IV

La porte qui nous séparait n'était qu'une feuille de bois blanc décorée

de quelques moulures. A l'examiner de près, j'y aurais découvert sans

doute un ou deux trous de vrille percés, selon l'usage, par un commis

voyageur en goguette; mais le métier d'espion me répugnait, et je

n'étais pas homme à faire la police de mon honneur. J'allais et venais à

grands pas entre le lit et la fenêtre, faisant craquer mes brodequins,

sifflotant tous les airs qui me passaient dans la mémoire, et satisfait

en somme de ne rien voir et de ne rien entendre. Je savais que les

jugements les plus sensés et les résolutions les mieux assises ne

tiennent pas contre certains affronts. Quelque chose m'avertissait que

tout l'échafaudage de mes raisons pouvait crouler comme un château de

cartes au bruit d'un seul baiser; qu'un simple mot venant me souffleter

à travers ces voliges mal jointes me jetterait hors des gonds et me

précipiterait Dieu sait où.

Dans les moments de calme, je me disais:

«Puisqu'elle n'est plus ma femme, je serais un grand sot de m'émouvoir.

Le monde ne peut pas me confondre avec les épouseurs de drôlesses et les

endosseurs d'enfants qui souillent le pavé de Paris; on saura dès demain

que j'étais tombé dans un piége et que j'en suis sorti du premier bond.

Ayant répudié Mlle Pigat, ai-je encore le droit de la surveiller? non,

sans doute; de la punir? moins encore. Si nous avions divorcé comme des

Anglais, des Belges ou des Russes, je pourrais la rencontrer dans le

monde au bras d'un autre mari. Il est vrai que le divorce est interdit

chez nous; mais on y supplée comme on peut dans toutes les occasions où

il serait juste et nécessaire. Les bigots effarés de 1816 ont fait un

vide dans nos lois; je le comble à ma façon lorsque j'envoie ma femme à

tous les diables. Elle retourne à son amant; pourquoi pas? Il faut bien

qu'elle retourne à quelqu'un, la malheureuse!»

Cependant je ne pouvais oublier que cette étrange nuit de noces m'avait

été destinée par Bréchot. C'était un pur hasard qui nous rapprochait en

ce moment dans une auberge de dernier ordre; mais avant l'accident

d'Émilie, les aveux de Léon et ma vigoureuse colère, notre gîte avait

été commandé quelque part. Mon vieil ami était arrivé à Fontainebleau

avant nous, pour nous attendre; il s'était installé dans quelque grand

hôtel de la ville, aux environs du château; il avait retenu un bel

appartement, avec une chambre pour moi, bien commode et bien située,

assez loin d'eux pour qu'ils fussent libres, assez près pour imposer

silence aux commentaires! Et l'on avait pu croire que je me prêterais à

cette ignoble comédie! Pour quel homme ces gens-là me prennent-ils?

Insulter si froidement et de propos délibéré un garçon de vingt-cinq

ans, qui a du sang dans les veines! Ils ne savent donc pas, les fous!

que les nuits d'octobre sont longues, et qu'à se promener depuis le soir

jusqu'au matin le plus patient peut se lasser!

Je ruminais ainsi depuis tantôt deux heures quand je sentis ma tête

s'appesantir et mes jambes vaciller. Mes idées, parfaitement limpides au

début, sortaient troubles et limoneuses comme le fond d'un tonneau. Je

m'étendis tout habillé sur mon lit, et l'oppression morale se compliqua

d'une angoisse évidemment maladive. Je fermai les yeux, et certain

éblouissement qui m'obsédait redoubla. Il me fallut un véritable effort

pour gagner la fenêtre et l'ouvrir. Mes oreilles tintaient; j'entendais

mille bruits étranges, et entre autres des gémissements étouffés. Le

grand air me rétablit bientôt. Accoudé sur l'appui de la fenêtre, je

sentis mon corps se ranimer et mon esprit s'affermir. De ma vie je

n'avais respiré si pleinement et d'un tel appétit. Le voisinage de la

noble forêt m'expliqua cette sensation exquise; en moins d'une

demi-heure, je fus non-seulement remis, mais comme régénéré. J'étais si

bien qu'il me parut tout naturel d'oublier les iniquités du monde et de

me mettre au lit.

Mais à peine avais-je regagné le milieu de la chambre qu'une odeur âcre

me prit à la gorge, tandis qu'une force invisible me comprimait les

tempes. Je reconnus la vapeur du charbon, et je compris que le malaise

auquel je venais d'échapper était un commencement d'asphyxie. Je

m'empressai de rappeler le grand air à mon secours, et je me mis à

chercher la cuisine de l'hôtel pour arrêter, s'il se pouvait, le danger

à sa source; mais, à mesure que je descendais vers la cuisine, l'air

devenait plus respirable: assurément le mal ne venait pas de là. En

trois minutes, je fus fixé. C'était mon ex-ami et Mme Gautripon qui

s'occupaient de me rendre la liberté. Ils n'avaient pas épargné le

combustible, et tout me faisait croire qu'avant une heure je serais

veuf.

Ce double suicide arrangeait tout; il remettait ma vie en l'état où

Bréchot l'avait prise pour la corrompre et la désoler. Je n'avais pas

d'excuses à produire, pas d'explications à donner, pas de compte à

régler avec M. Bréchot, avec M. Pigat, avec le monde. C'était la plus

belle conclusion que je pusse rêver et la plus simple. Il ne m'en

coûtait rien, tout se faisait spontanément, sans mon aide; je n'avais

pas même à remuer le bout du doigt, il suffisait de laisser aller les

choses. Deux coupables se faisaient justice: en bonne conscience,

était-ce à moi de les sauver?

Voilà, monsieur, les premières pensées qui me vinrent à l'esprit: vous

conviendrez qu'elles étaient logiques. Je me félicitai même un instant

de n'être pas plus chrétien qu'on ne l'est après dix ans de collége;

car, si j'avais appris le pardon des injures, il s'en serait suivi un

tiraillement entre la justice et la charité qui m'eût conduit à faire un

monologue assez long dans la manière de Corneille. Comme j'étais de mon

temps, je me bornai à dire:

«C'est bien fait: je vais passer une nuit blanche et prendre un rhume de

cerveau; mais cette légère incommodité m'épargne toute une vie de honte

et de douleur: j'y gagne!»

Dans cette agréable pensée, j'ouvris ma valise, j'endossai un vêtement

chaud, j'échangeai mes bottines contre des pantoufles, je nouai un

mouchoir autour de ma tête, et je me trouvai fort à l'aise. Le courant

d'air qui circulait entre la porte et la fenêtre assainissait ma

chambre; une promenade un peu vive me permettait de supporter la

fraîcheur de la nuit. J'avais formellement résolu de partir par le train

de 2 heures 23 minutes et d'attendre chez moi, rue de Ponthieu, le

dénoûment de ce petit drame.

Hélas! l'homme n'est point parfait. Tous les philosophes l'ont dit, je

l'ai prouvé, monsieur, dans cette nuit à jamais regrettable. Tant que ma

femme et mon ami moururent en silence, j'envisageai la question au point

de vue abstrait, mathématique: leur fin me paraissait la conséquence

naturelle de leur crime, mon attitude expectante et digne semblait être

le vrai rôle d'un honnête homme outragé; mais au premier gémissement qui

vint déchirer mes oreilles, cette lâche et misérable humanité qui

jusque-là m'avait laissé tranquille m'empoigna des pieds à la tête, me

tordit les entrailles et secoua mon coeur comme un grelot. Cela ne dura

pas une seconde, mais dans ce court espace de temps je vis des choses

que Dante n'a pas même aperçues dans son interminable rêve. J'embrassai

d'un coup d'oeil toute l'espèce humaine, les morts et les vivants et

ceux qui sont encore à naître. Tout cela se tenait ensemble et ne

faisait qu'un seul corps; le même sang circulait partout, et les

douleurs individuelles se répercutaient dans la masse par une secousse

électrique. Il y avait de moi dans tous les autres hommes, et je les

sentais tous vivre en moi, tous sans exception, y compris Léon et sa

maîtresse! Cette hallucination fut plus rapide et plus fugitive que

l'éclair, mais l'éclair a le temps de renverser un chêne, et moi j'avais

eu le temps d'enfoncer une porte.

Deux minutes après, si le monde avait pu sonder les murailles de notre

auberge, le monde eût éclaté de rire. Il aurait vu dans l'attitude la

plus comique un de ces maris dissyllabes que Molière appelle si

lestement par leur nom. Je ramassais sur le plancher l'amant heureux de

ma femme; je l'asseyais, je l'adossais, je le déshabillais, je

l'inondais d'eau fraîche, et je pressais doucement sa poitrine pour y

rappeler l'air et la vie. Je prodiguais les mêmes soins à la blonde et

frêle créature qui m'avait si impudemment trahi; je me partageais entre

eux, je courais de l'un à l'autre, je me multipliais, je répondais par

un cri de joie au premier signe de vie donné par Léon, je m'escrimais

d'autant plus fort à ranimer sa complice, et dans l'ardeur de ce beau

zèle j'insufflais l'air à pleine bouche entre les lèvres de Mme

Gautripon. Je vous ai dit que je ne l'avais jamais embrassée: j'oubliais

ce baiser-là; mais vous me croirez sur parole si je jure que l'amour n'y

était pour rien.

Je les ai sauvés tous les deux, lui d'abord, elle ensuite. Les hommes

ont la vie plus dure; mais la femme est bien forte aussi. Celle-là, qui

paraît fragile comme un verre mousseline, est revenue de l'autre monde

avec tout son bagage: la mère et l'enfant se portaient bien.

Ne me supposez pas meilleur que je ne suis. Vous pourriez croire par

exemple que j'eus pitié de ce foetus innocent qui mourait par-dessus le

marché, ou que le souvenir du tombeau de mon père me décida peut-être à

arrêter Léon sur le chemin du cimetière. Non, monsieur, l'instinct seul

fut coupable de cette bonne action. Je la commis sans y songer, comme

les chiens de Terre-Neuve se lancent à l'eau pour sauver un juif ou un

évêque indifféremment.

Mes deux ressuscités le comprirent fort bien, car au lieu de se jeter

dans mes bras, ce qui m'eût peut-être embarrassé, leur premier mouvement

fut de me reprocher ma maladresse et ma sottise. Mme Gautripon s'indigna

de se voir déshabillée et de se sentir inondée d'eau froide; Léon fit sa

rentrée dans la vie comme un matamore de la vieille comédie française,

en disant: Qui est-ce qui s'est permis de m'empêcher de mourir?

Lorsqu'il fut avéré que j'étais l'auteur de tant de maux, on s'humanisa

quelque peu; madame me remercia d'un air dolent, Bréchot rendit justice

à mes intentions, mais ils me prouvèrent en duo que je m'étais conduit

comme une bête. Mon eau froide et mes insufflations grotesques n'avaient

pas modifié la situation. Émilie et Léon restaient dans une impasse d'où

ils ne pouvaient sortir que par la mort. M. Pigat était-il devenu moins

militaire et moins Breton? avait-on lieu d'espérer qu'il pardonnât à sa

fille? Moins que jamais maintenant que le déshonneur d'Émilie éclatait,

par mon fait, aux yeux du public. Je n'avais ranimé cette femme sans

mari et cet enfant sans père que pour les exposer à un danger certain,

et Léon, ne pouvant les sauver, ne pouvait pas leur survivre. C'était

donc un suicide à recommencer, deux agonies à souffrir au lieu d'une, et

j'aurais bien mieux fait de prendre le dernier train.

Je confessai mes torts. Quant à les réparer, c'était une autre affaire.

Oter à ces infortunés la vie que je leur avais imprudemment rendue! Mme

Gautripon m'en priait, son amant me l'ordonnait presque; mais vous

pensez que cet office n'était ni dans mes moyens ni dans mes goûts.

Cependant je ne pouvais leur dire:

«Excusez-moi de vous avoir dérangés; mettons que je n'ai rien fait et

achevez-vous à votre aise, sous les auspices de l'amitié.»

Impossible, monsieur; je suis sûr qu'en cela mon sentiment s'accorde

avec le vôtre. Lorsqu'on féconde un germe humain, on s'oblige par cela

seul à protéger son existence; lorsqu'on ressuscite par force un homme

qui avait d'excellentes raisons pour mourir, on s'engage tacitement à

lui rendre la vie supportable; c'est une vérité de sens commun. Notre

imprévoyance est si grande néanmoins qu'on fabrique les enfants sans

savoir si l'on pourra les nourrir, et qu'on repêche les suicidés de la

Seine sans savoir si l'on a quelque espérance à leur rendre.

Moi, j'avais le moyen de réconcilier deux personnes avec la vie, mais à

quel prix! Si j'acceptais les faits accomplis, si la logique de ma bonne

action m'entraînait à garder la femme et l'enfant d'un autre, nul ne

pouvait dire où s'arrêteraient mes misères, mes humiliations, les

mensonges obligatoires d'une existence où tout était faux. Il ne

s'agissait de rien moins que de jouer, vingt-quatre heures par jour et

pendant plusieurs années, un personnage à peu près impossible.

J'envisageai froidement le rôle: il me parut au-dessus de mes forces, et

pourtant je le pris, comptant sur un miracle ou sur une grâce d'état. Si

les gens n'essayaient que ce qu'ils sont assurés de bien faire,

l'humanité se traînerait jusqu'à la fin des siècles dans les premiers

sentiers qu'elle a battus.

Quand mon parti fut arrêté, je dis à ma femme et à mon ami:

«Calmez-vous, écoutez-moi froidement, et suspendez vos lamentations, qui

me rompent la tête. Je me suis mis dans la nécessité de vous sauver:

tant pis pour moi, j'irai jusqu'au bout; mais voici les conditions que

j'impose. Méditez-les avant de me baiser les mains, et arrêtez l'élan de

votre reconnaissance qui va réveiller toute l'auberge. Mademoiselle

Pigat, vous devinez ce que je pense de vous; je peux donc m'épargner

l'ennui de vous le dire. Cependant, comme il ne me plaît pas d'être la

cause même innocente, de votre mort, j'aime mieux demeurer votre mari

devant les hommes que de vous envoyer à la boucherie. Vous porterez mon

nom, puisqu'il le faut, et votre enfant s'appellera Gautripon; c'est

entendu. Le logement que nous avons loué ensemble sera, aux yeux de

tous, notre domicile conjugal; seulement, comme il est trop étroit pour

un ménage aussi _régence_ que le nôtre, j'irai passer les nuits dans ma

chambre de garçon. Mes occupations me permettent de déjeuner dehors sans

scandale; je dînerai tous les soirs à la maison, selon l'habitude des

employés, et je supporterai la moitié des frais du ménage. Nos intérêts

sont séparés par contrat, Dieu merci! Toutefois, comme il peut vous

advenir telle aubaine dont je ne saurais profiter même indirectement

sans déshonneur, j'exige que vous borniez vos dépenses de table,

d'ameublement, voire de toilette, aux modestes revenus que nous avons

mis en commun. Pas un sou n'entrera chez nous, sauf les intérêts de

votre dot et mes appointements du ministère ou d'ailleurs, car je suis

résolu à quitter bientôt le ministère. La moindre infraction à ce

dernier article du traité serait suivie d'une séparation immédiate à vos

risques et périls.»

La pauvre fille se mit à protester de son obéissance, de son respect et

de son dévouement. J'eus toutes les peines du monde à défendre mes

genoux contre ses embrassades et ses larmes. Si j'avais conservé quelque

restant d'amour pour elle, sa bassesse en présence du danger m'eût

joliment guéri. Du reste, elle n'était rien moins que belle avec sa robe

déchirée, son linge plaqué sur la peau et ses cheveux en désordre. Les

blondes sont journalières, chacun le dit; mais c'est surtout les jours

d'asphyxie qu'elles perdent de leurs avantages.

«Maintenant à nous deux! repris-je en me tournant vers Bréchot. Tu as

entendu mon ultimatum; tâche d'en profiter en ce qui te concerne. Pour

le moment, tu n'es pas riche, et le train que tu mènes absorbe au moins

ta pension. Continue, et, quoi qu'il arrive, fais en sorte que ton sale

argent ne pénètre jamais chez nous: je le jetterais par la fenêtre avec

les choses et les personnes qui me tomberaient sous la main.

--Mais... fit-il.

--Oui; tu vas dire que je n'ai pas le droit de condamner ton fils à la

misère. Sois tranquille; l'enfant ne manquera de rien tant que je serai

là. Par exemple, je ne me charge pas de lui laisser une fortune. Libre à

toi de placer quelque chose sur sa tête. S'il faut absolument un

prétexte à tes munificences, tu seras le parrain, j'y consens; mais

l'enfant, pas plus que la femme, ne recevra rien de toi dans ma maison.

Je veux rester net, comprends-tu?»

Il répondit qu'il m'admirait et cent autres platitudes. Le rêve de sa

vie était de me suivre en tous lieux pour me servir à quatre pattes.

«Halte-là, mon garçon! J'entends n'être servi que par moi-même et par ma

femme de ménage. As-tu cru, par hasard, que je me chargeais de madame

pour la tenir à ta disposition? Tu comptais prendre tes habitudes chez

moi, pauvre ami? Essaie! J'ai pu avaler un passé de digestion difficile,

mais ma tolérance n'ira pas plus loin. Ton sauveur, soit, puisqu'il le

faut; ton complaisant, jamais!»

Il s'excusa d'un air humble, pour ne pas dire hébété, et jura tout ce

que je voulus. Mme Gautripon fit chorus avec lui; ces deux êtres, avilis

par la peur, me promirent de s'éviter, de se fuir, de s'oublier l'un

l'autre, de respecter mon nom comme un fétiche et ma maison comme un

temple.

Le sacrifice leur paraissait aisé dans le moment: ils n'avaient pas

l'esprit tourné aux bagatelles; mais la tentation ne pouvait manquer de

les reprendre un jour, lorsqu'ils seraient un peu plus tentants l'un et

l'autre. Alors ils me regarderaient comme un obstacle odieux et

ridicule, un gardien de harem, un chien du jardinier, et ils se

rejoindraient sans scrupule et sans gêne, grâce à la régularité de mes

occupations. Voilà ce qu'il importait de prévenir; il ne me plaisait pas

d'être montré au doigt dans les rues. Je leur dis mes raisons et le

remède que j'avais trouvé contre un mal presque inévitable.

«A votre première incartade ou même à mon premier soupçon, je me retire

sous ma tente, et je laisse à madame le soin de s'expliquer avec M.

Pigat. Tant qu'il sera de ce monde, vous aurez peur de lui, et je vivrai

tranquille, ou peu s'en faut. S'il meurt, je n'aurai plus d'allié contre

vous, plus de croquemitaine à appeler si vous n'êtes pas sages; mais,

d'un autre côté, vous n'aurez plus besoin de moi. Je reprendrai toute ma

liberté en vous rendant toute la vôtre.»

Ainsi fut dit et convenu dans cette nuit mémorable, entre quatre et cinq

heures du matin. Je vous réponds que personne ne songeait à faire

résistance. Léon lui-même, ce gaillard que vous voyez si crâne au bois

de Boulogne, était bien petit garçon devant moi. Par mon ordre, il

s'apprêta tout de suite à filer sur Paris avant le lever du soleil. Tout

son bagage se trouvait à notre auberge; il l'était allé prendre à

l'hôtel d'Angleterre. C'est même à la faveur de ce petit déménagement

qu'il avait apporté deux boisseaux de charbon dans une malle et un

réchaud en fer dans un carton à chapeau. J'éveillai le garçon, qui

dormait tout vêtu sur le billard du rez-de-chaussée, je chargeai son

crochet, je l'envoyai en avant et je revins abréger les adieux

larmoyants de mon ami et de ma femme. Léon s'accrochait à moi sur la

place; il retourna dix fois la tête vers l'auberge, où nos fenêtres

brillaient seules à travers la nuit. A deux pas de la gare, il s'arrêta

et me dit du ton le plus lamentable:

«Tu me jures de respecter Émilie?»

Ma foi! la question était trop saugrenue; elle me jeta hors des gonds.

J'y répondis par un grand coup de pied qui rapprocha Léon de son but et

par une épithète qui serait déplacée dans mon récit, mais qui ne l'était

pas dans la circonstance. Il empocha le tout et partit. Que l'homme est

peu de chose par moments!

En rentrant à l'auberge, j'allai droit chez ma femme, qui tomba presque

à mes pieds et me dit:

«Monsieur! faites de moi tout ce qu'il vous plaira!

--Mais, madame, répondis-je, il me plaît que vous preniez quelques

heures de repos. Vous dormiriez mal ici, la chambre est en désordre.

Prenez la mienne et couchez-vous. Quant à moi, je trouverai peut-être un

matelas moins mouillé que les autres et une couverture à peu près sèche;

c'est tout ce qu'il me faut. Bonne nuit!»

Je lui fermai ses volets, et je pris soin de la barricader moi-même, car

la pauvre créature me connaissait assez peu pour craindre encore je ne

sais quoi.

Elle dormit passablement, moi fort mal, ce qui me permit de voir lever

l'aurore: mais un brouillard épais vint gâter ce spectacle si cher aux

hommes vertueux. Le vent avait tourné; dans l'espace de quelques heures,

le paysage s'estompa si bien qu'il finit par s'effacer. En rôdant à

travers la chambre où j'étais confiné par le temps, je découvris sur le

coin du secrétaire une lettre à mon adresse. C'était l'adieu suprême de

Léon, écrit la veille au soir, tandis que le charbon s'allumait. J'ai

conservé cette pièce pour la montrer à son auteur, s'il devenait ingrat;

je ne me doutais pas qu'il faudrait la produire à la décharge de mon

honneur. Écoutez.

«Mon ami (permets-moi de te donner ce nom à la dernière heure de ma

vie)! je meurs avec celle qui est ma femme devant Dieu. Ne t'accuse de

rien: ce n'est point ton refus ni les rudes vérités que tu m'as fait

entendre qui nous poussent à cet acte de désespoir. Le seul coupable,

encore n'ai-je pas la force de le maudire, c'est mon père. Pourquoi

m'a-t-il si mal aimé? Pourquoi me défend-il de réparer ma faute et

d'être heureux? Détestable vanité de l'argent! qu'en fera-t-il, de ces

millions orgueilleux et stupides qui lui coûtent la vie de son fils?

Pardonne-lui, Jean-Pierre, et ne lui refuse pas tes consolations,

quoiqu'il t'ait donné le droit de l'accabler. Il ne sait pas, vois-tu?

C'est un homme qui ne doute de rien parce qu'on lui a toujours cédé;

il ne peut croire aux consciences inflexibles comme la tienne. Tout le

mal qu'il t'a fait va être réparé. Quand tu liras ces tristes mots, tu

seras libre. Sois heureux, mon vieux camarade! Si les voeux des

mourants ont un peu de crédit n'importe où, tu verras des jours

meilleurs, tu trouveras une femme digne de toi, tu seras père! Et dire

que je l'aurais été dans six mois! Enfin! Tout ce que je demande,

c'est que tu te souviennes quelquefois sans trop d'amertume de ton

pauvre ami

«LÉON BRÉCHOT.»

Voici l'original de cette lettre. En voilà plus de vingt autres de la

même écriture et signées du même nom; le contrôle est facile, à moins

pourtant que j'aie fabriqué toute une liasse de faux pour le besoin de

ma cause!

Je vous confesse, monsieur, que cet adieu me toucha. J'y retrouvais les

bons sentiments et la générosité naturelle du malheureux garçon qui

m'avait fait tant de mal. Léon est un peu fou, mais il n'est ni méchant

ni perfide. Il a terriblement abusé de moi, mais par étourderie, sans

cesser un moment de m'aimer. C'est pourquoi je lui conserve, en dépit de

tout, le titre d'ami.

Quant à Mlle Pigat, elle ne m'avait pas fait l'honneur de m'écrire. Si

l'on jugeait toutes les femmes sur l'unique échantillon que j'ai connu,

on dirait qu'elles n'ont en elles aucune notion du bien, et que toute

leur morale se résume en deux mots, l'amour et la haine.

Cette gracieuse personne s'éveilla vers midi, me renvoya poliment de sa

chambre et fit deux heures de toilette, pendant que je l'attendais en

bas pour déjeuner. Il pleuvait à torrents: le temps s'était gâté, à ma

grande satisfaction. Il fallait en finir avec le tête-à-tête et

retourner au plus vite à Paris; c'était un vrai prétexte qui nous

tombait du ciel.

La jeune dame entra docilement dans mes vues; elle écouta avec la plus

gracieuse attention la règle de conduite que je lui traçai chemin

faisant. Il s'agissait avant tout de tromper la clairvoyance d'un père

et de jouer la comédie de l'amour heureux sous les yeux de M. Pigat. Le

capitaine était un homme d'autrefois; il avait fait bon ménage avec sa

femme; la moindre froideur entre nous l'aurait scandalisé; nous étions

de petits bourgeois et non des gens du monde; il fallait nous résoudre à

nous tutoyer devant lui.

Pauvre homme! avec quelle effusion il vint se jeter dans nos bras! Il

avait reconnu le coup de sonnette d'Émilie. Il ne s'étonna pas un

instant de ce retour prématuré.

«Je t'attendais, dit-il à sa fille. Tu devais avoir besoin d'embrasser

ton vieux père; moi je suis comme un corps sans âme depuis vingt-quatre

heures. Merci de revenir, et vous, mon gendre, merci de m'avoir rapporté

ce petit trésor-là. N'est-ce pas que vous êtes heureux? Ai-je menti en

vous la donnant pour un ange!»

Je répondis comme vous auriez répondu vous-même, monsieur, si la

fatalité vous eût mis à ma place. Auriez-vous eu la force de briser ce

pauvre vieux coeur d'honnête homme? Je mentis de mon mieux, et pour plus

de vraisemblance je joignis le geste à la parole en serrant Émilie dans

mes bras. Elle fuyait, se dérobait et m'échappait enfin par un jeu de

pudeur étudiée que nous avions répété ensemble le jour même. Et le

capitaine riait aux larmes, et sa fille lui disait avec un doux

reproche: Ah! papa, quel terrible embrasseur tu m'as donné pour mari!

Tous mes efforts pour abréger cette visite ne servirent qu'à le

cramponner à nous. Il voulut absolument nous avoir à dîner le soir même,

et il nous conduisit chez le père Lathuille pour nous montrer ensemble

aux gens de son quartier.

«Marchez devant, disait-il, que je voie le bel attelage. C'est à croire

qu'ils ont été faits l'un pour l'autre, ma parole d'honneur!»

Il nous suivait sur nos talons, nous frappait sur l'épaule et s'écriait

à propos de rien:

«Eh! madame ma fille! eh! mon gendre!»

Au restaurant:

«Garçon, mon gendre vous a demandé du pain.»

Rien n'était assez bon pour nous; il semblait que la nature eût donné

des ailes aux perdrix pour la fille et le gendre du capitaine Pigat, et

des cuisses pour le capitaine. Au dessert, il parlait de nous mener à

l'Opéra-Comique, quand Émilie feignit de s'endormir sur sa chaise et

nous sauva; mais le pauvre bonhomme nous escorta jusque chez nous à pied

et ne nous laissa qu'à la porte. Chemin faisant, il s'appuyait sur mon

bras et me conseillait à l'oreille.

«Menez-la doucement, mon gendre: je l'ai domptée, je l'ai assouplie;

cela marche au doigt et à l'oeil. Si vous lui découvrez quelque petit

défaut, ce dont je doute, prenez-la par les sentiments. Elle a du coeur

et de l'honneur: c'est mon sang. Ne soyez pas jaloux, et si vous l'êtes

par malheur, évitez qu'elle le sache. Plus vous lui montrerez de

confiance, plus elle s'observera. Une femme n'est bien gardée que par

elle-même. Je ne l'ai ni enfermée ni suivie, et vous êtes témoin que la

méthode a réussi. Ah! dame! elle n'ignorait pas qu'à la première

incartade je l'aurais tuée net, et moi après. Main de fer et gant de

velours! Retenez ma devise, elle est bonne.»

Je lui promis ce qu'il voulut, et je m'en fus avec sa fille. Autre

histoire! Mme Gautripon m'avoua qu'elle était peureuse et qu'elle se

mourait à l'idée de rester seule dans un appartement. Je répondis sans

m'émouvoir que je n'étais ni assez riche pour lui donner une suivante,

ni assez dévoué pour coucher sur son paillasson, ni assez tolérant pour

lui permettre une autre compagnie. Ce n'était pas à moi mais à elle de

s'accommoder aux défauts de la situation qu'elle avait faite. Sur cet

ultimatum, je lui donnai le bonsoir, et je gagnai mon cher taudis.

J'étais fermement décidé, vous devinez pourquoi, à sortir du ministère;

mais, avant de quitter l'emploi que les Bréchot m'avaient donné, il

fallait en trouver un autre. Je me mis aussitôt en campagne, et j'usai

sur le pavé de Paris mon congé de lune de miel. Mes démarches

n'aboutirent qu'à des rebuffades sans nombre, et j'allais désespérer,

quand un mot de mon voisin le surnuméraire Fusti m'ouvrit des horizons

nouveaux.

«Le diable soit du bureau! disait-il; j'aurais mieux fait d'entrer aux

_Villes-de-Saxe_. Pas de surnumérariat, douze cents francs d'emblée et

l'avancement au mérite. Boutique pour boutique, je préfère celle de mon

oncle, où personne ne trime gratis.»

Je le fis causer, et j'appris qu'un de ses oncles était commanditaire

d'un magasin de blanc, rue Saint-Jacques; que les _Villes-de-Saxe_

avaient la clientèle des plus riches couvents du faubourg, qu'elles

payaient honorablement leurs commis, que l'oncle avait voulu placer son

neveu dans l'affaire, mais qu'une ambition trop commune en tout temps

l'avait jeté dans nos bureaux. Après un an de stage, il méritait un

emploi rétribué que j'obtins.

Ses doléances m'offraient un joint; je le saisis. Je pouvais du même

coup réparer une injustice et secouer une obligation pesante.

«Mon cher, lui dis-je amicalement, vous pouvez émarger dans un mois. Ma

personne est le seul obstacle qui vous barre le chemin; je m'efface. Le

ministère m'ennuie: on y gagne trop peu, et l'on n'y travaille pas

assez. Placez-moi n'importe où, dans la maison de votre oncle, chez un

de ses amis, faites-moi nommer professeur dans quelque bon couvent: je

m'en moque, pourvu que j'aie cinq cents francs de plus en faisant triple

besogne. Mes besoins sont augmentés, et je ne crains pas la fatigue.»

Il prit la balle au bond, me remercia fort, et fit si largement les

choses que je restai son débiteur de beaucoup. Ma besogne aux

_Villes-de-Saxe_ ne fut jamais qu'un travail de bureau, la

correspondance d'abord, puis la tenue des livres quand j'eus appris ce

métier, qui est un jeu. Les couvents qui fréquentaient la maison

m'acceptèrent de confiance, quoique universitaire et bachelier: j'étais

recommandé par des personnes bien pensantes. Mon salaire fut de prime

abord ce qu'il est encore aujourd'hui: je n'ai pas demandé d'avancement,

puisque j'avais le nécessaire. En abordant cette vie honorable et

modeste, j'ai cru devoir cacher mon nom, qui n'appartient plus à moi

seul, et pouvait être compromis par d'autres. Voilà pourquoi Rastoul,

après quatre ans de connaissance, m'appelle encore M. Jean-Pierre.

Ma femme a su que je sortais du ministère, et pourquoi. Mes scrupules

lui ont semblé puérils, mais elle a fort apprécié l'augmentation de

revenu, car nos premiers temps de ménage ont été difficiles. Le pauvre

capitaine n'avait plus d'économies à dépenser; Mme Gautripon ne faisait

plus de tapisserie, sa layette l'occupait un jour sur deux, et l'autre

jour elle était lasse ou malade. Je n'oserais jurer de rien, mais je

suis moralement sûr que Léon n'entra pas chez nous dans ces six mois, et

qu'il n'y fit pas entrer un centime.

Un accident de force majeure avait tari ses prodigalités dans leur

source. Si vous aviez le temps de lire tous les papiers que voilà, vous

sauriez les détails de l'aventure. Il m'en instruisait jour par jour; je

ne lui avais pas permis de correspondre directement avec ma femme. Voici

les faits en abrégé. M. Bréchot triomphait de ma résignation et s'en

attribuait toute la gloire. Émilie mariée, l'enfant mis à la charge d'un

éditeur responsable, il ne restait plus, pensait-il, qu'à trouver un

parti pour Léon. Il avait déniché, vers Toulouse, un fonds de parchemins

en bon état, provenant de la succession de haut et puissant seigneur

Théobald Lelong, marquis de la Roche-Tonnerre, comte de Tres Castels,

prince du Saint-Empire, etc. Le tout appartenait légitimement et sans

conteste à Mlle Léocadie, fille majeure, qui, n'ayant d'autres biens que

le nom de ses pères et un pigeonnier sans pigeons, ne pouvait guère

épouser que Dieu ou qu'un Bréchot; mais elle préférait une mésalliance

terrestre à la plus haute alliance du ciel. La famille était composée de

trois ou quatre collatéraux, trop pauvres pour réclamer en justice

l'héritage de quelques titres tout secs; ils avaient fait leur prix pour

se tenir tranquilles. Tout le problème se réduisait à faire passer un

nom sans maître sur la tête d'un homme sans nom: l'entrepreneur se

faisait fort de légaliser l'escamotage. Il tenait dans sa main presque

tous ces métis de la politique et de la finance, mendiants de faveur,

marchands de patronage, entremetteurs de concessions, brocanteurs de

monopoles, qui tripotent les affaires publiques au profit de l'intérêt

privé, et qui mettraient le feu aux quatre coins de l'univers pour

ramasser un million dans les cendres. L'affaire était donc faite et

parfaite sauf le consentement de Léon, qui refusa.

M. Bréchot avait dompté plusieurs torrents et nivelé quelques montagnes.

Par état, il surmontait ou renversait tous les obstacles que l'homme

rencontre sur son chemin. Vous vous représentez la stupeur d'un tel

homme lorsqu'il se vit pour la première fois devant une chose

inébranlable qui était la volonté de son fils. Il crut d'abord qu'il se

trompait, qu'il s'était mal expliqué ou qu'il avait mal entendu la

réponse. Lorsqu'il comprit que la désobéissance était formelle, il se

plut à espérer qu'elle n'était pas réfléchie; il essaya du raisonnement,

il descendit aux prières. Léon se cantonna dans le devoir et dans la

conscience, et maintint qu'il était engagé pour la vie envers la mère de

son enfant. Alors M. Bréchot sortit des gonds, il se répandit en

injures, éclata en mille menaces; peut-être même est-il allé plus loin:

on me l'a laissé entendre, on ne me l'a pas dit. Léon montra dans ce

moment critique plus de solidité que ni son père, ni moi, ni personne

n'en attendait de lui. Lorsqu'il n'avait qu'à étendre la main pour

prendre cinq cent mille francs de rente, un nom, un titre et une grande

fille plutôt belle que laide, il se laissa disgracier et affamer.

Non-seulement son père lui coupa les vivres, mais il lâcha sur lui toute

une meute de créanciers. Un jeune homme qui reçoit vingt-cinq mille

francs par an pour ses menus plaisirs s'endette malgré lui. Le crédit,

si farouche aux pauvres diables, se précipite au-devant du riche. Les

fournisseurs lui jettent leurs marchandises à la tête et s'enfuient à la

vue de son argent, car ils savent par expérience qu'on achète bientôt

sans compter dès qu'on n'achète plus au comptant.

Cette facilité se tourna trop vite en exigence et en persécution pour

qu'il n'y eût pas un mot d'ordre. Dès que les loups se mettent à chasser

par principe au lieu de chercher leur proie à l'aventure, le paysan

superstitieux dit qu'ils sont menés par un homme. Cette bande de

créanciers dévorants était appuyée par un chasseur invisible qui devait

être M. Bréchot: les marchands de Paris ne sont pas assez fous pour

traquer un héritier de cinquante millions quand il a tout au plus

cinquante mille francs de dettes. Léon n'hésita pas à reconnaître la

main de son père, mais cette perspicacité ne le sauva point de Clichy.

M. Bréchot l'attendait là. Les poursuites avaient pris quatre mois

environ; Mme Gautripon touchait presque à son terme, et l'entrepreneur

le savait bien.

«Mon garçon, dit-il à son fils, te voici où je te voulais. La loi ne me

permettait pas de t'enfermer comme rebelle, mais je te tiens comme

débiteur. Te rends-tu?

--Jamais! dit Léon.

--Il faut donc que l'amour soit un oiseau rudement bête! Pourquoi

refuses-tu de te marier comme il me plaît? Parce que tu tiens à cette

fille et à ce mioche. Tu te prives de les voir et de les assister; tu

les laisses sans feu, et tu crois leur prouver que tu les aimes!

Marie-toi donc, nigaud! Tu sors d'ici, tu es riche, tu vas les voir tant

que tu veux, et tu leur donnes tout ce qu'il leur faut.

--Gautripon ne les laissera manquer de rien.

--Savoir!

--Émilie est assez brave pour supporter les privations; elle n'est pas

assez forte, en ce moment surtout, pour apprendre ma trahison sans

mourir.

--Essaie!

--Je ne veux pas jouer la vie de ceux que j'aime. Songes-tu bien, papa,

que cet enfant qui va naître sera mon fils?

--Il sera bien mon petit-fils, à moi, et je m'en moque!

--Oh! c'est que tu es un homme de famille! Je suis ici pour le dire.

--Ma famille, c'est ce qui porte mon nom.

--Et tu veux que j'en prenne un autre?

--Je veux qu'on m'obéisse.

--Moi, je veux qu'on m'estime et qu'on m'appelle Bréchot.

--A ton aise! Reste Bréchot; mais c'est tout ce que tu auras de moi, mon

garçon.

--Bah! tu n'as pas le droit de me déshériter de tout, et la moitié de

tes millions me suffira pour vivre.

--Je dénaturerai ma fortune!

--Je t'en défie; ça serait un travail de bénédictin.

--Et je te maudirai, chien d'entêté que tu es!

--Alors c'est toi qui seras dénaturé, parce je t'aime bien malgré tout,

mon gros père.

--Je te défends de m'aimer, si tu ne me respectes pas.

--Mais je te respecte énormément, sans que tu t'en doutes. Qui est-ce

qui m'empêchait de t'emprunter cinquante mille francs, à ton insu,

pendant que tes limiers me sautaient aux jambes? J'avais les clefs,

papa.

--Eh pardieu! je sais bien qu'on n'est pas un voleur quand on

s'appelle...

--Bréchot, là! Je t'y prends. Laisse-moi donc garder toute ma vie un nom

que tu as honoré, illustré, et qui est devenu, grâce à toi, le synonyme

de travail et de probité!

--Eh bien, soit! dit le bonhomme; mais au moins marie-toi, sacrebleu!

pour que j'aie des petits-enfants à fouetter.

--Papa, je ne peux plus: tu m'as mis dans l'impossibilité d'épouser

Émilie.»

M. Bréchot s'enfuit exaspéré en jurant plus de jurons que Clichy n'en

avait entendu depuis dix ans, et Léon m'expédia le compte-rendu de la

querelle que je viens de vous répéter à peu près mot par mot.

Tandis qu'il se rongeait les poings dans sa prison, nous n'étions pas

sur un lit de roses. Bien que M. Pigat nous eût dit dès le premier

moment: Mes enfants, hâtez-vous de me rendre grand-père, il n'était pas

homme à souffrir que ce bonheur lui vînt trop tôt. Nous avions à peine

attendu la fin du premier mois pour lui faire part de nos espérances; on

lui disait chaque jour: tout va bien. Il suivait avec un doux orgueil

certains progrès malheureusement très-visibles; mais nous n'avions pas

le pouvoir de retarder la marche de la nature ou de hâter celle du

temps. Il aurait fallu, pour bien faire, qu'un incendie anéantît tous

les calendriers. Si du moins notre mariage avait eu lieu vingt-cinq ou

trente jours plus tôt! nous aurions bénéficié du terme de sept mois, qui

a rendu tant de services à la partie folâtre du genre humain; mais un

enfant né viable à six mois, c'est ce qu'on n'a jamais vu, et c'était ce

qu'on allait voir. Comment M. Pigat prendrait-il le miracle? Je n'osais

pas me le demander et Mme Gautripon n'y pensait jamais sans s'évanouir

peu ou prou.

Les petites excursions qu'elle faisait à tout propos dans l'autre monde

nous permirent de la donner pour malade et de tromper un pauvre médecin

du quartier. J'obtins une ordonnance en vertu de laquelle on sut que

nous partions pour l'Italie. Le capitaine nous fit les plus tendres

adieux; notre concierge et les voisins nous virent monter en fiacre et

diriger la course vers le chemin de Lyon. Certes, je me serais donné le

luxe d'un voyage, si nos moyens l'avaient permis. Peut-être même, en ce

besoin pressant, eussé-je emprunté mille francs à Bréchot; mais vous

savez que ses finances étaient plus embarrassées que les nôtres. La

vérité, puisqu'il faut tout vous dire, est que je conduisis Mme

Gautripon chez une sage-femme de Montmartre, et que je retournai le même

jour au travail qui nous faisait vivre.

Nous avions traité à forfait, comme tous les malheureux de notre

catégorie. L'enseigne n'a ni bougé, ni changé; on y lit encore en

lettres peintes: «40 francs pour les neuf jours.» Mes occupations ne me

permettaient pas d'être bien assidu auprès de la frêle poupée qui allait

m'élever au rang de père putatif; mais je la visitais tous les soirs

après ma besogne, et je revenais chaque matin lui dire: «Bon courage!»

Jugez-moi comme il vous plaira: j'avoue, monsieur, que durant cette

période mes ressentiments légitimes avaient fait place à une sympathie

tout animale, à ce vague instinct de solidarité qui pousse les pauvres

gens à s'aider les uns les autres contre les douleurs et les dangers de

la vie.

Le matin du sixième jour, la servante de l'établissement me salua d'un

«bonjour, papa!» qui me mit le coeur en capilotade. Je me sentis rougir

jusqu'aux oreilles, et mes jambes furent de coton pendant une seconde.

Je balbutiai comme un vrai père:

«Est-ce un garçon?

--Oui, monsieur, répondit la créature, un vrai garçon qui a tout ce

qu'il lui faut. Venez voir votre portrait.»

Elle m'introduisit dans la cellule plus que monastique où Mme Gautripon

sommeillait. Un oreiller posé sur un fauteuil de paille servait de

couchette à l'héritier de mon nom.

«Voilà l'objet, monsieur, dit la fille; on m'appelle à côté, je vous

laisse.»

Je demeurai tout stupide entre une femme anéantie et un enfant qui

paraissait vivre à peine. On ne met pas un pied devant l'autre ici-bas

sans idées préconçues. Je m'étais toujours figuré qu'un nouveau-né doit

être rouge ou violet par surabondance de vie. Celui-là était de cire;

ses yeux ouverts semblaient s'éteindre; il entrebâillait deux petites

lèvres molles sans avoir la force de crier. Je le pris tout emmaillotté

dans mes bras, et je le trouvai singulièrement inerte. En deux temps,

avec une audace qui m'épouvante encore quand j'y pense, je le dépouille

et je le vois baigné dans son sang. La sage-femme accourt à mes cris et

me dit sans s'émouvoir:

«Ma foi, monsieur, vous avez bien fait d'y regarder. Joséphine n'avait

pas bien serré le fil, et le pauvre petit homme aurait pu s'en aller

sans dire ouf! Passez-moi le moucheron, que je le raccommode. Voilà qui

est fait. Maintenant je vous le garantis pour quatre-vingt-dix-neuf ans,

sauf la casse.»

Ce langage fataliste et cynique était lettre close pour moi; je compris

seulement que le fils de Léon Bréchot me devait une seconde fois la vie,

et je me sentis tout près d'aimer ce petit être qui ne m'était rien. Je

repensai à lui tout le jour, en alignant mes chiffres aux

_Villes-de-Saxe_ et en corrigeant un devoir de style intitulé:

_Description du Printemps, lettre d'une jeune châtelaine à son amie

soeur Dosithée_.

Aussitôt que je pus me ravoir, je repris le chemin de Montmartre. Émilie

était éveillée; elle me demanda si j'avais averti Léon, si je m'étais

enquis d'une nourrice et si je pensais à déclarer la naissance de

l'enfant.

«Mon pauvre monsieur Gautripon, voilà bien des corvées pour un homme

occupé comme vous; pardonnez-moi tout l'embarras que je vous donne!»

Elle craignait sincèrement d'abuser de mes jambes, de surmener son

commissionnaire, mais ses scrupules n'allaient point au delà. Elle ne se

doutait pas qu'un honnête homme éprouvât la moindre chose au moment de

mentir à la loi; elle avait décidé que son enfant serait nourri chez

elle par une grosse Bourguignonne, mais elle s'inquiétait peu de savoir

si je pouvais payer un tel luxe; elle trouvait tout naturel de m'envoyer

chez son amant lui dire qu'il était père et que ma femme l'embrassait.

Je fis toutes ces commissions; j'embrassai le prisonnier pour elle, et

je pleurai même avec lui; je déclarai l'enfant à la mairie sous les

auspices du charbonnier d'en face et du savetier d'en bas; je ramenai du

bureau voisin une superbe paysanne qui s'enfuit avec mon argent, quand

elle sut que nous étions du petit monde. Après mille tribulations que

j'abrége, je me vis installé au domicile conjugal entre une femme à

peine convalescente et un enfant de vingt jours, faible et chétif, que

je nourrissais au biberon. De sacrifice en sacrifice, j'étais descendu

jusqu'au métier de garde-malade et de père nourricier: vous jugez si mes

nuits étaient laborieuses; cependant mon travail n'en souffrit pas.

Un soir, entre neuf et dix heures, tandis que j'endormais le petit

garçon dans mes bras, un violent coup de sonnette me fit sauter au

plafond.--Émilie s'écria:

«Malheur à nous! c'est mon père.»

En effet, c'était le capitaine. Le désoeuvrement et l'ennui l'avaient

conduit dans cette rue; par habitude il leva les yeux vers nos fenêtres,

aperçut une lumière et monta. Sa fille était plus morte que vive; je

rassemblais les forces de mon coeur pour un drame terrible. M. Pigat

trompa toutes mes craintes; il ne laissa percer ni colère, ni mépris, ni

soupçon. D'un seul coup d'oeil il embrassa le groupe que nous formions à

nous trois. Émilie couchée, moi appuyé contre son lit, et le poupon

étendu sur mes mains.

«Bonsoir, enfants, fit-il; vous êtes donc revenus?»

Cela dit, il se laissa tomber sur une chaise et écouta patiemment, sans

objections, le roman qu'Émilie improvisait à son usage. Elle lui dit que

nous étions allés en Italie, qu'aux environs de Gênes la voiture avait

versé, que les douleurs l'avaient prise dans un village, que nous avions

tenu l'enfant pour mort, mais qu'un bon médecin du pays prétendait qu'à

force de soins on pouvait le rattacher à la vie. Je me répandis à mon

tour en explications embrouillées; je contai que les soins intelligents

nous manquaient dans ces montagnes demi-sauvages, que je m'étais

empressé de ramener ma femme à Paris dès qu'elle avait paru

transportable, que si le cher beau-père n'avait pas été informé plus tôt

de notre retour, il ne devait s'en prendre qu'à notre attachement

respectueux. On espérait lui cacher tout jusqu'à ce que la science eût

tout réparé; mais en somme il était le bienvenu, puisqu'il trouvait sa

fille hors de danger et son petit-fils grand et fort pour un enfant né à

sept mois.

Nos raisons ne valaient pas cher, et le brave homme aurait eu beau jeu,

s'il eût daigné nous confondre. Il dit _amen_ à tout, demanda son

petit-fils, l'examina de près jusqu'au bout des ongles, et le baisa au

front avant de me le rendre. Il embrassa également sa fille et lui

recommanda les plus grandes précautions. Sa visite fut courte et son

adieu peut-être moins cordial qu'à l'ordinaire, mais il n'oublia pas de

se mettre à notre service avec le peu qui lui restait, si nous avions

besoin de quelqu'un ou de quelque chose. Je l'éclairai jusqu'au milieu

de l'escalier, il me serra la main et s'éloigna d'un pas lourd en

disant: A demain.

Ce dénoûment anodin nous soulageait d'un grand poids, et pourtant il

nous en resta un véritable malaise. A mesure que nous revenions de nos

terreurs, la pitié nous gagnait; pour un rien, nous aurions pleuré sur

ce pauvre homme foudroyé dans son honneur. Les plus grandes colères nous

semblaient moins effrayantes que cet accablement hébété. J'eus des

remords toute la nuit; c'est une chose ridicule à dire, car enfin ma

conscience ne me reprochait rien; mais, de même qu'on achève les mots

pour un bègue, on a quelquefois des remords pour les voisins qui n'en

ont pas.

M. Pigat nous tint parole; il revint le lendemain et tous les jours

suivants à la même heure jusqu'au rétablissement d'Émilie. Lorsqu'il la

vit sur pied et assez forte pour sortir, il nous dit: «Mes enfants, le

moment est venu de me rendre mes visites. Votre escalier m'essouffle, je

ne peux plus le monter qu'en trois ou quatre étapes; le coeur me bat

trop fort. Par-dessus le marché, j'ai de l'enflure aux jambes. Tout ça

ne sera rien, mais il m'est plus commode de vous attendre chez moi que

de grimper chez vous. Choisissez votre heure et tâchez quelquefois de

m'apporter le petit.»

Il prit le lit au bout de deux jours, et le médecin ne nous laissa pas

ignorer la gravité de son état. Le coeur était malade.

«Surtout, dit le docteur, épargnez-lui les émotions pénibles. A-t-il eu

de grands chagrins?

--Mais non, répondit Émilie: pas que je sache, depuis la mort de maman,

et c'est bien loin.

--Vous m'étonnez. Sa maladie est de celles qui marchent à pas lents, et

je la vois courir.»

Personne n'a jamais su ce qui s'était passé dans l'esprit du capitaine.

Il douta de sa fille et de moi, il s'accusa lui-même; il dut se demander

si j'étais dupe ou complice. De ses anxiétés, de ses combats intérieurs,

de ses malédictions données et reprises, de tout son désespoir et de

toute sa honte je ne puis rien vous dire, sinon qu'il en mourut. Ce fut

comme une de ces tourmentes sous-marines qui dévastent le fond

mystérieux des océans et qui nous sont racontées quelquefois par un

débris roulé vers nos plages.

Un soir que nous étions réunis autour de son lit, il rompit brusquement

la conversation et s'entretint avec lui-même à demi-voix, en langue

gaélique. Ni sa fille ni moi ne connaissions cet idiome et nous nous

regardions d'un air effaré. Tout à coup il se retourna vers Émilie et

lui demanda en français:

«Quelle date avons-nous aujourd'hui?»

Elle lui répondit; il médita une minute et reprit:

«Alors il y a juste neuf mois que j'ai marié mon enfant.»

Ce fut sa dernière parole. Vous avez peut-être ouï dire qu'il s'était

suicidé. Il est mort naturellement, d'un anévrisme rompu. Que les

chagrins aient abrégé sa vie, c'est ce que je ne conteste pas; mais on

le calomnie en disant qu'il a porté la main sur lui.

Sa mort me déliait. C'était le terme que j'avais fixé moi-même à tous

mes sacrifices. Mes conditions étaient faites et acceptées depuis

longtemps, personne n'aurait eu le droit de me jeter la pierre, si

j'avais pris mon chapeau ce soir-là et laissé la blonde Émilie entre un

cadavre et un maillot. Le pouvais-je en conscience cependant?

L'eussiez-vous fait, monsieur, si le destin vous eût jeté à ma place?

Cette femme, estimable ou non, commandait la pitié: j'eus pitié d'elle.

Si Léon n'avait pas été à Clichy, si elle m'était apparue ce jour-là

brillante, épanouie, encadrée dans ce luxe qui la donne en spectacle aux

Parisiens, je ne me serais fait aucun scrupule de lui tourner le dos;

mais elle pleurait, elle n'était ni belle ni fringante, elle avait douze

cents francs de rente et un loyer de six cents; le seul homme qui

l'aimait ne pouvait rien faire pour elle: était-ce agir honnêtement que

de l'abandonner dans un tel embarras?

Je restai; je conduisis le deuil de mon beau-père, j'essuyai les larmes

de sa fille, je travaillai comme un forçat pour qu'elle ne manquât de

rien, je pris sur mon sommeil pour bercer le petit enfant. Si le monde

me blâme d'avoir été si lâche, tant pis pour lui! Moi, j'étais soutenu

par l'idée que je faisais bien, et que parmi les hommes les plus riches,

les plus nobles et les plus distingués, il n'y en avait peut-être pas un

qui se dévouât si pleinement et avec aussi peu de profit.

Je fus pourtant récompensé au bout de quelques mois par la santé, la

croissance et la gentillesse de mon bambin. Il s'arrondit et se colora

pour ainsi dire à vue d'oeil, et à mesure qu'il devenait plus beau, il

semblait m'en remercier par un redoublement de caresses. Entre sa mère

et moi, il n'hésitait jamais; ses yeux me cherchaient dans la chambre,

ses petits bras m'appelaient; le premier mot qu'il dit fut papa; je

crois pourtant que personne ne le lui avait appris. Les vrais pères

doivent être bien heureux, si j'en juge par toute la joie que ce petit

être m'a donnée. Mme Gautripon croyait devoir me calmer de temps à

autre.

«Vous avez peut-être tort, me disait-elle, de vous tant attacher à un

enfant qui vous sera repris tôt ou tard. Quant à lui, le mal n'est pas

grand; on oublie si vite à son âge!»

A l'idée que mon cher nourrisson pouvait m'être enlevé par son vrai père

et devenir un étranger pour moi, je me sentais défaillir; je me surpris

à souhaiter que cette fausse position, intolérable à tant d'égards,

durât aussi longtemps que ma vie.

Elle finit avec la captivité de mon ami, quand le père Bréchot s'en fut

dans l'autre monde. L'entrepreneur s'occupait sérieusement de déshériter

son fils; il mourut de colère et d'apoplexie, à la suite d'un gros

déjeuner, entre les bras de l'homme d'affaires qui cuisinait la ruine de

Léon.

Je n'ai point à vous conter les extravagances trop publiques dont

l'héritier égaya son deuil. Paris ne s'en souvient que trop, et ce

carnaval scandaleux a fondé la réputation du jeune Bréchot. Le monde l'a

noté comme le modèle des mauvais fils, ce qui est dur, car il ne fut

mauvais fils qu'après la mort de son père. J'avais prévu cette explosion

d'une jeunesse imprudemment comprimée, et je n'étais pas assez enfant

pour croire qu'en m'asseyant sur la poudrière je l'empêcherais de

sauter. Mon parti fut donc bientôt pris: je quittai pour toujours Mme

Gautripon, j'embrassai le petit garçon, qui poussait des cris désespérés

à la vue de mes larmes; j'écrivis à Léon une lettre d'adieu, et je

retournai, le coeur brisé, à ma fidèle mansarde.

Ma femme, qui tenait à moi comme à son meuble le plus utile, s'était

mise en frais d'éloquence pour me retenir au logis. Elle m'avait offert

spontanément des sacrifices dont elle était et se savait incapable,

comme de conserver l'humble train de sa vie et d'acclimater Léon Bréchot

au régime de l'amitié fraternelle. Je répondis qu'elle se moquait de

moi, et je fis bien, car elle était en marché pour son hôtel des

Champs-Élysées, et elle portait déjà sa petite fille, datée de je ne

sais quelle visite à Clichy.

Me voilà seul, cloîtré, meurtri, saignant au fond, mais inébranlable,

sans autre espoir que d'oublier tout le monde et de me cristalliser peu

à peu dans la monotonie du travail; mais le passé atroce et doux avec

lequel j'avais cru rompre venait parfois me relancer dans ma retraite.

L'habitude crée des besoins factices qui deviennent aussi impérieux que

les vrais. Or il y avait seize mois pleins que j'embrassais tous les

soirs un enfant endormi. Ce plaisir venant à me manquer, j'en ressentis

un tel vide que je me demandai si la nature ne m'avait pas donné par

dérision un coeur de père. Je m'éveillais cent fois dans ma mansarde aux

cris de ce pauvre petit absent que je ne pensais plus revoir. Le matin,

au moment d'aller à mes affaires, je m'arrêtais comme un homme qui a

oublié quelque chose. Ce n'était ni ma bourse ni mon mouchoir, c'était

le baiser sonore et franc de ces petites lèvres toujours fraîches.

Le vrai père, qui n'était pas aussi père que moi, m'imposait quelquefois

sa visite. J'avais eu beau lui défendre ma porte et lui dire que les

convenances morales élevaient une montagne entre nous, j'avais beau le

brutaliser quand il forçait mon domicile; il revenait obstinément avec

le front d'un être qui se sait aimé, quoique indigne. Il me conta

lui-même, en riant, ses efforts inutiles pour mériter les bonnes grâces

de son fils, l'effroi du cher enfant au contact de la barbe paternelle,

son obstination à réclamer l'autre papa, le seul aimé, qu'on disait

toujours en voyage. Chaque soir, il fallait le bercer à outrance jusqu'à

ce qu'il fermât les yeux; il les rouvrait tout pleins de larmes, et les

sanglots secouaient pendant près d'une heure son petit corps endormi.

«Mais, ajoutait Bréchot, ce n'est qu'un moment à passer. Viens le voir

dans un mois, il ne te reconnaîtra plus.»

Aller le voir! je n'étais pas si fou. Et le moyen de revenir ensuite?

Mais nos résolutions les plus énergiques sont moins fortes que le

destin. J'avais quitté ma femme depuis sept mois, et le pauvre petit

bonhomme achevait sa seconde année lorsque Bréchot me fit tenir une

consultation de MM. Bretonneau (de Tours), Blanche et Trousseau. Je l'ai

conservée, la voici; permettez-moi de vous lire le résumé qui la

termine:

«L'enfant présente tous les symptômes d'une nostalgie dans sa deuxième

période: teint livide, rougeur des yeux, pleurs involontaires, appétit

presque nul, digestion pénible, transpiration rare, sécrétions troubles,

respiration courte, peau sèche, pouls faible, céphalalgie fréquente,

faiblesse, amaigrissement, sommeil agité, accidents fébriles tous les

soirs. L'état du petit malade est assez grave pour réclamer des soins

urgents, mais l'art médical ne peut rien contre une affection toute

morale: c'est un traitement moral qu'il faudrait. Hâter le retour de son

père, qu'il appelle jour et nuit.»

Que fallait-il faire, monsieur? Mettre les pieds à l'hôtel Gautripon,

c'était amnistier le luxe et les plaisirs de deux coupables. Rester chez

moi drapé dans ma vertu, c'était condamner un innocent à la mort. Je

pris mes jambes à mon cou.

Je m'attendais à trouver son père et sa mère agenouillés devant son lit.

Pas du tout: Léon trottait au bois de Boulogne pour se faire honneur

d'un cheval neuf; Mme Gautripon tenait conseil avec le tailleur de ces

dames. L'enfant dormait seul dans sa chambre; la bonne anglaise, que

j'ai fait changer le lendemain, prenait le thé avec le maître d'hôtel

son compère, à l'autre bout de la maison. Je passai plus d'une heure en

tête-à-tête avec l'enfant de mes veilles, sa petite main dans la mienne.

Il avait bien grandi, mais qu'il me parut changé! Vous ne croirez jamais

qu'on puisse vieillir à cet âge; je vous jure pourtant qu'il était

flétri, cassé et caduc. On ne s'en douterait plus maintenant, Dieu

merci! J'en ai fait un gaillard aussi vif, aussi frais, aussi robuste

qu'il est intelligent et bon; mais cela n'a pas été le travail d'une

semaine. Dans ces huit premiers jours, je le ramenai à la vie, rien de

plus.

Il me reconnut avant même d'ouvrir les yeux, et je vous prie de croire

qu'il ne fit pas de façons pour m'embrasser à bouche que veux-tu. Quand

sa mère et Bréchot eurent le temps et qu'ils vinrent chercher de ses

nouvelles, ils le trouvèrent déjà mieux. Le médecin me dit: «La réaction

commence, votre fils est sauvé, grâce à vous; mais vous avez bien fait

d'arriver. Tout l'honneur de la cure sera pour vous; je vous demanderai

seulement la permission d'en rendre compte à l'Académie. Le cas est

doublement intéressant, d'abord parce que la nostalgie est un mal

très-rare à cet âge, ensuite parce que le baby avait madame sa mère

auprès de lui, et que la mère est tout pour un enfant de deux ans.»

Ce que le docteur ne voyait pas, et ce que je peux vous dire au point où

nous en sommes, c'est que Mme Gautripon est trop femme pour être mère. A

Dieu ne plaise que j'immole tout un sexe à mes ressentiments privés! Je

voulais dire en bref que cette gracieuse créature est soumise au besoin

de plaire et de paraître, mais d'autant plus indépendante des devoirs et

des sentiments naturels. C'est une plante d'ornement née pour fleurir

toute la vie, et qui ne sait pas elle-même par quel hasard ou quel

miracle elle a porté quelques fruits. J'en ai rencontré d'autres en qui

les grâces de la jeunesse n'étaient que la préface d'une longue,

sérieuse et sainte maternité: celles-là sont plus mères que femmes, et

si le sort m'en avait offert une en temps utile, je crois que nous

aurions fondé une famille comme on n'en fait plus guère à Paris.

Enfin!... Léon Bréchot est la vraie doublure d'Émilie. Il aime ses

enfants parce qu'ils sont superbes et qu'il a toujours eu le goût des

belles choses; mais il ne leur appartient pas, au contraire. Il

graverait son nom sur leur collier, si la mode le permettait; il les

inscrirait volontiers à la suite de ses tableaux sur le catalogue. Il

les encadrerait richement par vanité de propriétaire, il ne perdrait pas

un quart d'heure à leur apprendre à lire, il ne leur sacrifierait pas

une nuit de lansquenet, si l'un d'eux tombait malade. Tandis que j'épie

leurs mouvements, que j'analyse leurs instincts, que je note leurs

moindres paroles, que je sarcle avec soin les premières idées qui lèvent

dans ces jeunes cerveaux, il se joue de leur ignorance, leur apprend des

mots saugrenus, et leur sait plus de gré d'une bêtise qui l'amuse que

d'un instinct généreux ou d'un raisonnement droit. Je m'étudie, je me

travaille, je me contrains lorsqu'il le faut pour le mieux de leur

éducation; je m'applique à graver dans leur esprit le modèle d'une

sérénité constante et d'un homme toujours égal à lui-même: Léon les

crosse ou les caresse au gré de son humeur quinteuse, selon qu'il a

gagné ou perdu dans sa nuit. Ces innocentes créatures l'aiment par ordre

et le respectent par devoir, sans chercher le fin mot de l'autorité

qu'on lui prête; mais ses tendresses et ses colères les étonnent

également et les jettent tout effarés dans mes bras. Je ne sais quelle

voix secrète les avertit qu'ils ont en moi une petite providence

bourgeoise, et que l'homme le plus humble et le plus infortuné de Paris

est peut-être appelé à les rendre heureux et libres.

Il vous paraît sans doute impertinent que, dans ce siècle où l'or peut

tout, un gueux de Gautripon s'intéresse au malheur de trois petits

millionnaires? Leur patrimoine irait, je pense, à seize ou dix-sept

millions par tête, s'ils avaient hérité d'un père comme les autres; mais

Léon Bréchot est un homme que l'immensité de son capital a dégoûté du

revenu. Depuis cinq ans et demi qu'il est riche, il n'a rien exploité,

rien administré, rien placé; il puise à pleines mains dans un trésor

qu'il croit inépuisable. A sa place, un fou raisonnable, comme on en

trouve à Charenton, se serait d'abord assuré deux millions de rente.

C'est à peu près ce qu'on dépense à la maison; il pouvait donc aller

longtemps du même train. Malheureusement il n'a pas daigné mettre ordre

à ses affaires; il ne s'est occupé que d'attirer à lui tout l'argent

comptant qu'il a pu. L'insouciance, la paresse, le dégoût des procès,

lui ont fait perdre un tiers de son fabuleux héritage; le jeu lui coûte

un second tiers, j'en suis presque certain: la colonie grecque de Paris,

qui compte des citoyens de tous pays, outre la Grèce, vit tout entière à

ses dépens, et le cite avec admiration comme l'homme le plus volable du

monde. Le turf, cet autre tapis vert où l'on triche aussi quelquefois,

lui a pris quatre ou cinq millions à mon su. Les mendiants de tous

étages exploitent à qui mieux mieux sa manie de paraître. Somme toute,

je ne sais pas ce qui peut lui rester aujourd'hui; mais je suis sûr

qu'avant dix ans il ne possédera que des dettes.

J'ai quelque autorité sur lui par moments. Pourquoi n'ai-je rien fait

pour le convertir à l'épargne? N'était-il pas en moi de l'amener par la

douceur à quelque honnête placement qui sauvât cent mille francs de

rente à chacun de ses enfants? Peut-être bien; mais s'il ne me plaît pas

de ménager cette ressource aux innocents qui portent mon nom? si je veux

que leurs mains, comme les miennes, restent pures de l'or Bréchot? Si

j'attends sans effroi le jour où toute la famille, Bréchot compris,

mangera le pain de mon travail? Si je guette cette occasion d'édifier

les puritains de Paris, que j'ai scandalisés malgré moi? J'ai beaucoup

étudié, monsieur, depuis six ans. On connaît ma figure, à défaut de mon

nom, dans les bibliothèques de la rive gauche. Les heures de loisir

éparses dans ma vie ont été mises à profit; j'ai comblé les lacunes

effroyables que l'enseignement du collége avait laissées dans ma tête.

Je sais les langues, les sciences, les arts pratiques; je me suis rendu

propre au commerce, à l'industrie, à la culture, aux professions les

plus utiles, et partant les plus dignes de l'homme. Je regrette

aujourd'hui d'avoir négligé un bel art. Vous devinez lequel? L'art de

détruire mon semblable par principes; mais j'aime à croire que vous ne

me refuserez pas une première leçon, si mon récit véridique et les

preuves dont je l'appuie m'ont réhabilité à vos yeux.»

V

Il était deux heures après-midi quand M. Gautripon força la porte du

jeune marquis. Lorsqu'il mit le point final au bout de sa justification,

l'horloge de la salle à manger marquait deux heures trois quarts. Il

n'est pas surprenant que le détail d'une vie si agitée tienne à l'aise

dans un récit de quarante-cinq minutes. Je connais bien des gens, et

vous aussi, qui n'en auraient pas pour un quart d'heure à conter ce

qu'ils ont fait, souffert et appris en soixante ans. A part quelques

exceptions, la vie humaine est surtout pleine de vide; c'est un roman où

l'éditeur met peu de texte et force papier blanc.

M. de la Ferrade écouta d'abord avec dédain, puis avec condescendance,

puis avec une émotion visible la défense de son ennemi. Si la scène

s'était jouée au Théâtre-Français entre un bel étourdi du grand monde,

comme Delaunay par exemple, et un de ces humbles héros bourgeois que

Régnier représente si dignement, le public aurait vu le fauteuil du

jeune homme s'avancer par saccades jusqu'à la sellette où parlait le

malheureux Gautripon; mais le monde réel se prête mal aux effets de

théâtre: il y avait une table à moitié desservie entre l'orateur et

l'auditeur. Lysis était presque caché, dès le début, par une théière

d'argent et une boîte de cigares; il fumait d'un petit air impertinent

et se dérobait à plaisir dans un épais nuage. Cependant son premier

cigare s'éteignit entre ses doigts, il jeta le second et oublia d'en

allumer un troisième. Gautripon l'avait vu d'abord nonchalamment plongé

dans son fauteuil; il remarqua que le créole se réveillait peu à peu, se

redressait, tendait l'oreille, ouvrait les yeux, et se levait enfin,

poussé par les ressorts d'une irrésistible sympathie.

Le jeune homme s'arrêta tout confus et comme étonné de lui-même, ne

sachant plus que faire de sa main droite tendue à Gautripon, qui la

regardait froidement sans la prendre.

«Monsieur, dit-il, vous me gardez rancune, et vous avez raison. Je suis

un étourdi, un enfant gâté du destin, qui ne m'a jeté que des bonbons

lorsqu'il vous faisait pleuvoir des pavés sur la tête, mais croyez bien

que je comprends, que j'apprécie... et, pour tout dire en un mot, que je

ne me pardonne pas d'avoir fait de la peine à un aussi brave homme que

vous.

--Ah!... répondit Gautripon avec un soupir de soulagement. Vous me tenez

pour honnête homme?

--Mieux que ça, monsieur; je n'ai pas dit assez. Faites la part des

circonstances, et songez que je n'ai ni l'habitude de tourner des

compliments aux personnes de mon sexe ni l'autorité nécessaire pour

décerner des prix de vertu; mais je voudrais que tout Paris fût

rassemblé autour de nous pour m'entendre, et je vous dirais, moi qui ne

suis pas banal: Vous méritez l'estime, le respect, et... ma foi, oui!

quelque chose de plus.

--Je n'en demande pas tant. Mes témoins sont à la porte: allons nous

battre!»

Le créole recula de deux bons pas, quoiqu'il fût brave.

«Parlez-vous sérieusement? dit-il.

--Il me semble que l'affaire a pris tout le sérieux désirable depuis que

vous m'honorez d'une nouvelle opinion.

--Il me semblait, à moi... je vous supplie d'excuser cette hallucination

d'un coeur trop jeune...; il me semblait tout à l'heure, quand vous

entriez de plain-pied dans mon admiration, que la haine et la vengeance

s'effaçaient pour ainsi dire entre nous. Je ne suis peut-être pas

très-logique en ce moment, parce que l'homme ne s'émeut pas à fond sans

que ses idées se troublent; mais je sens qu'il me serait impossible de

vous vouloir aucun mal, et que, s'il faut deux inimitiés pour faire deux

ennemis, il en manque une.

--Et même deux, car je ne vous hais pas. La haine est chose vile. Si

j'étais homme à la laisser entrer chez moi, mon récit doit vous faire

comprendre que je n'aurais pas attendu jusqu'aujourd'hui.

Malheureusement vous avez créé une nécessité dont nous sommes, vous et

moi, les esclaves. Obéissons, et, croyez-moi, le plus tôt sera le mieux.

--Eh! que diable! on a toujours le temps de faire une sottise.

Expliquons-nous d'abord, et cherchons en bonne foi s'il n'y a pas moyen

de terminer l'affaire autrement. J'ai commis dans votre maison un

scandale que je déplore. Tous mes amis, sans exception, m'en ont blâmé.

Quant à moi, maintenant surtout, je m'en veux, je me déteste au point de

me souffleter moi-même. Le passé ne nous appartient plus, je le sais:

Dieu lui-même ne peut faire qu'une chose accomplie n'ait pas été, mais

enfin, lorsqu'un homme de coeur est disposé à tout pour réparer une

action stupide, lorsqu'il se repent, qu'il s'excuse, qu'il demande

l'occasion d'effacer publiquement les dernières traces de sa sottise, y

a-t-il une justice assez implacable pour lui répondre: Il est trop tard?

--Non, monsieur, et je vous jure que si vous m'aviez tenu ce langage le

24 janvier à minuit, devant les cinq ou six témoins de votre triste

plaisanterie, je n'aurais pas poussé les choses plus loin. Si même le

lendemain, quand Rastoul est venu ici pour la première fois, vous

m'aviez accordé la réparation qui m'était due, je me serais contenté de

peu, de presque rien, d'une égratignure d'épée, du sifflement anodin de

deux balles, d'un mot d'excuse sur le terrain; car enfin quel était mon

but? De me venger? Fi donc! mais de protéger ma famille légale contre

tous les affronts dont vous aviez donné l'exemple. Je devais à la femme

et aux enfants qui portent mon nom cette garantie personnelle: une

maison n'est respectable aux yeux du monde que gardée par un homme qui

n'a pas peur. Vous avez déplacé la question, monsieur: en m'obligeant à

vous conter ma vie, vous m'avez fait une nécessité de disputer la vôtre.

Pourquoi m'avez-vous mis le pied sur la gorge? pourquoi m'avez-vous

arraché par inquisition un secret qui ne doit appartenir qu'à moi?

Comment n'avez-vous pas compris qu'après cette confidence extorquée,

l'un de nous deux serait de trop sur la terre? Rappelez-vous l'ancien

régime et ces mystères d'État, dont le moindre coûtait la vie à

l'imprudent qui l'avait surpris. Vous tenez un secret aussi terrible en

son genre: c'est lui qui vous condamne à mourir ou à me tuer

aujourd'hui.

--Je vous en prie, monsieur, ne tournons pas au mélodrame un rôle qui

jusqu'à présent est tout à votre honneur. Nous irons aujourd'hui sur le

terrain, si bon vous semble; mais le terrain n'est pas une place de

Grève, et vous n'êtes pas plus mon bourreau que je ne suis votre

condamné. Les armes seront égales entre nous, et je les manierai

probablement avec une habitude et une dextérité qui vous manquent. Je

suis assez sûr de moi, grâce à Dieu, pour limiter le mal que nous

pourrons nous faire, et je vous garantis, dès à présent, que nous

n'avons de testament à rédiger ni l'un ni l'autre; mais, si légère que

soit la blessure qui vous attend, je ne me consolerais pas d'avoir versé

une seule goutte d'un sang si généreux. C'est pourquoi je vous offre la

réparation la plus complète et la plus solennelle qu'on puisse imaginer.

Voulez-vous que je rassemble ici les jeunes gens qui m'accompagnaient

dans cette déplorable escapade? que j'invite à la réunion vos deux

témoins et tous ceux de mes amis qui ont été, même indirectement, mêlés

à l'affaire, et que je proclame devant eux mon estime, mon respect et

mon regret en termes aussi nets que je le fais à l'instant? Quant au

secret de cette confession que j'ai forcée, je suis capable de le garder

éternellement, et vous pouvez vous en fier à moi. Je ne suis pas une

femme et je ne suis plus un enfant; vous auriez tort de me juger sur un

quart d'heure de folie. Suis-je moins galant homme, à votre avis, qu'un

vicaire de paroisse? On lui confie des mystères plus terribles que le

vôtre, et il meurt sans en avoir lâché le premier mot. Je comprends

qu'il vous fâche d'avoir un confident de votre vie héroïque; mais vous

en avez déjà deux, Mme Gautripon et M. Léon Bréchot. Vous en avez eu un

troisième, M. Bréchot père, et peut-être un quatrième, à votre insu,

dans la personne de M. Pigat. Rien ne prouve que ces deux vieillards, en

leur vivant, ne se soient ouverts à personne; Mme Gautripon a peut-être

une amie qui sait tout, et ce serait miracle qu'un viveur débraillé

comme Léon Bréchot fût le tombeau des secrets.

--Vous vous trompez, monsieur. Je sais que ni mon beau-père ni le vieux

Bréchot n'ont rien dit. Quant à ma femme et à Léon, leur intérêt me

répond de leur silence; d'ailleurs ils ne me connaissent pas eux-mêmes

comme je me suis fait voir à vous. Je suis entré ici avec le ferme

propos de mettre mon coeur à nu et de me battre ensuite. Rappelez-vous

la promesse que je vous ai demandée et que vous m'avez faite avant le

premier mot de mon récit.

--Aussi, monsieur, suis-je à vos ordres; mais si vous m'estimez assez

pour croire que je ne dirai rien à mes témoins avant l'affaire, (car

vous ne comptez point me garder à vue jusque-là, n'est-il pas vrai?)

pourquoi supposez-vous que je bavarderais plus tard? Vous me faites

jurer le secret, et vous voulez me tuer aujourd'hui même! N'est-ce pas

un grand luxe de précautions? Mon silence et ma mort ne font-ils pas

double emploi?

--Non, monsieur, je vous tiens pour un parfait galant homme; mais vous

êtes jeune, bien portant, et peut-être auriez-vous un demi-siècle à

vivre. Pour garder un secret pendant un demi-siècle, il faut s'observer

cinquante ans sans interruption; pour le perdre, il ne faut qu'une

minute d'oubli. Aujourd'hui je suis sûr de vous, car un homme de votre

loyauté n'oublie pas sa promesse en deux heures, et dans deux heures un

de nous sera mort.

--Vous l'avez déjà dit, mon cher monsieur, mais où diable voyez-vous ça?

--J'ai tout examiné, mes informations sont prises. Vous êtes orphelin et

célibataire, n'est-il pas vrai?

--Parfaitement.

--C'est-à-dire inutile à votre famille. Vous êtes ce qu'on appelle un

oisif?

--Et sans la moindre vocation pour la charrue ou la boutique.

--C'est-à-dire inutile à tout le genre humain. Votre existence est donc

un mal sans compensation, et...

--Ah! pardon! mon existence est non-seulement très-utile, mais encore

très-agréable à moi-même.

--Si vous y teniez tant, il fallait avoir soin qu'elle ne devînt pas

menaçante pour la sécurité d'autrui.

--Mais, jour de Dieu! monsieur, qu'est-ce qui vous fait croire que je

sois si malade?

--Le besoin absolu que j'ai de vous détruire.

--C'est donc de la superstition? Il faut le dire.

--Mieux que cela, monsieur: c'est de la volonté. Permettez-moi de vous

faire observer qu'il est trois heures et que nous sommes en hiver.

--Oh! nous avons le temps. Voilà mon coupé dans la cour. Je pensais

faire un tour au bois de Boulogne; c'est à Vincennes qu'on ira. Mon

oncle est à deux pas d'ici; le colonel Chabot nous attend à Saint-Mandé.

J'ai consigné mes troupes, comme vous voyez, en prévision des

événements. A propos! vous avez des armes?

--Mon Dieu! oui; mais, comme je n'y connais rien, je vous prie

d'emporter les vôtres à tout hasard. L'armurier du passage Choiseul m'a

offert ce qu'il avait de mieux; vous en direz votre avis. Moi, je n'ai

pas de préférence, et pour cause. Je crois que le ballot contient des

épées, et des pistolets; vous choisirez.

--C'est à vous de choisir, ou plutôt à vos témoins; mais nous pataugeons

si drôlement à travers tous les usages!

--Qu'est-ce que ça nous fait, si nous arrivons au but?»

Tout en causant, le marquis décrochait d'une panoplie deux amours

d'épées à coquille et deux beaux pistolets de combat. Il sonna son noir,

fit serrer les pistolets dans leur boîte et les épées dans son

portemanteau. Gautripon le suivait et le regardait faire; son visage

exprimait une curiosité calme. Ces deux hommes descendirent l'escalier

côte à côte comme deux bons amis.

«Ainsi, demanda Gautripon, c'est à moi de choisir les armes? Eh bien! je

vais dire à Rastoul de demander les vôtres; elles sont d'un travail plus

soigné et naturellement meilleures que les miennes; mais prendrons-nous

l'épée ou le pistolet?

--Comme il vous plaira.

--Votre avis?

--Si j'avais l'honneur d'être votre témoin, je vous conseillerais

l'épée.

--Pourquoi?

--Parce que c'est une arme intelligente.

--C'est selon l'ouvrier qui la tient...»

Ils arrivèrent ainsi jusqu'à la porte cochère. Lysis donna l'adresse du

colonel à Gautripon qui la prit en note, tandis que le valet de chambre

en livrée cachait les armes dans la voiture et montait sur le siége

auprès du cocher. Gautripon poussa un cri de surprise en voyant son

carrosse de louage abandonné sur la voie publique; mais il ne tarda pas

à retrouver ses témoins. MM. Rastoul et Monpain s'étaient lassés

d'attendre; ils prenaient quelques doses de patience chez le marchand de

vin le plus proche avec le cocher de grande remise, un vieux brave,

aussi fier que les bourgeois, et qui payait noblement sa tournée.

«En route! cria Gautripon. Il s'agit d'arriver les premiers.»

Les trois verres étaient pleins jusqu'aux bords; en un tour de main, ils

furent vides, et le cocher répondit:

«Présent!» avec un salut militaire.

--Ainsi, ça tient? demanda Rastoul.

--Ferme comme fer, mon brave ami. M. de la Ferrade est aussi pressé que

moi d'en découdre.

--Alors, qu'est-ce qu'ils chantaient donc, ces farceurs-là?

--Il y avait un malentendu. Ces messieurs ne me connaissaient pas...

--J'en étais sûr! Ils vous ont pris pour un autre!

--Et nous allons?... dit le cocher.

--Avenue Saint-Mandé, la dernière maison à droite.

--Un joli ruban de queue à défiler; mais, n'ayez pas peur, nous y serons

avant _eusse_.

--C'est qu'ils y vont dans leur voiture, mon garçon, et...

--Après? Des chevaux de maître? Encore une belle marchandise que ces

carcans-là! Je les brûle, moi, les chevaux de maître, et vous allez

voir. Hue! les bichettes!»

Et l'attelage partit d'un train furieux. Plus d'un passant effaré crut

sans doute que c'étaient les chevaux qui avaient bu.

M. Rastoul, entre deux cahots, présenta son ami Monpain, que Gautripon

ne connaissait pas encore.

«Voilà le camarade qui demandait son congé avant-hier; mais il s'est

ravisé, Dieu merci!

--Je vas vous dire, monsieur Jean-Pierre: c'était rapport à mes chefs,

on n'est pas son maître: mais j'ai parlé à l'aide-major, et il m'a

répondu que j'étais un... enfin qu'un infirmier n'est jamais déplacé où

l'on se bat, civils ou militaires indifféremment. Il n'y aurait que si

M. le colonel Chabot parlait encore de faire partie carrée: là, je n'ai

plus le droit, parce que ma vie appartient au pays... vous comprenez la

délicatesse?

--Très-bien, dit Gautripon; mais il n'est plus question de cela. Tout se

passe entre M. de la Ferrade et moi, vous n'avez qu'à nous regarder

faire.

--Pour lors, c'est tout à fait dans mes possibilités, et vous pouvez

compter sur moi comme sur vous-même.

--Moi, dit Rastoul, je ne sais pas si je n'aurais pas mieux aimé le

grand jeu.

--Vous auriez du plaisir à vous battre avec le colonel Chabot?

--Avec lui, non, je le respecte et je l'honore; mais ce blanc-bec de

marquis, ce mirliflore en veston de satin qui m'a fait fumer ses cigares

et boire son satané vin d'Amérique, tandis qu'il complotait de vous

faire passer pour une canaille; je lui en veux, monsieur Jean-Pierre!

Les honnêtes gens comme vous sont trop rares; il ne faut pas qu'on

vienne les _mécaniser_ sans raison! Si le remplacement était admis en

duel comme en guerre, sacrebleu! c'est moi qui ferais votre partie avec

ce petit pointu-là!

--Merci, mon bon Rastoul; mais il n'y perdra rien, je l'espère. Vous

avez eu beaucoup d'affaires au régiment?

--Comme ça, dans les sept ou huit, entre jeunes soldats c'est moins

grave que chez vous autres. Le duel est une punition qu'on inflige aux

conscrits quand ils ont eu la main trop leste. On les pousse sur le

terrain au nom de l'honneur et dans l'intérêt de la discipline; mais le

maître d'armes est toujours là pour arrêter les mauvais coups. Il ne

s'agit pas d'abîmer un homme; l'État n'en a pas trop, et il les paye

assez cher. Eh bien! quoiqu'il n'y ait pas grand risque de vie, j'y

allais comme un chat qu'on fouette dans les premiers temps. Je ne veux

pas vous flatter, mais franchement j'étais moins crâne que vous. Quel

dommage que vous n'ayez rien appris! avec le sang-froid que vous avez,

vous seriez fort à tout comme pas un.

--Bah! le trop de science embarrasse.

--Si du moins vous aviez profité de ces trois jours pour prendre

quelques leçons de combat! On dit que M. Pons en donne d'étonnantes.

--Vous savez bien, Rastoul, que j'avais affaire au magasin. D'ailleurs

je crois qu'un homme résolu peut toujours prendre la vie d'un autre, et

il n'y a pas de talent qui tienne contre une bonne épée emmanchée au

bout d'un vrai bras. Je ne connais l'escrime que par ce que j'en ai lu

dans les livres. C'est un art, paraît-il, qui consiste surtout à

défendre sa peau, et subsidiairement à trouer celle d'autrui; mais si je

fais mon deuil des accidents qui peuvent m'atteindre, si je suis décidé

d'avance à ne parer aucun coup, si j'applique tout mon vouloir et toute

ma force à frapper devant moi, advienne que pourra, il me semble, mon

bon ami, que je simplifie la question et que j'écarte les trois quarts

de la difficulté. Qu'en dites-vous?

--Je dis... je dis, morbleu! que vous en parlez à votre aise, et qu'un

coup droit dans l'estomac vous cloue sur place avant toute riposte.»

Monpain trouva que les discours du camarade étaient d'un style à

décourager le sujet. Monpain voyait la vie en rose, comme on la voit

presque toujours à travers un litre de rouge. Monpain crut donc bien

faire en disant à Gautripon:

«Mon cher monsieur Jean-Pierre, si vous n'avez jamais tiré la botte, il

y a pas mal à parier que vous ne rentrerez pas sans un atout; mais ça

n'est pas une raison pour se tourner le sang, et si j'étais de vous,

j'aimerais mieux en courir la chance que d'y aller du pistolet. Il faut

avoir vu comme moi le ravage des armes à feu pour comprendre à quel

point la balle est traître et toute la gangrène qui s'ensuit. J'ai

retiré des os en poussière et d'autres en bouillie; on n'imagine pas ça

dans le civil, tandis que l'arme blanche, à part la botte à fond qui

traverse les organes _majors_ et le coup de cochon qui coupe la

carotide, ne fait que des boutonnières sans conséquence, que mon simple

caporal vous recoudrait les yeux fermés. Par ainsi je vous exhorte de

vous effacer foncièrement, si c'est possible, de porter la poitrine en

_errière_, de rompre à force en tendant le bras et de crier: touche! à

la première fraîcheur que vous sentirez du fer ennemi; moyennant quoi,

vous aurez encore bien des soupes à manger dans ce bas monde. Voilà ce

que je dirais à mon propre frère, si je l'accompagnais sur le terrain.»

Gautripon répondit qu'il s'en tiendrait décidément à l'épée, et que, les

armes du marquis lui paraissant meilleures que les siennes, il priait

ces messieurs de les choisir.

Tout justement la voiture arrivait à la porte du colonel Chabot, et les

chevaux fumants soufflaient au nez du factionnaire.

Le marquis de la Ferrade et son oncle s'arrêtèrent au même instant,

perdant la course d'un tour de roue, parce qu'ils l'avaient bien voulu.

Après son entrevue avec Gautripon, Lysis s'était fait conduire à l'hôtel

d'Entrelacs. Il trouva le baron endormi sur un roman à la mode et plongé

jusqu'à mi-jambe dans une litière de petits journaux.

L'infâme · 第 14 / 21 题