MOn Maitre m’avoit donné un Apartement éloigné de sa Maison de six

Verges, que j’avois acommodé & meublé à ma Fantaisie. En guise de

plancher & de Tapisseries j’y avois mis des Nattes de jonc, que

j’avois faites moi même. Le Chanvre croit dans ce païs sans qu’on

le seme, & les Habitans n’en font aucun usage: Je m’en servis pour

faire une espèce de Taye dont je formai ensuite des Coussins par le

moien de plusieurs plumes d’Oiseaux que j’avois pris avec des Lacets

faits de cheveux de _Yahoos_. J’avois fait deux Chaises, graces au

secours que me preta le Cheval alezan. Quand mes Habits furent

entiérement usez, je m’en fis d’autres avec des peaux de Lapin, &

avec celles d’un certain Animal qu’ils apellent _Nnuhnoh_, dont tout

le corps est couvert d’un fin Duvet. Je me servis aussi de celles-ci

pour en faire des Bas. Je me fis des semelles de Bois, que j’attachai

au cuir de dessus le mieux qu’il me fut possible, & quand ce cuir fut

usé, je tachai d’y remedier par des peaux de _Yahoos_ sechées au

Soleil. Je m’amusois quelquefois à chercher du miel dans des creux

d’Arbres, que je melois ensuite avec de l’Eau, ou que je mangeois

avec mon pain. Il n’y avoit point d’Homme alors qui sentit mieux que

moi la justesse de ces deux Maximes; _Que la Nature est contente de peu_;

&, _Que la necessité est la Mére de l’invention_. Je jouïssois

d’une parfaite santé à l’égard du Corps, & de la plus aimable

Tranquilité par raport à l’Ame. Je n’éprouvois point

l’inconstance d’un Ami, ni les injures d’un Ennemi secret ou

déclaré. Je n’étois pas obligé de gagner les bonnes graces d’un

grand Seigneur ou de son Mignon à force d’Adulation & de Bassesses. Je

n’avois pas besoin d’être défendu contre la Fraude ou

l’Opression. Dans cet heureux sejour il n’y avoit ni Medecins pour

détruire mon corps, ni Gens de Loi pour ruïner ma Fortune; point de

Délateurs pour épier mes paroles & mes Actions, ou pour forger des

Accusations contre moi; point de Mauvais plaisans, de Medisans, de faux

Amis, de Voleurs de grand Chemin, de Procureurs, de Maqueraux, de

Bouffons, de Joueurs, de Politiques, de pretendus Beaux Esprits,

d’ennuyeux Conteurs, de Disputeurs, de Ravisseurs, de Meurtriers, de

Chefs de parti; point de gens dont la seduction ou l’Exemple

encourageassent les autres au Crime; point de Cachots, de Haches, de

Gibets, ou de Piloris; point d’Imposture, d’Orgueil, ou

d’Affectation; point de Fats, de Breteurs, d’Yvrognes, de Filles

publiques, ou d’infames Maladies; point de Pedants ignorans & enflez de

leur savoir; point de Querelleurs, d’Importuns, ou de Jureurs; point de

Faquins que leurs vices ont tirez de la misére, ou d’Honnêtes gens

qu’une Vertu incorruptible y a plongé; point de Grands Seigneurs, de

Joueurs de Violon, de juges, ou de Maitres à danser.

J’avois le bonheur d’être admis à la compagnie de quelques

_Houyhnhnms_, qui venoient de tems en tems rendre visite, ou demander à

diner à mon Maitre. Lui & ses Amis s’abaissoient quelquefois

jusqu’à me faire des Questions, & à écouter mes Reponses.

J’accompagnois même quelquefois mon Maitre dans les visites qu’il

leur rendoit. Je ne prenois jamais la Liberté de parler, à moins que ce

ne fut pour repondre à quelque Demande; ce que je ne faisois pas sans

Regret, parce que c’étoit autant de Tems perdu que j’aurois pu mieux

employer en écoutant. Les _Houyhnhnms_ observent dans leurs

Conversations les Régles les plus exactes de la _Décence_, sans qu’il

paroisse qu’ils en sachent seulement une de ce que nous apellons

_Céremonie_: Quand ils se parlent, c’est sans s’interrompre, sans

s’ennuïer, & sans être jamais de sentiment oposé. Je leur ai ouï

dire plus d’une fois, que le meilleur moyen de ranimer la Conversation

dans une Assemblée, est de garder le silence pendant quelques momens:

C’est dequoi j’ai plus d’une fois été Temoin; car pendant ces

petites pauses, je remarquois qu’il leur venoit de nouvelles idées qui

donnoient un nouveau Feu à leurs Conversations. Leurs Discours roulent

ordinairement sur l’Amitié, la Bienveillance & l’Oeconomie;

quelquefois sur les ouvrages de la Nature ou sur quelques Anciennes

Traditions; sur les Loix de la vertu, sur les Regles invariables de la

Raison, ou bien sur quelques Resolutions qui doivent être prises dans la

prochaine Assemblée des Deputez de la Nation; & souvent sur les

diferentes Beautez & sur l’Excellence de la Poësie: Je puis ajouter

sans vanité que ma presence a plus d’une fois fourni matiére à leur

Entretien, parce qu’elle fournissoit à mon Maitre l’occasion de

parler à ses Amis de mon Histoire & de celle de mon païs. Comme ce

qu’ils dirent sur ce sujet ne faisoit pas autrement honneur à la

Nature humaine, je crois que mes Lecteurs voudront bien me dispenser de

le repeter.

J’avouë ingenuement que je dois le peu de connoissances de quelque

prix que je puis avoir, aux Leçons que j’ai receuës de mon Maitre, &

aux sages Discours de lui & de ses Amis, dont j’ai été Auditeur.

Je ne pouvois suffire aux mouvemens de veneration qu’excitoient en moi

les Avantages du corps, & sur tout les admirables qualitez de l’Ame des

_Houyhnhnms_. A la verité, je ne sentis pas d’abord ce Respect naturel

que les _Yahoos_ & les autres Animaux du païs leur portent: mais je ne

tardai guères à l’éprouver, & à y joindre cette Reconnoissance &

cet Amour, dont la Bonté avec laquelle ils me distinguoient du reste de

mon Espece, les rendoit si dignes. Quand je pensois à ma Famille, à mes

Amis, & à mes Compatriotes, ou bien aux Hommes en general, je les

considerois comme s’ils avoient été réellement des _Yahoos_ en

Figure & Inclinations; avec cette diference pourtant qu’ils étoient un

peu civilisez, qu’ils parloient, & qu’ils avoient en partage une

Raison, de laquelle néanmoins ils ne se servoient que pour multiplier

leurs vices, dont leurs Fréres les _Yahoos_ de ce païs n’avoient que

la portion que la Nature leur avoit donnée. Quand il m’arrivoit de me

regarder dans un Lac ou dans une Fontaine, j’étois saisi de je ne

sçai quelle Horreur, & la vuë d’un _Yahoo_ ordinaire m’étoit plus

suportable que la mienne. En conversant avec les _Houyhnhnms_, & en les

considerant avec plaisir, je me suis insensiblement accoutumé à prendre

quelque chose de leur Air, & de leur Demarche; & mes Amis m’ont fort

souvent fait remarquer qu’en nous promenant dans un Chemin uni _je

trotois comme un Cheval_; ce que j’ai toujours pris pour un Compliment

fort gracieux.

Au milieu de mon Bonheur, & dans le Tems que je comptois le plus surement

de passer le reste de mes jours dans ce pays, mon Maitre me fit querir un

Matin de meilleure Heure qu’à l’ordinaire. Je vis à son Air qu’il

étoit embarrassé, & qu’il ne savoit de quelle maniére commencer ce

qu’il avoit à medire. Après quelques momens de silence, il me dit,

qu’il ignoroit comment je prendrois ce qu’il aloit me notifier; que

dans la derniére Assemblée, quand la Question touchant les _Yahoos_

avoit été agitée, les Deputez de tous les autres Districts avoient

declaré, qu’ils étoient étonnez de ce que dans sa Famille il

traitoit un _Yahoo_ (c’étoit moi) plutôt en _Houyhnhnm_, qu’en

Bête brute: Qu’il conversoit avec moi, comme s’il pouvoit retirer

quelque plaisir de mon commerce: Qu’une pareille conduite étoit une

chose inouïe, & d’ailleurs également oposée à la Nature & à la

Raison. Mon Maitre ajouta, que là dessus l’Assemblée l’avoit

_exhorté_, de m’employer comme les autres Animaux de mon espèce, ou

bien de m’ordonner de regagner à la nage l’Endroit d’ou j’étois

venu. Que le premier de ces Expedients avoit été unanimement rejetté

par tous les _Houyhnhnms_ qui m’avoient vu chez lui ou chez eux: Car

ils alleguoient, que parce que, avec la mechanceté Naturelle de ces

Animaux, j’avois quelques principes de Raison, il êtoit à craindre

que je ne les amenasse avec moi dans les Montagnes, d’où nous

reviendrions ensuite nous jetter de nuit sur les Troupeaux des

_Houyhnhnms_; ce qui étoit d’autant plus rent que nous étions tous

d’un naturel rapace & paresseux.

Mon Maitre m’aprit de plus, que les _Houyhnhnms_ ses voisins le

pressoient tous les jours d’executer l’_Exhortation_ de

l’Assemblée, & qu’il n’osoit plus y aporter de nouveaux Delais. Il

m’assura qu’il doutoit qu’il me fut possible de gagner un autre

pays à la Nage, & que pour cet éfet il souhaitoit que je fisse un

Vaisseau qui ressemblât en petit à ceux dont je lui avois fait la

Description, & avec lequel je pusse m’éloigner de leur païs: qu’au

reste je ne serois pas seul à entreprendre cet Ouvrage, & que ses

Domestiques aussi bien que ceux de ses Voisins m’y aideroient. Pour ce

qui me regarde, continua-t’il, j’aurois été fort content de vous

garder à mon service, parce que j’ay trouvé que vous vous êtes

corrigé de plusieurs Defauts, en tachant d’imiter les _Houyhnhnms_

autant qu’un Etre d’une Classe inferieure en est capable.

C’est ici le Lieu de faire remarquer à mes Lecteurs, qu’un Decret de

l’Assemblée generale de ce païs, est designé par le mot _Hnhloayn_,

qui signifie une _Exhortation_, ce qui vient de ce qu’ils ne

conçoivent pas comment une Créature Raisonnable peut être _forcée_ à

quelque chose, ou comment on peut la lui commander, parce qu’elle ne

sçauroit désobeïr à la Raison, sans renoncer par cela même au Titre

de Créature Raisonnable.

Le Discours de mon Maitre me jetta dans un tel Desespoir, qu’incapable

de supporter l’Horreur de mon Etat, je tombai évanouï à ses pieds.

Quand je fus revenu à moi, il me dit qu’il m’avoit cru mort. (car ce

peuple n’est pas sujet à ces sortes de Défaillances. ) Je repondis,

d’une voix foible, que je serois trop heureux si une prompte mort

venoit terminer mes malheurs; que quoi que je n’eusse rien à repliquer

à l’_Exhortation_ de l’Assemblée, ni aux instances de ses Amis, il

me paroissoit pourtant qu’un peu moins de rigueur auroit pu s’acorder

avec cette haute Raison qui paroissoit dans tous leurs Jugemens. Que je

ne pouvois pas faire une Lieuë à la Nage, & que probablement il en

faudroit faire plus de cent avant que d’aborder à quelque païs: Que

pour construire un petit Vaisseau, il me faloit plusieurs Materiaux

qu’il leur étoit impossible de me fournir, & qu’ainsi je devois

regarder leur _Exhortation_ comme une sentence de mort prononcée contre

moi. Qu’une mort violente étoit le moindre des maux que je redoutois;

mais qu’il m’étoit impossible d’exprimer mon Affliction lorsque je

songeois, que quand même par une suite de miracles, je pourrois me

rendre sain & sauf dans ma Patrie, je serois obligé de passer mes jours

parmi les _Yahoos_, & exposé à retomber dans mes premiers vices, faute

d’Exemples qui me retinssent dans le chemin de la Vertu. Que je savois

trop sur quelles solides Raisons étoient fondées toutes les Resolutions

des _Houyhnhnms_, pour vouloir les faire revoquer par les Argumens d’un

miserable _Yahoo_ comme moi. Pour cet éfet après l’avoir très

humblement remercié de l’Offre qu’il m’avoit faite touchant

l’Assistance de ses Domestiques, & l’avoir prié de m’acorder une

Espace de tems proportionné à la grandeur de l’Ouvrage, je lui dis

que j’allois tacher de conserver ma vie toute malheureuse qu’elle

étoit; & que si je revenois jamais en _Angleterre_, je ne desesperois

pas d’être de quelque usage à ceux de mon Espéce, en leur proposant

les vertueux & sages _Houyhnhnms_ pour modèles.

Mon Maitre me fit une Reponse fort honnête, & m’acorda deux mois pour

finir ma Chaloupe; il ordonna aussi au Cheval alezan mon bon Ami de

suivre en tout mes Instructions, parce que j’avois dit à mon Maitre

que son secours me suffiroit.

Mon premier soin fut d’aler vers cet endroit de la Côte où mes gens

m’avoient fait mettre à Terre. Je montai sur une Eminence, & regardant

de tous côtez en Mer, je crus voir une petite Isle au _Nord-Est_: Je

pris ma Lunette d’aproche, & vis alors distinctement qu’elle devoit

être à cinq Lieuës de moi, au moins suivant mon Calcul, mais mon

Compagnon crut que ce n’étoit qu’un Nuage: & cela n’est pas

étonnant; car, comme il ne connoissoit pas d’autre pays que le sien,

il étoit naturel qu’il ne put pas distinguer des objets placez bien

avant dans la Mer, aussi bien que moi, à qui cet Element étoit si

familier.

Après avoir fait cette Decouverte, je m’en retournai au Logis: le

lendemain j’allai avec le Cheval alezan dans un Bois qui étoit à une

petite demi lieuë de chez nous, pour y couper le Bois dont j’avois

besoin pour l’Execution de mon Entreprise. Je ne fatiguerai point mes

Lecteurs d’une Description détaillée de tout ce que nous fimes à cet

égard; il leur suffira de savoir que dans l’espace de six semaines,

avec l’aide de mon Compagnon, je vins à bout de faire une maniére de

Canot _Indien_, & quatre Rames. Les Cordes, dont j’avois besoin,

étoient faites de Chanvre, & ma Voile, de peaux de Y_Yahoos_. Mes

provisions consistoient en quelques Lapins & quelques Oiseaux bouillis, &

dans deux vaisseaux, dont l’un étoit plein de Lait & l’autre d’Eau.

J’essayai dans un Etang qui étoit près de la Maison de mon Maitre, si

mon Canot avoit quelques Voyes d’Eau, & pris soin de les bien boucher;

après quoi mon petit Vaisseau fut porté par des _Yahoos_ au bord de la

Mer, sous les auspices du Cheval alezan & d’un autre Domestique.

Quand tout fut prêt & que le jour de mon depart fut arrivé, je pris

congé de mon Maitre, de ma Maitresse, & de toute sa Famille, les Larmes

aux yeux, & le Desespoir dans le Cœur. Mais mon Maitre, par Curiosité,

& peut être (si j’ose le dire sans vanité) par Amitié pour moi,

voulut me voir mettre en Mer, & pria quelques uns de ses Voisins de

l’accompagner. Je fus obligé d’atendre plus d’une Heure avant que

l’Eau commençat à hausser, après quoi ayant remarqué que le Vent

étoit bon pour gagner l’Isle que j’avois decouverte, je pris une

sede fois congé de mon Maitre: mais dans le tems que je me prosternois

pour baiser la corne de son pied, il me fit l’Honneur de le lever, & de

l’aprocher doucement de ma Bouche. Je n’ignore pas toutes les

Critiques que je me suis attiré pour avoir fait mention de cette

dernière particularité. Car mes Ennemis ont pris plaisir à repandre,

qu’il n’étoit pas aparent, qu’un si Illustre Personnage eut

acordé une si éclatante marque de Faveur, à une Créature qui lui

étoit si inferieure. Mais sans justifier ma veracité sur ce sujet, par

l’Exemple de mille & mille Voyageurs qui font mention de l’Accueuil

honorable que leur ont fait les plus grands Monarques, je me contenterai

de dire, que ceux qui revoquent en doute ce Trait de politesse de mon

Maitre, ne savent pas jusqu’à quel point les _Houyhnhnms_ sont

honêtes & obligeans.

Je fis une profonde Reverence aux _Houyhnhnms_ qui avoient acompagné mon

Maitre; puis m’étant mis dans mon Canot, je m’éloignai du Rivage.

CHAPITRE XI.

Quels Dangers l’Auteur essuya. Il arrive à la Nouvelle Hollande,

espérant d’y fixer sa demeure. Il est blessé d’un coup de Flêche

par un des Naturels du pays, & transporté dans un Vaisseau Portugais. Il

reçoit de grandes Civilitez du Capitaine, & arrive en Angleterre.

J’Entrepris ce triste Voyage le 15. _Fevrier_ de l’année 171 4/5. à

neuf heures du Matin. Le Vent étoit fort favorable; cependant, je ne fis

d’abord usage que de mes Rames; mais considerant que je serois bientôt

las, & que le Vent pouvoit changer, je haussai ma petite Voile; & ainsi

à l’aide de la Marée, je fis une Lieuë & demi par Heure, à ce

qu’il me paroissoit.

Mon Maitre & ses Amis restérent sur le Rivage jusqu’à ce qu’ils

m’eussent entiérement perdu de vuë, & j’entendis plusieurs fois le

Cheval alezan, (qui avoit certainement de l’Amitié pour moi) criant à

hante voix, _Hnuy illa nyha Majah Yahoo_, je vous souhaite un bon Voyage,

aimable _Yahoo_.

Mon Dessein étoit de découvrir, s’il étoit possible, quelque petite

Isle inhabitée, qui put me fournir ce qui étoit necessaire à la

Conservation de ma vie, afin d’y passer tranquilement le reste de mes

jours; Sort qui me paroissoit preferable aux Postes les plus brillans que

j’aurois pu occuper dans une des premiéres Cours de _l’Europe_; tant

étoit afreuse l’idée que je me formois de la Societé & du

Gouvernement des _Yahoos_. Car j’envisageois une pareille Retraite

comme le seul sejour, où je pourois consacrer toutes mes pensées au

souvenir des vertus des inimitables _Houyhnhnms_, sans être exposé au

funeste peril de retomber dans tous les vices pour lesquels j’avois une

si sincère Horreur.

Le Lecteur se souviendra peut être que je lui ai raconté, que ceux de

mes gens qui me mirent sur le Rivage, me dirent qu’ils ignoroient dans

quelle partie du Monde nous étions. Cependant je crus alors que nous

pouvions être à dix Degrez au _Sud_ du _Cap de Bonne Esperance_, ou au

45. Degré de Latitude _Meridionale_, à ce que je pus conclurre de

certaines choses que je leur avois ouï dire entr’eux touchant la Route

qu’il faloit prendre pour arriver à _Madagascar_. Ce que j’avois

ouï ne me fournissoit néanmoins qu’une foible Conjecture: mais comme

cela valoit encore mieux que rien, je resolus d’avancer toujours vers

l’_Est_ dans l’esperance de gagner la côte _Occidentale_ de la

_Nouvelle Hollande_, & de trouver peut être près de là quelque Isle

telle que je la souhaitois. Le Vent étoit tout à fait au _West_, & à

six Heures du soir j’avois fait environ dix huit Lieuës, quand

j’aperçus une fort petite Isle, éloignée à peu près d’une demi

lieuë que j’eus bien tôt faite. En y abordant, je vis que ce

n’étoit qu’une Espèce de Rocher, avec une petite Baye.

J’entrai dans cette Baye avec mon Canot, & après avoir gagné le haut

du Rocher, je vis distinctement à _l’Est_ un païs qui s’étendoit

du _Sud_ au _Nord_. Je passai la nuit dans mon Canot, & ayant continué

mon Voyage le lendemain de bon matin, j’arrivai en sept heures à la

pointe _Méridionale_ de la _Nouvelle Hollande_; ce qui me confirma dans

une opinion dans laquelle j’étois déjà depuis long tems, je veux

dire, que nos _Cartes Geographiques_ placent ce païs au moins de trois

Degrez plus à l’_Est_ qu’il n’est réellement. J’en dis ma

pensée il y a quelques Années à mon digne Ami Mr. _Moll_, & lui

alleguai les Raisons sur lesquelles je me fondois, mais il a mieux aimé

suivre d’autres Autoritez.

Je ne vis point d’Habitans dans le lieu où j’abordai, & comme je

n’avois point d’Armes, je n’osai pas avancer dans le païs. Je

trouvai quelques poissons à coquille sur le Rivage, que je mangeai crus,

n’osant pas faire de Feu de peur d’être découvert par les Habitans.

Je continuai pendant trois jours à me nourrir d’Huitres & de Moucles,

pour épargner mes provisions, & par un grand bonheur je trouvai un

Ruisseau dont l’Eau étoit admirable, ce qui me fit le plus sensible

plaisir.

Le quatriéme jour, m’étant un peu trop avancé dans le païs,

j’aperçus vingt ou trente personnes sur une Eminence, à la distance

d’environ cinq cent verges de moi Cette Troupe étoit composée

d’Hommes, de Femmes & d’Enfans, qui se tenoient autour d’un Feu, &

qui étoient tous nus. Un d’eux me vit, & le dit aux autres; sur quoi

cinq d’entr’eux s’avancérent vers moi: Je me hâtai de gagner le

Rivage, & m’étant jetté dans mon Canot je m’éloignai à force de

Rames: Les Sauvages voyant que je me retirois coururent après moi; &

avant que je pusse m’éloigner assez, ils me tirérent une Flêche, qui

me fit une profonde Blessure à la partie intérieure du genou gauche.

(j’en porte encore la marque.) Je craignis que la Flêche ne fut

empoisonnée: Cette crainte me fit naitre le Dessein de suçer la playe,

quand je serois hors de la portée de leurs Traits; ce que je fis, après

quoi je la bandai le mieux qu’il me fut possible.

J’étois fort embarrassé de ma personne: Car je n’osois pas

retourner au même Endroit où j’avois abordé; ainsi je fus obligé de

remettre en Mer. Pendant que je cherchois des yeux quelque lieu

convenable, je vis une Voile au _Nord-Nord-Est_, qui venoit vers

l’Endroit où j’étois. Je fus en doute si j’atendrois ce Vaisseau

ou non; mais enfin mon Horreur pour la Race des _Yahoos_ l’emporta sur

toute autre consideration, & me fit gagner à force de Rames la Baye dont

j’étois parti le matin, aimant mieux être tué par ces Barbares, que

de vivre parmi les _Yahoos_ de l’_Europe_. J’aprochai mon Canot du

Rivage le plus qu’il me fut possible, & me cachai moi-même derriére

une pierre, qui n’étoit pas loin du petit Ruisseau dont j’ai parlé.

Le Vaisseau s’arrêta environ à une demi lieuë de la Baye, ce qui me

fit concevoir quelque Espoir de n’être pas aperçu: mais je fus

cruellement trompé dans mon Attente: Car dans le tems que je me

repaissois de cette Esperance, le Capitaine du Vaisseau y envoya quelques

Hommes de son Equipage dans la Chaloupe pour y faire de l’Eau. Ces gens

aperçurent mon Canot, & conjecturérent que le proprietaire ne devoit

pas être loin. Quatre d’entr’eux bien armez me cherchérent avec

soin, & m’eurent bientôt trouvé. Je remarquai qu’ils étoient

surpris de me voir si étrangement habillé & chaussé; d’où ils

conclurent (à ce qu’ils me dirent depuis) que je n’étois pas un des

Naturels du païs, qui vont tous nus. Un des Matelots me pria en

_Portugais_ de me lever, & me demanda qui j’étois. J’entendois fort

bien cette Langue, & m’étant levé, je dis, que j’étois un pauvre

_Yahoo_, qui avoit été banni du païs des _Houyhnhnms_, & qui les

conjuroit de le laisser aller. Ils furent étonnez d’entendre que je

leur parlois _Portugais_, & virent à mon Teint & à ma Phisionomie que

j’étois _Européen_; mais ils ne sçurent ce que j’entendois par les

_Yahoos_ & les _Houyhnhnms_, & éclatérent de rire à l’ouïe du Ton

dont je prononçois ces paroles, qui avoit quelque chose du Hennissement

des Chevaux. Je les conjurai de nouveau de me laisser partir, & sans

attendre leur permission, je gagnois déjà tout doucement mon Canot,

quand ils me retinrent pour me demander, De quel pays j’étois? &

D’où je venois? Je leur dis que j’étois né en _Angleterre_,

d’où j’étois parti il y avoit environ cinq ans, & que dans ce tems

leur Royaume & le nôtre étoient en paix. Que pour cette Cause je me

flatois qu’ils ne me traiteroient pas en Ennemi, puis que je ne leur

avois point fait de mal, mais étois un pauvre _Yahoo_, qui cherchoit

quelque Endroit desert pour y passer le reste de sa malheureuse vie.

Quand ils commencérent à parler, je fus frapé d’un Etonnement

inexprimable: Car cela me parut aussi étrange que si une Vache avoit

parlé en _Angleterre_, ou un _Yahoo_ dans le païs des _Houyhnhnms_. Les

_Portugais_ ne furent pas moins surpris que moi, à la vuë de mes Habits

& à l’ouïe de mes Discours: la maniére dont je prononçois mes mots

étoit pour eux quelque chose de nouveau & d’incomprehensible, quoique

d’ailleurs ils entendissent tout ce que je disois. Ils me parlérent

avec beaucoup de Douceur, & me dirent qu’ils étoient persuadez que

leur Capitaine se feroit un plaisir de me transporter à _Lisbonne_,

d’où je pourrois retourner en mon païs; que deux des Matelots se

rendroient au Vaisseau pour informer le Capitaine de ce qu’ils avoient

vû, & pour recevoir ses ordres; qu’au reste, si je ne leur jurois de

ne point m’enfuir, ils s’assureroient de moi par force. Je crus que

le meilleur parti que je pouvois prendre étoit de leur faire une

pareille promesse. Ils mouroient d’Envie de sçavoir mon Histoire, mais

je ne satisfis que très-imparfaitement leur curiosité; & tous

conjecturérent que mes malheurs avoient alteré ma Raison. Dans

l’espace de deux Heures la Chaloupe qui avoit aporté des Futailles

pleines d’Eau à bord, revint avec ordre du Capitaine de m’amener à

son Vaisseau. Je priai à genoux, & à mains jointes qu’on me laissat

ma Liberté: mais toutes mes priéres furent inutiles. Je fus lié,

transporté dans la Chaloupe, & quand nous eumes gagné le Vaisseau,

conduit dans la Cabane du Capitaine.

Il s’apelloit _Pedro de Mendez_, & étoit fort honnête & fort

genereux; il me suplia de lui dire si je voulois quelque chose, &

m’assura que je serois traité comme lui-même. Je ne fus pas

mediocrement surpris de trouver des maniéres si obligeantes dans un

_Yahoo_. Cependant pour toute Reponse, je priai qu’on me donnat à

manger quelque chose de ce qui étoit dans mon Canot; mais il me fit

aporter un Poulet, & une Bouteille d’excellent Vin, & donna ordre

qu’on me préparat un Lit dans une Cabane fort propre. Je ne voulus pas

me deshabiller, mais je me mis sur les Couvertures, afin que quand les

Matelots dineroient, je pusse plus promptement gagner le Tillac, & me

jetter dans la Mer, aimant mieux m’exposer à la Fureur des Ondes,

qu’à vivre plus long-tems parmi des _Yahoos_. Mais un des Matelots

m’en empêcha, & en ayant donné avis au Capitaine, je fus enchainé

dans ma Cabane.

Voyages du Capitaine Lemuel Gulliver, En Divers Pays Eloignes, Tome II de III · 第 11 / 12 段