Après diner _Don Pedro_ vint me voir, & me demanda ce qui m’avoit

porté à former un si funeste Dessein: Il me protesta qu’il étoit

disposé à me rendre tous les services dont il étoit capable, & me

parla d’une maniére si touchante, que je fus enfin forcé à en agir

avec lui comme avec un Animal qui n’étoit pas entierement destitué de

Raison: Je lui fis une Relation abregée de mon Voyage, de la

Conspiration de mes gens, du païs où ils m’avoient laissé, & du

sejour que j’y avois fait pendant trois Années. Il prit tout ce que je

lui racontai pour une Vision ou pour un songe; ce qui m’ofensa plus que

je ne sçaurois dire, car j’avois entiérement perdu la Faculté de

mentir, & par cela même la Disposition à soupçonner les autres de

Mensonge. Je lui demandai, si c’étoit la coutume dans son Païs de

dire _la chose qui n’est pas_? Et lui protestai, que j’avois presque

oublié ce qu’il entendoit par Fausseté, & que si j’avois passé

mille ans dans le pays des _Houyhnhnms_, je n’y aurois pas entendu un

seul Mensonge du moindre de leurs Domestiques; qu’il m’étoit fort

indiferent s’il ajoutoit Foi à ce que je lui avois dit, ou non; que

néanmoins, pour repondre aux Amitiez qu’il m’avoit faites,

j’étois prêt à repondre à toutes les Objections qu’il voudroit me

proposer, & que j’esperois de le contraindre par ce moien à rendre

justice à ma veracité.

_Mendez_, qui étoit un Homme d’esprit, tacha par plusieurs Questions

de me surprendre en Mensonge, mais voyant qu’il n’en pouvoit venir à

bout, il commença à avoir meilleure opinion de ma sincerité ou de mon

bon sens: il m’avoüa même qu’il avoit rencontré un Capitaine de

Vaisseau _Hollandois_, qui lui avoit dit, qu’ayant mis pied à Terre

dans une Isle ou Continent de la _Nouvelle Hollande_, il avoit vu un

Cheval qui chassoit devant lui plusieurs Animaux ressemblans exactement

à ceux que j’avois décrits sous le nom de _Yahoos_, avec quelques

autres particularitez que le Capitaine _Portugais_ disoit avoir

oubliées, parce qu’il les avoit prises alors pour des Mensonges. Mais

il ajouta, que puisque je faisois profession d’avoir un Attachement

inviolable pour la Verité, je devois lui donner ma parole d’Honneur,

que pendant tout le Voyage je n’atenterois pas à ma Vie, ou bien

qu’il s’assureroit de moi jusqu’à ce que nous fussions arrivez à

_Lisbonne_. Je le lui promis, en protestant en même Tems, qu’il n’y

avoit point de mauvais Traitemens que je n’aimasse mieux essuyer que de

retourner parmi les _Yahoos_.

Il ne nous arriva rien de fort remarquable pendant nôtre Voyage. Par

Reconnoissance pour le Capitaine je me rendois quelquefois à la priére

qu’il me faisoit de passer quelques Heures avec lui, & tâchois de

cacher les sentimens de Haine & de Mepris que j’avois pour les Hommes:

cependant ils m’échapoient de tems en tems, mais il ne faisoit pas

semblant de les remarquer. Je passois la plus grande partie du jour seul

dans ma Cabine, afin de m’épargner la vuë de quelqu’un de

l’Equipage. Le Capitaine m’avoit souvent pressé de me défaire de

mes vêtemens sauvages, & m’avoit ofert dequoi m’habiller de pié en

cap; mais je refusai constamment cette ofre, ne voulant me couvrir de

rien qui eut servi à un _Yahoo_. Je le priai seulement de me prêter

deux chemises nettes, qui ayant été lavées depuis qu’il les avoit

portées, ne pouvoient pas à mon Avis, me souiller si fort. Je mettois

une de ces Chemises de deux en deux jours, & lavois moi même l’autre

pendant cet intervalle.

Nous arrivâmes à _Lisbonne_ le 5. _Nov_. 1715. Quand il falut mettre

pié à Terre, le Capitaine me força à me couvrir de son Manteau, afin

que la Canaille ne s’atroupat pas autour de moi. Je fus conduit à sa

Maison, & à mon instante priére, logé dans l’Apartement le plus

reculé. Je le conjurai de ne conter à personne ce que je lui avois dit

touchant les _Houyhnhnms_, parce qu’une pareille Histoire ameneroit non

seulement un nombre infini de gens chez lui pour me voir, mais

m’exposeroit aussi à être mis en prison ou brulé par ordre de

_l’Inquisition_. Le Capitaine gagna sur moi d’accepter un assortiment

complet d’Habits nouvellement faits, mais je ne voulus pas permettre

que le Tailleur me prit la mesure; cependant ils m’allérent assez

bien, parce que _Don Pedro_ étoit à peu près de ma Taille. Il me donna

aussi quelques autres Hardes dont j’avois besoin; mais j’eus soin de

les exposer pendant vingt quatre Heures à l’Air avant que de les

mettre.

Le Capitaine n’avoit point de Femme, mais seulement trois Domestiques,

dont par complaisance pour moi, aucun ne nous servit à Table. En un mot

toutes ses manieres d’agir à mon égard étoient si obligeantes, &

lui-même étoit si raisonnable, pour n’être doüé que d’une

Intelligence _Humaine_, qu’à la lettre sa Compagnie commençoit à me

paroitre suportable. Il eut assez d’ascendant sur moi pour me persuader

de prendre un autre Apartement, dont les Fenêtres donnoient dans la

Ruë: La premiere fois que j’y jettai les yeux, je tournai la tête

tout effrayé. En moins d’une semaine il me mena jusqu’à la porte de

sa Maison. Je trouvai que ma Frayeur diminuoit peu à peu, mais que la

Haine & le Mepris que j’avois pour les Hommes ne faisoient

qu’augmenter: Enfin, je devins hardi jusqu’au point de me promener

avec lui par la Ville.

_Don Pedro_, à qui j’avois fait un Detail de mes Affaires Domestiques,

me dit un jour, qu’il me croyoit obligé en Honneur & en Conscience de

m’en retourner dans ma Patrie, & de passer le reste de mes jours avec

ma Femme & mes Enfans. Il m’aprit qu’il y avoit dans le Port un

Vaisseau _Anglois_ prêt à faire Voile; & m’assura qu’il auroit soin

de me fournir tout ce qui me seroit necessaire pour mon Voyage. Je

n’ennuierai pas mes Lecteurs en leur repetant ses Argumens & mes

Reponses. Il dit qu’il étoit impossible de trouver une Isle telle que

je la voulois; mais que j’étois le Maitre chez moi, & qu’il ne

tenoit qu’à moi d’y vivre dans la Retraite.

Je me rendis à la fin, convaincu qu’il avoit raison. Je partis de

_Lisbonne_ le 24. _Nov_. dans un Vaisseau Marchand _Anglois_, dont je

n’ai, du moins que je sache, jamais vu le Commandant, parce que je

n’ai pas daigné m’en informer, & que sous pretexte d’être

incommodé je ne sortois point de ma Cabane. _Don Pedro_ me conduisit au

Vaisseau, & me prêta vingt guinées. Il m’embrassa en prenant congé

de moi, & ce ne fut que par excès de Reconnoissance que je soufris cette

Honnêteté. Le 5. _Decembre_ 1715. nous arrivâmes aux _Dunes_ à neuf

heures du matin, & à trois heures après midi j’entrai chez moi.

Ma Femme & mes Enfans furent surpris & charmez en me voyant, parce

qu’ils m’avoient cru mort; mais il faut que j’avoüe que leur vuë

n’excita en moi que de la Haine, du Degout & du Mepris. Car, depuis mon

départ du païs des _Houyhnhnms_, si je m’étois contraint jusqu’à

regarder des _Yahoos_, & jusqu’à converser avec _Don Pedro de Mendez_;

ma Memoire néanmoins & mon Imagination étoient toujours pleines des

excellentes qualitez des _Houyhnhnms_. Et quand il m’arrivoit de songer

que des Familiaritez d’un certain genre avec une _Yahoo_,

m’atachoient à l’Espèce par un Lien de plus, il m’est impossible

d’exprimer ma Confusion & mon Horreur.

Dès que ma Femme m’eut vu, elle me sauta au Cou pour m’embrasser:

mais comme un Animal si odieux ne m’avoit touché depuis plusieurs

Années, cette marque d’Amitié me causa un Evanouissement qui dura

près d’une Heure. Au moment que j’écris ceci, il y a cinq Ans que

je suis de retour de mon dernier Voyage: Pendant la premiére Année la

vuë de ma Femme & de mes Enfans m’étoit insuportable, & je ne

permettois pas qu’ils mangeassent dans le même Apartement que moi: A

l’heure qu’il est, ils n’oseroient toucher mon pain ni boire hors

de mon verre: & je n’ai pas encore pu gagner sur moi de leur faire la

grace de me prendre par la main. Le premier Argent que j’employai,

servit à acheter deux Chevaux entiers que je garde dans une bonne

Ecurie, & l’Apartement qui en est le plus près est celui où j’aime

le plus à être; car je ne sçaurois dire jusqu’à quel point je suis

recréé par l’odeur de l’Ecurie. Mes Chevaux m’entendent

passablement bien; je passe regulierement avec eux au moins quatre Heures

par jour. Jamais je ne leur ai fait mettre ni bride ni selle, & c’est

quelque chose de charmant que l’Amitié qu’ils ont pour moi, aussi

bien que l’un pour l’autre.

CHAPITRE XII.

Veracité de l’Auteur. Dessein qu’il s’est proposé en publiant cet

Ouvrage. Il censure ces Voyageurs qui n’ont pas un respect inviolable

pour la verité. L’Auteur refute l’Accusation qu’on pourroit peut

être lui faire d’avoir eu quelques vuës sinistres en écrivant.

Reponse à une objection. Methode de faire des Colonies. Eloge de son

pays. Il prouve que l’Angleterre a de justes droits sur les païs dont

il a fait la Description. Difficulté qu’il y auroit à s’en rendre

Maitre. L’Auteur prend congé du Lecteur; declare de quelle maniere il

pretend passer le reste de sa Vie, donne un bon Avis, & finit.

VOilà, cher Lecteur, un Recit sincere de ce qui m’est arrivé dans les

Voyages que j’ai faits pendant l’espace de seize Ans sept mois; Recit

auquel la seule verité sert d’ornement. Il n’auroit tenu qu’à moi

d’imiter ces Ecrivains qui se servent de l’incroyable & du

merveilleux pour étonner leurs Lecteurs; mais j’ai mieux aimé

raporter des Faits d’une maniére simple, parce que mon Dessein est de

vous instruire & non pas de vous amuser.

Il est aisé à nous qui voyageons dans des pays éloignez, qui ne sont

guères frequentez par des _Anglois_ ou par d’autres _Européens_, de

faire de magnifiques Descriptions de plusieurs choses admirables dont on

n’a jamais entendu parler. Au lieu que le principal But d’un Voyageur

doit être de rendre les Hommes plus sages & meilleurs, en leur racontant

ce qu’il a vu de Bon & de Mauvais dans les Lieux qu’il a parcourus.

Je souhaiterois de tout mon cœur qu’on fit une Loi, qui obligeat tout

Voyageur, avant qu’il lui fut permis de publier ses Avantures, qui

l’obligeat, dis-je, à faire serment en presence _Grand Chancelier_,

que tout ce qu’il a dessein de faire imprimer est exactement vrai; car

alors le Public ne seroit plus abusé par un tas d’Ecrivains qui

abusent insolemment de sa Credulité. J’ai lu avec plaisir dans ma

Jeunesse plusieurs Livres de Voyages; mais ces Livres ont beaucoup perdu

de leur merite dans mon imagination, depuis que j’ai eu occasion d’en

voir les Faussetez de mes propres yeux. Voila pourquoi, mes Amis ayant

jugé que le Recit de mes Avantures pourroit être de quelque utilité à

mes Compatriotes, je me suis imposé l’obligation inviolable d’être

_toujours Fidele à la Verité_; ce qu’il y a de sur, c’est que je ne

pourrai pas seulement être tenté de violer certe Espèce

d’Engagement, tant que je conserverai le souvenir des Leçons & des

Exemples de mon Illustre Maitre, & des autres _Houyhnhnms_ dont j’ai eu

si longtems l’Honneur d’être le très humble Auditeur.

--Nec si miserum Fortuna Sinonem Finxit, vanum etiam, mendacemque impro

ba finget.

Je n’ignore pas, qu’il n’y a pas grande Reputation à aquerir par

des Ecrits qui ne demandent ni Genie ni savoir, mais simplement un peu de

Memoire & d’Exactitude à coucher sur le papier ce qu’on a vu. Je sai

aussi que ceux qui font part au Public de leurs Voyages, ont le même

soit que les Faiseurs de _Dictionaires_, c’est à dire, sont effacez

par leurs successeurs: ce qui les engage à mentir à qui mieux mieux

pour se sauver de l’Oubli. Et il est très probable, qu’il y aura un

jour des Voyageurs qui visiteront les pays dont je viens de donner la

Description, & qu’en decouvrant mes Erreurs (s’il y en a) & en

ajoutant plusieurs nouvelles Decouvertes, ils prendront ma place au

Temple de Memoire, & feront oublier que j’aye jamais ecrit. Ce seroit

là certainement une grande mortification pour moi, si c’étoit

l’Amour d’une Vaine Reputation qui m’avoit rendu Auteur: Mais comme

je n’ai eu en vuë que le Bien public, il est impossible que je manque

tout à fait le but auquel j’ay visé.

Car qui peut lire ce que j’ai ecrit des vertus des _Houyhnhnms_, sans

rougir de ses vices, quand il se considére comme l’Animal de son païs

à qui la Raison & le Gouvernement sont tombez en partage? Je ne dirai

rien de ces Nations éloignées, où les _Yahoos_ president, parmi

lesquelles la moins corrompue est celle des _Brobdingnagiens_, dont les

sages Maximes en Morale & en Politique contribueroient beaucoup à nôtre

bonheur, si nous les observions. Mais je crains d’entrer dans un plus

grand Detail, & j’aime mieux laisser au Lecteur la Liberté de faire

les Reflexions qu’il jugera convenables.

C’est un grand sujet de Contentement pour moi, quand je songe que mon

Ouvrage est à couvert de toute Censure: Car que peut-on dire contre un

Auteur qui raporte simplement des Faits arrivez dans des païs éloignez,

où nous n’avons aucun interêt à ménager, soit pour des

Negociations, soit par raport au Commerce? J’ai evité soigneusement

toutes les Fautes, dont on taxe ordinairement les Faiseurs de Voyages.

Par dessus cela, je ne me suis devoüé à aucun _parti_, mais ai écrit

sans passion, sans prejugé, & sans malin vouloir contre qui que ce soit.

Je me suis proposé en écrivant, la fin du Monde la plus noble, qui est

l’instruction des Hommes; en quoi je puis dire sans vanité que le

commerce que j’ai eu avec les _Houyhnhnms_ m’a donné un grand

avantage sur ceux qui se proposent le même but dans leurs Ouvrages. Je

n’ai point écrit dans l’Esperance de quelque profit ou de quelques

vaines Loüanges. Je n’ai pas mis sur le papier un seul mot qui put

donner le moindre Mecontentement à ceux qui en sont le plus

susceptibles. Si bien que je puis m’apeller moi même avec justice un

Auteur parfaitement irreprochable, & à l’égard duquel les Faiseurs de

Reflexions, de Remarques & de Considerations n’auront aucune occasion

d’exercer leurs Talens.

J’avouë qu’on m’a dit en confidence, qu’entant qu’Anglois,

j’aurois dû donner à mon Arrivée un Memoire au Secretaire d’Etat;

parce que tous les païs qu’un Sujet découvre apartiennent à la

Couronne. Mais je suis fort en doute si nos Victoires sur les Habitans

des pays dont j’ai parlé seroient aussi faciles que celles que

_Fernand Cortez_ remporta sur des _Americains_ nus. Les _Lilliputiens_ ne

valent guéres la peine à mon Avis qu’on équippe une Flote pour les

subjuguer, & je craindrois qu’on ne s’en trouvât mal, si l’on

tentoit la même chose à l’égard des _Brobdingnagiens_: ou qu’une

Armée d’_Anglois_ ne fut pas autrement à son aise, s’ils voyoient

l’Isle volante sur leurs Têtes. Il est vrai que les _Houyhnhnms_ ne

sont pas fort habiles dans le metier de la Guerre, & que sur tout ils

seroient fort embarrassez à se garantir des Coups de nôtre Canon & de

nôtre Mousqueterie. Cependant, quand même j’aurois été un Ministre

d’Etat, je n’aurois jamais conseillé de faire une Invasion dans leur

païs. Leur intrepidité, leur prudence, leur unanimité, &

l’atachement inviolable qu’ils ont pour leur patrie, leur tiendroient

lieu d’Experience dans l’Art militaire. Mais au lieu de faire des

projets pour subjuguer la nation magnanime des _Houyhnhnms_, il seroit

plutôt à souhaiter qu’ils sussent en état & dans la disposition

d’envoier un nombre suffisant d’entr’eux pour enseigner aux

_Européens_ les premiers principes de l’Honneur, de la Justice, de la

Veracité, de la Temperance, de la Grandeur d’Ame, de la Chasteté, de

la Bienveillance, & de l’Amitié: Vertus dont nous avons encore

conservé les _Noms_ dans nôtre Langue, comme je pourois le prouver par

les Livres de plusieurs de nos Ecrivains, s’il en étoit besoin.

Mais il y avoit encore une autre Raison qui moderoit l’Empressement que

j’aurois à étendre les Domaines de sa Majesté, si j’en étois

capable. Pour dire le vrai, il m’étoit venu quelques petits scrupules

sur la justice distributive des Princes dans ces sortes d’occasions.

Par exemple, une Troupe de Pyrates est poussée par une Tempête sans

savoir où: Un Mousse grimpe au haut du grand Mât & voit Terre, les gens

de l’Equipage y abordent pour piller; ils voyent un pauvre Peuple, qui

les reçoit avec Amitié & avec Douceur; ils donnent un Nouveau Nom à ce

pays, en prennent possession en bonne Forme pour leur Roi, dressent en

guise de Memorial une pierre, ou quelque planche pourrie, tuent une

trentaine des Habitans, en aménent une demie douzaine pour servir

d’Echantillons, s’en retournent chez eux, & obtiennent leur grace.

Quel Bonheur pour un Monarque d’avoir des Sujets si zelez à faire

valoir ses _justes Droits_! Aussi ne neglige t’il pas leurs utiles

Decouvertes. A la premiere ocasion, des Vaisseaux sont envoyez, les

Naturels du païs chassez ou detruits, leurs Princes mis à la torture

pour decouvrir leurs Tresors, & tous les Actes d’insolence ou

d’inhumanité autorisez. Et cette exécrable Troupe de Bourreaux

emploiez à une si pieuse Expedition, s’apelle une Colonie moderne

envoïée pour convertir & pour civiliser un Peuple Idolâtre & Barbare.

Mais il faut dire aussi que cette Description ne convient en aucune

maniére à la Nation _Angloise_, qui en établissant des Colonies a

toujours observé les Regles de la plus parfaite Sagesse, & de la plus

exacte Equité; qui dans ces sortes d’Etablissement se propose pour

principal Avantage l’Avancement de la Religion; qui n’y envoïe que

des Pasteurs pieux, & capables de prêcher le Christianisme; qui ne

confie les Charges civiles, qu’à des Officiers très habiles, &

entiérement incorruptibles; & qui, pour ne rien oublier, fait toujours

choix de Gouverneurs vigilans & vertueux, qui n’ont d’autres vuës

que le Bonheur du peuple qui leur est soumis, & que l’Honneur du Roi

leur Maitre.

Mais comme d’un côté les pays dont j’ai fait la Description, ne

paroissent pas faciles à envahir; & que de l’autre ils n’abondent ni

en Or, ni en Argent, ni en Sucre, ni en Tabac; je suis tenté de croire

que ce ne sont pas des objets convenables pour nôtre Zéle, nôtre

Valeur ou nôtre Interêt. Que si ceux, que cela pouroit concerner, sont

d’une autre opinion, je suis prêt à deposer, quand j’y serai

juridiquement apellé, Qu’aucun _Européen_ n’a jamais mis le pied

dans ces païs avant moi, au moins s’il en faut croire les Habitans. On

peut à la verité tirer une Objection de ces deux _Yahoos_, qu’on

avoit vu il y a quelques siècles sur une Montagne du païs des

_Houyhnhnms_, & de qui, au dire de ces Animaux, la Race de ces Bêtes

étoit descendue. Cette objection est d’autant plus forte que j’ai

remarqué dans leur posterité quelques Lineamens _Anglois_, quoi que pas

fort marquez. Mais je laisse à ceux qui sont versez dans les Loix

touchant les Colonies, à decider jusqu’à quel point cette Remarque

fonde nos Droits sur ce pays.

Pour ce qui regarde la Formalité d’en prendre possession au nom de mon

Souverain elle ne m’est jamais venuë dans l’Esprit; & quand même

j’y aurois songé, la prudence m’auroit fait renvoyer cette Ceremonie

à une meilleure ocasion.

Ayant ainsi repondu à la seule objection qui pouvoit m’être faite

entant que Voyageur, je prens icy congé de tous mes chers Lecteurs, &

vai m’employer à present à faire usage des excellentes Leçons que

j’ay reçuës des _Houyhnhnms_; à instruire les _Yahoos_ de ma Famille

autant que leur indocilité naturelle poura me le permettre; à

considerer souvent ma Figure dans un Miroir, afin de m’acoutumer

insensiblement à suporter la vuë d’une Créature humaine; à plaindre

la stupidité des _Houyhnhnms_ de mon païs, mais à traiter toujours

leurs personnes avec Respect, pour l’Amour de mon aimable Maitre, de sa

Famille, & de ses Amis, à qui nos _Houyhnhnms_ ont l’Honneur de

ressembler pour la Figure, quoi qu’ils en diférent du Tout au Tout à

l’égard de l’Intelligence.

La semaine passée je permis pour la premiére fois à ma Femme de diner

avec moi, à condition qu’elle se mettroit au bout le plus éloigné

d’une longue Table. Ce n’est pas que je ne me souvienne que de

certaines vieilles Habitudes avoient leur agrément; mais jusqu’à ce

moment il m’a été impossible de m’aprocher d’un _Yahoo_ sans

craindre ses Grifes ou ses Dents.

Je me reconcilierois bien plus aisément avec l’Espece des _Yahoos_ en

general, s’ils n’avoient que ces Vices & ces Folies, qui sont en

quelque façon l’Apanage de leur Nature. Je ne sens aucun mouvement de

colère quand je vois un Avocat, un Fou, un Colonel, un Joueur, un grand

Seigneur, un Politique, un Maquereau, un Medecin, un Suborneur, ou un

Traitre. Tous ces gens joüent un Role naturel: Mais je ne me possede

plus, quand je vois un Tas de Vices dans l’Ame & de Defauts dans le

Corps, couronnez par le plus sot & le plus insolent _Orgueil_. J’ai

beau y rêver, il m’est impossible de comprendre comment un tel vice

peut loger dans le sein d’un tel Animal. Les sages _Houyhnhnms_ qui ont

toutes les belles Qualitez dont peut être ornée une Creature

Raisonnable, n’ont point de mot pour exprimer ce vice dans leur Langue,

parce qu’ils en sont incapables, & qu’ils n’en ont jamais remarqué

dans leurs _Yahoos_. Mais moi, à qui la Nature Humaine étoit mieux

connue, j’en ai aperçu quelques traces dans ces Bêtes.

Comme les _Houyhnhnms_ font profession de n’obeir qu’à la raison, &

de n’être gouvernez que par elle, ils ne tirent non plus vanité des

bonnes Qualitez qu’ils possedent, que je pourois le faire d’avoir

deux Bras ou deux Jambes: Avantage dont personne n’est assez fou pour

se glorifier, quoi qu’il soit miserable sans cela. Si j’insiste un

peu longtems sur ce sujet, c’est que je souhaiterois de tout mon cœur

de rendre le commerce d’un _Yahoo Anglois_ du moins suportable. Ainsi

je prie ceux qui ne sont pas tout à fait exempts d’un vice si absurde

de n’avoir pas l’impertinence de se jamais presenter à mes yeux.

FIN.

Voyages du Capitaine Lemuel Gulliver, En Divers Pays Eloignes, Tome II de III · 第 12 / 12 段