III

C’est un phénomène digne de remarque que, dans une vie solitaire et

désœuvrée, les journées, si lentes à s’écouler, composent par leur

accumulation les années qui semblent le plus brèves. Faute de points

saillants où s’accrocher, l’esprit perd vite la notion de leur durée.

Elles glissent sans laisser de traces et, par là, se raccourcissent

insensiblement dans la mémoire. C’est ainsi que, dans une vie pauvre en

événements, un fait éloigné n’étant pas caché à l’esprit, effacé par

d’autres faits nombreux et plus récents, garde ses couleurs fraîches et

paraît proche. Si nous en fixons la date, nous sommes surpris. Par

exemple, il m’arrive de me demander:

--Voyons, en quelle année ai-je dit à Docquois, que je n’ai pas revu

depuis, et comme je le reconduisais à ma grille: «Il faudra que je vous

écrive un de ces jours pour vous prier de venir déjeuner». Il me semble

que c’était hier... Comment! il y a dix-huit ans de cela! C’est

incroyable!

Si je rappelle à un ami--quand l’été raccourcit le chemin qui mène à ma

solitude--un souvenir commun et déjà ancien, qu’il avait oublié, il

s’étonne de ma mémoire. C’est que la sienne, surchargée, a dû éliminer

une partie de son contenu, tandis que la mienne, dont le fardeau est

moindre, a tout conservé. Par cela même ses années révolues donnent

l’impression d’une longue durée à l’homme d’action qui a trouvé bref

chacun de ses jours si remplis. Au contraire, ces mêmes années

paraissent courtes au solitaire, au rêveur inactif, alors que chaque

heure prise en soi lui avait semblé interminable.

Paroles d'un solitaire · 第 12 / 71 题