nous
attend sur l’autre rivage, faut-il voir là autre chose qu’une illusion
consolante? C’est l’orgueil de l’homme qui lui fait imaginer que
l’immortalité lui est due. Mais qu’est-il par rapport à la race, sinon
une des feuilles de l’arbre?
* * * * *
La flamme qui est en nous, l’esprit qui nous est propre, notre
personnalité morale, l’âme enfin, soumise au développement comme à
l’altération de nos facultés intellectuelles, comment croire qu’elle
résiste à la mort alors qu’elle ne résiste pas toujours à l’usure de la
vie?
En effet, vous la voyez décroître, s’affaiblir chez les vieillards, et
même, chez quelques-uns, s’éteindre avant le corps.
* * * * *
L’univers a un autre but que la satisfaction de l’homme.
Ce matin, tout enveloppé que je suis par le charme sourd de cette
lumière d’automne si tendre, si émouvante, je songe à ces choses. La vie
qui pullule est un immense champ d’expériences. Pour nous, une fois
notre effort accompli, que pesons-nous? A mesure que nous vieillissons,
nous nous vidons de notre contenu. Ce que nous avions à faire en ce
monde, bien ou mal nous l’avons fait. Il n’est plus temps d’y revenir.
Nous perdons ainsi notre valeur et, comme il est juste, notre attrait et
notre pouvoir. Cette heure est triste pour certains, sereine pour
d’autres; mais triste ou sereine, peu importe à la nature qui n’a en vue
que sa commodité et non la nôtre.
Fais des enfants, pauvre homme, si tu veux te relever du tombeau pour
venir à la fenêtre de leurs yeux regarder demain ce qui se passera sur
la terre. Il se peut que, par eux, quelque chose de toi soit encore
vivant dans mille ans, qu’à ce moment une goutte de ton sang palpite
encore dans une artère humaine. Cela ne te suffit donc pas?