Quand on eut achevé de diner, le Maitre Cheval me prit en particulier, &

en partie par signes, & en partie par mots, me fit connoitre

l’inquiétude ou il étoit de ce que je n’avois rien à manger.

_Hlunnk_ dans leur Langue signifie de l’Avoine. Je prononçai ce terme

deux ou trois fois; car quoique je n’en eusse pas voulu d’abord, je

trouvai, après y avoir pensé, que j’en pouvois faire une espèce de

Pain, qui mêlé avec du Lait pouroit me servir de Nourriture, jusqu’à

ce que je trouvasse l’occasion de me sauver dans quelque pays habité

par des Hommes. Le Cheval ordonna sur le champ à une Jument blanche de

m’aporter une bonne Quantité d’Avoine dans une maniére de baquet.

Je chaufai cette Avoine devant le Feu le mieux qu’il me fut possible &

j’en frotai les grains, jusqu’à ce que la Cosse, que je tâchai en

suite d’en separer, en fut ôtée; Après cela je les ecrasai entre

deux pierres, ce qui en fit un espèce de pâte, qui mêlée avec de

l’eau, & séchée au Feu, me tint lieu de pain. Ce Pain me parut

d’abord assez insipide, quoi qu’il y ait bien des endroits en

_Europe_ ou l’on en mange de pareil, mais je m’y acoutumai peu à

peu; d’ailleurs, comme ce n’étoit pas mon premier Essay de

Frugalité, ce ne fut pas aussi la premiére Experience par laquelle je

me convainquis que la Nature se contente de peu. Et c’est quelque chose

de remarquable, que je n’ai pas été Malade un seul instant pendant

tout le tems que j’ai passé dans cette Isle. A la verité, j’ay

quelque fois taché d’atraper un Lapin ou quelque Oiseau avec des

Lacets faits de Cheveux de _Yahoos_, & j’ai souvent cherché des Herbes

bonnes pour la santé, que je faisois bouillir ou que je mangeois en

salade, & fait de tems en tems un peu de Beurre, dont je beuvois ensuite

le petit Lait. Les premiers jours de mon Arrivée je fus un peu en peine

de n’avoir point de sel; mais insensiblement j’ai apris à m’en

passer, & j’ose dire que le frequent usage que nous en faisons dans nos

Repas est une corruption de goût, qui doit son origine à la qualité

qu’a le sel de provoquer à boire ceux là mêmes qui ne boiroient que

trop sans cela. Car nous ne voyons aucun Animal, excepté l’Homme, qui

en mêle dans ses Repas: Et pour ce qui me regarde, quand j’eus quité

ce païs, il se passa un Tems assez considerable avant que je pusse m’y

raccoutumer.

Mais en voila assez sur le sujet de mes Alimens; sujet sur lequel la

plûpart des Voyageurs entrent dans un Detail aussi étendu, que si leurs

Lecteurs y étoient personnellement interessez. Cependant, il étoit

necessaire que j’en disse un mot, de peur qu’on ne s’imaginât

qu’il étoit impossible, que pendant l’Espace de trois ans je pusse

trouver de la Nourriture dans un tel Pays & parmi de tels Habitans.

Quand le soir fut venu, le Maitre Cheval ordonna où je coucherois. Ma

Chambre fut une petite Ecurie, éloignée de six Verges de la Maison, &

separée de l’Etable des _Yahoos_. Je me couchai là sur un peu de

paille, dont j’avois eu soin de faire une maniére de Lit. Mes Habits

me servirent de couvertures, & je puis dire que je dormis parfaitement

bien. Mais peu de tems après, je fus mieux accommodé, comme j’en

informerai le Lecteur en son lieu, c’est à dire, quand je lui ferai le

détail de ma maniére de vivre.

CHAPITRE III.

L’Auteur s’aplique à aprendre la Langue du pays, & son Maitre le

Houyhnhnm lui en donne des Leçons. Description de cette Langue.

Plusieurs Houyhnhnms de Qualité viennent par curiosité voir l’Auteur.

Il fait à son Maitre un Recit abregé de son Voyage.

MA principale aplication étoit à aprendre la Langue, que mon Maitre

(car c’est le Nom que je lui donnerai doresnavant) & ses Enfans, aussi

bien que tous les Domestiques de la Maison, avoient un Empressement égal

à m’enseigner. Car ils regardoient comme un prodige qu’un Animal

brute donnât tant de marques aparentes de Raison. Je marquois chaque

chose au Doigt, & en demandois le Nom, que j’écrivois ensuite dans mon

_Journal_ quand j’étois seul. Pour ce qui regarde l’accent, je

tâchois de l’atraper en priant ceux de la Maison de prononcer

plusieurs fois les mêmes mots: En quoi un Cheval alezan, qui n’étoit

que simple Valet d’Ecurie, me fut d’une grande utilité.

Leur Langue approche du _Haut-Allemand_ plus que d’aucune autre Langue

de l’_Europe_; mais elle la surpasse en Agrément & en Energie.

L’Empereur _Charles_ V. a fait la même Remarque quand il a dit, que

s’il avoit à parler à ses Chevaux, ce seroit en _Allemand_.

La curiosité & l’impatience de mon Maitre furent si grandes, qu’il

employa plusieurs Heures par Jour à m’instruire. Il étoit persuadé

(comme il me le declara depuis) que j’étois un _Yahoo_: mais ce

qu’il ne pouvoit comprendre, étoit ma Docilité, mon Air honête, & ma

Propreté; Qualitez qu’aucun _Yahoo_ du pays n’avoit jamais

possedées. Mes Habits étoient une autre merveille incomprehensible pour

lui: car il croïoit qu’ils faisoient partie de mon Corps, parce que

j’avois soin de ne les jamais ôter que toute la Famille ne fut

retirée, & de les mettre le matin avant que qui que ce soit fut levé.

Mon Maitre étoit curieux de savoir d’où je venois, comment j’avois

acquis ces aparences de Raison qu’il découvroit dans toutes mes

Actions, & d’aprendre mon Histoire de ma propre Bouche, ce qu’il

espéroit que je serois bien tôt en état de faire, veu les grands

progrès que j’avois déjà fait, en aprenant & en prononçant leurs

mots & leurs Phrases. Pour aider ma Memoire, je m’avisai d’écrire

tous les mots que j’aprenois avec leur Traduction à côté. Cette

methode me fut d’un si grand secours, qu’à la fin la presence même

de mon Maitre ne m’empêcha pas de mettre quelques Termes & quelques

maniéres de parler sur le papier. J’eus bien de la peine à lui

expliquer ce que je faisois, car les _Houyhnhnms_ n’ont pas la moindre

idée de tout ce que nous apellons Livres ou Ecriture.

Dans l’espace de dix semaines je fus capable d’entendre la plûpart

de ses Questions, & quelques semaines après de lui faire passablement

Reponse. Il mouroit d’envie d’aprendre d’où je venois, & qui

m’avoit enseigné à imiter une Créature raisonnable, à cause que les

_Yahoos_, (à qui il voyoit que je ressemblois exactement pour la Téte,

les Mains & le Visage, qui étoient les seules parties de mon Corps qui

fussent visibles,) avoient toujours passé chez eux pour les moins

disciplinables de toutes les Bêtes feroces. Je repondis, que je venois

par Mer, d’un Endroit fort éloigné, avec plusieurs autres Créatures

de mon Espece, & cela dans un grand Vaisseau creux fait de Bois. Que mes

Compagnons m’avoient mis par force à Terre sur cette Côte, & m’y

avoient laissé. Ce ne fut qu’avec une extrême Dificulté, & à

l’aide de plusieurs signes, que je lui fis comprendre ces choses. Il

repliqua qu’il falloit necessairement que je me trompasse, ou que je

disse _la chose qui n’est pas_, (car ils n’ont aucun mot dans leur

Langue pour designer ce que nous apellons Fausseté ou Mensonge.) Je

sçai, ajouta t-il, qu’il est impossible qu’il y ait un païs au

delà de la Mer, ou qu’une Troupe de Brutes soit capable de conduire

sur l’Eau un Vaisseau de Bois: Aucun _Houyhnhnm_ au monde n’est assez

Habile pour faire une pareille voiture, ni assez imprudent pour en

confier la Direction à des _Yahoos_.

Le mot _Houyhnhnm_ signifie dans leur Langue un _Cheval_, & dans son

Origine Etymologique, _la perfection de la Nature_. Je dis à mon Maitre,

que l’expression m’embarassoit, mais que je tacherois à force

d’Aplication de surmonter dans peu cette Dificulté; & que j’esperois

d’être bientôt en état de lui raconter des Merveilles: Il eut la

bonté de dire à sa propre Cavalle, à ses deux Poulains, & à tous les

Domestiques de sa Maison, de ne negliger aucune ocasion de m’instruire,

& lui même se donnoit cette peine pendant deux ou trois Heures chaque

Jour. Plusieurs Chevaux & quelques Jumens de qualité du Voisinage

vinrent chez nous, sur le Bruit qui s’etoit repandu, qu’il y avoit un

_Yahoo_, qui parloit comme un _Houyhnhnm_, & dans les paroles & les

actions de qui on découvroit quelque Lueur de Raison. Ces Etrangers

parurent prendre beaucoup de plaisir à ma Conversation; ils me firent

plusieurs Questions, auxquelles je repondis de mon mieux. Par tous ces

moyens je fis de si grands progrès, que cinq mois après mon arrivée,

j’entendois tout ce qu’on disoit, & m’exprimois moi même

passablement bien.

Les _Houyhnhnms_ qui vinrent visiter mon Maitre dans le Dessein de me

voir, & de causer avec moi, ne purent se persuader que je fusse un

veritable _Yahoo_, parce que j’étois autrement couvert que ces

Animaux. J’avois été dans la resolution jusqu’alors de garder le

silence sur le Chapitre de mes Habits, pour me distinguer autant qu’il

m’étoit possible de cette maudite Race de _Yahoos_; mais quelques

jours après je changeai d’Avis, & crus qu’il y auroit de

l’Ingratitude à en faire plus long-tems un secret à mon Maitre.

Ajoutez à cela, que je remarquois que mes Habits & mes souliers seroient

bientôt usez, & qu’il faudroit necessairement que je m’en fisse

d’autres de peau d’_Yahoos_ ou de quelques autres Animaux; par où

tout le Mystère seroit découvert. Je dis donc à mon Maitre, Que dans

le pays dont je venois, ceux de mon Espèce se couvroient le corps du

poil de certaines Bêtes artistement preparé: & cela en partie par

Bienseance, & en partie pour se garantir des injures de l’Air. Que

s’il le souhaitoit, je m’offrois à lui montrer en ma personne un

Echantillon de la Verité de ce que j’avançois; pourvu qu’il me

permit de derober à ses yeux ces parties que la Nature nous enseigne à

cacher. Il me dit que mon Discours lui paroissoit fort étrange, mais

principalement la Conclusion. Qu’il ne comprenoit pas comment la Nature

pouvoit nous enseigner à cacher son propre Ouvrage. Que ni lui ni aucun

de sa Famille n’avoit honte d’aucune partie de leurs corps; mais que

j’étois le Maitre de faire à cet égard ce que je voudrois. Sur quoi

je commençai par deboutonner & par ôter mon Habit: Je fis la même

chose à l’égard de ma Veste. J’otai ensuite mes souliers & mes Bas;

& pour achever de satisfaire sa curiosité, je lui montrai ma poitrine &

mes bras tous nuds.

Mon Maitre considera ces diferens objets avec la plus avide curiosité.

Il prit tous mes Habits piéce à piéce dans son Pâturon, & les examina

atentivement; après quoi ayant passé legérement un de ses pieds de

devant sur plusieurs parties de mon corps, il me dit que j’étois à

son Avis un parfait _Yahoo_; que la seule diference qu’il y avoit entre

moi & le reste de mon Espece, consistoit en ce que j’avois la peau plus

blanche, plus douce, & plus unie; & les ongles des pates de devant & de

derriére plus courts que les _Yahoos_ ordinaires: aussi bien que dans

l’Afectation de marcher toujours sur mes deux pieds de derriére. Il

ajouta, qu’il n’en vouloit pas voir davantage, & que comme il lui

paroissoit que j’avois froid, je pouvois remettre mes Habits.

Je lui marquai quelque mécontentement de ce qu’il m’avoit si souvent

donné le nom de _Yahoo_, qui étoit un Animal odieux, pour lequel

j’avois un souverain mépris & une parfaite haine. Je le supliai de ne

se plus servir à mon égard d’un Titre si outrageant, & de faire que

ceux de sa Maison, & les Amis à qui il permettoit de me venit voir,

eussent la même Atention. A cette grace je le supliai d’en ajouter une

autre, qui étoit de ne dire à personne que ce qu’on voyoit n’étoit

pas mon veritable corps, parce qu’on regarderoit mes Habits comme une

espèce d’Artifice, par lequel j’aurois voulu persuader que je

n’étois point un _Yahoo_.

Mon Maitre m’acorda ces Demandes de la maniére du monde la plus

gracieuse, & ainsi le secret fut gardé jusqu’à ce que mes Habits

commençassent à s’user & m’obligeassent à avoir recours à

diferens moyens pour les racomoder, comme je le dirai en son lieu. Dans

le même tems, il me pria de m’employer avec toute la Diligence

possible à aprendre la Langue du pays, parce qu’il étoit encore plus

étonné de mon Intelligence & de ma Faculté de parler, que de la Figure

de mon corps, soit qu’il fut couvert ou non; ajoutant, qu’il étoit

dans la derniére impatience d’entendre les merveilles que j’avois

promis de lui raconter.

Depuis ce moment il prit une fois plus de peine qu’auparavant à

m’instruire; il me mena dans toutes les Compagnies, & faisoit que tous

ceux qui y étoient, me traitoient avec beaucoup de civilité, parce que,

comme il le leur disoit en particulier, cela me mettroit de bonne humeur,

& me rendroit plus divertissant.

Chaque jour quand je l’alois saluer, il ajoutoit à la peine qu’il

prenoit de m’instruire, des Questions touchant moi même, auxquelles je

repondois le mieux qu’il m’étoit possible; & par là je lui avois

déjà donné quelques idées generales quoique fort imparfaites.

Il seroit ennuyeux de marquer les diferens Degrez par lesquels je passai

avant que je fusse capable d’une conversation un peu suivie. Voici la

premiére de ces Conversations. Pour satisfaire la curiosité de mon

Maitre, que je n’avois fait jusqu’alors qu’irriter par des Reponses

mal exprimées & encore plus mal entendues, je lui dis un jour, que je

venois d’un pays fort éloigné, comme j’avois déjà eu l’honneur

de lui dire, avec une Cinquantaine d’Animaux de mon espèce; que nous

avions traversé plusieurs Mers, dans un Vaisseau de Bois plus grand que

sa Maison. Je lui fis là dessus la plus exacte Description du Vaisseau

que je pus, & tachai de lui expliquer par la comparaison de mon Mouchoir

déployé comment ce Vaisseau avoit été poussé par le Vent. Que mes

gens s’étant revoltez contre moi, m’avoient mis à Terre sur cette

Côte, où j’avois d’abord rencontré ces execrables _Yahoos_, de la

persecution desquels sa venue m’avoit delivré. Il me demanda, qui

avoit fait le Vaisseau, & comment il étoit possible que les _Houyhnhnms_

de mon pays en eussent confié la direction à des Brutes? Je repondis,

que je n’oserois pas poursuivre ma Relation, à moins qu’il ne

m’engageat sa parole qu’il ne se facheroit pas, & qu’à cette

condition je lui raconterois les merveilles dont je lui avois si souvent

parlé. Il me le promit, & là dessus je continuai mon Discours, en

l’assurant, que le Vaisseau avoit été fait par des Creatures comme

moi, qui dans tous les Pays que j’avois parcourus, aussi bien que dans

le mien, étoient les seuls Animaux doüez de raison; & qu’à mon

Arrivée dans le pays, j’avois autant été étonné de voir les

_Houyhnhnms_ agissant comme des Etres Raisonnables, que lui ou ses Amis

avoient pu l’être de découvrir des marques d’Intelligence dans une

Créature qu’il lui plaisoit de confondre avec les _Yahoos_, à qui

j’avoüois bien que je ressemblois à quelques égards, mais nullement

du côté de la Bêtise & de la Férocité. J’ajoutai; que si javois

jamais le bonheur de revenir dans ma patrie, & d’y pouvoir raconter mes

Voyages, comme c’étoit mon intention, tout le monde me taxeroit de

dire _la chose qui n’est pas_; & que, malgré le profond Respect que

j’avois pour lui, sa Famille & ses Amis, je pouvois lui dire, que mes

Compatriotes auroient grande peine à croire qu’il y eut un païs au

Monde, où les _Yahoos_ fussent des Brutes & les _Houyhnhnms_ des

Créatures raisonnables.

CHAPITRE IV.

Notion des Houyhnhnms touchant le vrai& le faux. Discours de l’Auteur

desaprouvé par son Maitre. L’Auteur entre dans un plus grand Detail

sur lui même & sur les Accidens de son Voyage.

MOn Maitre écouta ce que je venois de lui dire avec cet Air d’Embarras

qu’on a quand on nous dit des choses que nous avons peine à

comprendre; ce qui venoit de ce que les Idées de _Doute_, &

_d’Incertitude à l’égard de la Verité d’un Fait_, étoient

entiérement nouvelles pour lui; Et je me souviens que dans plusieurs

Discours que j’eus avec mon Maitre touchant les Hommes en general,

étant obligé de lui parler des _Mensonges_ dont ils se servent pour se

tromper les uns les autres, ce ne fut qu’avec une extrême Dificulté

que je vins à bout de me faire entendre, quoique d’ailleurs il eut la

comprehension du monde la plus aisée. Car voici comme il raisonnoit:

l’Usage de la parole est institué pour se faire entendre, & pour

aprendre ce que nous ignorons; Or si quelcun dit _la chose qui n’est

pas_, il renverse cette Institution; parce qu’à proprement parler je

ne saurois dire que je l’entens, & que bien loin de m’aprendre

quelque chose, il me met dans un pire êtat que l’ignorance, puis

qu’il me persuade que le _Noir_ est _Blanc_. Voila toutes les Notions

qu’il avoit touchant la Faculté de _Mentir_, que les Hommes possedent

si parfaitement.

Pour revenir à mon sujet; quand j’eus dit que les _Yahoos_ étoient

les seuls Animaux raisonnables de mon païs, mon Maitre me demanda si

nous avions des _Houyhnhnms_ parmi nous, & quel étoit leur emploi: Je

lui répondis que nous en avions un grand nombre: qu’en Eté ils

paissoient dans les Champs, & qu’en Hyver on les gardoit dans des

maisons, où on les nourrissoit de Foin & d’Avoine, & où des _Yahoos_,

qui servoient de Valets, étoient obligez de leur peigner la crinière,

de leur netoyer les pieds, de leur donner à manger, & de faire leurs

lits. Je vous entens, me dit mon Maitre, & je comprens par ce que vous

dites, que quelque portion de Raison que vos _Yahoos_ pretendent avoir,

les _Houyhnhnms_ sont pourtant vos Maitres; je serois charmé que nos

_Yahoos_ fussent aussi traitables. Je le supliai de me permettre de

n’en dire pas davantage, parce que j’étois parfaitement sûr que la

solution de la difficulté qu’il me proposoit, ne pouroit manquer de

lui déplaire. Mais il m’ordonna de parler librement, & me promit de ne

se point facher. Rassuré par cette promesse, je lui dis que nos

_Houyhnhnms_, que nous apellions _Chevaux_, étoient les plus beaux & les

plus genereux de tous les Animaux que nous eussions: qu’ils excelloient

en force & en vîtesse: que quand ils apartenoient à des personnes de

qualité, ils n’étoient employez qu’à porter leurs Maitres, ou

qu’à tirer des chariots, & au reste fort bien traitez, à moins

qu’ils ne tombassent Malades, ou ne devinssent Fourbus, parce

qu’alors on les vendoit, & qu’on ne s’en servoit plus qu’à des

occupations basses, jusques à leur mort; après quoi on les écorchoit

pour tirer quelque profit de leur peau, & on jettoit le reste de leur

corps pour servir de pâture aux Chiens ou à des Oiseaux de proye. Mais,

ajoutai-je, les Chevaux ordinaires ne sont pas si heureux, puis qu’ils

sont mal nourris, & employez par des Fermiers ou des Charretiers à de

bien plus rudes travaux. Je lui décrivis le mieux qu’il me fut

possible notre manière d’aller à cheval, aussi bien que la forme &

l’usage de nos Brides, nos Selles, nos Eperons & nos Fouëts. Je lui

dis ensuite, que nous atachions de certaines plaques d’une substance

dure apellée _Fer_ au dessous de leurs pieds, afin qu’ils ne se

fissent point de mal en marchant dans les chemins pierreux.

Mon Maitre me parut indigné de mon discours; cependant il se contenta de

me dire, qu’il s’étonnoit de la hardiesse que nous prenions de

monter sur le dos d’un _Houyhnhnms_, parce qu’il étoit sûr que le

moins fort de ses Domestiques étoit capable de jetter à terre le plus

robuste _Yahoo_, même d’écraser cette Bête en se roulant sur le dos.

Je répondis, que nous accoutumions nos Chevaux dès l’âge de trois ou

quatre ans aux differens services auxquels nous les destinions. Que ceux

d’entr’eux qui étoient extraordinairement vicieux, étoient employez

au chariage; que pendant qu’ils étoient jeunes on les châtioit

severement pour les corriger de ces sortes de defauts auxquels les

châtimens peuvent servir de remede: Qu’on _chatroit_ la plûpart des

Mâles quand ils avoient atteint l’âge de deux ans, pour les rendre

plus doux & plus traitables; qu’il faloit avoüer qu’ils étoient

sensibles aux punitions & aux recompenses; mais qu’il étoit certain,

qu’ils n’avoient pas la moindre teinture de Raison.

Je fus obligé de me servir de beaucoup de circonlocutions pour donner à

mon Maitre de justes idées de tout ce que je venois de dire; car leur

Langue n’est pas abondante en mots, parce que leurs Besoins & leurs

Passions sont en bien plus petit nombre que les nôtres. Mais il m’est

impossible d’exprimer le noble ressentiment que lui inspira l’idée

du Traitement cruel que nous faisions à plusieurs de nos _Houyhnhnms_,

particuliérement après que je lui eus expliqué le but qu’on se

proposoit par cette sanglante operation, qui étoit d’empêcher

qu’ils ne pussent réüssir à la propagation de leur espèce, & de les

rendre plus serviles. Il dit, que s’il étoit possible qu’il y eut un

païs où les _Yahoos_ seuls étoient douez de Raison, il faloit

necessairement qu’ils y fussent aussi les Maitres, parce qu’à la

longue la Raison l’emportoit toujours sur une force aveugle & brutale.

Mais, que considerant la forme de nos corps, & en particulier du mien, il

lui sembloit qu’aucune Creature d’égal volume n’étoit moins

propre à faire usage de cette Raison dans les affaires ordinaires de la

vie; surquoi il me pria de lui dire, si mes Compatriotes ressembloient à

moi, ou bien aux _Yahoos_ de son pays. Je lui dis, que j’étois aussi

bien fait que la plûpart des Hommes de mon âge; mais que les Jeunes &

les Femelles avoient la peau beaucoup plus douce, & que celles-ci

particuliérement l’avoient d’ordinaire blanche comme du lait. Il est

vrai, me répondit-il, qu’il y a quelque difference entre vous & les

autres _Yahoos_, puisque vous étes plus propre & pas tout-à-fait aussi

difforme qu’eux. Mais il ajouta, qu’en fait d’avantages réels, ils

l’emportoient sur moi. Que mes ongles, tant aux pieds de devant qu’à

ceux de derriére, ne m’étoient d’aucun usage; qu’à l’égard de

mes pieds de devant ce n’étoit qu’improprement qu’il leur donnoit

ce nom, ne m’ayant jamais vu marcher dessus; que la peau n’en étoit

pas assez dure pour les apuyer sur des pierres; que la plûpart du tems

je ne les couvrois de rien, & que la couverture dont je les envelopois

quelquefois, n’étoit ni de la même figure, ni aussi forte que celle

que je mettois à mes pieds de derriére. Qu’il faloit necessairement

que je tombasse souvent, puisqu’il étoit impossible que je me tinsse

toujours ferme en ne m’apuyant que sur deux pieds. Il commença alors

à faire la critique des autres parties de mon corps, disant, que mon nez

avançoit trop: que mes yeux étoient si enfoncez dans ma tête que

j’étois obligé de la tourner si je voulois voir quelque objet qui fut

à mes côtez: que je ne pouvois prendre de nourriture sans aprocher un

de mes pieds de devant de ma bouche: que pour defendre mon corps contre

le chaud & contre le froid, j’étois obligé d’avoir recours à des

Habits, que je ne pouvois ôter & remettre chaque jour sans qu’il

m’en coutât beaucoup de tems & de peine. Et enfin, qu’il avoit

observé que tous les Animaux de son Pays avoient naturellement de

l’horreur pour les _Yahoos_: que les plus foibles les fuyoient, & que

les plus forts les chassoient loin d’eux. D’où il concluoit, qu’en

nous suposant douez de raison, il n’en étoit pas moins embarassé pour

cela à savoir comment nous pouvions remedier à cette Antipathie

naturelle que toutes les Creatures paroissoient avoir contre nous; ni par

consequent comment nous pouvions les aprivoiser, & en tirer service.

Mais, poursuivit-il, je ne veux pas entrer plus loin dans cette

Discussion, parce que ma grande envie est d’aprendre votre Histoire,

dans quel pays vous étes né, & tout ce qui vous est arrivé de plus

important avant que de venir ici.

Je lui dis, que je ferois de mon mieux pour satisfaire entiérement sa

curiosité; mais que je craignois bien qu’il n’y eut plusieurs choses

dont il me seroit impossible de lui donner des idées, parce que je ne

voyois rien dans son Pays à quoi je pusse les comparer. Que néanmoins

j’allois essayer de le contenter sur tous les Articles qu’il venoit

d’indiquer; mais que je le supliois de m’aider, quand je ne pourois

pas trouver les expressions qu’il me faudroit, ce qu’il eut la bonté

de me promettre. Je dis, que mes Parens étoient de bons Bourgeois,

établis dans une Isle nommée _Angleterre_, qui étoit si éloignée de

son pays, qu’un de ses Domestiques auroit de la peine à y arriver en

un An, quand même il iroit toujours tout droit. Que mes Parens

m’avoient fait aprendre la Chirurgie, c’est à dire, l’Art de

guerir les playes & les contusions qui arrivent au corps; que mon Pays

étoit gouverné par une Femme que nous appellons _Reine_. Que j’avois

quité ma Patrie pour acquerir des Richesses, par le moyen desquelles je

pusse à mon retour vivre dans l’Opulence avec ma Famille. Que dans mon

dernier Voyage j’étois Commandant du Vaisseau, & que j’avois sous

moi une cinquantaine de _Yahoos_, dont plusieurs étoient morts en Mer,

ce qui m’avoit forcé à les remplir par d’autres de diferentes

Nations. Que notre Vaisseau avoit deux fois été en danger de couler à

fond; la premiére par une violente Tempête, & la seconde parce qu’il

avoit donné contre un Rocher. Mon Maitre m’interrompit en cet endroit,

pour me demander, comment je pouvois persuader à des Etrangers de

diferens pays de s’embarquer avec moi, dont le Vaisseau avoit couru

tant de risques, & à bord de qui tant de monde étoit mort. Je lui dis,

que c’étoient des gens de Sac & de Corde, obligez de quiter leur pays

à cause de leurs Crimes ou de leur pauvreté. Que quelques-uns avoient

été ruinez par des Procès; que d’autres s’étoient jettez dans la

misére par la Boisson, le Jeu ou les Femmes; que d’autres étoient

coupables de Trahison; qu’un grand nombre l’étoient de Meurtre, de

Vol, d’Empoisonnement, de Parjure, de fausse Monnoye, ou de Desertion;

& que presque tous s’étoient sauvez de Prison; ce qui faisoit

qu’aucun d’eux n’osoit remettre le pied dans sa Patrie, de peur

d’être pendu, ou mis pour le reste de ses jours dans un cachot; &

qu’ainsi ils étoient forcez de chercher à gagner leur vie dans des

Pays éloignez.

Voyages du Capitaine Lemuel Gulliver, En Divers Pays Eloignes, Tome II de III · 第 7 / 12 段