«Monsieur, dit Gautripon, vous m'écouteriez mal et d'un esprit prévenu,
si je commençais mon récit par le commencement. Sachez d'abord quels
sont mes moyens d'existence.
«Je suis teneur de livres aux _Villes-de-Saxe_ et professeur de
littérature française dans trois couvents de la rive gauche. Veuillez
jeter les yeux sur ce petit dossier qui contient les noms des
établissements qui m'emploient, la date de mon entrée en fonction, le
chiffre de mes salaires annuels, les certificats de mon patron et de
Mmes les supérieures, en un mot la preuve palpable que depuis sept
années je travaille régulièrement dix heures par jour en moyenne pour
gagner trois mille francs.»
Le marquis étendit nonchalamment la main, prit les papiers, les
feuilleta du bout du doigt comme par acquit de conscience et les jeta
sur la table en disant:
«Budget des recettes!
--J'entends, répondit l'infâme. C'est le budget des dépenses qui vous
intéresse surtout.
--Naturellement.
--Tout est prévu, monsieur. Vous pensez bien qu'on n'affronte pas un
examen de cette gravité sans s'y être préparé avec soin. Donc je vous
prouverai que mes dépenses, à moi, n'excèdent pas mon humble revenu. Ma
comptabilité privée est en ordre: c'est bien le moins quand on est
comptable par état! Mais, avant de vous mettre sous les yeux mon petit
livre de dépenses, je prends la liberté d'appeler votre attention sur le
métier pénible que je fais et sur la patience avec laquelle je l'exerce.
Un homme qui travaille assidûment dix heures par jour pendant sept ans
n'est pas ouvrier pour la forme; on ne peut guère le confondre avec ces
mendiants, ces voleurs et ces vagabonds qui font semblant d'avoir un
gagne-pain. Qu'en pensez-vous?
--Nous verrons bien.
--Voyez tout de suite. Voici tout le détail de mes dépenses annuelles,
depuis le loyer de la mansarde que j'habite seul, rue Ponthieu, jusqu'à
la pension que je paye pour ma nourriture: trois cents francs pour mes
déjeuners, rue de la Vieille-Estrapade, au cabaret du _Fidéle cocher_;
douze cents francs pour mes dîners: potage, un plat de viande, pain à
discrétion, à l'hôtel Gautripon, avenue des Champs-Élysées.
--Ma foi! dit le créole, voilà qui devient original. Puisque nous sommes
en si bon chemin, monsieur, j'espère que vous allez tirer un troisième
cahier de votre poche et me prouver, pièces en main, qu'avec vos douze
cents francs Mme Gautripon fait marcher son ménage et place quelque
chose à la caisse d'épargne.
--Jeune homme, vous m'étonnez. Je croyais en avoir assez dit pour
obtenir au moins une trêve de plaisanterie. Vous voyez si j'ai l'air
d'un élégant, vous savez si j'ai la réputation d'un viveur; on ne vous a
jamais conté que j'eusse touché une carte; vous ne m'avez pas rencontré
le cigare à la bouche; vous ne m'avez jamais vu passer en voiture, car
l'omnibus lui-même est un luxe que je m'interdis. Vous devez donc
supposer, si vous avez un peu de logique, que ce n'est ni l'amour des
plaisirs ni l'horreur du travail qui m'a fait accepter la position dont
il s'agit. Serait-ce la vanité de paraître? Encore moins. Je sais ce
qu'on pense de moi dans le monde, et bien avant l'injure publique que
vous m'avez faite j'ai supporté plus de dédains polis et d'impertinences
déguisées qu'il n'en faut pour user la patience d'un saint.
--Vous auriez dû nous dire tout de suite ou nous faire dire par deux
sous-officiers que votre tolérance conjugale était vierge de
spéculation. Si le monde est impitoyable pour certain genre de calculs,
il est plein d'indulgence pour les plus étonnantes faiblesses de
l'amour.
--Vous vous trompez obstinément, monsieur. Je n'ai pas d'amour pour la
personne qui traîne mon nom à quatre chevaux. Non-seulement je ne lui
suis rien, mais il n'y a jamais rien eu entre elle et moi. Si j'avais
commis l'infamie de lui baiser seulement la main, je mériterais
l'épithète dont on me gratifie dans votre monde. Mme Gautripon n'est pas
même mon amie, quoique je ne nourrisse aucun ressentiment contre une
pauvre créature mal dirigée. Les enfants sont miens de par la loi, qui
n'en peut mais, de par l'église, qui n'est pas infaillible, de par mon
affection, que je place où bon me semble; mais vous n'avez pas fait une
découverte bien subtile en devinant qu'ils sont nés de mon ami Bréchot.
--Votre ami?
--Mon ami, car je lui serrais encore la main il y a une demi-heure.
--Mon cher monsieur Gautripon, il est temps que vous entriez dans la
voie des explications catégoriques. Votre affaire ne m'avait jamais paru
limpide; mais plus vous m'en parlez, plus il me devient impossible d'y
rien comprendre.
--En effet; mais le peu que je vous ai dit a suffi pour détendre un peu
la raideur de votre premier accueil. Si vous n'êtes pas tout près de
m'accorder votre estime, vous ne me méprisez plus aussi résolûment que
ce matin. Votre mauvaise opinion n'est pas déracinée, je le vois, mais
elle s'ébranle. Est-ce vrai?
--Pas encore. Cependant je suis curieux de savoir où vous me conduisez.
--C'est tout ce qu'il me faut. Vous pouvez maintenant écouter l'histoire
de ma vie, et vous m'excuserez à l'avance, si le détail en est un peu
long.
--Soit.
--Veuillez seulement me promettre deux choses.
--Qui sont?
--La première, de vous battre avec moi, si mon présent et mon passé vous
paraissent absolument honorables, s'il n'y a pas dans ce récit une seule
circonstance où vous vous seriez conduit mieux que moi.
--Ceci, monsieur, est trop élémentaire pour être mis en question. Après?
--Promettez-moi le secret absolu dans le cas où vous me rendriez toute
votre estime. Si messieurs vos témoins voulaient savoir les faits qui
m'ont réhabilité à vos yeux, vous leur répondriez seulement que vous me
connaissez à fond, et que vous me tenez pour honnête homme.
--Volontiers.
--Merci, monsieur. Je commence. La condition où je suis né (vous l'avez
peut-être entendu dire) n'était pas seulement humble, elle était
misérable. Je ne dis pas cela dans l'intérêt de ma défense: la misère
n'est qu'une excuse, et c'est une justification que j'entreprends; mais
il faut que nous suivions dès les premières étapes la fatalité qui m'a
conduit ici. Ma mère faisait des ménages à Metz; mon père était un de
ces colporteurs qui roulent de village en village avec leur boutique au
dos. Ni l'un ni l'autre ne savait lire: l'idée de m'envoyer à l'école ne
leur vint pas même en esprit. Je voyais la bonne femme tous les matins
et tous les soirs, le père une ou deux fois par semaine. Quelques
voisines aussi pauvres que nous me gardaient pendant la journée, mais je
leur échappais souvent. Sitôt la porte ouverte, je courais battre le
pavé et patauger dans les ruisseaux de la ville. Récréation prophétique,
pensez-vous. On commence dans le ruisseau et l'on finit dans la boue!
Seulement les ruisseaux de Metz me salissaient jusqu'aux oreilles,
tandis que la fange parisienne, où le destin pensait me noyer, n'a pas
encore éclaboussé mon âme, Dieu merci!
J'avais six ou sept ans lorsque ma pauvre mère fit une chute dans un
escalier, fut portée à l'hôpital et mourut. Mon père ne pouvait plus me
laisser à moi-même: il me prit avec lui dans ses courses et m'enseigna
le métier, petit à petit. Nous vivions le long des routes, mangeant sur
nos genoux et couchant tantôt ici, tantôt là, dans les granges plus
souvent qu'à l'auberge. L'exercice et l'air des champs me fortifiaient à
vue d'oeil; j'avais toujours du pain, quelquefois du lard, et ceux même
qui ne nous achetaient rien nous faisaient assez bon visage. C'est le
seul temps dont je me souvienne avec plaisir. Je sentais mes jambes
pousser, l'ambition me venait aussi: que dis-je? j'en avais plutôt deux
qu'une. Je rêvais de gagner quelques sous par moi-même, ce qui ne tarda
pas longtemps. Mon autre idée, c'était de m'élever au-dessus de mon état
en apprenant à lire et à écrire. J'avais remarqué, chemin faisant, que
dans presque tous les villages il y avait un maître d'école, et que cet
homme était plus honnête et plus obligeant que les autres. Avec cela,
nous avions une heure ou deux à perdre chaque soir, tandis que les
paysans soupaient ou faisaient la veillée. Mon père employait ce temps à
fumer sa pipe ou à compter les gros sous.
Pour avoir de l'argent à moi, je lui dis que ma compagnie ne lui servait
de rien, tandis qu'en courant les villages pour mon compte je gagnerais
au moins ma nourriture. Il commença par répondre que j'étais trop petit,
mais je parvins à le convaincre: il demanda crédit pour moi à un
marchand de demi-gros qui lui vendait, et je me vis colporteur à huit
ans, avec quinze francs de marchandises, et souvent plus, sur mes
petites épaules. En été, je débitais de l'amadou, des briquets, des
chapeaux de paille. En hiver, c'était presque toujours un baril de
harengs, qui me coûtaient un sou la pièce et que je vendais deux. Ma
petite taille appelait l'attention, et ma grande volonté de réussir
intéressait tout le monde. Les paysans me tiraient doucement par
l'oreille et disaient: «Tu dois être Juif; il n'y a que les Juifs pour
être marchands de si bonne heure.» Je répondais en faisant le signe de
la croix, et les femmes venaient m'embrasser. Quelques-unes me
glissaient deux liards dans la main, mais j'étais déjà trop fier pour
recevoir l'aumône. Bien m'en a pris, monsieur, car, si j'avais empoché
des liards à huit ans, j'eusse accepté des millions à vingt-huit, et je
n'aurais plus le droit de me couper la gorge avec vous.
Le premier jour où je possédai deux francs d'argent mignon, je les
portai gaillardement à un vieux maître d'école. Je croyais, dans mon
innocence, qu'étant plus âgé que les autres, il devait en savoir plus
long. «Je veux, lui dis-je, m'instruire selon mes moyens: voici tout ce
que j'ai pour le moment; combien de lettres apprend-on pour quarante
sous?» Ce vieillard était un digne homme; il rit de la naïveté, me
rendit mon argent, me donna un abécédaire et me dit: «Toutes les fois
que tu passeras par chez nous, je te promets une leçon d'une heure, et
nous allons commencer dès ce soir.» Je répondis fièrement que je ne
voulais rien pour rien. «Petit bêta! s'écria-t-il, sache que
l'instruction n'est pas une marchandise, car personne, pas même le roi,
ne pourrait la payer ce qu'elle vaut.»
Tous les maîtres à qui je m'adressai ne furent pas si généreux; il est
vrai qu'ils n'avaient pas tous de quoi vivre. L'important, c'est qu'en
deux ou trois mois mes petits relais scolastiques furent installés dans
les villages où mon négoce me conduisait. Le père se fâcha lorsqu'il sut
que j'avais gaspillé plus de cinquante francs dans les écoles; mais,
quand il me vit prendre un almanach sur la fenêtre de l'auberge et lire
couramment la première page, il se mit à pleurer de joie comme un vrai
père qu'il était.
Pardonnez-moi, monsieur, la prolixité de ces détails. Voilà plus de sept
ans que je vis en moi-même sans pouvoir m'ouvrir à personne. L'homme est
un animal sociable après tout. Quand il n'a pas un ami sérieux à qui
parler, il montrerait le fond du sac à son plus mortel ennemi.
Trois ans d'étude à bâtons rompus et de lecture sur le pouce m'élevèrent
au modeste niveau de mes maîtres. J'en savais autant qu'eux; ils le
disaient eux-mêmes avec une pointe d'orgueil. Non-seulement je lisais
l'imprimé et le manuscrit, mais j'écrivais passablement; je calculais
vite et de tête; j'avais une teinture d'histoire; je possédais la
géographie des quatre-vingt-six départements; un jeune desservant de la
Lorraine allemande m'avait mis au latin et commençait à m'embaucher pour
le séminaire. Je ne pouvais pas accepter, et pourtant j'aurais bien
voulu devenir un gros curé de village, salué sur les routes à grands
coups de chapeau! Mais le devoir me défendait d'abandonner le père,
maintenant que je lui rapportais cinq ou six francs par mois sans lui
coûter un sou.
J'étais bien décidé à lui taire les avances qu'on m'avait faites; mais
lui-même m'apprit un jour qu'il avait disposé de moi. J'avais bientôt
douze ans; c'était au milieu de septembre; nous nous trouvions au
village de Magny-sur-Seille, et nous venions de nous coucher ensemble,
ce qui nous arrivait tous les huit jours environ. Le bonhomme me conta
que plusieurs personnages, entre autres un conseiller de préfecture,
avaient entendu parler de moi, que les autorités pensaient à faire
quelque chose pour un petit garçon qui s'était si bravement élevé
lui-même, et que le proviseur du collége royal m'attendait le lundi pour
me tâter à fond.
«S'il est content de toi, dit mon père, tu seras éduqué, nourri, logé,
tout enfin, jusqu'à l'âge de dix-huit ou vingt ans, et alors, en
travaillant encore un peu plus, tu pourras devenir quelque chose de
grand et de beau, comme un brillant capitaine ou un puissant
sous-préfet, avec l'aide de Dieu.»
L'idée de m'élever si haut me fit rire et rougir à la fois.
«Mais, papa, répondis-je, si l'on me faisait capitaine, qu'est-ce que
vous seriez donc? Colonel ou général?
--Moi, dit-il, je serai encore plus pauvre qu'à présent, car je ne
pourrai plus porter la balle; mais tu me prendras avec toi, et tu ne me
laisseras manquer de rien. Maintenant je gagne ma vie; je peux donc me
passer de mon fils et le prêter au gouvernement pour qu'on l'instruise.»
Je remerciai mon père de ses bontés, et le lundi suivant je comparus
devant le proviseur de Metz. Les vieux bâtiments du collége étaient
imposants; de ma vie je n'étais entré dans une maison si haute. Mon père
s'assit dans la cour, et l'on m'introduisit dans une salle écrasante, où
cinq ou six messieurs m'attendaient autour d'un grand tapis vert. Tout
cela m'éblouit sans m'intimider; je répondis aux questions comme un
vaillant petit homme. Quelque chose de vif et d'impétueux comme un
battement d'ailes me portait. Je ne suis devenu timide qu'après avoir
subi plusieurs affronts immérités. Mon examen fut magnifique: le
proviseur et ceux qui siégeaient avec lui déclarèrent que j'irais loin.
On fit chercher mon père, qui entra pâle et tremblant et fléchit le
genou, sans y penser, devant la table verte comme devant un
maître-autel. M. Coubertin, le proviseur, lui dit qu'on m'admettait à
bourse entière avec le trousseau complet, qu'il aurait seulement à payer
mes menus plaisirs.
«Quant à ça, répondit-il naïvement, il saura bien le gagner lui-même:
permettez-lui seulement d'ouvrir une boutique en récréation.»
Pauvre bonhomme de père! il ne me quitta plus jusqu'au jour de la
rentrée, et il me conduisit lui-même de village en village chez tous les
maîtres qui m'avaient ouvert la porte du collége. Je fus fêté, Dieu
sait! et régalé à la ronde. L'homme aux quarante sous me demanda ma
protection, si jamais je devenais ministre. Le curé qui m'avait appris
la grammaire latine crut devoir me prémunir contre les entraînements du
monde. Braves gens! mais, monsieur, nous ne sommes pas ici pour nous
attendrir.
J'ai passé quatre années au collége de Metz, toujours premier dans ma
classe, et comblé de prix à la distribution. Mes camarades me
considéraient et m'aimaient, les professeurs étaient pleins de bonté
pour moi; le préfet, le général et les premiers magistrats de la cour
royale s'intéressaient à ce bambin miraculeux et se disputaient le
plaisir de le protéger. Le principal libraire de la ville, qui était le
meilleur et le plus généreux des hommes, me faisait sortir le dimanche;
il retenait mon père à dîner ce jour-là, quand par hasard il se trouvait
à Metz: autrement le père et le fils auraient mangé au cabaret. Je
m'ébattais au milieu des beaux livres comme un poulain dans le foin
fraîchement coupé; bref, j'étais le plus heureux gamin de la terre, et
je ne désirais rien au-delà de ce que j'avais. Seulement, le jour des
prix, le préfet me décernait sur sa cassette un bel ouvrage doré sur
tranche, et M. le proviseur, dans un petit discours de dix lignes,
louait la générosité de M. le préfet, la sienne, celle des autorités et
la magnificence du gouvernement, qui appelait le fils d'un misérable
porte-balle aux bienfaits de l'instruction classique. Certes, je n'avais
pas le coeur assez bas pour renier mon père ou pour rougir du métier qui
nous avait nourris; mais je ne comprenais pas pourquoi tous ces
messieurs ravalaient en public un honnête homme sous prétexte d'honorer
son fils. Le père Gautripon n'était pas susceptible; cependant, la
troisième fois qu'il vint assister à ma gloire, il me dit en sortant du
collége:
«Qu'est-ce que je leur ai fait pour qu'ils parlent toujours de moi? Je
suis colporteur, on le sait bien. J'aimerais mieux être rentier,
d'autant plus que les jambes n'iront pas toujours; mais pour ça il me
manque une chose indispensable, les rentes.»
Cela lui vint plus tôt qu'il ne pensait, et, grâce à moi, dont je conçus
un orgueil légitime.
Je venais d'achever ma troisième, et j'étais en vacances chez
l'excellent libraire, qui ne se vantait pas de ses bienfaits. Un matin,
mon père arriva, plus animé qu'à l'ordinaire, avec une pointe de vin
dans l'oeil. Il m'embrassa deux ou trois fois de suite, ce qui n'est
guère dans l'habitude des pauvres gens:
«Nous irons à Paris, me dit-il, et tu travailleras sous les premiers
maîtres du monde. Ceux d'ici ne sont que des ânes; je leur ferai cadeau
de ma balle, et ils se l'accommoderont comme un bât. Au diable le
commerce! au diable les Messins!... excepté vous, monsieur Alcan!»
L'exception était pour mon hôte. Je crus d'abord que le pauvre bonhomme
avait perdu la raison, mais il s'expliqua: nous comprîmes que deux
maîtres de pension étaient venus de Paris à Metz en remonte, que M.
Baudelocque et l'invincible Mathey, concurrents bien connus, avaient
livré un grand combat autour de ma petite personne, et que j'appartenais
au vainqueur. Je n'ai su que le lendemain quel poids M. Mathey avait
jeté dans la balance: il assurait six cents francs par an à mon père
jusqu'à la fin de mon éducation. C'était plus que nous n'avions gagné à
nous deux dans notre meilleure année.
Vous êtes riche, monsieur, vous l'étiez avant de naître. Ce chiffre de
six cents francs, qui fut la source de tous mes malheurs, ne représente
à votre esprit qu'une poignée d'or, un présent du 1er janvier, une
bagatelle de chez Tahan, un mois de bouquets chez la fleuriste. Pour un
pauvre petit garçon comme j'étais, cela représentait la fortune et la
gloire. Je voyais mon vieux père exempté du travail, affranchi du besoin
jusqu'au moment où je pourrais choisir un état. J'étais fier de devoir
son indépendance à moi seul; je m'admirais de soutenir le chef de ma
famille dans un âge où mes camarades coûtaient à leurs parents. Mon
travail valait donc bien cher? J'étais donc un enfant d'un mérite hors
ligne, puisqu'on achetait à grand prix l'honneur de me donner des
leçons? M. Mathey s'était engagé envers nous par-devant notaire; il
avait payé six mois d'avance et donné cent francs pour notre voyage, qui
n'en coûtait que soixante-dix. Je grillais de courir la ville et
d'annoncer à tous les passants une si magnifique aubaine. Le père me
défendit d'en parler. Nous n'avons pas besoin, dit-il, de conter nos
affaires à ces grigous de Messins.
Lorsqu'il eut liquidé son commerce, vendu ses quelques meubles et payé
ce qu'il devait, il lui resta tout juste l'argent de M. Mathey. Cet
homme, qui travaillait depuis quarante-cinq ans (il en avait
cinquante-sept), n'avait pu mettre un sou de côté dans une vie si rude.
Nous n'aurions eu d'autres bagages que ses souliers de rechange et mes
livres de prix, si le bon proviseur, que j'embrassai en pleurant, n'eût
envoyé à la diligence tout mon trousseau, qu'il me donnait. Mon père
s'installa dans le haut du faubourg Saint-Antoine, chez un marchand de
vins logeur qu'il connaissait du pays. Il conserva jusqu'à sa mort la
même petite chambre au fond d'une cour sans soleil, et c'est là que
j'allais l'embrasser tous les dimanches entre les deux repas de ma
pension.
Je fus bien accueilli des maîtres et des élèves, parmi lesquels était
déjà Léon Bréchot. Mes premières relations avec lui datent du jour même
de la rentrée. Je le vois encore debout devant la petite boutique où la
portière vendait des billes et des gâteaux. Une poignée d'or et d'argent
qu'il étalait m'effraya; je me demandai s'il n'avait pas volé son père:
il me semblait impossible qu'un garçon de notre âge possédât honnêtement
un tel trésor. Du reste, il était le plus grand de la moyenne cour; je
ne l'ai dépassé que vers la rhétorique; à quinze ans, il avait presque
la tête de plus que moi. Sa figure était déjà fort agréable; il riait à
tout propos et disait ce qui lui passait par la tête. Tout le monde
l'aimait, d'autant plus qu'il régalait tout le monde. Du plus loin qu'il
m'aperçut, il me cria:
«Eh! nouveau! par ici! Qu'est-ce que tu veux manger? C'est moi qui
paye!»
J'allais répondre fièrement que je n'avais besoin de personne, et je
cherchais le papier où mon père m'avait enveloppé quelques sous,
lorsqu'un large morceau de tarte aux pommes vint s'appliquer contre mon
oeil. Je sautai sur Bréchot pour lui apprendre à vivre, mais il était
plus fort que moi. Il me roula par terre et profita de son avantage pour
me fourrer la tarte dans la bouche et un peu de sable avec. Je me
relevai tout honteux, les yeux pleins de larmes, et les courtisans du
vainqueur commençaient à me huer; mais il me tendit la main avec une
bonne grâce irrésistible, et me dit:
«Tu es un petit brave, et je suis une grande bête. Pardonne-moi, et
touche là. Comment t'appelles-tu?
--Gautripon.
--Ah! Gautripon le fort?
--Oui. Comment sais-tu ça?
--Parce que tout se sait. Tu arrives de province pour rafler tous les
prix.
--Je suis de Metz.
--Eh bien! ce n'est pas moi qui te ferai concurrence. Je ne travaille
qu'en gymnastique, et je ne suis fort qu'au trapèze. Tu me feras mes
versions, veux-tu?
--Je veux bien.
--Et je te payerai des gâteaux.
--Je ne veux pas.
--Du coeur et de l'honneur? Vive la Lorraine! Aristide Gautripon, tu
seras mon ami.
--Quand je te connaîtrai, Alcibiade!»
Le sobriquet d'Alcibiade lui resta pour plus de trois mois, mais il
était trop bon enfant pour m'en garder rancune. Ce fut moi qui le tins à
distance et qui répondis froidement à toutes les avances qu'il me fit.
Quelque chose me disait que l'amitié n'est possible qu'entre égaux, que
ce grand garçon cousu d'or était trop au-dessus de moi par la fortune,
que j'étais trop supérieur à lui par le goût du travail et le sérieux de
l'esprit. D'ailleurs, j'eus peu d'occasions de le fréquenter cette
année-là, car je passais presque toutes les récréations à l'étude. Mes
premières places au collége n'avaient pas été bonnes; mon professeur
disait: Il ira bien, mais il est en retard sur les élèves de Paris.
J'avais à coeur de soutenir ma réputation et de payer ma dette: je fis
de tels efforts que le patron qui n'était pas tendre me conseilla de me
ménager. Je promis tout ce qu'on voulut, mais je travaillai de plus
belle, si bien qu'aux vacances de Pâques j'étais premier en tout sans
conteste, comme Bréchot était dernier sans rival. Tous les prix du
collége m'appartenaient par avance, et l'on ne doutait pas que je ne
fisse merveille au concours général.
Mais M. Mathey commit une imprudence au moment décisif. La première fois
qu'il nous conduisit à la Sorbonne, il me prit à part dans la rue, et
m'expliqua, chemin faisant, qu'il était content de moi, que j'avais fait
des efforts méritoires, mais que tout cela n'était rien, si je ne
réussissais pas au concours. Il me rappela les sacrifices qu'il
s'imposait, non-seulement pour moi, mais pour ma famille.
«Vous sentez bien, me dit-il, que cinq ou six pauvres prix du collége ne
sauraient payer tout cela. J'en ai deux cent cinquante tous les ans, des
prix du collége, et remportés souvent par des élèves qui payent dix-huit
cents francs de pension. Ce qui pose une maison, c'est le succès au
concours; c'est pour cela et non pour autre chose que nous allons
chercher jusque dans les bas-fonds de la société trois ou quatre sujets
que nous payons au poids de l'or. Voici Baudelocque qui débouche sur la
place à la tête de ses troupes. Baudelocque est un vieil avare; il
aurait pu vous enrôler l'année dernière, et il s'est tenu à quelques
pièces de cent sous. _Macte animo, generose puer!_ Faites-lui honte de
son avarice en lui soufflant le premier prix, car enfin, s'il nous
battait, après ce qui s'est passé à Metz, il pourrait dire que j'ai jeté
mon argent par les fenêtres.»
Cet encouragement féroce aurait exaspéré un jeune homme moins docile ou
moins consciencieux que je n'étais. Mon respect et ma reconnaissance
pour l'homme qui nous donnait du pain ne me permirent pas de le juger:
il me sembla que le devoir en personne m'avait parlé par sa bouche; mais
le but fut dépassé. Il se trouva que M. Mathey m'avait administré une
trop forte dose de bon vouloir. Son exhortation éveilla chez moi tout un
monde de sentiments et d'idées dont je n'avais que faire pour traduire
en français une demi-page de grec. Je perdis la moitié du temps à
m'éperonner moi-même, à me dire qu'il s'agissait d'engagements sacrés,
et que l'honneur de la famille était au bout de ma plume. A force de
vouloir me surpasser, je tombai tout à fait au-dessous de moi-même, et
je n'obtins pas seulement le huitième accessit. Ce triste résultat se
connut dans les vingt-quatre heures; j'en fus tellement accablé que je
faillis tomber malade et renoncer forcément aux autres épreuves du
concours. Le patron me releva d'un coup de fouet par cette phrase à
jamais mémorable:
«N'oubliez pas, mon cher, que jusqu'au 8 août la santé est votre premier
devoir!»
La conscience et la volonté vinrent en aide à ma jeunesse: je guéris, et
je pris part à toutes les compositions de fin d'année, mais avec un
succès constamment négatif. Deux ou trois de mes camarades, classés bien
après moi par les professeurs du collége, se virent couronnés en
Sorbonne. Mon nom n'y fut pas prononcé: pas plus de Gautripon que de
Bréchot! Léon trouvait cela très-comique; il disait:
«Je réclame! si Gautripon, qui va au concours et qui est fort, n'a pas
de prix, je dois les avoir tous, moi qui n'ai pas concouru et qui suis
cancre.»
Le sort qui m'avait fait ces tristes débuts ne se lassa guère de me
poursuivre. Un effort soutenu, un travail acharné, sans récréations ni
vacances n'aboutit qu'à deux ou trois demi-succès sans proportion avec
les sacrifices que la pension faisait pour moi. Je conservais au collége
une supériorité écrasante: mes moyens me trahissaient au concours: tout
ce que j'avais acquis s'échappait de ma tête comme d'un vase fêlé. Le
souvenir des échecs précédents venait encore aggraver ma faiblesse: je
ressemblais à ces soldats qui sont vaincus avant de se battre, parce
qu'ils n'ont jamais livré bataille sans être vaincus.
M. Mathey, c'est une justice à lui rendre, ne me reprochait pas en face
un malheur si obstiné. Il assistait à mes efforts et voyait par ses yeux
que je ne me ménageais guère; quelquefois il m'appelait son pauvre
Gautripon; voilà tout. L'affaire ne lui semblait pas absolument
désespérée; je pouvais tout réparer en un jour, apporter à la pension un
de ces prix d'honneur que Baudelocque inscrivait en lettres d'or sur
l'enseigne de sa boutique. En attendant, l'habile industriel exploitait
mes insuccès mêmes qui donnaient à sa conduite une couleur de
générosité. Lorsqu'un père se plaignait de payer quatre francs un
carreau de vingt sous, le patron prenait un air modeste et disait:
«Nous supportons des charges assez lourdes. Il y a de pauvres garçons
que j'élève gratis, dont la famille même est nourrie à mes frais.
Qu'est-ce qu'ils me donnent en échange? Un accessit par-ci par-là. Voyez
l'élève Gautripon.»
Les subalternes de la pension n'imitaient pas la réserve et la
délicatesse du maître. Quand mon père venait toucher son semestre, le
caissier lui disait:
«Eh! vieux farceur, c'est vous qui avez fait la bonne affaire en nous
colloquant votre fruit sec! Enfin! ce qui est dit est dit. Voici vos
trois cents francs; mettez votre croix là, sur la marge.»
Quand par malheur une table se mutinait au réfectoire à propos d'un
gigot trop mûr ou d'une omelette brûlée, l'inspecteur de service ne
manquait jamais de crier:
«Il y a pourtant ici des messieurs qui dans leur famille n'ont pas
toujours eu du pain noir.»
Si quelques jeunes seigneurs, sous les ordres de Léon Bréchot, se
mettaient à guerroyer contre un maître d'étude, le malheureux se
vengeait en nous disant d'un air de menace:
«Prenez garde! Qui sait si l'un de vous ne sera pas forcé, pour vivre,
de se faire _pion_ comme moi?»
En été, quand la chaleur devenait accablante, la pension allait deux
fois par semaine aux bains froids. Tous les baigneurs s'inscrivaient
d'avance sur une liste, mais le préfet des études effaçait avant l'appel
les noms des élèves punis. Cet homme n'était pas méchant, il n'était pas
injuste, mais il aimait à faire du zèle et à défendre ostensiblement les
intérêts de son patron. Il me raya de toutes les listes à partir de la
seconde année. C'était une économie annuelle de cinq ou six francs pour
le budget de M. Mathey. Je compris et je me tus. Avais-je le droit de me
plaindre? ne me payait-on pas sous d'autres formes au double de ma
valeur?
La lingère se mit à rivaliser d'économie avec le préfet des études. Au
lieu de me donner du linge neuf et des habits faits pour moi, elle
m'adjugeait les mises bas de mes camarades, sans se donner la peine de
les démarquer. Je me battis un jour avec Bréchot pour un de ses
pantalons qu'il avait reconnu sur moi, et qu'il voulait me reprendre au
milieu de la cour, histoire de rire! J'étais dans une telle fureur et je
frappai si fort qu'il m'en garda rancune. Il y avait six mois que nous
ne nous parlions pas lorsque mon père mourut.
Le pauvre homme ne m'avait jamais dit qu'il fût malade, mais j'avais pu
remarquer qu'il vieillissait à vue d'oeil. J'ai compris par réflexion
qu'il était mort de langueur: la vie étroite et renfermée qu'il menait
dans sa mansarde ne pouvait guère convenir à un marcheur comme lui; il
s'étiola tout doucement faute d'exercice et de grand air. Peut-être
aussi les privations qu'il s'imposait sans m'en rien dire
avancèrent-elles son dernier moment. Son logeur m'a conté depuis que les
fameux six cents francs de M. Mathey le nourrissaient bien juste. Après
avoir tout payé rubis sur l'ongle pendant seize ou dix-huit mois, il
avait eu besoin de recourir au crédit et de manger son semestre
d'avance. Une chose à laquelle nous n'avions songé ni l'un ni l'autre,
c'est qu'on vit mieux avec trois cents francs dans nos villages de
Lorraine qu'avec le double à Paris. Dans tous les cas, j'étais la cause
innocente de sa mort; s'il était resté au pays, il eût gagné dix ans et
peut-être davantage.
Ce fut M. Mathey qui m'annonça l'événement un matin que nous revenions
du collége.
«Mon pauvre Gautripon, me dit-il, armez-vous de courage: vous n'avez
plus d'autre père que moi. Voici votre exeat; allez rendre les derniers
devoirs à ce brave homme. Je vous donne votre liberté jusqu'à mardi
matin; il suffit que vous soyez rentré pour la composition.»
J'étouffais, les sanglots me serraient la gorge; j'avais un nuage devant
les yeux. Par un mouvement instinctif, je voulus me jeter dans les bras
du vieillard: n'était-il pas le seul appui qui me restât sur la terre?
Il m'éloigna doucement et me dit:
«Allez, mon pauvre ami, je comprends votre douleur, j'ai passé par là;
mais il y a des parents qui m'attendent au salon: le devoir avant tout;
allez, mon brave, et ne vous faites pas trop de mal!»
Et en même temps il me poussait vers la porte.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
L'infâme Gautripon fit une pause, essuya la sueur qui coulait de son
front, et dit au marquis de la Ferrade:
«Vous avez de l'esprit, monsieur; vous comprendrez la pudeur qui
m'arrête à ce point de mon récit. Je suis venu chez vous pour vous
livrer tous mes actes, sans restriction. Quant à mes larmes, je les
garde pour moi.»
Le jeune homme s'inclina avec une politesse qui était presque du
respect. Gautripon reprit la parole:
«Ce qu'il faut absolument que je vous dise, c'est que mon pauvre père
avait passé du sommeil à la mort sans mettre ordre à ses affaires. Il
laissait une quarantaine de francs pour tout bien, et son logeur, livre
en main, en réclamait cent soixante. Pas un meuble de la chambre n'était
à nous; les hardes et mes prix valaient peu de chose. Et j'avais des
funérailles à payer, quelques mètres de terre à acquérir dans un coin de
cimetière! Cette pauvre machine humaine qui avait travaillé, souffert,
aimé, n'était plus qu'un embarras dans la maison; le cabaretier
demandait qu'on l'en délivrât au plus vite. Les logeurs de tout étage,
grands et petits, riches et pauvres, ne sont que durs aux vivants; ils
sont impitoyables aux morts. Le mien nous connaissait depuis longtemps;
il avait professé quelque amitié pour mon père: eh bien! il se lamentait
devant moi d'avoir à le garder vingt-quatre heures; il l'eût jeté tout
chaud dans la fosse commune.
Je n'ai pas besoin de vous dire que la promiscuité de la fosse commune
me faisait horreur. Il n'y a pas de logique qui tienne contre la
violence d'un sentiment naturel. On a beau se dire à soi-même que tous
les corps organisés se fondent dans la nature et retournent par
molécules au grand réservoir; on sait aussi que les tombeaux de marbre
et les caisses de chêne doublé de plomb n'ont jamais arrêté cette grande
victorieuse qui s'appelle la décomposition: n'importe! Quelque chose se
débat en nous contre les vérités les plus évidentes et les raisonnements
les plus serrés. On ne veut pas tout abandonner de ceux qui nous ont été
chers; on se cramponne à rien, à moins que rien; on étreint avec passion
le néant lui-même sous les espèces les plus navrantes; on marchande à la
terre ce restant de chair et d'os qui bientôt, qui demain ne sera plus
même un cadavre!
Ma mère était morte à l'hôpital, loin de nous; je ne pouvais penser
qu'avec un doute affreux à sa sépulture inconnue. J'avais besoin de
conserver au moins une pierre taillée, un monticule étouffé sous
l'herbe, quelque chose de visible qui me représentât mon vieux père
absent pour toujours. Songez, monsieur, que je n'avais ni parents, ni
amis intimes, que mon enfance s'était éparpillée le long des grandes
routes, que la pension n'était pour moi qu'un petit bagne pédagogique,
que ma ville natale était loin, qu'un arrêté préfectoral avait démoli
depuis longtemps la baraque insalubre où j'avais poussé mon premier cri.
Peut-être alors excuserez-vous la prétention du petit misérable qui
voulait acheter un terrain pour y loger les restes de son père.
Le cabaretier du faubourg ne se fit point faute de me dire que j'étais
fou. Il me prouva que l'enterrement le plus modeste, le tombeau le plus
simple et la location de deux mètres carrés pour dix ans me coûteraient
trois cent cinquante francs au bas prix.
«Mettons cinq cents, dit-il, car le premier devoir à rendre à ce pauvre
bonhomme est de payer les dettes qu'il vous laisse. Savez-vous où
trouver cinq cents francs dans les vingt-quatre heures? Allez-y!»
Ce jour-là, je me serais vendu corps et âme pour cinq cents francs, si
je m'étais appartenu.
Je ne songeai pas un moment à puiser dans la bourse de M. Mathey,
quoiqu'il nous dût un plein trimestre et que la mort de mon père à ma
première année de rhétorique lui fit une économie de quinze cents francs
environ. Ce vieil industriel n'avait plus qu'une petite part à mon
estime: j'étais plus préoccupé des moyens de me libérer envers lui que
de contracter une nouvelle dette. Mais alors à qui m'adresser? Hors du
collége et de la pension, je ne connaissais personne. Je me lançai dans
Paris comme un fou, rêvant tout éveillé et livré sans défense aux
hallucinations de la fièvre. Les projets les plus incohérents me
tiraillaient l'esprit en tout sens. Je courus jusqu'aux Tuileries,
jurant de me frayer un chemin jusqu'à la reine, qui était la providence
de tous les malheureux; mais au premier geste de la sentinelle je
m'enfuis. L'idée me vint d'écrire à un riche banquier de la rue Lafitte,
qui faisait aussi beaucoup de bien; mais je m'avisai par réflexion qu'il
devait recevoir cent demandes par jour, et que, dans l'hypothèse la plus
favorable, son argent m'arriverait trop tard. Il fallait découvrir sur
l'heure un homme riche, bienfaisant, et qui sût mon nom, qui ne fût pas
exposé à me confondre avec tous ces aventuriers dont Paris fourmille. Je
songeai au père Bréchot: on le disait inculte et bourru, mais bonhomme;
il m'avait vu couronner au collége; il avait entendu parler de moi par
son fils. Cependant n'était-il pas plus simple de m'adresser à Léon
lui-même, à ce garçon qui faisait sonner l'argent dans ses poches et qui
jouait au bouchon avec des pièces de cinq francs? Nous étions brouillés,
il est vrai, mais en présence des grands malheurs les petits
dissentiments s'éclipsent tout à coup, comme la lueur d'une cigarette
devant la flamme d'un incendie. Je pensai pour la première fois que les
hommes sont bien fous de se quereller, de se haïr et de se combattre en
présence de l'horrible nécessité qui les menace tous. Je repris le
chemin de la pension, soutenu par une noble espérance: il faut avoir
dix-huit ans et se sentir capable de tout ce qui est bien pour croire
ainsi, les yeux fermés, à la générosité d'autrui.
Lorsque j'entrai, les élèves étaient à l'étude et Léon dans sa chambre.
Je monte tout droit chez lui, j'entre sans frapper, il se lève en
lançant son livre sous le lit, et me crie d'une voix émue et menaçante:
«Qu'est-ce que c'est?»
Je lui répondis sans me troubler:
«Bréchot, mon père est mort; je n'ai pas de quoi le faire enterrer:
peux-tu me prêter cinq cents francs?»
Il se jeta dans mes bras et se mit à pleurer avec moi.
A compter de ce moment, monsieur, je ne fus plus seul dans le monde:
j'avais un ami.
Léon ne me prêta pas toute la somme qu'il me fallait; son tiroir et ses
poches vidés, il réunit à peine une douzaine de louis. Son père était
absent, en Espagne, en Italie, je ne sais où, canalisant je ne sais plus
quelle rivière; impossible de recourir à lui. On pouvait s'adresser au
caissier de la pension, qui aurait avancé n'importe quelle somme; mais
Léon ne voulut pas admettre un tiers dans notre confidence.
«Tiens! dit-il en jetant sa montre d'or, sa chaîne, ses breloques et la
bague armoriée qu'il portait au petit doigt. Vends tout cela et ne
t'embarrasse de rien: mon père me rendra dix fois ce que je te donne!»
Et comme j'hésitais un peu, il comprit mon scrupule et me dit:
«Toujours fier? toujours le Gautripon de la tarte aux pommes?
«Tu te demandes déjà quand et comment tu pourras t'acquitter? Eh! grosse
bête, c'est moi qui suis ton débiteur depuis quatre minutes. Tu m'as
fait découvrir au fond de ma carcasse une mine de sensibilité que je n'y
soupçonnais pas.
--C'est égal; je voudrais...
--Quoi? t'acquitter? Eh bien? je vais t'indiquer la méthode. La première
fois que tu auras cinq cents francs d'économies, tu les donneras de ma
part à un brave garçon aussi digne et aussi malheureux que toi.»
Je ne sais pas, monsieur, ce qu'un homme du monde eût trouvé à répondre.
Pour moi, je ne pus que pleurer, que serrer ces mains généreuses, et
jurer que mon amitié, ma reconnaissance et mon dévouement ne finiraient
qu'avec ma vie.
«A tout âge, à toute heure, dispose de moi. Commande, et j'obéirai;
fais-moi du mal, et je te bénirai; le jour où ma mort pourra te servir
en quelque chose, tue-moi: nous ne serons pas encore quittes!»
Vous souriez, monsieur: cette véhémence de sentiments vous paraît tant
soit peu ridicule; mais songez que j'avais dix-huit ans, que Léon me
rendait le plus grand service et le plus désintéressé que j'eusse reçu
de ma vie. Lorsqu'il me renvoya sous prétexte de se remettre au travail,
j'éprouvais l'ineffable soulagement de l'homme qui sort d'un gouffre. Je
me sentais moins seul au monde; il me semblait que mon pauvre père
n'était plus tout à fait aussi mort.
Quand j'eus rempli mon triste devoir, Léon me reçut comme un frère; son
amitié pour moi s'était développée plus vite, s'il se peut, que mon
amitié pour lui. C'est que l'homme a l'esprit singulièrement tourné: il
sait gré des services qu'il a rendus, et ce qu'il pardonne le moins,
c'est le mal qu'il a fait lui-même. Nous fûmes bientôt inséparables.
J'allais travailler dans sa chambre pendant toutes les récréations;
j'essayais de l'intéresser aux études classiques, si ingrates et si
rebutantes pour quatre-vingt-dix élèves sur cent. J'obtins souvent le
sacrifice des mauvais livres qu'il lisait en cachette, j'empêchai plus
d'un punch, j'éloignai les petits viveurs précoces qui venaient boire et
fumer en contrebande avec lui. Il m'échappait à chaque instant et
retournait à ses habitudes; il fallait un effort continu pour fixer
cette nature excellente, mais mobile et insaisissable par sa légèreté.
M. Bréchot revint en France; il voulut savoir à quel mont-de-piété Léon
avait confié ses bijoux. Le fait raconté simplement, avec modestie, le
rendit tout fier. L'heureux père remplaça la montre et la bague et tout
ce que son fils m'avait abandonné; il joignit à ces présents un cheval
de mille écus, un phaéton et un groom. Tout cela ne servait que le
dimanche, mais l'élève en chambre avait le droit d'y penser toute la
semaine. Léon sollicita quelque chose de plus: il voulut que son père me
fît sortir de temps à autre, maintenant que je n'avais plus de
correspondant à Paris. La requête fut octroyée d'enthousiasme, et je
vois encore le moment où je fis mon premier pas dans le monde sur les
tapis du père Bréchot. C'était un dimanche, à deux heures; je ne sais
quel travail à terminer m'avait retenu à la pension jusque-là. Aussitôt
que le domestique eut entendu mon nom, il courut m'annoncer à M. Léon,
qui se rua dans l'antichambre et me tira par la main jusqu'au salon. Le
déjeuner finissait à peine, on fermait les portes de la salle à manger.
Je tombai au milieu d'une vingtaine d'hommes qui parlaient tous ensemble
et qui jetaient le feu par les yeux. Le hasard seul avait rassemblé ces
gens de tous pays et de toute condition, fonctionnaires, marchands,
ingénieurs, aventuriers, un prêtre, un capitaine en uniforme, un
voyageur anglais en déshabillé de route. C'était tous les jours pareille
fête; M. Bréchot tenait table ouverte matin et soir. Il vint à moi,
rouge comme une pivoine, l'oeil émerillonné comme un faune; il m'écrasa
la main dans cette poigne étonnante qui faisait depuis tant d'années les
gros ouvrages de la civilisation. Il me força de prendre du café; il me
versa de l'eau-de-vie dans un verre et dans la manche. Je le crus ivre
d'abord, mais j'ai vu par la suite qu'il était toujours ainsi, même à
jeun.
Dans la journée, il me parla très-posément de son fils, de ses
espérances, de ses craintes, de ses projets. La légèreté de Léon lui
faisait peur; il l'avait mis chez M. Mathey pour obéir à la mode, mais
il regrettait par moments de ne l'avoir pas fait dompter par les
jésuites.
«Je n'ai aucune estime pour ces gens-là, mais il faut leur rendre
justice: ils vous matent en dix-huit mois le gaillard le plus
récalcitrant. Enfin! quand mon drôle sera bachelier, je le prendrai en
main, et il en verra de grises. Je veux qu'il travaille d'abord et qu'il
apprenne par lui-même combien l'argent est difficile à gagner. Tous ces
godelureaux de Paris qui jettent les millions par les avant-scènes
seraient plus ménagers de l'épargne d'autrui, s'ils avaient seulement
usé douze fonds de culottes dans une boutique comme la nôtre. Je ne veux
pas que le garçon se prive, j'ai passé par là, c'est mauvais. Il aura de
l'argent, mais il le gagnera, morbleu! Plus tard, dame! on verra. Quand
il sera rangé, marié, père de famille, libre à lui de faire peau neuve
et de greffer un parfait gentilhomme sur la vieille souche des Bréchot.»
Ce prolétaire était entiché de noblesse, comme presque tous les parvenus
de notre temps. Par une contradiction bizarre, mais commune, il se
vantait de s'être fait lui-même, et il se désolait de n'être pas fils de
quelqu'un. Dans un jour de boisson ou tout au moins de haute fantaisie,
il avait acheté un titre: il était comte à l'étranger, je ne sais où.
L'air natal le dégrisa subitement de sa noblesse: il cacha ses
parchemins neufs avant la visite du douanier. Le pauvre homme n'osa ni
demander ni prendre en France le nouveau nom qui lui coûtait assez cher;
il n'entreprit pas même une démarche pour surcharger l'état civil de
Léon. Tout son effort se réduisit à commander la fameuse bague que
j'avais livrée au fondeur; mais l'ambition a la vie dure quand elle se
nourrit de millions. M. Bréchot ne désespérait de rien; seulement il
avait changé sa tactique. A mesure que Léon s'avançait vers l'âge
d'homme, son père enregistrait avec soin les vicomtés, les marquisats,
les duchés qui tombaient en quenouille. Il ne doutait pas qu'un beau
jour l'héritière de quelque grand nom ne vînt se prendre au piége de sa
cassette. Nous l'enlevons _avec armes sans bagages_, disait-il en riant
gros. Il avait le malheur de croire que tout s'achète: une longue
expérience des hommes expliquait ce préjugé navrant sans l'excuser, à
mon avis. La transformation d'un Bréchot en Rohan lui paraissait
vraisemblable dès qu'il était décidé à y mettre le prix. Quant aux
formes légales qui régissaient cette espèce d'avatar, il ne faisait
qu'en rire.
«Ce serait bien le diable, disait-il, si je ne trouvais pas un garde des
sceaux qui eût besoin de cent mille écus.»
Je frémis en écoutant ces théories, et je compris que les affaires
avaient faussé tout un côté de son esprit.
Au demeurant, notre première entrevue fut la seule où il s'ouvrit un peu
devant moi. Je retournai chez lui cinq ou six fois jusqu'à la fin de
l'année, et je ne le vis jamais qu'à table, au milieu d'une cohue de
solliciteurs, de flatteurs et de parasites. Les vacances arrivèrent, il
m'invita dans un de ses châteaux; mais j'avais été malheureux au
concours selon mon habitude, et le patron m'engageait formellement à
fuir les distractions. Je gardai la pension en compagnie d'un Brésilien
de dix ans et d'un Valaque de quatorze. L'année suivante, Léon n'était
plus dans ma classe: il préparait son baccalauréat, et je doublais ma
rhétorique. Notre amitié n'en fut pas refroidie, mais nos heures
n'étaient plus les mêmes. Il sortait plus souvent, sous prétexte de
suivre un cours particulier, mais en réalité pour s'ébattre au bois de
Boulogne lorsque son père était en voyage. C'est à peine si je trouvai
moyen de dîner trois fois à l'hôtel Bréchot, quelques instances que l'on
fît pour m'attirer tous les dimanches. J'approchais d'un moment décisif;
chacune de mes minutes était due au drapeau de l'institution Mathey.
Le mois d'août 184... vit Léon bachelier et le prix d'honneur de
rhétorique enlevé par la pension Baudelocque. J'avais le second prix,
c'est-à-dire le désespoir et la honte d'avoir perdu partie en main! Il
ne me restait plus qu'une année pour payer tous les sacrifices que mon
maître exaspéré me jetait décidément au visage. Donc je pris moins de
vacances que jamais, et la rentrée me trouva rompu de fatigue.
J'empaumai la philosophie avec autant de résolution que si j'étais sorti
d'un long repos; je travaillai dix mois d'arrache-pied, et je terminai
mes études par un fiasco qui me laissait insolvable, après cinq années
de pension.
Léon Bréchot m'avait fait en un an plus de quarante visites. Nous nous
aimions plus que jamais; d'ailleurs il n'était pas fâché d'arriver en
voiture avec son groom et de jeter son cigare à l'entrée de la première
cour. Le travail des bureaux paternels ne l'absorbait pas tout entier;
j'en eus souvent la preuve. Il m'apportait des confidences qui auraient
mis en feu toute âme moins philosophique que la mienne. Les femmes de ce
temps-là goûtaient encore un peu la poésie; elles vendaient au prix de
quelques vers ce que vous payez aujourd'hui d'une autre monnaie. Je
passais pour poëte, ayant rimé deux ou trois compliments à la
Saint-Charlemagne ou à la fête du proviseur. Léon m'institua son rimeur
ordinaire; je chantai la brune et la blonde, les demoiselles des
Variétés et les dames de la Chaussée-d'Antin, selon le vent qui
soufflait; je fus classique, romantique, byronien, plastique,
anacréontique, suivant les besoins de la cause ou les caprices de mon
ami. Il n'était pas ingrat; je ne le vis pas un jour sans qu'il m'offrît
tous ses services, mais j'aurais cru vendre ma plume en acceptant
quelque chose de lui.
Quand je fus bachelier à mon tour et prêt à quitter le collége, Léon
revint flanqué de son père et m'entreprit sérieusement sur le choix d'un
état. On m'offrait un emploi rétribué dans la maison Bréchot, un poste
de confiance, honorable dès le début, et qui pouvait devenir
très-lucratif. Le chef n'était pas seul à s'enrichir dans ses énormes
entreprises; il associait tout son monde aux profits, le caissier
s'était fait, en tout bien tout honneur, quarante mille livres de rente.
Une offre si généreuse ne pouvait manquer de m'émouvoir: je remerciai
chaudement le père et le fils, mais j'avais disposé de ma personne.
J'alléguai le vide profond de l'enseignement universitaire, qui m'avait
rendu impropre à tous les travaux, sauf un: j'étais inscrit parmi les
candidats à l'École normale et résolu de rendre aux générations
suivantes l'ennui docte et futile que j'avais absorbé.
Ma décision paraissait si bien prise que ces messieurs m'abandonnèrent à
mon sort. Je franchis en me jouant tous les obstacles qui gardaient
l'entrée de l'école, et quand je fus admis, quand la pension eut
exploité le fait dans ses réclames, je donnai ma démission tout net, et
je vins dire à M. Mathey: «Vous m'avez eu cinq ans à votre charge, et je
n'ai pas trouvé moyen de m'acquitter envers vous; je vous dois donc cinq
ans de ma vie, prenez-les!»
Je sais, monsieur, qu'on me reproche entre autres choses l'humble métier
que j'ai choisi ce jour-là. Vous apprécierez les motifs qui m'ont induit
à refuser coup sur coup deux professions honorées, pour m'enrôler dans
la bohême enseignante.
M. Mathey n'était pas homme à refuser mon sacrifice. Il répondit que je
m'exagérais mes devoirs; que l'exemple de mon travail et mes petits
succès de collége l'avaient payé dans une certaine mesure; qu'il n'avait
pas le droit de me fermer sa porte, s'il me plaisait de rentrer au
bercail, mais qu'il entendait payer largement mes services, me faire un
ample loisir, et me pousser par des chemins de traverse au but définitif
où l'école m'aurait conduit.
Je le crus à moitié: c'était faire bien trop d'honneur à sa parole. Le
vieux coquin n'eut pas même la pudeur de me ménager pendant un mois. Il
usa et abusa de ma pauvre personne, mettant mon bon vouloir à toute
sauce et m'imposant la besogne de trois répétiteurs. J'étais sur pied
dès cinq heures du matin, et je ne me couchais pas avant dix heures;
j'avais du reste un dortoir à surveiller en dormant. Je prenais mes
repas au réfectoire avec les élèves; seulement on m'accordait beaucoup
moins de récréations. A peine si j'avais une demi-journée par quinzaine
pour aller reprendre courage sur la tombe que vous savez. Les galères ne
sont qu'une aimable plaisanterie auprès du métier que je fis. De
travailler pour moi, de préparer un examen, je n'en eus pas même l'idée.
Lorsqu'on vit que j'avais bon dos et que j'acceptais tout sans me
plaindre, ce fut à qui se déchargerait sur moi. Je fis la police du
lavoir et de la gymnastique, je conduisis la promenade le long des
quais. Pour prix d'un tel labeur, M. Mathey m'ouvrit sa bourse,
c'est-à-dire qu'au lieu de me payer un salaire fixe il me permit de lui
demander vingt francs de temps à autre, lorsque mes souliers bayaient à
la neige ou que mon chapeau se défonçait. Le seul confort que j'obtins
fut dans le respect et la sympathie des élèves. Cet âge est sans pitié,
dit-on; je puis témoigner qu'il n'est pas sans droiture. Léon venait de
temps à autre, un peu plus rarement que jadis; je rimais encore au
besoin pour son compte, mais mon talent baissait, disait-il. Il ne se
privait pas de blâmer mon sacrifice, qu'il traitait de suicide physique
et intellectuel. Je tenais bon, j'étais décidé à faire mon temps, il ne
me restait plus que six mois à souffrir; mais M. Mathey commit la faute
de me traiter publiquement comme un nègre, et je repris ma liberté. Vous
avouerez sans doute que je l'avais bien gagnée: les années pouvaient
compter double au service de cet homme-là.
Léon Bréchot m'ouvrit ses bras, et j'entrai de plain-pied dans les
bureaux de son père; mais j'étais fatigué, ahuri, battu de l'oiseau, mon
cerveau s'était comme paralysé, grâce au régime stupéfiant de la
pension. La grande activité de la maison Bréchot, le mouvement rapide et
décidé qui nous emportait tous à travers les affaires, le bruit des
millions qui sortaient, qui rentraient, qui tantôt s'éparpillaient aux
quatre vents, tantôt s'empilaient dans la caisse comme des pièces de
cent sous, l'importance des moindres détails, la confiance aveugle qu'on
avait en moi, la responsabilité qui s'ensuivait, tout cela me fit peur,
et je demandai grâce. Léon ne fit que rire de mes scrupules. L'heureux
garçon frétillait d'aise dans ce milieu fiévreux; deux heures lui
suffisaient pour bâcler sa besogne; il consacrait le reste de son temps
à l'amourette, et la maison n'en allait pas plus mal. Quant à moi, je ne
pus ni ne voulus pousser l'épreuve au delà de six semaines. Je lui dis
franchement:
«Ma place n'est pas ici; j'y perdrais en six mois le peu de tête qui me
reste. Trouve-moi un travail doux, facile, assis, régulier, monotone et
surtout irresponsable, en un mot une occupation qui calme et qui repose,
si tant est qu'il existe rien de pareil ici-bas...
--S'il existe?... répondit-il en riant; mais on ne trouve que ça dans
les bureaux des ministères. Ces grandes manufactures de papier noirci ne
servent qu'à bercer quelques milliers de citoyens dans un travail sans
fatigue et sans conséquence, qui est le frère légitime du repos.
--Et tu pourrais me placer là?
--Nous le pouvons: choisis ton ministère, et sous huit jours au plus
tard, je t'installe.
--Mais s'il n'y a pas de place à donner?
--Tiens! Nous en ferons créer une! Mon ami, quand on distribue un
million par an sous forme d'actions libérées, on a crédit partout pour
une place de dix-huit cents francs.»
Il ne calomniait pas son époque. Je fus placé dans les huit jours.
J'avais pour voisin de bureau un surnuméraire qui attendait depuis plus
d'un an. Mon travail consistait à copier des lettres inutiles.
J'arrivais tard, je partais tôt, et les trois quarts du temps rien à
faire: moyennant quoi j'étais payé comme deux maîtres d'étude et demi.
Ce régime calmant par excellence me rétablit peu à peu. J'étais riche,
en ce sens que mon revenu dépassait mes besoins. Pour la première fois
de ma vie, j'occupais une chambre à moi seul, et si haut qu'elle fût
perchée, je l'aimais avec son carreau de brique rouge et ses meubles
d'occasion payés l'un après l'autre sur mon premier argent. Je m'équipai
de linge et de vêtements propres; une table d'hôte à bas prix, qui
m'étonnait par l'abondance et la qualité des mets, rétablit mon corps
épuisé et rehaussa de bonne mine mon visage déjà flétri. Je ne cite que
pour mémoire les banquets pantagruéliques de la maison Bréchot. Je
traversais ce luxe en étranger, comme un aéronaute parcourt une région
de nuages, sans concevoir l'idée d'y bâtir. Quand Léon venait me
chercher au ministère, quand il me faisait inspecter du haut de son
phaéton la grande allée du bois de Boulogne et l'avenue des
Champs-Élysées, je n'éprouvais ni le sot embarras d'un paysan, ni
l'orgueil impertinent de l'homme qui se sent parvenu pour une heure; je
me rappelais fermement ce que j'étais, et je me remettais moi-même à ma
place.
Six mois se passèrent ainsi, et il n'en fallut pas davantage pour
transformer le paria de l'université en un beau jeune homme de
vingt-cinq ans. Le changement se fit pour ainsi dire à vue d'oeil; il
frappa les cinq ou six désoeuvrés qui garnissaient notre bureau de
ministère. Personne ne me faisait mauvais visage, pas même le
surnuméraire, à qui mon intrusion coupait l'herbe sous le pied: la
faveur obtient plus de respect que le mérite dans ce monde spécial où
elle peut tout. Mes compagnons étaient de braves gens, gais sans
beaucoup d'esprit et railleurs sans trop de malice. Ils prenaient grand
plaisir à signaler mes moindres progrès; deux ou trois fois par semaine
j'étais porté, par manière de plaisanterie, à l'ordre du jour du bureau.
«Gautripon a mis des bottes neuves; Gautripon s'est fait couper les
cheveux; Gautripon se remplume visiblement; Gautripon a fait un mot: son
esprit dégèle; Gautripon a l'oeil électrique; la comtesse de B. s'est
mise à la fenêtre pour voir passer Gautripon; M. Babinet lit dans les
astres que Gautripon doit faire un beau mariage.»
Un mariage! Cette mauvaise plaisanterie me rappela que j'étais un homme,
que j'avais probablement un coeur construit comme les autres, que je
pouvais aimer, être aimé, posséder une femme, élever des enfants, toutes
choses qui m'auraient paru absurdes et criminelles quand je battais le
pavé de Paris en marge de la pension Mathey.
J'étais libre; je pouvais honnêtement fonder une famille. Tout mon être
comprimé, froissé, meurtri, s'épanouissait à cette idée; je sentais
l'espace s'élargir autour de moi.
Cependant quelque chose attristait ma joyeuse renaissance. Mon ami, cet
autre moi-même, Bréchot pour tout dire, semblait rongé d'un secret
ennui. Son père n'en soupçonnait rien, mais l'amitié devine bien des
choses qui échappent à l'amour paternel. Depuis un mois, la pétulance de
Léon s'éteignait par intervalles; je le voyais tantôt sombre et abattu,
tantôt plus agité que de raison. Sa gaieté, lorsqu'elle éclatait,
faisait des explosions inquiétantes. Il riait en malade et s'amusait
comme un homme qui a besoin de s'étourdir. Cette inégalité d'humeur
m'était vaguement expliquée par un amour heureux, mais contrarié, dont
il m'avait touché deux mots. J'avais cru comprendre qu'on l'aimait, mais
qu'un ennemi farouche, probablement quelque mari, se jetait parfois à la
traverse et changeait le bonheur en désespoir. Cependant j'ignorais tous
les détails de l'aventure; Léon ne me disait plus tout, soit que la
discrétion lui fût venue avec l'âge, soit que le rang de la dame
commandât des ménagements inusités.
Un soir que je venais de souffler ma bougie, il frappa violemment à ma
porte en criant:
«Ouvre! c'est moi, Léon!»
Je rallume, je vais ouvrir, et à ses traits bouleversés, à la
contraction de ses lèvres, je crois comprendre qu'un malheur lui est
arrivé ou qu'un danger le menace. Il voit mon émotion, et part d'un
grand éclat de rire:
«As-tu l'air assez bête! dit-il. Recouche-toi bien vite, et prête-moi
ton feu pour mon cigare.
--Léon, ce n'est pas pour allumer ton cigare que tu es monté jusqu'ici.
--Et pourquoi donc alors? J'avais des allumettes dans ma poche, mais
rien ne vaut le feu de l'amitié, vertuchoux! Au lit, Jean-Pierre! au
lit! mes principes me défendent de fumer devant un homme en chemise.»
J'obéis. Il se mit à cheval sur une chaise, me souffla quelques bouffées
à la figure, et dit d'un ton dogmatique:
«Décidément, la vie est un bourbier infect.
--Pourquoi?
--Pour rien. Oh! je ne tiens pas à ma phrase. Nous dirons, si tu veux,
que la vie est un lac de pommade au jasmin et de crème au chocolat... où
pataugent un milliard trois cent cinquante millions de crocodiles,
d'après le dernier recensement.
--Mon ami, j'en étais bien sûr! Tu souffres!
--Peuh! On trouverait peut-être, en cherchant bien, un damné plus à
plaindre que moi; mais on n'en trouverait pas deux par exemple! Ah!
Jean-Pierre! Jean-Pierre! que je suis malheureux!»
Il pleurait. Sa douleur me gagna; je me mis à sangloter sans savoir
pourquoi.
«Elle ne t'aime donc plus? lui dis-je.
--Oh! si!
--Vous êtes découverts?
--Non.
--Qu'est-ce alors?
--Je ne peux pas le dire, même à toi.
--Mais à ton père?
--Mon père est un vieux fou.
--Qui t'aime.
--Lui! Il n'aime que ses écus.
--Quoi! ce serait une question d'argent qui t'agiterait à ce point?
--Ah! bien oui! De l'argent! Je donnerais dix ans de ma vie pour être
pauvre.»
Je le comprenais de moins en moins, mais je n'osais plus l'interroger.
«Écoute-moi, lui dis-je. Puisque ton premier mouvement t'a conduit ici,
j'ai le droit de supposer que je peux te rendre un service.
--Merci; mais non: les dieux eux-mêmes ne pourraient rien pour moi.
--Les dieux sont loin, et je suis là. Tu n'as pas oublié que je
t'appartiens corps et âme?
--Qu'est-ce que tu veux que je fasse de tout ça?
--Peu de chose, mais enfin il est quelquefois agréable d'avoir un homme
à soi. Autrement, crois-tu qu'on aurait inventé l'esclavage? Tu veux
escalader un mur, ton homme te fait la courte échelle, et tu montes. Tu
veux traverser un fossé, ton homme se jette en avant, et tu vis.
--C'est qu'il le ferait comme il le dit, ce Chinois-là!
--Et même mieux, car il parle mal, et il aime bien.
--Allons, bonsoir et que le ciel préserve les coeurs faibles de
rencontrer de pareils dévouements!
--Pourquoi?
--Parce qu'on se laisserait tenter à la fin, et qu'on prendrait les gens
au mot, et qu'on se conduirait comme une franche canaille! Adieu. Je
n'oublierai jamais cette soirée: tu peux donc te dispenser de m'en
reparler jamais.»
Je le conduisis à son corps défendant jusqu'au bout de mon corridor: il
chancelait comme un homme ivre. En arrivant à l'escalier, il se retourna
brusquement, me saisit par les épaules, m'embrassa et me dit d'une voix
étranglée:
«Vieux, encore une fois merci; mais non! Ah! pour ça, non!»
Il me laissa fort ému, vous le croiriez sans peine. Dès le lendemain,
après une nuit inquiète, je courus prendre de ses nouvelles. Son
serviteur particulier m'assura qu'il venait de partir pour la campagne
et qu'il ne rentrerait pas de quelques jours. Je crus qu'il était à se
battre, et je laissai percer mon appréhension malgré moi; mais le valet,
qui devait en savoir long sur les secrets de son maître, s'empressa de
me rassurer. Il me laissa comprendre que Léon n'était pas toujours
d'accord avec M. Bréchot, que le père et le fils avaient eu trois
discussions violentes en vingt-quatre heures, et qu'ils étaient partis
chacun de son côté pour se rafraîchir le sang.
Je fus six grands jours sans nouvelles. Un matin, je trouvai Léon dans
sa chambre. Il paraissait calme et reposé.
«C'est donc fini? lui dis-je.
--Quoi?
--Tes misères?
--Absolument. J'ai pris un parti.
--Tant mieux; mais à présent il faut te distraire.
--Mon père m'a suggéré une idée qui m'occupera un mois ou deux. Je
spécule. Devine sur quoi?
--Que sais-je?
--Sur l'impossible, mon cher.
--Qu'entends-tu par l'impossible?
--Mais, par exemple, le dévouement, la reconnaissance, le
désintéressement, l'héroïsme, le sublime en action, sur toutes les
belles choses qu'on admire en ce monde, mais qu'on n'y rencontre jamais.
--Sceptique!
--Naïf! Penses-tu sérieusement qu'un homme puisse se sacrifier pour un
autre?
--Non-seulement j'en suis sûr, mais fournis l'occasion, et je te le
prouverai.
--On se croit meilleur que l'on n'est.
--Grand merci de ta confiance!»
Il pirouetta sur ses talons et me dit:
«Parlons d'autre chose. Si ma combinaison réussit, je passerai pour un
homme très-fort. Si j'échoue, le monde entier me jettera la pierre.
--Excepté moi.
--Savoir!... Viens déjeuner au cabaret...»
Je déclinai l'invitation, et je m'en fus au ministère. Les propos
énigmatiques de Léon, sa voix acerbe et sa gaieté nerveuse m'avaient
profondément attristé. Le pauvre garçon me semblait bien mal guéri.
Tandis que je creusais ce problème en trottinant, les mains ballantes,
un bras se glissa sous le mien: c'était Léon qui me rejoignait.
«Décidément, dit-il, tu ne veux pas déjeuner avec moi?
--Le ministère!
--Soit. Tu dois à l'État de lire ton journal en ses augustes bureaux;
mais quand dînerons-nous ensemble?
--Aujourd'hui, si tu veux.
--Non, je suis engagé; mais dimanche? Le dimanche est le libérateur des
employés vertueux. Il dételle les cinq cent mille chevaux à deux pieds
qui traînent le char emblématique; et par un phénomène inexpliqué
jusqu'à ce jour, le char continue à ne pas marcher lorsqu'il n'est
traîné par personne. A dimanche! J'irai te prendre vers six heures;
garde-moi ta soirée entière pour aller au spectacle, si le coeur nous en
dit.»
Il fut exact; il arriva même à cinq heures et demie, lui qui pratiquait
l'habitude de manquer deux rendez-vous sur trois. Cette exception
m'aurait pu mettre en garde, si j'avais été capable de soupçonner un
ami. Il me chambra dans un cabinet de restaurant, devant un dîner fin,
véritable chère de gourmets, et Dieu sait les efforts qu'il fit pour
m'entraîner à boire; mais l'horrible vin bleu de la pension m'avait voué
à l'eau pour la vie: c'est l'unique service que M. Mathey m'ait rendu.
Je laissai donc l'amphitryon se monter la tête à lui seul, et je gardai
presque tout mon sang-froid. Le gaz, la nourriture, la vapeur d'un
plum-pudding, la fumée du cigare répandue dans l'air que je respirais,
ébranla légèrement mon cerveau; cependant je n'étais pas plus ivre
qu'aujourd'hui. Quant à lui, il était fort ému, tant du vin qu'il avait
pris que du mal qu'il allait faire. Le fil de ses idées se rompait par
moments, et ses paroles s'égrenaient au hasard. Je l'entendis répéter
plusieurs fois à propos de rien:
«Il le faut! il le faut!»
En prenant son café, il me dit sans préambule:
«Je ne sais pas où j'avais l'esprit lorsque je t'ai proposé d'aller ce
soir au théâtre. Le dimanche, il n'y a que des spectacles impossibles et
des salles de portiers. A moins pourtant que l'Opéra ne joue ce soir par
extraordinaire; mais non.»
Je répondis naïvement:
«Mais si!»
J'avais passé un quart d'heure devant les affiches; car je n'étais guère
blasé sur les plaisirs du spectacle, et l'honnête public du dimanche ne
m'inspirait aucun dégoût. L'Opéra donnait _Robert le Diable_, un
chef-d'oeuvre nouveau pour moi, et, quoiqu'il fût chanté par des
doublures, je me disais depuis le matin:
«Voilà ce que j'aimerais à entendre aujourd'hui!»
Léon ne me crut pas sur parole; il se fit apporter le journal, vérifia
le fait et me dit:
«Malheureusement il est trop tard pour faire louer deux orchestres.
--Mais la loge de ton père?
--Je ne crois pas qu'il la garde pour ces représentations-là.
--On pourrait s'en assurer: nous sommes à cent pas du théâtre.
--Tu as donc bien envie d'aller à _Robert_?
--Dame!
--Eh bien! allons. Il le faut.»
A tout hasard, je m'étais mis en tenue. Il en fit la remarque et me dit:
«Je comprends! on ne veut pas s'être fait beau pour des prunes. Sais-tu,
Jean-Pierre, que tu tournes au _gentleman_?
--Un _gentleman_ à bon marché.
--Et par-dessus le marché, tu embellis, mon cher, il n'y a pas à s'en
défendre.
--Laisse-moi donc tranquille!
--Non, parole d'honneur, tous ces danseurs de cotillon qui font florès
au bal ne t'iraient pas à la cheville. Pourquoi ne viens-tu pas dans le
monde, maintenant que tes soirées sont à toi?
--Qu'est-ce que j'y ferais?
--Des conquêtes, parbleu!
--Tu m'ennuies.
--Franchement, personne ne s'est encore jeté à ta tête?
--Personne. Et, comme de mon côté j'ai toujours été trop discret pour me
jeter à la tête des femmes, tu peux te vanter d'avoir un vieil ami qui
est un homme absolument neuf.
--Prodigieux! Et dire qu'on a prêché ce matin dans plus de trente mille
églises contre la corruption des moeurs! A toi seul, tu réhabilites ton
siècle; mais tiens-toi bien, si nous entrons. Gare au corps de ballet!
Tu vas voir quelques paires de jambes qui pourront te trotter dans la
tête.
--Cher ami, répondis-je, je me sens incapable d'aimer une femme que je
n'estimerais pas.»
Il riait encore de ma sentence en arrivant sous le péristyle. Le
contrôleur, interrogé, lui dit:
«La loge est à M. Bréchot, même pour les dimanches.»
Trois minutes après, nous étions installés, et je dévorais la fin du
premier acte.
Vous êtes abonné de l'Opéra, monsieur, vous connaissez la loge où mon
ami m'avait mené. C'est celle où Mme Gautripon se montre trois fois par
semaine. Elle est sur le côté, plus près de l'amphithéâtre que de la
scène.
Vers la fin du premier entr'acte, je regardais la salle vaguement, en
étranger, plus attentif aux splendeurs de l'architecture qu'aux
toilettes dominicales et aux médiocres beautés de l'assistance, lorsque
Léon me dit:
«Voilà des gens qui te connaissent.
--Où donc?
--Là-bas, à droite, second rang de l'amphithéâtre. Un vieux monsieur
décoré. Y es-tu? Prends ma lorgnette.
--Très-bien. Le militaire à moustaches grises?
--Juste.
--Il me connaît peut-être; moi je ne le connais pas.
--Mais sa voisine?
--Le chapeau blanc? Pas davantage.
--Alors pourquoi te lorgne-t-elle obstinément? Elle n'a fait que ça
depuis notre arrivée, et tiens! encore!
--Elle a sans doute une amie dans nos environs.
--Ou un ami.
--Te voilà bien! Elle est très comme il faut, cette jeune personne.
C'est la fille du vieil officier.
--Ou sa maîtresse. Je la plains. Il n'a pas l'air commode. Là! vois-tu?
Il lui arrache la lorgnette, il la querelle tout bas, il lui dit: «Que
je t'y prenne encore à regarder le joli brun!»
L'orchestre interrompit notre débat; toute mon attention se reporta sur
la scène. Et pourtant, malgré moi, je retournai cinq ou six fois la tête
vers cette jeune fille si blonde et si jolie que Bréchot m'avait
signalée. Mes distractions s'expliquent d'un seul mot: la femme en
chapeau blanc était celle que vous avez insultée mercredi soir à l'hôtel
Gautripon.
Elle me plut par sa beauté, par la simplicité de sa toilette, par
l'attention visible dont elle m'honorait, et surtout par ma propre
jeunesse, par ce besoin d'aimer que la misère et la contrainte avaient
toujours refoulé dans mon coeur. Je me mis à penser à elle, j'oubliais
l'opéra pour chercher ce qu'elle était, ce qu'elle voulait, comment elle
avait pu me distinguer dans cette foule. Léon me surprit au moment où je
braquais à mon tour le binocle sur elle.
«Ah! ah! dit-il, ça mord!»
Je rougis, je balbutiai; j'offris de parier que je n'étais pas l'objet
de cette curiosité bienveillante. J'alléguai que nous étions deux dans
la loge, et Léon l'imperturbable rougit à son tour; mais il reprit
bientôt son aplomb et me dit:
«Il faut voir. Sors au prochain entr'acte et laisse-moi tout seul. Je te
dirai ce qu'elle aura fait.»
Je me prêtai docilement à l'épreuve; mais, au lieu de rester passif dans
les couloirs ou d'arpenter le foyer, je descendis à l'entrée de
l'orchestre. Je la vis inquiète, agitée, promenant ses regards autour de
la salle, en haut, en bas, jusqu'au moment où elle me reconnut dans la
pénombre où j'étais caché. Alors elle arrêta les yeux sur ma chétive
personne, et je me sentis enveloppé d'une attention bienveillante et
pudique qui n'avait rien de provoquant. Je détournais la vue, et
cependant je la voyais. Une douche idéale qui me tomba presque aussitôt
sur la tête me fit deviner que le père me regardait aussi. Je m'enfuis
donc vers notre loge, et Bréchot se hâta de m'apprendre ce que j'avais
observé mieux que lui.
La pièce s'acheva, mais j'en jouis fort peu. Vous devinez que mes
palpitations faisaient un accompagnement original à la musique de
Meyerbeer. Léon me quitta plusieurs fois pour passer des revues au foyer
de la danse. Lorsqu'il me tenait compagnie, il plaisantait amèrement sur
ma prétendue conquête.
«Ces gens-là, disait-il, ne sont d'aucun monde. Ils viennent à l'Opéra
le dimanche avec des billets donnés. L'homme est un garde d'artillerie
en partie fine avec une demoiselle de modes. A la fin du spectacle, nous
les suivrons, si bon te semble; tu verras ce couple mal assorti monter
en fiacre et donner l'adresse du Mont-Valérien ou du fort Saint Denis.
Crois moi, n'y pense plus; allons à Tortoni prendre une théière de punch
et noyer ton caprice.»
La contradiction piqua si bien mon amour-propre que je suivis le père et
la fille, suivi moi-même de Léon. Ils nous menèrent à mi-côte de la rue
Blanche; je les vis s'arrêter devant une maison d'honnête et modeste
apparence. Quelques minutes après, le quatrième étage s'éclaira.
«Viendras-tu?» dit Léon.
J'attendais comme un grand enfant, sans savoir quoi. Un rideau
s'entr'ouvrit; je reconnus la jeune fille, et je suivis mon camarade en
retournant la tête à chaque pas.
Le reste alla de soi. Pendant trois jours, je fis le pied de grue des
amoureux timides. Le jeudi, Léon vint me voir; il me défia tant et si
bien que j'affrontai le concierge de la rue Blanche. On m'apprit, pour
cent sous, que le père de mon infante était un ancien capitaine, à
cheval sur le point d'honneur. Léon ne se tint pas pour battu; il opposa
ses renseignements aux miens et prétendit que Mlle Émilie
échantillonnait des pantoufles et des bandes de tapisserie pour un
magasin de la rue Castiglione. Je répliquai que ce travail redoublait
mon estime pour elle, et je me mis à partager mes loisirs entre son
domicile et son magasin. J'eus enfin le bonheur de la rencontrer seule
un jour qu'elle venait de rendre quelque ouvrage; je la suivis sans me
résoudre à l'aborder, quoiqu'elle laissât voir une émotion des plus
encourageantes. Rentré chez moi, j'avais la tête en feu; j'écrivis une
lettre respectueuse, mais passionnée. Le lendemain matin, le capitaine
envahissait ma chambre et me serrait le bouton. Je protestai de la
droiture de mes sentiments, et je lui demandai la main de sa fille.
Informations prises, il m'agréait le dimanche suivant, et ma future
s'évanouissait de joie en me voyant entrer chez elle.
Mon beau-père était le plus chatouilleux des soldats et le meilleur des
hommes. Dès qu'il m'eut accepté pour gendre, il se mit à m'aimer comme
un fils. Vous pensez si je fus heureux de lui offrir la place toujours
vide qu'un autre homme de bien avait laissée dans mon coeur. Nos
intérêts furent bientôt d'accord: il voulait me livrer sans contrat et
d'avance la petite dot d'Émilie; je répondis qu'étant pauvre, sans autre
capital que mon travail et ma santé, je réclamais le régime de la
séparation de biens. Il comprit d'autant mieux mes raisons qu'il les
avait fait valoir autrefois dans sa propre cause. Quand les affaires
vont si vite, un mariage ne traîne pas longtemps. Émilie paraissait
aussi heureuse d'être bientôt ma femme que je l'étais de devenir son
mari; elle allait au devant de sa destinée sans fausse honte, mais sans
empressement trop vif. Ses façons d'être avec moi n'exprimaient que
l'estime, la confiance et la reconnaissance; elle semblait me remercier
de l'avoir choisie. Je l'aurais moins aimée, si elle avait laissé voir
quelque chose de plus. Son père nous estimait trop pour nous surveiller
de bien près, et nous avions à coeur de justifier sa confiance. Un seul
jour, dans l'ivresse de la passion, je m'oubliai jusqu'à serrer ma
fiancée dans mes bras; elle me repoussa avec une sorte d'épouvante: ce
mouvement de noble pudeur me la rendit plus respectable et plus chère.
Dès que la chose avait été résolue, je m'étais empressé d'en faire part
à Léon. Son premier mouvement fut de m'embrasser avec joie; j'en conclus
qu'il se reprochait ses mauvaises plaisanteries, et pour le consoler je
lui dis:
«C'est à toi que je devrai d'être heureux.»
Il s'en défendit vivement, et jura que je ne devais rien qu'à moi-même,
rappelant tout ce qu'il avait fait pour me dissuader.
«Mais alors tu me blâmes?
--Non! mais chacun pour soi dans ces sortes d'affaires. Marie-toi, si
bon te semble; moi, je tire mon épingle du jeu.»
Il promit cependant de m'assister comme témoin, puis il se ravisa,
prétextant que son père pourrait bien l'envoyer en Russie, juste au
moment où j'aurais besoin de lui. La maison, disait-il, avait plusieurs
ponts à livrer, il fallait qu'un des chefs assistât aux épreuves; mais
je n'avais pas lieu de désespérer: M. Bréchot ferait peut-être le
voyage, et Léon resterait à Paris. En attendant, j'offris de le
présenter chez mon beau-père. Il ne dit jamais non, mais il m'ajourna
tant de fois que je finis par le laisser en paix. Je comprenais qu'il
préférât ses plaisirs au spectacle d'un petit bonheur bourgeois comme le
nôtre; cependant cette marque d'indifférence m'attrista un jour ou deux.
Grâce à Dieu, mes occupations ne laissaient pas de place à la
mélancolie: nous faisions notre nid. M. Pigat nous avait trouvé un
logement dans nos moyens, un peu loin, un peu haut, sous les toits de la
rue de Courcelles, mais commode et égayé par la vue d'un jardin. Il y
jetait toutes ses économies, le pauvre homme! Pas un meuble, pas un
rideau qui ne lui eût coûté quelque privation. Notre lit représentait
pour lui cinq ans d'absinthe: il m'en fit la confidence en riant.
«C'est tout profit, disait-il, car la sobriété prolongera ma vie;
j'aurai cinq ans de plus à voir grandir mes petits-fils.»
J'avais donné congé au propriétaire de ma mansarde, rue de Ponthieu;
mais mon bail était signé pour un an, et on ne me permit pas de
remporter les meubles qui garantissaient le loyer. Il fallait deux cents
francs pour libérer cet humble bagage; je trouvai plus commode de le
laisser en place jusqu'à ce qu'un nouveau locataire endossât ma
responsabilité. Vous verrez tout à l'heure en quoi ce contre-temps me
servit.
Huit jours avant les noces, Léon me dit adieu. Décidément il n'allait
plus au nord, il allait au midi, vers la Lombardie: la girouette avait
tourné. En me donnant la dernière embrassade, le pauvre ami pleurait
comme un enfant.
«Quoi qu'il arrive, me dit-il, sois certain que personne au monde ne
t'aime plus solidement que moi. Puis-je compter sur ton dévouement?»
Le doute seul était ridicule: je ne répondis qu'en levant les épaules.
«Écoute, reprit-il, j'exige qu'avant d'épouser Mlle Pigat tu fasses une
visite à mon père. Il a besoin de te parler; sa porte te sera ouverte
tous les matins de neuf heures à midi. Si par hasard on te disait qu'il
n'y est pas, ou qu'il est en affaires, fais-lui passer ta carte; c'est
convenu. Tu ne regretteras pas cette démarche, et tu regretterais toute
ta vie de l'avoir négligée. Embrassons-nous encore, et à bientôt.»
Je trouvai facilement deux témoins au ministère. Ils furent avertis que
le mariage civil, la cérémonie religieuse et le repas se feraient tout
d'un tenant, en une matinée. Ma future avait exprimé le désir de quitter
Paris le jour même et de passer quarante-huit heures dans la solitude de
Fontainebleau. Tout le monde approuva ce caprice de jolie fille: mon
chef de bureau nous accorda spontanément une quinzaine; le bon M. Pigat
me dit en mordant sa moustache:
«J'aime mieux ça; quand il faut se quitter, c'est comme une opération de
chirurgie: plus la coupure est nette, moins on a de mal.»
La politesse me commandait d'aller voir M. Bréchot père, quand même je
n'aurais pas promis cette visite à son fils. L'entrepreneur était à peu
près le seul homme qui m'eût porté quelque intérêt, sans être mon
camarade: j'avais été reçu chez lui, je m'étais essayé dans ses bureaux,
je lui devais ma nouvelle position. Cependant je retardai jusqu'au
dernier moment le devoir qu'il fallait lui rendre. Son caractère m'était
peu sympathique; sa libéralité lourde et presque insolente
m'effarouchait d'avance; je craignais de recevoir sur la tête un pavé
d'argent.
En effet, il commença par me dire que j'avais un compte ouvert à sa
caisse, que je pouvais puiser, qu'il ne marchandait pas un dévouement
comme le mien. Je répondis modestement que j'aurais recours à ses
bontés, si je perdais ma place ou si je tombais malade, mais que jeune,
bien portant et muni d'un honnête emploi, grâce à lui, je n'avais plus
besoin de rien.
A mon grand étonnement, une réponse si simple et si naturelle le
troubla. Il se mit à divaguer contre la lésinerie du budget, contre le
luxe des femmes et le relâchement des moeurs. Il me dit que le mariage
n'était plus qu'une affaire de convention, que les bons ménages
n'existaient pas, que l'homme était presque toujours trompé, mais qu'il
se consolait aisément à Paris, s'il avait de l'or dans ses poches.
Je le savais sceptique et même un peu cynique, et je n'étais pas
d'humeur à tenter la conversion d'un tel endurci. Donc je le laissai
dire, et il parla longtemps à tort et à travers. Il me conta des choses
que je savais et d'autres que j'avais vaguement devinées, son projet
d'anoblir Léon par le mariage, le peu d'empressement que son fils
mettait à lui plaire, la peur qu'on avait eue de le voir se mésallier.
«Vous entendez bien, me dit-il, que si ce gamin-là complotait une
sottise, l'ami qui se mettrait en travers deviendrait mon bienfaiteur;
rien ne me coûterait pour le payer de ses peines; il trouverait, grâce à
moi, de telles compensations, qu'en fin de compte il aurait plus gagné
que perdu.»
Je protestai que, si Léon s'écartait de la bonne route, je ne
m'épargnerais pas pour l'y ramener, et que ma récompense en pareil cas
serait dans le succès même. Il me remercia, louant ma générosité,
répétant qu'il était heureux de l'amitié qui m'unissait à Léon, qu'il y
voyait la meilleure des garanties, qu'un refroidissement entre nous
troublerait son repos, empoisonnerait son existence, le frapperait au
coeur! Je ne pus m'empêcher de rire à ces exagérations d'un sentiment
qui me flattait. Je lui certifiai que rien au monde ne pouvait me
brouiller avec son fils; je rappelai les services que Léon m'avait
rendus, les liens de reconnaissance qui m'enveloppaient tout entier.
«Moi aussi, lui dis-je, j'ai ouvert à votre fils un crédit illimité; il
peut tirer à vue sur mon dévouement: quoi qu'il exige, je ne laisserai
pas protester sa signature.»
Devant ces assurances, son front s'éclaircit. Il me serra contre son
coeur; il prit dans son tiroir une liasse de billets de banque et abusa
de sa vigueur herculéenne pour me la fourrer dans la poche. Ainsi lesté,
il me poussa vers la porte, me jeta dans l'antichambre et tira les
verrous sur lui.
Mais grâce à Dieu, j'avais appris dans mon enfance que l'homme se
dégrade en acceptant ce qu'il n'a pas gagné. Je portai ces billets à la
caisse, et je dis au premier employé qui se rencontra: «Argent de M.
Bréchot.» Comme j'étais un peu de la maison, la chose parut naturelle.
L'employé compta vingt-cinq mille francs et les inscrivit sous mes yeux
à l'avoir de son chef. Le lendemain, j'épousais Mlle Pigat. A trois
heures et demie, mon beau-père et nos quatre témoins nous conduisaient à
la gare de Lyon; à cinq heures nous débarquions à Fontainebleau, et je
poussais un cri de surprise en reconnaissant Léon Bréchot, mon vieil
ami, qui me tendait les bras.
Émilie le reconnut avant moi, quoiqu'elle ne fût pas censée l'avoir
jamais vu. Elle cria: Léon! et s'évanouit. Je ne songeai pas même à
m'étonner de cette connaissance et de cette familiarité. D'un côté la
rencontre, de l'autre l'accident paralysaient un peu mes moyens. Quoique
ma femme fût sujette aux syncopes, quoiqu'on m'eût affirmé que le
mariage devait l'en guérir, je n'assistais jamais sans épouvante à ces
petits simulacres de la mort. Le moment et le lieu compliquaient la
situation de mille embarras ridicules. Il fallut transporter à bras la
belle évanouie; le premier refuge qui s'offrit fut une espèce
d'hôtel-cabaret voisin de la gare; une foule de badauds nous suivit
jusqu'au seuil et s'attroupa sur la place; l'hôtelier, sa femme et ses
filles vinrent nous encombrer de leurs soins. On voulut absolument
déshabiller Émilie; je renvoyai les deux hommes, comme c'était mon
droit; mais Léon, pâle, haletant, méconnaissable, me saisit violemment
au poignet, et m'entraîna dans une autre chambre dont il ferma la porte
à clef. Là je le vis tomber à mes pieds; il prit ma main, la baisa,
l'arrosa de ses larmes et me cria d'une voix lamentable:
«Pardon! merci! Ah! Jean-Pierre, tu es le plus noble et le plus généreux
des hommes! Pardon! pardon!»
Je crus positivement qu'il avait perdu la tête.
«A qui diable en as-tu? lui dis-je en retirant ma main. Veux-tu te
relever bien vite! Tu me fais peur, sacrebleu!
--Non, reprit-il avec une énergie désespérée en embrassant mes genoux.
Je ne veux pas me relever avant que tu m'aies dit: je te pardonne!
--Et que pardonnerai-je à celui qui ne m'a jamais fait que du bien? Tu
es parti mal à propos, c'est vrai; tu nous as manqué ce matin, à la
mairie, à l'église et à table; mais les affaires avant tout: je ne t'ai
pas gardé rancune un moment.»
Il se releva, me regarda entre les yeux, croisa les bras et me dit à
demi-voix:
«Est-ce que par hasard tu n'aurais pas vu mon père?
--Si fait.
--Je respire. Et il t'a parlé?
--De mille et une choses.
--Et tu t'es marié? Ah! mon ami, comment reconnaîtrai-je un tel service?
--Quel service? A qui en as-tu? Tu commences par me demander pardon de
tout le bien que tu m'as fait; tu finis par me remercier d'avoir pris
une honnête petite femme que j'adore. Allons savoir de ses nouvelles,
veux-tu?»
Il me barra le chemin en criant:
«Écoute-moi d'abord. Je suis un misérable. Mon père m'a trompé; nous
sommes tous ses victimes. Ah! le vieux Machiavel! Moi, j'étais décidé à
tout dire; voilà pourquoi sans doute il m'a éloigné de Paris. Il m'a
juré de t'ouvrir les yeux en temps utile, avant l'affaire. Que tout ceci
retombe sur sa tête!
--Mais qu'y a-t-il enfin?
--Il y a qu'Émilie est ma maîtresse depuis un an. Il y a que depuis
trois mois nous craignons...»
Le reste de l'aveu fut arrêté par mes dix doigts qui lui serraient la
gorge. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, Léon tombait
suffoqué, écrasé; les os de sa poitrine craquaient sous la pression de
mon genou, et je demandais à grands cris une arme pour l'achever.
Ce fut lui-même qui répondit:
«Là, dans ma poche, un revolver; tu me rendras service.»
Je ne sais pas, monsieur, comment vous vous seriez conduit à ma place.
Moi, je frémis alors en pensant que je n'avais qu'un geste à faire pour
devenir assassin.
«Relève-toi, dis-je à Bréchot, nous trouverons moyen d'égaliser les
armes.
--Non, répondit-il, rien au monde ne me fera croiser l'épée avec toi;
mais je me tuerai, si tu veux, et tout de suite...»
Je lui retins le bras et je le sommai de me dire toute la vérité.
L'histoire était cruellement simple. Léon avait rencontré, poursuivi et
séduit Mlle Pigat, qui sortait souvent seule. Le jour où il fallut
prévoir les conséquences de sa faiblesse, elle dit: Je suis morte, mon
père ne me pardonnera pas. Le jeune homme prit alors la résolution
d'épouser Émilie: son caprice pour elle était devenu de l'amour; il
pleurait de tendresse à l'idée d'être père. Il s'ouvrit donc à M.
Bréchot; mais le vieillard, je vous l'ai dit, suivait d'autres visées.
Léon, qui est un peu plus jeune que moi, n'avait pas vingt-cinq ans
révolus. Les eût-il eus, recourir aux actes respectueux, c'était
embrasser la misère. D'ailleurs M. Pigat était trop fier pour jeter
Émilie dans une famille qui la repoussait. Y eût-il consenti, les délais
prescrits par la loi reculaient forcément le mariage jusqu'au moment où
la grossesse serait visible aux yeux du père. Léon ne pouvait donc que
se soumettre aux volontés de M. Bréchot. L'entrepreneur lui dit:
«Te voilà bien embarrassé pour peu de chose! Tous les fils de famille
ont passé par là, et toujours leurs parents les ont tirés d'affaire.
Trouve un pauvre garçon qui épouse la mère et l'enfant; je placerai
monsieur, je doterai madame et je ferai un sort au petit: c'est
élémentaire.»
Mais le coeur de Léon se soulevait à l'idée de jeter Émilie au bras d'un
faquin. Il ne refusait pas de marier sa maîtresse, mais à la condition
de la garder pour lui seul. Il consentait à voir son fils affublé d'un
nom d'emprunt, mais du nom d'un honnête homme. Bref on se mit en quête
d'un être chaste, intelligent, dévoué, désintéressé, qui pourtant fût à
vendre, et l'on me fit l'honneur de m'accorder la préférence. M. Bréchot
dit que le sort m'avait prédestiné à cela, que j'avais été dès l'enfance
un objet de commerce, que mon père m'avait vendu à M. Mathey sans me
demander mon avis, qu'il serait ingénieux, facile et sans danger de
m'acheter à moi-même sans me le dire, sauf à régler après. Léon me
défendit d'abord résolûment contre cette trahison, il résista le plus
longtemps qu'il put; mais la nécessité, l'urgence, mes protestations
d'une amitié à toute épreuve levèrent ses scrupules un à un. Il accepta
un rôle dans la comédie; il y fit entrer sa maîtresse: une femme n'a
plus de conscience à elle du jour où elle se donne à un amant. Pour moi,
j'avais été crédule et sot au delà de toute espérance; je jouais si
naturellement mon personnage d'amoureux que Léon s'en émut à la fin.
Huit jours avant le mariage, il avertit son père qu'il allait me
déclarer tout. M. Bréchot revendiqua l'honneur de cette négociation
délicate, persuadé qu'une somme aplanirait les voies. Il envoya son fils
en province, lui promit que je ne me marierais qu'à bon escient, et
qu'aussitôt marié je me ferais un devoir de lui conduire Émilie. Ma
fierté le déconcerta; il n'osa plus me mettre un tel marché à la main
lorsqu'il vit de quel air je refusais son argent. Toutefois il croyait
avoir fait un coup de maître en fourrant vingt-cinq mille francs dans ma
poche; j'avais reçu des arrhes, pensait-il, ce qui m'ôtait le droit de
me fâcher trop fort. Léon de son côté se disait: De deux choses l'une,
ou Jean-Pierre rompra son mariage, et je n'aurai sur la conscience qu'un
complot sans commencement d'exécution; ou il me rendra le service
capital que j'attends de son amitié, mais il le fera de plein gré, sans
pouvoir dire qu'on l'a trahi. Il se libère ou il se dévoue; dans aucun
cas, il ne peut dire que nous l'avons immolé comme une victime au
bonheur d'autrui. Lorsqu'il me vit descendre avec Émilie à la gare de
Fontainebleau, il conclut naturellement que je savais la vérité, que
j'avais passé outre, que je m'étais sacrifié à l'amitié, mais qu'il me
devait des excuses pour m'avoir jeté sous ce laminoir qui transformait
un honnête homme, droit et fier, en un plat mari. Voilà ce qu'il me dit
en substance, entremêlant les aveux d'une confession aux moyens d'une
plaidoirie.
A mesure qu'il s'expliquait, je sentais mon sang se refroidir et ma
colère s'apaiser. Mon malheur n'était plus l'oeuvre de Léon seul, la
plus lourde part de responsabilité retombait sur son père; mais le fils
n'était pas innocent. Je me rappelais ses scrupules, ses hésitations,
ses remords anticipés; mais pouvais-je oublier la perfidie avec laquelle
il m'avait berné lui-même? Ce n'était pas M. Bréchot qui m'avait conduit
à l'Opéra. Nul autre que Léon ne m'avait signalé le chapeau blanc de
Mlle Émilie et sa lorgnette perfidement braquée sur moi. Enfin c'était
pour lui, dans son intérêt seul qu'on avait disposé de ma vie! Je
n'étais plus célibataire, et je n'étais pas marié: on m'avait pris ma
liberté sans me donner en échange un seul jour de bonheur. Entre un
terrassier parvenu, un petit viveur fainéant et une fille déchue, il
avait été décidé que Jean-Pierre Gautripon, citoyen français, vivrait et
mourrait seul, sans femme, sans enfants, sans famille! Et l'on trouvait
cela tout simple: j'étais si bon!
Léon n'oublia pas ce merveilleux argument:
«Tu m'avais dit mille fois: dispose de ma vie!
--Eh! morbleu! répliquai-je, il y a une denrée plus précieuse que la
vie! Je ne l'offrais pas, et tu me l'as volée en m'accouplant à ta
maîtresse.»
Il entendit tout ce que j'avais sur le coeur et ne chercha plus même à
se défendre.
«Va toujours! disait-il en pleurant; je me hais et je me méprise plus
que tu ne peux faire. Écrase-moi, tue-moi! Le revolver est là, tout
chargé. S'il te répugne de verser mon sang, donne, que j'en finisse, et
ma mort arrangera tout.
--Elle n'arrangeait rien! Cette femme, cet enfant, que veux-tu qu'ils
deviennent? M'estimes-tu si peu que tu me croies capable de réépouser ta
veuve et d'endosser ton orphelin? Va-t'en au diable avec la famille que
tu t'es faite! Il n'y aura jamais rien de commun entre ces créatures et
moi. Enlève ton Émilie, et cache-la dans quelque coin; c'est ton
affaire. Quant à moi, je ne reste ici que le temps de me laver les
mains, et je retourne à Paris.
--Seul? Et M. Pigat? et mon père? et le monde? Que diras-tu?
--Crois-tu donc par hasard que la bassesse d'autrui puisse changer mes
habitudes? Ai-je jamais menti? Je dirai la vérité, jour de Dieu!
--Mon père nous fera mourir de faim, et M. Pigat, si bien que je la
cache, viendra tuer sa fille entre mes bras.
--Ton père n'a pas le droit de vous faire expier son propre crime. Quant
à M. Pigat, s'il tue sa fille, il fera bien. Si j'étais père (il n'y a
plus de danger, grâce à toi), je pardonnerais à mon enfant de s'être
laissé séduire; je serais sans pitié pour celle qui amorce le coeur d'un
honnête homme et l'attire dans un guet-apens. Adieu.»
Il se jeta au-devant de moi dans l'attitude classique des suppliants.
«Houss!» lui criai-je. C'est le cri dont on se sert en Lorraine pour
chasser les chiens. Le paysan se réveillait en moi.
«Jean-Pierre! ton adieu, c'est notre arrêt de mort.
--Bah! Tu ne parlerais pas tant de mourir, si tu en avais envie!»
Cependant je pris son revolver et je le glissai dans ma poche. Il se
méprit sur mon intention et me dit:
«Ceux qui veulent mourir ne s'en vantent point, n'est-ce pas? Ils vont
dans la forêt chercher un carrefour solitaire... Tu ne feras pas cela,
Jean-Pierre! Je te le défends!»
A cette exclamation, je répondis par un superbe éclat de rire.
«Pas si sot, mon cher camarade! Me prends-tu pour un héros de roman? Ma
mort te rendrait service, il est vrai, mais je t'en ai déjà rendu plus
que tu n'en méritais, des services! A mon petit point de vue personnel,
je ne suis pas de trop sur la terre. J'ai quelques années devant moi, on
n'est ni sot, ni paresseux, on peut se rendre utile aux braves gens qui
peuplent ce petit globe. Cela vaut un peu mieux que de se faire sauter
la tête au bénéfice d'un polisson et d'une drôlesse. Bonsoir!»
Au même instant, une sorte de jocrisse employé dans l'hôtel vint frapper
à notre porte. J'ouvris.
«Messieurs, dit le garçon, votre dame est rhabillée; elle demande après
vous.
--Va, cher ami, dis-je à Bréchot, va retrouver ta _dame_ et prie-la
d'agréer mes excuses, car il m'est formellement impossible de lui baiser
les mains.»
Sur ce je descendis en fredonnant un air de _Robert le Diable_.
Je vous ai dit que le rez-de-chaussée de notre auberge était une sorte
de café-restaurant. Comme je traversais la grande salle, je vis dans un
miroir un monsieur qui me ressemblait encore, mais qui n'était plus tout
à fait moi. J'avais des habits neufs, une _suite_ commandée exprès pour
ce petit voyage, et cela me rendait décidément trop joli. On m'eût pris
pour un jeune commis de nouveautés s'en allant en conquête; mais ce qui
me frappa le plus vivement fut l'expression de mon visage. J'avais le
nez pincé, les lèvres amincies et quelque chose de satanique dans le
regard. Bref, je ne me plus pas à moi même et je me dis: «Ah çà!
deviendrais-tu méchant? On s'aigrirait à moins, je l'avoue, mais ce
n'est pas une raison.»
La gare était à quelques pas; les trains se succédaient d'heure en
heure; pour me transporter aussitôt à Paris, je n'avais qu'à vouloir.
Cependant la soif de respirer à l'aise, le désir d'arrêter un plan de
conduite, enfin je ne sais quel besoin d'apaisement me poussa vers la
forêt. Il y avait longtemps que je ne m'étais retrempé dans un bain de
grand air. Je me dirigeai à pas lents vers un massif de hauts arbres
jaunis par l'automne, je franchis la lisière, et je me mis à marcher
sous bois, à l'aventure, tantôt gravissant les rochers, tantôt foulant
les épaisseurs de feuilles mortes qui s'accumulent dans les fonds. Le
soleil se couchait; l'horizon était comme drapé de gros nuages pourpre
et or. De ma vie je n'avais rien rêvé de si beau. Quand j'arrivais en
haut d'une colline, je voyais onduler la forêt infinie comme un océan de
toutes les couleurs. J'étais saisi par une puissance supérieure à nos
colères, et ce grand calme bienveillant qui est l'esprit de la nature
s'assimilait mon coeur violent et troublé; mais si j'étais apte à goûter
cette quiétude, je n'étais pas capable d'en jouir. A chaque instant je
m'arrachais par un soubresaut à la clémente sérénité du monde extérieur.
Je courais comme un fou en criant: «Moi! moi! moi!» Farouche
protestation de l'être seul et souffrant contre l'harmonie universelle!
Cependant les heures marchaient, les nuages avaient pâli, les formes de
la forêt se fondaient peu à peu dans l'ombre; mes sens offraient moins
de prise aux spectacles du dehors, la fraîcheur de la soirée me
concentrait insensiblement en moi-même. Je m'assis, je fermai les yeux,
je m'isolai de tout, et je recommençai sur nouveaux frais le plan de ma
modeste existence. Je fus très-agréablement surpris de me retrouver
juste au même point que le mois précédent avant la soirée de l'Opéra.
J'avais toujours ma place et le moyen de gagner honnêtement ma vie. Le
bureau m'attendait aux heures accoutumées, les compagnons de mon petit
travail si facile et si doux me recevaient à bras ouverts. La chambre de
la rue de Ponthieu était toujours à moi, je pouvais y rentrer dès ce
soir et dormir comme autrefois sur ma couchette de noyer. Léon ne
viendrait plus chevaucher sur ma chaise de paille en fumant ses fameux
cigares; mais Léon n'était pas nécessaire à mon bonheur: j'avais passé
souvent des mois entiers sans le voir, et la privation semblait
très-supportable. Pour me consoler de sa perte, je n'avais qu'à supposer
qu'il était mort le mois dernier, digne d'estime et de regrets, et à
l'ensevelir honorablement dans un petit coin de ma mémoire. Quant à Mlle
Pigat, je la connaissais si peu et de si loin qu'en vérité son éclipse
n'était pas matière à grand deuil. Il est vrai qu'en un mois elle
m'avait ôté le droit de prendre une autre femme; mais elle m'en avait
ôté l'envie, et tout se compensait. Où diable était le désastre? Cette
légère épreuve pouvait tourner à mon profit. Je me voyais assuré
désormais contre la tentation de faire un sot mariage. Je n'aurais pas
d'enfants, c'est un malheur que tout célibataire subit avec résignation.
Libre des soucis du ménage, j'allais trouver enfin le temps de
travailler; j'emploierais les loisirs du bureau et mon fonds de savoir
classique à des oeuvres utiles à mes semblables, et peut-être, qui sait?
honorables pour moi!
Quand j'eus bâti mon château en Espagne, je me levai plein de force et
de confiance. Seulement mes habits étaient trempés de rosée et j'avais
perdu mon chemin. Il fallut quelque temps pour m'orienter en forêt et
retrouver la gare. On fermait. Le dernier train était passé à neuf
heures et demie; on n'en attendait plus avant deux heures vingt-trois du
matin. Force m'était de chercher un gîte; la belle étoile est trop
inclémente en automne; je venais de l'apprendre à mes dépens. Je
m'informai de mes bagages; le préposé me dit qu'ils étaient à l'hôtel
d'en face. «Eh bien! pensai-je en traversant la place déserte, allons
dormir dans cette auberge où ma malle a dû retenir une chambre pour
moi.»
En effet, le même pataud que j'avais déjà vu me conduisit sans broncher
au premier étage; il ouvrit une porte, et je reconnus dès le seuil ma
malle neuve qui m'attendait. La maison paraissait tranquille: à dix
heures du soir on n'entendait plus de bruit.
Je ne daignai pas m'informer de ma compagne, qui ne m'était plus rien.
Évidemment Bréchot l'avait emmenée: bon voyage! Mais le génie
hospitalier qui portait la bougie me dit à demi-voix avec un fin
sourire: «Monsieur n'aura pas peur, il est en pays de connaissance:
l'autre monsieur et sa dame sont là.»
Entre ma chambre et la leur, il n'y avait qu'une porte condamnée. Leur
procédé, je le confesse, me parut vif. J'eus beau me dire, pour les
excuser, qu'ils me croyaient parti par le dernier train, que j'avais
fait à Léon des adieux péremptoires, que personne n'était obligé de
prévoir le petit accident qui m'arrêtait. Je ne pus m'empêcher de sentir
qu'ils poussaient l'impudence à son comble; je me rappelai malgré moi
que cette poupée blonde m'avait juré fidélité le matin même, et par deux
fois. Le voisinage éveilla dans mon esprit des souvenirs de cour
d'assises; je pensai à tous les maris qui s'étaient fait justice en
pareille occurrence et que le jury avait presque complimentés. Le
revolver du fils Bréchot me chatouillait à travers ma poche, et malgré
le sommeil qui picotait mes yeux je ne pouvais me mettre au lit.