Mon Maitre m’interrompit plus d’une fois dans ce Discours; je

m’étois servi de plusieurs circonlocutions pour lui faire connoitre la

nature des diferens Crimes qui avoient porté la plus grande partie de

mon Equipage à quiter leur Patrie. Ce ne fut qu’après plusieurs

conversations qu’il vint à bout de me comprendre. Ce qu’il concevoit

le moins, disoit-il, étoit la necessité ou l’usage de ces crimes.

Pour éclaircir ce point, je fus obligé de lui donner quelques idées du

désir d’être puissant & riche, aussi bien que des terribles effets de

l’Esprit de Vengeance, de la Haine, de la Cruauté, de

l’Intemperance, & de la Volupté. Pour lui faire connoitre ces

passions, je fis des supositions capables de lui en faire concevoir

quelques Notions. Après quoi, tel qu’un Homme dont l’imagination est

frapée de quelque chose qu’il n’avoit jamais vu auparavant, ni dont

il n’avoit jamais entendu parler, il levoit les yeux en haut avec

étonnement & avec indignation. Pouvoir, Gouvernement, Guerre, Loix,

Punitions, & mille autres choses, ne pouvoient être exprimées dans

cette Langue faute de Termes: & c’étoit de là que venoit le cruel

embaras où j’étois de faire concevoir à mon Maitre ce que je voulois

dire. Mais ayant la comprehension admirable, il parvint enfin à

connoitre, sinon parfaitement, du moins en grande partie, de quoi la

Nature humaine est capable parmi nous, & me pria d’entrer un peu dans

le détail sur les Afaires de ce Pays que j’apelois _Europe_, mais

particuliérement sur celles de ma Patrie.

CHAPITRE V.

L’Auteur pour obéïr aux ordres de son Maitre l’informe de l’Etat

de l’Angleterre, aussi bien que des causes de la Guerre entre quelques

Potentats de l’Europe; & commence à lui donner quelques idées sur la

Nature du Gouvernement de l’Angleterre.

JE prie le Lecteur de se souvenir, que ce que je vai dire à present est

un Extrait de plusieurs Conversations que j’ai euës avec mon Maitre

pendant l’espace de plus de deux années. A mesure que je faisois de

nouveaux progrès dans la Langue des _Houyhnhnms_, il me proposoit de

nouvelles Questions. Il m’interrogea sur l’Etat de _l’Europe_, sur

le Commerce, les Manufactures, les Arts & les Sciences; & chaque Réponse

que je lui faisois donnoit lieu à de nouvelles Demandes. Mais je mettrai

seulement ici en substance les Entretiens que nous eumes sur ma Patrie,

que je rangerai dans un certain ordre, sans avoir égard aux tems ni à

d’autres circonstances, qui y donnérent occasion. La seule chose qui

m’embarasse, c’est qu’il me sera très dificile de rendre avec

fidelité les Argumens & les Expressions de mon Maitre: Mais j’espère

pourtant qu’à travers d’une Traduction barbare on ne laissera pas

d’entrevoir la beauté & la justesse de son Esprit.

Pour obéïr donc à ses Ordres, je lui racontai le fameux Evenement

connu sous le nom de la _Revolution_, la longue guerre commencée alors

par le Prince d’_Orange_ contre la _France_, & renouvellée par la

presente Reine; Guerre dans laquelle presque toutes les Puissances de

l’_Europe_ ont été engagées. Je calculai à sa demande, que pendant

le cours de cette guerre un million de _Yahoos_ avoit été tué, que

plus de cent Villes avoient été prises, & trois fois autant de

Vaisseaux coulez à fond. Il me demanda quelles étoient ordinairement

les causes pourquoi un pays entroit en guerre avec un autre. Je répondis

que ces causes étoient sans nombre, mais que je lui ferois

l’énumeration des principales: Que quelquefois c’étoit l’Ambition

des Princes qui s’imaginent toujours n’avoir pas assez de pays ni

assez de Peuples pour leur Domination: Quelquefois la corruption des

Ministres, qui engagent leurs Maitres dans une guerre pour se rendre

necessaires, ou pour détourner l’Attention de dessus leur mauvaise

Administration. Que la difference en fait d’opinions avoit couté la

vie à plusieurs millions d’Hommes: par exemple, si de la _chair_ est

du _pain_, ou du _pain_ de la _chair_; si le jus d’un certain _fruit_

est du _sang_ ou bien du _vin_; s’il vaut mieux _baiser un pilier_, ou

le _jetter dans le feu_; quelle est la meilleure couleur pour un _habit_,

la _Noire_, la _Blanche_, la _Rouge_, ou la _Grise_; & si cet Habit doit

être _long_ ou _court_, _étroit_ ou _large_, _sale_ ou _net_, avec

plusieurs autres problemes du même genre. Jamais les guerres ne sont

plus cruelles & plus sanglantes, ou ne durent plus long-tems, que quand

c’est la diversité d’Opinion qui les a allumées, principalement

quand cette Diversité ne regarde que des choses indiferentes.

Quelquefois deux Princes se brouillent ensemble pour savoir qui des deux

chassera un Troisiéme de ses Etats, sur lesquels aucun d’eux ne

pretend avoir le moindre Droit. Souvent un Prince declare la guerre à un

autre, de peur que celui-ci ne le previenne. Quelquefois une guerre

s’allume, parce que l’Ennemi est trop _fort_, & quelquefois parce

qu’il est trop _foible_. Quelquefois nos voisins _ont_ de certaines

choses dont nous _manquons_, & _manquent_ de certaines choses que nous

_avons_; & nous nous entretuons jusqu’à ce qu’ils prennent les

nôtres & nous donnent les leurs. On peut avec justice faire la guerre à

un Allié qui possede de certaines Villes qui sont en nôtre Bienséance,

ou bien une étendue de pays, qui s’il étoit joint au nôtre, lui

donneroit une Figure plus reguliere. Si un Prince envoye des Troupes dans

un pays, dont le peuple est pauvre & ignorant, il peut legitimement

exterminer la moitié des Habitans & reduire l’autre moitié en

Esclavage, dans le Dessein de les civiliser & de corriger la Ferocité de

leurs mœurs. C’est une pratique très ordinaire & très honorable,

quand un Prince demande du secours à un autre pour chasser un

Usurpateur, & puis s’empare du païs, & tue, emprisonne, ou envoye en

Exil, le Prince à l’aide de qui il est venu. Etre alliez par Naissance

ou par Mariage, est une feconde source de Querelles entre deux Potentats,

& plus il y a de proximité dans la parenté, plus la Disposition à se

quereller est grande: les Nations _pauvres_ sont _de mauvaise Humeur_; &

les Nations _riches_ sont _insolentes_; or qui ne voit que

_l’insolence_ & la _mauvaise Humeur_ ne s’acorderont jamais? Toutes

ces raisons font que le metier de _Soldat_ passe pour le plus honorable

de tous: parce qu’un _Soldat_ est un _Yahoo_, loüé pour tuer de sang

froid le plus d’Animaux de son Espece, quoi qu’ils ne lui ayent

jamais fait le moindre mal.

Il y a encore une autre sorte de Princes en _Europe_, qui n’ont pas les

reins assez forts pour faire la guerre eux-mêmes, mais qui prêtent

leurs Troupes à des Nations riches, à tant par jour pour chaque Homme;

& c’est là un de leurs plus solides & de leurs plus honêtes Revenus.

Ce que vous venez de me conter (me dit mon Maitre) au sujet de la guerre,

me donne de grandes idées de cette Raison dont vous pretendez être

douez: Cependant c’est une espèce de bonheur que le pouvoir de vous

autres _Yahoos_ n’est pas proportionné à vôtre Malice, & que la

nature vous a mis dans l’Impuissance presque absolue de faire du mal.

Car vos bouches n’étant pas avancées comme celles de plusieurs autres

Animaux, il est très dificile que vous vous mordiez les uns les autres.

Pour ce qui regarde vos pieds de devant & de derriére, ils sont si

tendres & si peu propres à nuire, qu’un de nos _Yahoos_ en ataqueroit

une douzaine des vôtres. Ainsi quand vous avez fait monter si haut, le

nombre de ceux qui avoient été tuez dans de certaines guerres, il faut

necessairement que vous ayez dit _la chose qui n’est pas_.

Ce Trait d’Ignorance me fit sourire: & comme je n’étois pas tout à

fait aprentif dans le metier de la guerre, je lui fis la Description des

Canons, des Coulevrines, des Mousquets, des Carabines, des Pistolets, des

Boulets, de la Poudre, des Epées, des Bayonnettes, des Siéges, des

Retraites, des Attaques, des Mines, des Contremines, des Bombardemens &

des Combats de mer: J’ajoutai, que dans ces Combats il restoit

quelquefois vingt mille Hommes de chaque côté, & que c’étoit quelque

chose d’inexprimable que le Feu continuel, le Bruit & la Fumée de nos

Canons, aussi bien que les Cris des Blessez & des Mourans: Que dans les

Rencontres sur terre, les Vainqueurs se baignoient dans le Sang;

fouloient aux pieds de leurs Chevaux ceux sur qui ils venoient de

remporter la victoire, & laissoient leurs Cadavres pour servir de

nourriture aux Chiens, aux Loups, & aux Oiseaux de proye. Et pour exalter

la valeur de mes Compatriotes, je lui protestai que je leur avois vu

faire sauter en l’air tout d’un coup une centaine d’Ennemis dans un

Siége, & que les corps morts étoient retombez à re en mille piéces,

au grand Divertissement des Spectateurs.

J’alois entrer dans un plus grand détail, quand mon Maitre m’imposa

silence. Il dit, Que quiconque connoissoit le naturel des _Yahoos_, les

croiroit aisément capables de tous les Crimes dont je venois de parler,

si leur Force étoit égale à leur Mechanceté. Que mon Discours avoit

non seulement augmenté l’Horreur qu’il avoit pour ces Bêtes, mais

aussi excité en lui un Trouble ignoré jusqu’alors. Qu’il craignoit

que ses Oreilles ne s’acoutumassent à entendre des choses abominables,

& que cette indignation dont il étoit frapé à present ne diminuât

insensiblement. Que quoi qu’il eut de la Haine pour les _Yahoos_ de son

païs, il les blamoit néanmoins à cause de leurs Qualitez odieuses,

aussi peu qu’un _Gnnayh_ (sorte d’Oiseau de proye) à cause de sa

cruauté. Mais que quand une Créature, qui prétend etre douée de

Raison, est capable de certains Forfaits, la corruption de cette Faculté

lui paroissoit ravaler ceux qui en étoient les Auteurs au dessous même

de la condition des Bêtes brutes.

Il ajouta, qu’il n’en avoit que trop entendu sur le sujet de la

guerre: mais qu’un autre point lui faisoit de la peine à present. Que

je lui avois dit que quelques personnes de mon Equipage avoient quité

leur Patrie, parce qu’elles avoient été ruïnées par des proçes.

Qu’il ne sentoit pas que pour avoir quelque diferend avec un autre, il

falut faire de grandes Depenses pour qu’un Juge décidat qui des deux

avoit tort ou raison.

Je repondis, que je n’étois guéres versé dans tout ce que nous

apellons procedures, parce que je n’avois presque jamais eu de Commerce

avec des gens de Barreau, excepté une seule fois que j’avois employé

quelques Avocats pour demander Reparation d’une injustice qui m’avoit

été faite, sans avoir pu en venir à bout: Que néanmoins ayant eu

ocasion de former des Liaisons avec quelques personnes ruinées par des

procès & obligées ensuite par la misère à quiter leur Patrie, je me

faisois fort, de lui donner sur ce sujet au moins quelques idées

superficielles.

Je lui dis que ceux qui faisoient profession de cette science, égaloient

en nombre les Chenilles de nos Jardins, & que, quoique tous en general

eussent la même profession, il y avoit neanmoins quelque Diference dans

leurs Fonctions. Que le nombre prodigieux de ceux qui s’apliquoient à

cette science, étoit cause que tous n’en pouvoient pas subsister

d’une maniére legitime & honête, & qu’ainsi il faloit

necessairement que plusieurs eussent recours à l’Adresse & à

l’Artifice. Que parmi ceux-ci il y en avoit quelques uns qui des leurs

plus tendre Jeunesse s’étoient apliquez à aprendre l’Art de prouver

que le _Noir_ est _Blanc_, & que le _Blanc_ est _Noir_. Que la Hardiesse

de ces gens & l’Audace de leurs pretentions étoient si grandes,

qu’ils en imposoient au Vulgaire, parmi lequel ils passoient pour des

personnes d’une Habileté consommée, ce qui les mettoit plus en vogue

que tous leurs autres Collegues. Ce fut à eux, lui dis-je en poursuivant

mon Discours, que j’eus à faire dans le procès que je perdis; & je ne

saurois mieux vous faire connoitre leur maniére de plaider que par un

Exemple.

Suposons que mon Voisin aye envie d’avoir ma _Vache_, il louë un de

ces Avocats pour prouver que ma _Vache_ lui apartient. Il faut alors que

j’en louë un autre pour defendre mon Droit, parce qu’il est contre

toutes les Regles de la _Loi_ qu’un homme defende sa propre Cause. Or

dans ce cas moi à qui la Vache apartient, j’ai deux grands

dèsavantages. Premierement mon Avocat étant, comme je l’ai dit,

accoutumé dès sa Jeunesse à defendre la fausseté & l’injustice, est

tout à fait hors de son Element, quand il est question de parler en

faveur de l’Equité; car comme cette Fonction lui est entiérement

nouvelle, il s’y prendra surement de travers, quand même il voudroit

faire de son mieux. Le second Desavantage, c’est que la Nature de mon

Affaire exige que mon Avocat prenne de grandes précautions; car, comme

la subsistance de tant de personnes dépend de l’ocupation qu’elles

ont, si mon Avocat plaide ma cause de maniére que mon Affaire soit

d’abord expediée, il est sur de s’atirer, sinon l’indignation de

ses Superieurs, du moins la haine de ses Confréres, qui le regarderont

comme une espèce de serpent qu’ils nourissent dans leur sein. Le cas

ainsi posé, je n’ai que deux methodes de garder ma _Vache_. L’une

est de corrompre l’Avocat de ma partie, en lui promettant double

salaire; & cet Artifice doit naturellement me reussir, puisque

l’Education & le Caractère du personnage dont il s’agit me donnent

lieu d’esperer qu’il trahira celui qui a eu l’imprudence de se fier

à lui. L’autre methode est, que mon Avocat n’insiste point sur la

justice de ma Cause, & reconnoisse que ma _Vache_ apartient à ma partie

adverse: parce que l’Evenement à demontré mille & mille fois, qu’un

grand prejugé en faveur du succès d’une Cause, est quand elle est

notoirement injuste.

C’est une maxime parmi ces gens, Que tout ce qui a été fait

auparavant peut legitimement se faire encore: Voila pourquoi ils gardent

soigneusement par écrit toutes les Decisions déjà faites, même celles

qui par Ignorance ou par Corruption renversent les Regles les plus

ordinaires de l’Equité & de la Raison. Toutes ces Decisions deviennent

entre leurs mains des Autoritez, par lesquelles ils tachent de blanchir

les Crimes les plus noirs, & de justifier les pretentions les plus

iniques; & cette pratique leur réüssit si bien, qu’il n’est guères

possible d’imaginer un procès, dans lequel les deux parties n’ayent

plus d’une Decision à alleguer en leur Faveur.

En plaidant, ils evitent soigneusement de venir au fait; mais en

recompense, ils aimeroient mieux renoncer à leur profession que

d’oublier la moindre _Circonstance_ inutile. Par exemple, pour ramener

la supposition que je viens de faire, ils ne s informeront pas de quel

Droit ma partie adverse pretend que ma _Vache_ lui apartient, mais si

cette _Vache_ est noire ou blanche; si ses Cornes sont longues ou

courtes; si le Pré dans lequel elle paît est rond ou quarré; à quelle

Maladie elle est sujette, & ainsi du reste: après quoi ils consultent

tous les Arrêts rendus en pareil cas, renvoyent la Decision de la cause

à un autre tems, & de Renvoi en Renvoi, vingt ou trente ans après, le

Juge declare qui a Tort ou Raison.

Il faut remarquer aussi que ces Messieurs ont un Jargon qui leur est

particulier, intelligible pour eux seuls, & que c’est dans ce Jargon

que leurs Loix sont écrites. C’est par là principalement qu’ils ont

réüssi à confondre le vrai & le faux, le juste & l’injuste; & ils en

sont si bien venus à bout, qu’ils sont capables de plaider pendant

trente ans, pour savoir si un Champ qui a apartenu à mes Ayeux depuis

six generations est à moi ou bien à un Etranger, qui n’a jamais

pretendu être de mes Parens.

Pour ce qui regarde l’Examen de ceux qui sont acusez de Crimes

d’Etat, les procedures ne sont pas si longues: Car si ceux qui sont à

la tête des Affaires prennent soin (comme ils n’y manquent guères) de

faire donner ces sortes de Commissions à des gens de Loi, dont la

complaisance & l’habileté leur sont connues, ceux-ci, dès qu’ils

savent les intentions de leurs Protecteurs, ne manquent pas de condamner

ou d’absoudre les Accusez, & cela sans faire tort à aucune des Formes

prescrites parla Loi.

Mon Maitre m’interrompit en cet endroit pour me dire, que c’étoit

bien dommage que des Hommes qui avoient autant de Connoissances & autant

de Talens que ces Avocats, ne s’apliquassent pas plûtot à en faire

part aux autres. Je repondis que leur profession emportoit tout leur

tems, & qu’ils n’avoient pas même le loisir de penser à autre

chose. Que cela étoit si vrai, que hors de leur metier, ils étoient

d’une ignorance & d’une stupidité au dessus de toute expression: &

qu’on avoit remarqué qu’ils étoient Ennemis jurez de tout ce

qu’on apelle connoissances, comme s’ils avoient resolu de chasser la

Raison de toutes les Sciences, après l’avoir bannie de leur profession.

CHAPITRE VI.

Suite du Discours de l’Auteur sur l’Etat de son païs, si bien

gouverné par une Reine qu’on peut s’y passer de premier Minisire.

Portrait d’un pareil Ministre.

MOn Maitre me parut ne pas ajouter tout à fait foi à ce que je venois

de lui raconter, parce que comme il me le declara ensuite, il lui étoit

impossible de comprendre pourquoi les gens de Loi prendroient mille

peines, & feroient ensemble une sorte de Confederation d’iniquité, &

cela simplement pour chagriner les Animaux de leur Espece. A la verité,

ajouta t-il, vous m’avez dit qu’ils étoient payez pour cela, mais

ces Termes n’excitent pas la moindre idée en moi. Pour resoudre cette

Difficulté, je fus obligé de lui décrire l’usage de la monnoye, les

Materiaux dont on en faisoit, & la valeur des Metaux. Je lui dis que

quand un _Yahoo_ avoit une grande quantité de ces Metaux precieux, il

pouvoit aquerir tout ce qu’il vouloit, de magnifiques Habits, de beaux

Chevaux, de grandes Terres, des Mêts exquis, & de jolies Femelles.

Que la monnoye seule faisant de si admirables effets, nos _Yahoos_ ne

croyoient jamais en avoir assez à depenser ou à garder, suivant que

leur inclination naturelle les portoit à la profusion ou à l’avarice.

Que les Riches jouissoient du travail des pauvres, & que ceux-ci étoient

mille contre un en comparaison de ceux là. Que le gros de nôtre Peuple

menoit une vie miserable, & étoit obligé de travailler pendant toute

l’année depuis le matin jusqu’au soir pour fournir à un petit

nombre de Riches tout ce que leurs Caprices ou leur Vanité leur faisoit

souhaiter. J’entrai dans un assez grand Detail sur ce sujet: Mais mon

Maitre ne m’entendit pas mieux pour cela; parce qu’il lui avoit plu

de se mettre en Tête que tous les les Animaux avoient une sorte de Droit

sur les productions de la Terre, & bien particuliérement ceux qui

presidoient sur les autres.

Ce prejugé lui donna la curiosité de savoir, en quoi consistoient ces

mêts exquis, dont je venois de parler, & comment il se pouvoit faire que

quelqu’un de nous en manquat. Sur quoi je lui fis l’Enumeration de

toutes les sortes qui me vinrent dans l’Esprit, aussi bien que des

differentes maniéres de les acommoder, ce qui ne pouvoit se faire sans

envoyer des Vaisseaux dans diferentes parties du Monde, pour en raporter

des Fruits rares & des Liqueurs d’un goût excellent. Je lui protestai,

qu’on étoit obligé de faire du moins trois fois le Tour de nôtre

Terre, avant qu’une de nos Femelles de Distinction eut un Dejeuner qui

fut dans l’ordre. Il dit, que ce devoit être un bien miserable païs

que celui qui ne nourrissoit pas ses Habitans. Mais ce qui l’étonnoit

principalement, c’est qu’un païs aussi étendu que le nôtre avoit

si peu _d’Eau douce_, que nôtre Peuple se trouvoit reduit à la

necessité de faire venir sa Boisson par mer. Je repliquai, que

l’_Angleterre_ (ma chére Patrie) produisoit trois fois autant

d’Alimens que ses Habitans pouvoient en consumer: que la même

proportion avoit lieu à l’égard des Liqueurs dont ils se servoient

pour étancher leur soif; & que ces Liqueurs se faisoient du fruit de

certains Arbres, & étoient une excellente Boisson. Mais que pour

satisfaire l’intemperance des Males & la vanité des Femelles, nous

envoyons dans d’autres pays la plus grande partie des utiles

productions de nos Terres, pour en raporter des choses qui ne servoient

qu’à nous jetter dans des Maladies, & qu’a nourir nôtre

extravagance & nos vices. D’où il s’ensuivoit necessairement, que

plusieurs de mes Compatriotes étoient reduits à la necessité de gagner

leur vie par de lâches ou par d’injustes moyens: comme qui diroit par

le vol, le parjure, l’adulation, le jeu, le mensonge, l’Art

d’empoisonner, ou celui de faire des Libelles. Et ce ne fut pas sans

peine que je vins à bout de faire comprendre à mon Maitre le sens de

ces diferentes Expressions.

Le Vin, continuai-je, n’est pas aporté dans nôtre païs, parce que

nous manquons d’Eau ou d’autres Liqueurs, mais à cause que c’est

une Boisson qui nous réjouit, qui chasse nos chagrins, augmente nos

esperances, diminue nos frayeurs, & nous prive pendant quelque tems de

l’usage d’une importune Raison; apres quoi nous ne manquons guères

à tomber dans un profond sommeil, quoi qu’il faille avoüer que nous

nous reveillons presque toujours malades, & que l’usage de cette

Liqueur est pour nous une source feconde d’incommoditez, qui abrégent

nôtre vie & ruinent nôtre Santé.

Le gros de nôtre Nation gagne sa Vie en fournissant aux personnes

Riches, & en general à tous ceux qui ont de quoi payer leurs

Marchandises ou leurs peines, en leur fournissant, dis-je, toutes les

choses dont ils ont besoin. Par exemple, quand je suis chez moi, &

habillé comme je dois l’être, je porte sur mon corps le Travail de

plus de cent Ouvriers; la construction & l’ameublement de ma Maison en

demandent une fois autant, & il en faut plus de mille avant que ma Femme

soit ajustée depuis les pieds jusqu’à la tête.

J’allois lui parler d’une autre sorte de gens qui s’atachent à

guerir les maux du corps, ayant eu ocasion de lui dire que plusieurs de

mes Matelots étoient morts de Maladie. Mais j’eus toutes les peines du

monde à me faire entendre. Il comprenoit bien, disoit-il, qu’un

_Houyhnhnm_ devenoit foible & languissant quelques jours avant sa Mort,

ou se faisoit quelque blessure par malheur. Mais il lui paroissoit

impossible que la Nature, qui a un si tendre soin pour tous ses Ouvrages,

put engendrer dans nos corps tant d’incommoditez & tant de maux, & il

me pria de lui expliquer un phenomène si singulier & si bizarre. Je lui

dis, que la solution de ce probleme n’étoit pas dificile, & que le

Deréglement de nôtre conduite étoit la seule cause de nos maladies.

Que nous mangions quand nous n’avions pas faim, & que nous beuvions

sans avoir soif: Que nous passions des nuits entiéres à boire des

Liqueurs fortes sans rien manger, ce qui nous mettoit le Feu au corps, &

précipitoit ou empêchoit la digestion. Que des _Yahoos_ Femelles,

après s’être prostituées pendant quelque tems, gagnoient de

certaines Maladies douloureuses, qu’elles communiquoient à ceux qui

avoient commerce avec elles. Que ces maladies & plusieurs autres se

transmettoient de Pere en Fils; qu’on n’auroit jamais fait si l’on

vouloit composer un Catalogue exact de tous les maux auxquels le corps

Humain est sujet; puisqu’il n’y avoit point de partie qui n’en eut

cinq ou six cens pour sa part. Que l’Envie que nous avions d’être

gueris de tant de maux avoit multiplié parmi nous les Medecins, c’est

à dire, des Hommes qui se piquent de réüssir dans ces sortes de

guerisons. Je me suis apliqué, ajoutai-je, pendant quelque tems à cette

Science, qui d’ailleurs a quelque Affinité avec ma profession; ainsi

je puis dire sans vanité, que je sçai la Methode que ces Messieurs

observent dans leurs Cures.

Voyages du Capitaine Lemuel Gulliver, En Divers Pays Eloignes, Tome II de III · 第 8 / 12 段