COmme je devois naturellement mieux connoitre la Nature humaine que mon

Maitre, il m’étoit aisé d’apliquer à moi même & à mes

Compatriotes tout ce que j’en aprenois. Pour les mieux connoître

encore, je le priai de me permettre de passer quelque jours parmi les

_Yahoos_ du voisinage, ce qu’il eut la bonté de m’acorder, étant

bien persuadé que la Hayne que j’avois pour ces Bêtes empêcheroit

que leur Exemple ne fut contagieux pour moi; & par dessus cela, il donna

ordre à un de ses Valets, qui étoit un Cheval alezan très vigoureux, &

d’un excellent naturel, de ne me point quiter, & de me garantir des

insultes des _Yahoos_, qui me croyant de leur Espèce n’auroient pas

manqué de m’ataquer, par le même principe qui porte les _Choucas_

sauvages à se jetter sur ceux qui sont privez, quand ils en rencontrent.

Les _Yahoos_ sont prodigieusement agiles dès leur premiére Jeunesse;

malgré cela, j’atrapai un jour un jeune mâle de trois ans, & tachai

par toutes les marques d’amitié possibles de l’apaiser; mais le

petit Diable se mit à hurler & à me mordre avec tant de violence, que

je fus obligé de le laisser aller, & il en étoit tems, car ses cris

avoient atiré toute la Troupe des vieux, qui trouvant que je n’avois

point fait de mal au jeune, & que mon Cheval alezan étoit près de moi,

se tinrent dans le Respect.

Par ce que j’ay pu remarquer, les _Yahoos_ m’ont paru les plus

indociles de tous les Animaux, & n’être capables que de porter ou de

trainer des Fardeaux. Cependant je crois que ce Defaut vient

principalement de leur Opiniatreté. Car au reste, ils sont rusez,

malicieux, traitres & vindicatifs. Ils sont forts & robustes, mais ont le

cœur lache, & sont par cela même, insolens, rampans, & cruels. On a

remarqué que ceux qui ont le _poil roux_ de l’un & l’autre sexe sont

plus lascifs & plus méchans que les autres, qu’ils surpassent aussi en

Force & en Agileté.

Les _Houyhnhnms_ gardent un certain nombre de _Yahoos_ dans des Huttes

près de leurs Maisons, & en tirent quelques services auxquels ils ne

veulent point employer leurs Domestiques; pour les autres, ils les

envoyent dans certains champs, où ils cherchent des Racines, diferentes

sortes d’Herbes, & des Charognes pour se nourrir. Ils sont aussi fort

adroits à atraper des _Belettes_, & des _Luhimuhs_ (sorte de _Rat

sauvage_) qu’ils devorent avec une avidité inexprimable. La Nature

leur a apris à se creuser des Trous en Terre, dont la plûpart sont

assez grands pour tenir le Mâle, la Femelle, & trois ou quatre petits.

Ils nagent dès leur Enfance comme des Grenouilles, & peuvent se tenir

long-tems sous l’Eau, ce qui leur donne le moyen de prendre souvent du

Poisson, que les Femelles aportent à leurs petits. A propos de quoi il

m’arriva une assez plaisante Avanture.

Un jour que j’étois dehors avec mon Protecteur le Cheval alezan, &

qu’il faisoit excessivement chaud, je le priai de me permettre de me

baigner dans une Riviére près de laquelle nous étions. Il le voulut

bien: surquoi je me deshabillai & me jettai à la nage. Mon malheur

voulut qu’une jeune _Yahoo_ Femelle, qui se tenoit derriére une

Eminence, vit tout ce que je venois de faire, & qu’enflamée de certain

Desir, à ce que nous conjecturâmes l’Alezan & moi, elle vint à la

Nage vers l’endroit où je me baignois. De ma vie je n’ay été plus

effrayé, mon Defenseur étoit à quelque distance de là, ne

soupçonnant pas seulement la possibilité de ce malheur. Elle

m’embrassa d’une maniére fort significative; & moi je me mis à

crier d’une si grande force que mon Protecteur m’entendit & vint à

nous au galop: ce qu’elle n’eut pas plûtôt vu qu’elle me quita

(quoi qu’avec la derniére Repugnance) & s’alla mettre sur la Hauteur

oposée, où elle ne fit que hurler pendant tout le tems que je mis à

m’habiller. Ce fut un sujet de Divetissement pour mon Maitre & pour

toute sa Famille, aussi bien que de mortification pour moi. Car je ne

pouvois plus nier que je ne fusse réellement un _Yahoo_, puisque les

Femelles avoient une propension naturelle pour moi comme pour un de leur

Espèce: Et ce qu’il y a de remarquable, c’est que celle dont je

viens de parler, n’avoit pas le poil roux (ce qui pourroit excuser un

Appetit un peu irregulier) mais noir, & qu’elle n’étoit pas tout à

fait aussi hideuse que les autres Femelles de son espece; Car, je crois

qu’elle n’avoit pas plus d’onze ans.

Ayant passé trois ans dans ce pays, il est juste qu’à l’Exemple des

autres Voyageurs, j’instruise mes Lecteurs des Maniéres & des Coutumes

de ses Habitans, à la connoissance desquelles je me suis principalement

apliqué. Comme les _Houyhnhnms_ sont naturellement portez à la pratique

de toutes les Vertus qui peuvent convenir à une Creature raisonnable,

leur grand principe est, qu’il faut cultiver la _Raison_ & n’être

gouverné que par elle. La _Raison_ n’est jamais parmi eux une chose

problematique, sur laquelle on peut alléguer des Argumens plausibles des

deux cotez; mais elle les frape toujours par son Evidence; ce qu’elle

doit naturellement faire, lorsque son Eclat n’est point obscurci par

des passions ou par l’interêt. Et je me souviens à cet egard, que ce

fut avec une extrême Difficulté que je vins à bout de faire comprendre

à mon Maitre le sens du mot _d’Opinion_, ou comment un point pouvoit

être disputable; parce que la Raison nous enseigne à n’affirmer ou à

ne nier que ce dont nous sommes certains; Or dès qu’il n’y a point

de certitude, il ne sauroit aussi y avoir de negation ou d’affirmation.

Si bien que les Controverses, les Disputes & le Ton decisif sur des

propositions fausses ou douteuses sont des maux inconnus parmi les

_Houyhnhnms_.

Pareillement quand je lui expliquois nos diferens systèmes de

_Philosophie Naturelle_, il se mettoit à rire de ce qu’une Créature

qui s’arrogeoit le Titre de _Raisonnable_, tirat gloire de savoir les

Conjectures des autres, & cela dans des choses où ce savoir, quand il

seroit même de bon alloi, ne pouvoit être d’aucun usage. En quoi il

étoit entiérement dans les sentimens de _Socrate_, tels qu’ils nous

sont raportez par _Platon_; ce que je remarque comme un Trait d’Eloge

pour ce Prince des Philosophes. J’ay reflêchi plusieurs fois depuis

sur le Tort infini que cette maxime feroit aux Libraires de l’_Europe_,

aussi bien qu’à la reputation de plusieurs Savans.

L’Amitié & la Bienveillance sont les deux principales Vertus des

_Houyhnhnms_: & ces vertus ne sont pas restreintes à quelques objets

particuliers, mais s’étendent sur tous les individus de la Race. Car

le Cheval le plus Etranger y est traité de la même maniére que le plus

proche Voisin, & quelque part qu’il aille, il est comme chez lui. Ils

observent avec la plus exacte precision les Loix de la _Décence_ & de la

_Civilité_, mais ils n’entendent absolument rien en ce que nous

apellons _Ceremonie_. Ils n’ont pas de Tendresse de cœur pour leurs

Poulains, & le soin qu’ils prennent de leur Education est uniquement un

fruit de leur _Raison_. Et j’ai vu mon Maitre montrer la même

Affection aux Poulains de son Voisin, qu’il avoit pour les siens

propres. Ils pretendent que la Nature leur enseigne à aimer en general

toute l’espèce, & que la _Raison_ ne fait distinction des personnes,

que quand elles surpassent les autres en vertu.

Quand les Femmes des _Houyhnhnms_ ont mis au jour un Poulain de chaque

sexe, elles n’ont plus de commerce avec leurs Maris, à moins qu’il

ne leur arrive de perdre un de leurs Enfans, ce qui arrive fort rarement:

Mais en ce cas elles renouent connoissance; ou bien, si cet Accident

arrive à un _Houyhnhnm_ dont la Femme n’est plus en age d’avoir des

Enfans, quelque ami lui fait present d’un des siens, & travaille

ensuite à reparer cette perte volontaire. Cette precaution est

necessaire pour empêcher que le Païs ne soit trop peuplé. Mais cette

Règle ne regarde point les _Houyhnhnms_ d’une Race inferieure; car il

leur est permis de produire trois Poulains de chaque sexe, pour servir de

Domestiques dans des Familles Nobles.

Dans les Mariages ils prennent garde que les Couleurs des deux partis ne

fassent pas un Melange désagréable dans leur posterité. La _Force_ est

la qualité qu’on estime le plus dans le Mâle, & la _Beauté_ celle

dont on fait le plus de cas dans la Femelle; non pas par un principe

_d’Amour_, mais afin d’empêcher la Race de degenerer; car s’il

arrive qu’une Femelle excelle en _Force_, on lui choisit un Epoux

distingué par sa _Beauté_. Galanterie, Amour, Presens, Douaire, sont

des choses dont ils n’ont aucune idée & pour lesquelles ils n’ont

pas même de Termes dans leur Langue. Les jeunes gens ne s’épousent

pour aucune autre Raison que parce que leurs Parens & leurs amis le

veulent ainsi: c’est une chose qu’ils voient faire tous les jours, &

qu’ils regardent comme une des Actions necessaires d’un Etre

raisonnable. Mais la violation de cet Engagement est un Crime absolument

inouï.

Dans l’Education de leur Jeunesse de l’un & de l’autre sexe, leur

Methode est admirable, & très digne de nôtre imitation. Ils veulent que

leurs Enfans ayent ateint l’Age de dix-huit ans avant qu’il leur soit

permis de manger de l’Avoine, excepté pourtant de certains jours. Et

cet Exemple, pourvu qu’on y fit quelques legers Changemens pouroit

être de grand usage parmi nous.

La _Temperance_, l’_Industrie_, l’_Exercice_, & la _Propreté_, sont

des choses également prescrites aux Jeunes des deux sexes: Et mon Maitre

m’a dit plus d’une fois, que nous étions fous de donner aux Femelles

une autre Education qu’aux Mâles, excepté en quelques articles qui

concernent le Gouvernement du Menage; par où, comme il le remarquoit

très judicieusement, nous faisions que la moitié de nos jeunes gens

n’étoit bonne qu’à mettre des Enfans au monde: & comme si ce

premier Trait de Folie ne suffisoit pas, ajoutoit-il, vous en commettez

un second plus grand encore, en confiant l’Education de vos Enfans à

des Animaux si peu capables de les elever.

Mais les _Houyhnhnms_ acoutument leurs Descendans dès leur premiére

Jeunesse à la Course, au Travail, & à s’endurcir à la Fatigue & aux

Incommoditez: pour cet éfet il leur font monter quelquefois au galop des

Collines fort roides, ou leur ordonnent de courir sur des Chemins

pierreux, & puis, lorsqu’ils sont tous en Eau, de se jetter dans

quelque Etang. Quatre fois par an la Jeunesse d’un certain District se

donne rendez vous dans un Endroit marqué, pour voir qui a fait le plus

de progrès en Force, en Vitesse, ou en Agileté, & le Vainqueur en est

recompensé par une Chanson faite à son honneur, qui est comme une

Espece de Monument de sa Victoire. Le jour de cette Fête, quelques

Domestiques ont soin de faire aporter par une Troupe de _Yahoos_, le

Foin, l’Avoine, & le Lait qu’il faut pour le Repas des _Houyhnhnms_;

après quoi ces Bêtes sont incontinent renvoyées, afin que la Compagnie

n’en soit pas incommodée.

Tous les quatre Ans vers l’_Equinoxe du Printems_, un Conseil, qui

represente toute la Nation, s’assemble dans une Plaine située à vingt

miles de nôtre Maison, & cette Assemblée dure cinq ou six jours. On y

examine l’Etat & les Besoins des diferens Districts: s’ils abondent

en Foin, en Avoine, en Vaches & en _Yahoos_, ou bien s’ils ont disette

de quelqu’une de ces choses? Que si (ce qui est très rare) il se

trouve que quelques Districts manque de ces Bêtes ou de ces productions

de la Terre, il est pourvu à ces Besoins par un Consentement unanime, &

par une Contribution generale de toute l’Assemblée. Là aussi se

règle l’Echange & le Don des Enfans. Par exemple, si un _Houyhnhnm_ a

deux Mâles, il en troque un avec un autre, qui a deux Femelles: Et quand

un Enfant vient à mourir dont la Mére n’est plus en Age d’en avoir,

on y determine la Famille par laquelle cette perte doit être reparée.

CHAPITRE IX.

Grand Debat dans l’Assemblée generale des Houyhnhnms, & de quelle

maniére il fut terminé. Sciences qui sont en vogue parmi eux. Leurs

Batimens. Maniére dont ils enterrent leurs Morts. Imperfection de leur

Langage.

UNe de ces grandes Assemblées se tint de mon tems, environ trois mois

avant mon Depart, & mon Maitre y fut envoyé pour representer nôtre

District. Dans ce Senat fut remise sur le Tapis leur vieille Querelle, &

pour dire le vrai la seule dont on ait jamais entendu parler dans le

païs.

Cette Querelle (à ce que mon Maitre m’aprit à son Retour) consistoit

à savoir, si les _Yahoos_ devoient être exterminez de dessus la Face de

la Terre, ou non? Un des Membres, qui étoit pour l’Affirmative,

allegua diferens Argumens de grand poids, disant, Que les _Yahoos_

étoient non seulement les plus maussades & les plus difformes Bêtes que

la Nature eut jamais produites, mais aussi les plus indociles, les plus

opiniatres & les plus malicieuses: Qu’ils suçoient en secret les

Mammelles des Vaches qui apartenoient aux _Houyhnhnms_, tuoient &

mangeoient leurs chats, fouloient aux pieds leurs Herbes & leur Avoine, &

feroient encore mille autres Extravagances, si l’on n’y prenoit

garde. Il fit mention d’une Tradition generale, qui portoit, qu’il

n’y avoit pas eu toujours des _Yahoos_ dans le païs: mais qu’il y

avoit quelques siecles que deux de ces Brutes parurent sur une Montagne,

& qu’il étoit incertain si la Chaleur du Soleil les avoit formez de

bouë corrompuë, ou bien de l’Ecume de la Mer. Que ces _Yahoos_ eurent

des petits, & qu’en peu de tems leur Race devint si nombreuse que tout

le païs en fut infecté. Que les _Houyhnhnms_ pour remedier à ce mal,

s’assemblérent tous, ataquérent les _Yahoos_, & les forcérent à se

retirer dans un Endroit où ils les environnerent de tous cotez,

détruisirent les vieux, & prirent chacun deux Jeunes chez eux, qu’ils

aprivoisérent ensuite autant que des Animaux naturellement si sauvages

sont capables d’être aprivoisez; s’en servant pour porter & pour

trainer des Fardeaux. Que cette Tradition avoit un grand air de

vraisemblance, & que ces Créatures ne pouvoient pas être _Ylnhniamshy_

(c’est a dire Natives du pays) vû la violente Haine que les

_Houyhnhnms_ aussi bien que les autres Animaux leur portoient; Haine

meritée à la verité par leurs mauvaises Qualitez, mais qui néanmoins

n’auroit jamais été portée à ce point, si elles avoient été

originaires du païs. Que la Fantaisie qui avoit pris aux _Houyhnhnms_ de

se servir d’_Yahoos_, leur avoir fort imprudemment fait negliger la

Race des _Anes_, qui sont de sort beaux Animaux, bien plus faciles à

aprivoiser, & bien plus propres que les _Yahoos_, & d’ailleurs assez

robustes pour resister au Travail, quoi que d’ailleurs ils cedassent à

ceux-ci en Agileté. Que si leurs Brayemens n’étoient pas agréables,

le son pourtant en étoit moins horrible que celui des Hurlemens des

_Yahoos_. Plusieurs autres dirent leurs Avis sur le même sujet, mais le

plus remarquable de tous fut celui de mon Maitre, quoique je puisse dire

sans vanité que ce fut à moi qu’il eut l’obligation de

l’Expedient admirable qu’il proposa à l’Assemblée. Il aprouva la

Tradition dont on vient de faite mention, & affirma que les deux premiers

_Yahoos_ qu’on eut vus dans le païs y étoient venus par Mer; qu’en

arrivant à Terre, & étant abandonnez par leurs Compagnons ils

s’étoient retirez dans les Montagnes, où ayant degeneré peu à peu,

ils étoient devenus par laps de tems beaucoup plus sauvages que ceux de

leur espèce dans le païs dont ils étoient venus. La Rasion de son

Assertion étoit, qu’il avoit actuellement chez lui un _Yahoo_

merveilleux, (c’étoit moi) dont la plûpart d’entr’eux avoient

ouï parler, & que plusieurs avoient vu. Il leur raconta alors, de quelle

maniére si m’avoit trouvé; que mon Corps étoit couvert de peaux

d’Animaux, ou de leurs poils fort adroitement accommodez; que je

parlois une Langue qui m’étoit particuliere, & avois fort bien apris

la leur; que je lui avois raconté les diferens Accidens qui m’avoient

amené dans le païs; que quand je me depouillois de ce qui me couvroit,

je ressemblois extrêmement à un _Yahoo_, à cette Difference près, que

j’étois plus blanc, moins velu, & que j’avois les pates plus

courtes. Il ajouta, que j’avois taché de lui persuader que dans mon

païs aussi bien que dans plusieurs autres les _Yahoos_ étoient des

Animaux raisonnables, qui tenoient les _Houyhnhnms_ en servitude: Qu’il

avoit remarqué en moi toutes les Qualitez d’un _Yahoo_, hormis que

j’etois un peu plus civilisé, & que j’avois quelque Teinture de

Raison, quoique les _Houyhnhnms_ eussent à cet égard autant de

superiorité sur moi, que j’en avois sur les _Yahoos_ de leur païs:

Que, parmi d’autres choses, j’avois fait mention d’une coutume que

nous avions de châtrer les _Houyhnhnms_ quand ils étoient jeunes afin

de les rendre plus aprivoisez; que l’Operation étoit aisée & sure;

qu’il n’y avoit point de honte à aprendre de certaines choses des

Brutes, puis que la Fourmi donnoit aux _Houyhnhnms_ des Leçons

d’Industrie, & que l’Art de bâtir leur est enseigné par

l’Hirondelle (car c’est ainsi que je traduis le mot de _Lyhannh_,

quoique cet Oiseau soit bien plus grand que nos Hirondelles.) Qu’on

pourroit faire usage de cette Invention à l’égard des jeunes

_Yahoos_, ce qui non seulement les rendroit plus doux & plus traitables,

mais aussi en éteindroit bientôt la Race, sans être obligé de

recourir à des Remedes violens. Qu’en même tems les _Houyhnhnms_

seroient _exhortez_ à cultiver la Race des Anes, qui sont non seulement

des Animaux preferables aux _Yahoos_ à tous egards, mais qui ont encore

par dessus eux l’Avantage d’être capables de rendre service dès

l’Age de cinq ans, au lieu que les _Yahoos_ n’en sçauroient rendre

qu’à douze.

Voila tout ce que mon Maitre trouva à propos de me raconter alors,

touchant ce qui s’étoit passé dans le grand Conseil. Mais il me cacha

une particularité qui me regardoit personnellement, dont je ne tardai

guères à sentir les funestes Effets, comme j’en informerai mes

Lecteurs en son lieu; & c’est de ce moment que je datte le malheur du

reste de ma vie.

Les _Houyhnhnms_ n’ont point de Lettres, & par conséquent ne

connoissent rien que par Tradition. Mais comme il arrive peu de choses

fort importantes parmi un Peuple si bien uni, naturellement porté à la

pratique de toutes les Vertus, uniquement gouverné par la Raison, &

separé de toutes les autres Nations, leur Histoire n’est pas chargée

de beaucoup de Faits. J’ai déjà observé qu’ils ne sont sujets à

aucune Maladie, d’où il s’ensuit qu’ils n’ont pas besoin de

Medecins. Cependant ils ont d’excellens Remedes faits de diferentes

Herbes, pour guerir les Blessures que des pierres pointues peuvent faire

à leurs Paturons, aussi bien que les Contusions qui pourroient arriver

aux autres parties de leur Corps.

Ils comptent l’Année par la Revolution du Soleil & de la Lune, mais ne

font aucune subdivision de semaines. Les mouvemens de ces deux Astres

leur sont assez bien connus, & ils entendent la Nature des _Eclipses_;

mais aussi est-ce tout ce qu’ils savent en _Astronomie_. Ils surpassent

tous les Mortels en Poësie, par la Justesse de leurs Comparaisons, & par

la Beauté & l’Exactitude de leurs Descriptions. Leurs vers abondent

fort en l’une & l’autre de ces choses, & roulent d’ordinaire sur

l’Excellence de l’Amitié, ou sur les Loüanges de ceux qui ont été

Vainqueurs à la Course, ou à quelques autres Exercices corporels. Leurs

Batimens, quoi que fort simples, sont assez commodes, & les mettent

entiérement à couvert de toutes les injures de l’Air.

Les _Houyhnhnms_ se servent de cette partie creuse qu’il y a entre le

Paturon & la Corne de leurs pieds de devant, comme nous faisons de nos

mains, & cela avec une Dexterité presque incroyable. Ils trayent leurs

Vaches, rassemblent leur Avoine, & font en general tous les Ouvrages

auxquels nous nous servons de nos Mains. Ils ont une sorte de pierres à

Fusil fort dure, qu’ils aiguisent contre d’autres pierres, & dont ils

font ensuite des Instrumens qui leur tiennent lieu de Coins, de Haches, &

de Marteaux. De ces mêmes pierres ils font une espèce de Faux, avec

laquelle ils coupent leur Foin & leur Avoine, qui croit d’elle même

dans de certains Champs: Les _Yahoos_ en portent les Gerbes au Logis, que

les Domestiques serrent dans plusieurs Huttes couvertes, pour en oter le

grain, qui est mis dans des Magasins. Ils font des Vaisseaux de Bois & de

Terre, & exposent ceux-ci au Soleil pour les durcir.

A moins qu’il ne leur arrive quelque Accident extraordinaire, ils

deviennent fort vieux, & sont enterrez dans le Lieu le plus obscur

qu’on puisse trouver, sans que leurs Parens & leurs Amis marquent ni

Joye ni Tristesse de leur Trepas: Eux mêmes, quand ils sentent que leur

Fin aproche, quittent le Monde avec aussi peu de Regret, que s’ils

prenoient congé d’un Voisin à qui ils auroient rendu une Visite. Je

me souviens que mon Maitre ayant prié un jour un de ses Amis de venir

avec sa Famille chez lui pour regler quelque Affaire importante, la Femme

vint au jour marqué avec ses deux Enfans, mais fort tard; elle en

allegua deux Raisons; dont la premiére étoit que le Matin même son

Mari étoit _Shnuwnh_. Le Terme est fort expressif dans leur Langue, &

est très difficile à traduire en _Anglois_: il signifie proprement,

_s’en retourner à sa premiere Mere_. L’autre excuse étoit, que son

Mari étant mort assez tard dans la Matinée, il lui avoit falu du tems

pour regler avec ses Domestiques le Lieu où le Corps seroit mis; & je

remarquai qu’elle fut aussi gaïe chez nous que le reste de la

Compagnie.

Ils vivent generalement jusqu’à soixante & dix ou soixante & quinze,

mais rarement jusqu’à quatre vingt ans. Quelques jours avant leur

mort, ils s’affoiblissent peu à peu, mais sans aucun sentiment de

Douleur. Pendant ce tems leurs Amis leur rendent visite, parce qu’ils

ne sçauroient sortir comme à leur ordinaire. Cependant, environ dix

jours avant leur mort, en quoi il leur arrive rarement de se tromper, ils

rendent les visites qu’on leur a faites, étant portez par des _Yahoos_

dans une Voiture, dont ils se servent aussi dans d’autres occasions,

comme qui diroit, quand ils sont vieux, incommodez ou en voyage.

C’est quelque chose d’assez singulier que les _Houyhnhnms_ n’ont

d’autre Terme que celui de pour designer en general tout ce qui est

mauvais. Ainsi quand ils veulent marquer la sotise d’un Domestique, la

faute qu’a faite un Enfant, & un Vilain tems, ils ajoutent à chacune

de ces choses le mot de _Yahoo_, & les apellent, _hhnm Yahoo_, _Whnaholm

Yahoo_, _Ynlhmnd Wihlma Yahoo_, & une maison mal batie, _Ynholmhnmrohlnw

Yahoo_.

Ce seroit avec plaisir que je pourois m’étendre d’avantage sur les

excellentes Qualitez de ce peuple admirable; mais comme j’ai dessein de

publier dans peu un Volume qui roulera uniquement sur ce sujet, j’y

renvoye mes Lecteurs; & leur vai faire part de la plus funeste

Catastrophe qui me soit jamais arrivée, & qui empoisonne encore

actuellement toute la Douceur de ma vie.

CHAPITRE X.

Quelle heureuse vie l’Auteur menoit parmi les Houyhnhnms. Progrès

qu’il fait dans la Vertu en conversant avec eux. Leurs Conversations.

L’Auteur est informé par son Maitre qu’il faut qu’il quite le

païs. Il s’évanouït de Douleur, & après avoir repris ses sens

promet d’obeïr. Il vient à bout de faire un Canot, & met en Mer à

l’Avanture.

Voyages du Capitaine Lemuel Gulliver, En Divers Pays Eloignes, Tome II de III · 第 10 / 12 段