C’est un phénomène digne de remarque que, dans une vie solitaire et
désœuvrée, les journées, si lentes à s’écouler, composent par leur
accumulation les années qui semblent le plus brèves. Faute de points
saillants où s’accrocher, l’esprit perd vite la notion de leur durée.
Elles glissent sans laisser de traces et, par là, se raccourcissent
insensiblement dans la mémoire. C’est ainsi que, dans une vie pauvre en
événements, un fait éloigné n’étant pas caché à l’esprit, effacé par
d’autres faits nombreux et plus récents, garde ses couleurs fraîches et
paraît proche. Si nous en fixons la date, nous sommes surpris. Par
exemple, il m’arrive de me demander:
--Voyons, en quelle année ai-je dit à Docquois, que je n’ai pas revu
depuis, et comme je le reconduisais à ma grille: «Il faudra que je vous
écrive un de ces jours pour vous prier de venir déjeuner». Il me semble
que c’était hier... Comment! il y a dix-huit ans de cela! C’est
incroyable!
Si je rappelle à un ami--quand l’été raccourcit le chemin qui mène à ma
solitude--un souvenir commun et déjà ancien, qu’il avait oublié, il
s’étonne de ma mémoire. C’est que la sienne, surchargée, a dû éliminer
une partie de son contenu, tandis que la mienne, dont le fardeau est
moindre, a tout conservé. Par cela même ses années révolues donnent
l’impression d’une longue durée à l’homme d’action qui a trouvé bref
chacun de ses jours si remplis. Au contraire, ces mêmes années
paraissent courtes au solitaire, au rêveur inactif, alors que chaque
heure prise en soi lui avait semblé interminable.