Leur grand principe est, Que toutes les Maladies viennent de _Repletion_,

d’_où_ ils concluent que pour guerir les indispositions dans leur

source, il faut faire au Corps des _Evacuations_, soit par le passage

naturel, soit par la bouche. Pour cet éfet, ils s’atachent à former

de plusieurs Herbes, Mineraux, Gommes, Huiles, Coquilles, Sels,

Excrémens, Ecorces d’Arbres, Serpens, Crapauds, Grenouilles,

Araignées, & Os d’Hommes morts, la plus abominable & la plus

degoutante Composition qui leur soit possible; Composition, que

l’Estomac rend sur le champ, & c’est ce qu’ils apellent _Vomitif_:

ou bien ils ajoutent à cet admirable mélange quelques autres Drogues

empoisonnées, qu’ils nous font prendre par _haut_ ou par _bas_,

(suivant la fantaisie du Medecin) & ce Remede vexe si cruellement les

Boyaux qu’ils font une Restitution presque aussi prompte que

l’Estomac, & c’est ce qu’ils apellent une _Purgation_ ou un

_Lavement_. Car la Nature (comme le remarquent les Medecins) a destiné

la bouche à l’_Intromission_ du Manger & du Boire, & une autre partie

à leur Ejection: d’où ces Messieurs concluent fort ingenieusement,

que la Nature étant hors de son _Assiette_ dans ces maladies, il faut

pour l’y remettre traiter le corps d’une maniére directement

contraire à son Institution, c’est à dire, faire entrer de certaines

Compositions par en bas, & faire sortir ce qu’on a dans le corps par la

Bouche.

Mais par dessus les maladies réelles, nous sommes sujets à plusieurs

autres, qui sont seulement imaginaires, pour lesquelles les Medecins ont

inventé des Remedes du même genre: Ces Remedes ont pourtant des Noms,

puis que les Maladies en ont bien; & c’est de ces sortes de Maladies

que nos _Yahoos_ Femelles sont ordinairement ataquées. Nos Medecins

excellent sur tout en _pronostics_, & il leur arrive rarement de s’y

tromper; parce que dans des maladies réelles, & un peu malignes, ils

predisent presque toujours que le Malade en _mourra_, ce qu’il depend

toujours d’eux de rendre vrai, au lieu qu’il n’est pas en leur

pouvoir de le guerir: Et voila pourquoi on court toujours grand risque

entre leurs mains, dès qu’ils ont tant fait que de prononcer la fatale

sentence, parce qu’ils n’aiment pas à en avoir le Dementi.

Ils sont aussi d’une utilité infinie à des Maris & à des Femmes, qui

ne s’aiment point, à des Fils ainez, à des Ministres d’Etat, &

souvent à des Princes.

J’avois déjà eu auparavant quelques Conversations avec mon Maitre sur

la Nature du _Gouvernement_ en general, & particuliérement sur celle du

nôtre, qui est l’objet de l’Etonnement & de l’Envie de tout

l’Univers. Mais venant par hazard de prononcer le mot de Ministre

d’Etat; il m’ordonna de lui dire, quel espèce de _Yahoo_ je

désignois proprement par ce Terme.

Je lui repondis, que nôtre Reine étant exempte d’Ambition, &

n’ayant aucun dessein d’augmenter sa puissance aux Depens de ses

Voisins, ou au prejudice de ses propres sujets, étoit si éloignée

d’avoir besoin de quelques Ministres corrompus, pour executer ou pour

couvrir quelques sinistres Desseins, qu’elle dirigeoit au contraire

tous ses Dessens au Bien de son Peuple; & que bien loin de confier

entiérement son pouvoir à quelques Favoris, ou à quelques Ministres,

elle soumettoit l’Administration de ses Ministres ou de ses Favoris au

plus severe Examen de son grand Conseil: Mais j’ajoutai, que sous

quelques Regnes precedens, & actuellement dans plusieurs Cours de

l’_Europe_, il y avoit des Princes indolens, & Esclaves de leur

plaisir, qui trouvant les rênes du Gouvernement trop pesantes pour leurs

mains, les remettoient entre celles d’un _Premier Ministre_; dont

autant que j’ay pu le conclurre, non seulement des Actions de ceux qui

ont été honorez de cet Emploi, mais aussi de plusieurs Lettres,

Memoires & Ecrits publiez par eux-mêmes, & contre la verité desquels

personne ne s’est encore inscrit en faux, voici un fidele portrait.

Un _Premier Ministre_ est un Homme entiérement exempt de Joïe & de

Tristesse, d’Amour & de Haine, de Pitié & de Colere: toutes ses

passions consistent dans une soif insatiable de Puissance, de Richesses,

& d’Honneurs: Il se sert du Talent de la parole comme les autres

Hommes, à une petite exception près, c’est qu’il ne parle jamais

pour declarer ce qu’il pense: Il ne profére jamais une _Verité_, que

dans l’intention que vous la preniez pour un _Mensonge_; ni un

_Mensonge_ que dans le dessein que vous le preniez pour une _Verité_:

Ceux dont il dit du mal en leur absence, sont sur le point d’être

avancez; & dès qu’il commence à vous donner des Loüanges, soit

qu’il les adresse directement à vous mêmes, soit qu’il dise du bien

de vous aux autres, vous pouvez compter que dès ce moment vous êtes

perdu. La marque la moins équivoque qu’on est disgracié, est quand on

reçoit de lui une promesse, sur tout si cette promesse est confirmée

par serment: Car en ce cas un Homme sage se retire, & renonce a ses

Esperances.

Il y a trois Methodes par lesquelles on peut parvenir au poste de

_Premier Ministre_: La premiére, en faisant que de certaines personnes,

soit Femme, soit Fille, soit Sœur, ayent une honnête complaisance pour

les Desirs du Prince: La seconde, en trahissant ou en tachant de

supplanter son predecesseur: & la troisiéme en declamant avec un _Zele

furieux_ contre la Corruption de la Cour dans des Assemblées publiques.

Mais tout Prince sage doit preferer aux autres ceux en qui il remarque

cette derniére Qualité; parce que ces sortes de personnes ont toujours

la plus lâche soumission pour la volonté & pour les passions de leur

Maitre. Ces _Ministres_ disposant de tous les Emplois, ont une extrême

Facilité à gagner la pluralité des suffrages dans un Senat, &

conservent leur Autorité par ce moyen; & au pis aller, un _Acte

d’Amnistie_ (dont je lui decrivis la nature) les met à couvert de

toutes poursuites; apres quoi ils prennent congé du public, chargez des

Depouilles de la Nation.

Le Palais d’un _Prémier Ministre_, est une pepiniére où il s’en

forme d’autres: Les Pages, les Laquais, & le Portier, en imitant leur

Maitre deviennent des _Ministres d’Etat_ dans leur diférens

Départemens, & aprennent à exceller en trois choses; en _insolence_,

dans l’_Art de mentir_, & dans celui de _corrompre ceux dont ils

pretendent se servir pour venir à bout de leurs infames pratiques_.

Plusieurs personnes distinguées font reguliérement la Cour à ces

Messieurs, qui quelquefois à force de Dexterité & d’Impudence ont le

bonheur de succeder à leur Seigneur.

Un _Premier Ministre_ est ordinairement gouverné par une Vieille

Maitresse, ou par un jeune Valet de chambre, & ce sont là les deux

Canaux par où passent toutes les graces, & qu’on pouroit apeller

proprement les Regens du Royaume _en dernier Ressort_.

Causant un jour avec mon Maitre sur la _Noblesse_ de mon pays, il me fit

un compliment auquel je ne m’atendois pas. Je suis persuadé, me

dit-il, que vous êtes issu de quelque Famille noble, puis qu’en

Figure, en Couleur, & en Propreté, vous surpassez tous les _Yahoos_ de

nôtre Nation, quoi que vous leur cediez en Force & en Agileté, ce que

j’attribue à la diference qu’il y a entre vôtre maniére de vivre &

celle de ces autres Brutes: mais ce qui augmente encore les prejugez que

j’ai en vôtre faveur, c’est que vous êtes doüé non seulement de

la Faculté de parler, mais même aussi de quelques principes de Raison.

Parmi nous, continuat-il, les _Houyhnhnms Blancs_, les _Alezans_, & les

_Gris de fer_, ne sont pas si bien faits que les _Bays_, que les _Gris

pomelez_, & que les _Noirs_; ni ne naissent pas avec autant de Talens de

l’ame, ni autant de capacité pour les mettre à profit; & voila

pourquoi ils sont destinez à servir les autres, sans aspirer jamais à

la moindre Autorité, ce qui passeroit chez nous pour quelque chose de

monstrueux.

Je lui fis de très humbles Remercimens de la bonne opinion qu’il avoit

de moi; mais je l’assurai en même tems, que ma naissance n’étoit

rien moins qu’illustre, devant le jour à de bons Bourgeois, qui

avoient eu à peine les moyens de me donner une Education passable. Que

la _Noblesse_ étoit toute autre chose parmi nous que dans son pays; Que

nos jeunes gens de _Qualité_ étoient élevez dans la Paresse & dans le

Luxe; qu’aussi tôt qu’ils avoient ateint un certain Age, ils

consumoient leur vigueur, & contractoient d’infames maladies, par le

commerce de quelques Femmes prostituées; & que quand leurs Biens

étoient presque depensez, ils épousoient quelque Femme d’une

naissance commune, uniquement pour son Argent, sans avoir jamais pour

elle, ni avant ni après le Mariage, le moindre sentiment d’Estime ni

d’Amitié. Que de ces Mariages inegaux naissoient des Enfans difformes

& mal sains, d’où il arrivoit qu’une pareille Famille n’arrivoit

presque jamais à la quatriéme generation, à moins que l’Epouse

n’eut soin de choisir parmi ses Voisins ou ses Amis, un pére qui se

portat bien, & le tout par interêt pour la santé de ses Enfans. Qu’un

corps ruiné, un air maladif, & un visage pâle & defait, étoient les

marques ordinaires d’un Homme de la plus haute Distinction; au lieu

qu’une santé d’Atlete dans un Homme de qualité, forme la plus

fletrissante de toutes les presomptions contre la sagesse de sa Mére.

CHAPITRE VII.

Amour de l’Auteur pour sa Patrie. Observation de son Maitre sur le

gouvernement de l’Angleterre, tel qu’il avoit été décrit par

l’Auteur, avec quelques comparaisons & parallêles sur le même sujet.

Remarques du Houyhnhnm sur la Nature Humaine.

MEs Lecteurs s’étonneront peut-être de ce que j’étois si sincère

sur le chapitre des Hommes, & cela en parlant à une Creature, à qui ma

Ressemblance aux _Yahoos_ du païs, avoit déjà donné très mauvaise

opinion de la Nature Humaine. Mais je leur avoüerai ingenuement que les

nombreuses vertus de ces admirables _Houyhnhnms_, oposées à nos vices

sans nombre, m’avoient ouvert les yeux à un point, que je commençai

à envisager les Actions & les Passions des Hommes d’une maniére toute

nouvelle, & à trouver que l’Honneur de mon Espèce ne meritoit pas le

moindre menagement. D’ailleurs, il m’auroit été impossible d’en

imposer à une personne d’une aussi merveilleuse penetration que mon

Maitre, qui m’ouvroit chaque jour les yeux sur des Fautes que je

faisois; Fautes que je n’avois jamais aperçues, & qui parmi nous ne

seroient pas même mises dans le Catalogue des Infirmitez Humaines.

Ajoutez à cela que l’Exemple de mon Maitre m’avoit inspiré une

parfaite Horreur pour tout ce qu’on apelle Fausseté ou Deguisement; &

que la _Vérité_ me paroissoit si aimable, que je ne pouvois concevoir

comment il étoit possible qu’on lui manquât de Respect ou de

Fidelité.

Mais il y avoit, si j’ose le dire, un Motif plus fort encore, qui me

portoit à cet Excès de sincerité. A peine avois-je été un An dans Le

païs, que je conçus tant d’Amour & tant de Veneration pour les

Habitans, que je pris la ferme Resolution de ne plus retourner parmi les

Hommes & de passer le reste de mes jours avec ces vertueux _Houyhnhnms_,

dont l’exemple & le commerce avoit déjà produit de si heureux effets

sur moi. Mais la Fortune, mon éternelle Ennemie, me ramena malgré moi

parmi les _Yahoos_ de mon espece. Cependant, ce m’est à present une

espèce de consolation, quand je songe, que dans ce que j’ai dit de mes

Compatriotes, j’ai _extenué_ leurs defauts autant que j’osois devant

un Auditeur aussi penetrant, & que j’ai donné à chaque Article le

Tour le plus _favorable_ dont il étoit susceptible: Car, pour dire le

vrai, je crois qu’il n’y a point d’Homme au Monde entiérement

exempt de partialité en faveur de sa patrie.

J’ai raporté en substance les diferentes Conversations que j’ay

euës avec mon Maitre, pendant la plus grande partie du Tems que j’ay

eu l’Honneur de passer à son service; Conversations qui ont été bien

plus longues, mais dont je n’ai mis icy qu’un Abregé, de peur

d’ennuyer mes Lecteurs.

Quand j’eus repondu à toutes ses Questions, & que sa curiosité parut

pleinement satisfaite; il m’envoya querir un jour de bon matin, &

après m’avoir ordonné de m’asseoir, (Honneur qu’il ne m’avoit

point fait jusqu’alors) il dit, qu’il avoit refléchi avec attention

sur toute mon Histoire, pour autant qu’elle avoit raport à moi & à

mon païs: Qu’il nous consideroit comme des Animaux, à qui, sans

qu’il sçut comment, étoit tombée en partage une petite portion de

_Raison_, dont nous ne nous servions que pour augmenter nos vices

_Naturels_, & pour en aquerir de nouveaux que la nature ne nous avoit

point donnez. Que nous nous depouillions du peu de Talens qu’elle nous

avoit accordez, mais qu’en recompense nous avions parfaitement bien

réussi à multiplier nos Defauts & nos Besoins. Que pour ce qui me

regardoit, il étoit clair que je n’avois ni la Force ni l’Agileté

d’un _Yahoo_ ordinaire. Que l’Affectation de ne marcher que sur mes

pieds de derriére, m’exposoit au Risque de tomber à tout moment. Que

j’avois trouvé l’Art d’oter le poil de mon Menton, que la Nature y

avoit mis pour defendre cette partie contre la Chaleur du Soleil, &

contre la rigueur du Froid. Enfin que je ne pouvois ni courir avec

vitesse, ni grimper sur des Arbres comme mes _Freres_ (c’est le nom

qu’il lui plut leur donner) les _Yahoos_ du païs.

Que nôtre _Gouvernement_ & nos Loix suposoient necessairement en nous de

grands Defauts de _Raison_, & par cela même de _Vertu_; parce que la

_Raison_ seule sufit pour gouverner une Créature _raisonnable_; d’où

il s’ensuivoit clairement que c’étoit à tort que nous nous

arrogions le Titre d’Animaux douez de _Raison_; come il avoit paru dans

ce que j’avois raconté moi même de mes Compatriotes, quoi qu’il eut

bien remarqué que pour leur concilier son Estime, j’avois caché

plusieurs particularitez qui étoient à leur Desavantage, & souvent dit

_la chose qui n’est pas_.

Ce qui le confirmoit dans cette opinion, c’est qu’il avoit remarqué,

que si d’un côté je ressemblois aux _Yahoos_ par raport à la Figure

du corps; de l’autre ces Brutes avoient une grande conformité avec

nous à l’égard des inclinations & des qualitez de l’ame. Il me dit,

que c’étoit une chose constante que les _Yahoos_ avoient plus de haine

les uns pour les autres que pour quelques Animaux d’une autre Espèce;

& que la Raison qu’on en rendoit, étoit tirée de leur Difformité,

que tous apercevoient dans les autres, sans la remarquer en eux mêmes.

Que pour cette Raison il avoit trouvé que c’étoit une chose assez

bien imaginée de nous _couvrir_ le corps, & que grace à cette

precaution nous donnions moins lieu aux autres de concevoir contre nous

cette Espèce de Haine que cause la Laideur. Mais qu’il trouvoit à

present qu’il s’étoit trompé, & que les Dissentions de ces Bêtes

dans son pays avoient la même cause que les nôtres, suivant la

Description que j’en avois faite. Car, dit-il, si vous jettez à cinq

_Yahoos_ autant de nourriture qu’il en faut pour cinquante, au lieu de

manger paisiblement, ils se prendront par les oreilles, chacun d’eux

tachant _d’avoir tout pour lui seul_; & que pour cette Raison, un Valet

étoit toujours present quand les _Yahoos_ mangeoient dans les Champs, au

lieu qu’au Logis on les atachoit à une bonne Distance les uns des

autres. Que si une Vache venoit à mourir de vieillesse ou par accident,

avant qu’un _Houyhnhnm_ put la faire transporter chez lui pour servir

de nourriture à ses propres _Yahoos_, ceux du voisinage venoient par

Troupes pour la manger, d’où s’ensuivoit une Bataille telle que je

l’avois décrite, quoi qu’il arrivat rarement qu’ils se tuassent

les uns les autres, non pas manque de bonne volonté, mais faute

d’instrumens convenables. D’autrefois des _Yahoos_ de diferent

voisinage se sont livré bataille, sans qu’on put remarquer aucune

cause visible qui les y portat: Ceux d’un District epiant toujours

l’occasion de surprendre ceux d’un autre. Que si leur projet manque,

ils s’en retournent chez eux, & faute d’Ennemis, ils se mordent & se

dechirent les uns les autres.

Que dans de certains Champs de son pays, il y avoit des _Pierres

Luisantes_ de diferentes couleurs, que les _Yahoos_ aimoient à la

fureur, & que comme ces _Pierres_ étoient quelquefois assez avant en

Terre, ils passoient des jours entiers à creuser avec leur pates pour

les en tirer, & les cachoient ensuite dans leurs Chenils; parce qu’ils

regardoient comme le plus grand de tous leurs malheurs que quelqu’un de

leurs Camarades trouvat leur Tresor. Mon Maitre ajouta, qu’il n’avoit

jamais pu decouvrir la cause de leur Amour pour ces _Pierres_, ni de quel

usage elles pouvoient être à un _Yahoo_; mais qu’il commençoit à

croire que cela venoit du même principe _d’Avarice_, que j’avois

atribué à la Nature humaine: qu’un jour par maniére d’Epreuve, il

avoit oté un monceau de ces _Pierres_ d’un endroit où un de ses

_Yahoos_ les avoit enterrées; que quelques Heures après, cet Animal

trouvant que son Tresor avoit été enlevé, s’étoit mis à jetter les

cris les plus affreux, & avoit donné des marques de la plus profonde

tristesse: qu’il n’avoit voulu ni manger, ni dormir, ni travailler,

jusqu’à ce qu’il eut donné ordre à un Valet de remettre

secretement ces _Pierres_ dans l’endroit où elles avoient été; ce

qu’il n’eut pas plutôt fait que le _Yahoo_ les retrouva, & retrouva

avec elles sa premiére gayeté; mais il eut la precaution de les mieux

cacher, & depuis ce tems là il m’a fort bien servi.

Mon Maitre m’assura de plus une chose, que j’eus occasion de

remarquer moi même, c’est que c’étoit dans les Champs, où il y

avoit le plus de ces _Pierres_ Luisantes, que se donnoient les plus

frequentes & les plus cruelles Batailles.

Il dit, que c’étoit une chose ordinaire, quand deux _Yahoos_

découvroient une pareille _Pierre_ dans un Champ, & se batoient à qui

l’auroit, qu’un troisiéme se jettat sur le sujet de la Dispute, &

l’emportat pour lui; ce qui, à ce que trouvoit mon Maitre, ne

ressembloit pas mal aux _Decisions de nos procès_; en quoi je trouvai à

propos de ne lui pas contredire, parce que le procedé du troisiéme

_Yahoo_, étoit plus équitable que plusieurs Sentences de nos Juges.

Car, au bout du compte, chacun des deux _Yahoos_ ne perdoit que la

_pierre_ pour laquelle ils se batoient; au lieu que dans nos _Cours de

Justice_ il faut payer l’Arrêt qui nous deboute de nos pretentions.

Mon Maitre continuant son Discours, dit, que rien ne rendoit les _Yahoos_

plus odieux, que cette Avidité universelle avec laquelle ils devoroient

tout ce qu’ils trouvoient, soit que ce fussent des Herbes, des Racines,

du Grain, de la Chair d’Animaux, ou toutes ces choses melées ensemble:

Et qu’on avoit remarqué, comme une Bizarrerie qui leur étoit

particulière, qu’ils aimoient mieux faire quelques Lieuës pour aller

derober une Nourriture passablement mauvaise, que d’en avoir une bonne

toute preparée chez eux. Par dessus cela ils sont insatiables, & quand

ils ont dequoi, ils mangent à crever; & machent ensuite une certaine

_Racine_ qui leur donne une Evacuation generale.

Il y a aussi une autre sorte de _Racine_ fort _succulente_, mais qui est

assez difficile à trouver, dont les _Yahoos_ sont fous, & qu’ils

suçent avec un plaisir infini, ce qui produit en eux les mêmes Effets

que le Vin fait sur nous; c’est à dire qu’ils s’embrassent,

qu’ils se batent, qu’ils hurlent, qu’ils jasent, qu’ils se

roulent à Terre, & puis qu’ils s’endorment dans la Bouë.

J’ai observé moi même, que les _Yahoos_ sont les seuls Animaux du

pays qui soient sujets à quelques Maladies; qui néanmoins sont en

beaucoup plus petit nombre que celles que les Chevaux ont parmi nous, &

qui ne viennent point des mauvais Traitemens qu’on leur fait, mais de

leur mal-propreté & de leur gloutonnerie.

Pour ce qui regarde les Sciences, les Loix, les Arts, les Manufactures, &

plusieurs autres choses du même genre, mon Maitre avoüa qu’il ne

trouvoit presque aucune conformité entre les _Yahoos_ de son païs &

ceux du nôtre: mais qu’en recompense il trouvoit une parfaite

ressemblance dans nos Inclinations. A la verité, disoit-il, il avoit

bien ouï dire à quelques _Houyhnhnms_, qu’ils avoient remarqué que

plusieurs Troupes de _Yahoos_ avoient un Espèce de Commandant, qu’il

étoit facile de distinguer des autres, parce qu’il étoit toujours

plus _mal fait_, & plus _mechant_ qu’aucun des autres. Que ce

Commandant avoit d’ordinaire un Favori le plus _semblable à lui_

qu’il put trouver, dont l’Emploi étoit de lecher les pieds & le

Derriére de son Maitre, & d’amener des Yahoos Femelles dans son

Chenil; ce qui lui valoit de tems en tems quelque piéce de Chair

d’Ane. Ce Favori est haï par toute la Troupe, & voila pourquoi afin de

se mettre à couvert de leur Ressentiment, il se tient toujours le plus

près qu’il lui est possible de la personne de son Commandant, qui le

conserve dans son Emploi, jusqu’à ce qu’il ait trouvé un Favori

plus vilain & plus méchant que lui: mais aussi dès cet instant il est

congedié, & son successeur aussi bien que tous les _Yahoos_ de ce

District, Jeunes & Vieux, Mâles & Femelles, viennent en corps, &

déchargent leurs Ordures sur lui, depuis la Tête jusqu’aux pieds.

Peut-être, ajouta mon Maitre, que ce que je viens de dire, seroit

aplicable jusques à un certain point à vos _Cours_, vos _Favoris_, &

vos _Ministres d’Etat_: mais c’est de quoi vous pouvez mieux juger

que moi.

Je n’osai rien repondre à cette maligne insinuation, qui rabaissoit

l’intelligence humaine au dessous de la sagacité d’un _Chien_

ordinaire, qui a l’Habileté de distinguer la voix du _meilleur Chien

de la meute_, sans se tromper jamais.

Mon Maitre m’aprit, qu’il y avoit dans les _Yahoos_ de certaines

Qualitez remarquables, dont je ne lui avois point fait mention, ou du

moins sur lesquelles j’avois passé fort legérement, en lui parlant

des _Yahoos_ de mon Espéce; si me dit, que ces Animaux, comme les autres

Brutes, avoient leurs Femelles en commun; avec cette diference pourtant,

que la _Yahoo_ femelle soufroit le mâle pendant qu’elle étoit

enceinte, & que les Males se batoient avec autant d’Acharnement contre

les Femelles que contre ceux de leur sexe: deux choses qui étoient

d’une Brutalité sans exemple.

Une autre singularité odieuse qu’il avoit observée dans les _Yahoos_,

étoit leur excessive saloperie dans le tems que tous les autres Animaux

paroissent aimer la propreté. Pour les deux autres Accusations je fus

charmé de les laisser passer sans rien dire, parce qu’aussi bien je

n’avois rien à repondre. Mais pour la troisiéme il m’auroit été

aisé d’y repondre, s’il y avoit eu dans le pays un seul Cochon (ce

qui par malheur pour moi n’étoit pas.) Car quoi que cet Animal puisse

d’ailleurs être _plus aimable_ qu’un _Yahoo_, il y auroit à mon

avis de la partialité à dire qu’il fut plus propre; & c’est de quoi

mon Maitre auroit été convaincu lui même, s’il avoit vu tout ce que

ces Bêtes mangent, & avec quelle volupté elles se vautrent dans la

Bouë.

Mon Maitre fit encore mention d’une autre Qualité que ses Domestiques

avoient aperçue en plusieurs _Yahoos_, & qui lui paroissoit entiérement

inexplicable. Il dit, qu’il prenoit quelquefois fantaisie à un

_Yahoo_, de se retirer dans un Coin, de s’y mettre à hurler, & de

donner des ruades à tous ceux qui s’aprochoient de lui, quoi qu’il

fut jeune, se portât bien, & eut sufisamment à boire & à manger; que

ses Domestiques ne pouvoient imaginer quelle Mouche l’avoit piqué: Et

que le seul Remede qu’ils y savoient, étoit de le faire bien

travailler; parce qu’ils avoient observé qu’un Travail un peu rude

dissipoit insensiblement ces sortes de Fantaisies. Mon amour pour le

Genre humain, m’imposa ici le plus profond silence; quoi que je

demelasse fort bien dans ce que je venois d’entendre, ces sortes de

Caprices, que produisent la _Paresse_, la _Luxure_, & les _Richesses_;

Caprices dont je me ferois fort de guerir quelques uns de mes

Compatriotes par le _même Regime_.

Mon Maitre avoit aussi remarqué que souvent quelque _Yahoo_ Femelle se

tenoit derriére un Banc ou un Buisson: que quand quelques jeunes Males

passoient, elle se faisoit entrevoir, les agaçoit par des grimaces, puis

faisoit semblant de se cacher; & que lorsque quelque Mâle s’avançoit,

elle se retiroit tout doucement, en regardant souvent derriére elle, &

s’enfuyoit avec une feinte Frayeur dans quelque endroit convenable, où

elle savoit que le Mâle la suivroit.

D’autrefois, si une Femelle Etrangére vient parmi elles, Trois ou

Quatre de son Sexe l’environnent, la considérent depuis la Tête

jusqu’aux pieds, se font des grimaces les unes aux autres, & puis la

plantent là d’un Air de Dedain & de Mepris.

Peut être qu’il y avoit un peu de Rafinement dans ces speculations de

mon Maitre: Cependant, ce ne fut pas sans une Espèce d’Etonnement &

même de Chagrin, que je considerai, que c’étoit peut être par

instinct que les Femmes étoient _Envieuses_, _Coquettes_, & _Libertines_.

Je m’atendois à tout moment que mon Maitre aloit acuser les _Yahoos_

de l’un & l’autre sexe de certains Apetits dereglez, qui ne sont pas

tout à fait inconnus parmi nous. Mais il semble que la Nature n’aye

pas été pour eux une Maitresse fort habile; & que ces Voluptez

étudiées soient les productions de nôtre seule Raison.

CHAPITRE VIII.

Detail touchant les Yahoos. Excellentes Qualitez des Houyhnhnms. Quelle

Education ils reçoivent & à quels Exercices ils s’apliquent dans leur

Jeunesse. Leur Assemblée generale.

Voyages du Capitaine Lemuel Gulliver, En Divers Pays Eloignes, Tome II de III · 第 9 / 12 段