JE passai environ cinq Mois dans ma Maison avec ma Femme & mes Enfans, &

aurois été fort heureux si j’avois su sentir mon Bonheur. Je laissai

ma Femme enceinte, & acceptai une offre fort avantageuse qui me fut faite

d’être Capitaine du _Hazardeux_, Vaisseau Marchand de 350. Tonneaux:

Car j’entendois fort bien la Navigation, & étant las de l’Emploi de

Chirurgien sur Mer, (Emploi néanmoins auquel je ne renonçois pas si

absolument que je ne fusse prêt à l’exercer en tems & lieu)

j’engageai en cette qualité un certain Robert _Purefoy_, jeune Homme

assez Habile dans sa Profession. Nous partimes de _Portsmouth_ le second

d’_Aoust_ 1710, le quatorziéme nous rencontrâmes le Capitaine

_Pocock_ qui aloit à la Baye de _Campêche_ pour y couper du Bois du

même nom. Le 16. nous fumes separez de lui par une Tempête; j’apris

à mon Retour que son Vaisseau avoit coulé à fond, & que de tout

l’Equipage il n’y avoit qu’un seul Mousse qui se fut sauvé.

C’étoit un honête Homme & un fort bon Marinier, mais un peu trop

positif dans ses sentimens, ce qui fut la cause de sa perte, comme ce

l’a été de celle de plusieurs autres. Car s’il avoit suivi mon

Avis, il seroit peut être à present comme moi sain & sauf au milieu de

sa Famille.

Des Fievres chaudes m’emportérent tant de monde, que je fus obligé de

toucher aux _Barbades_ pour y faire de nouvelles Recrues. Mais je ne

tardai guéres à me repentir du choix que je fis, ceux que je pris à

mon Bord ayant presque tous été Boucaniers. Tout l’Equipage de mon

Vaisseau consistoit en vingt-cinq Hommes, & mes ordres portoient que je

trafiquerois avec les _Indiens_ de la _Mer du Sud_, & que je tacherois de

faire quelques nouvelles Decouvertes. Ces Boucaniers debauchérent le

reste de mes gens, & tous ensemble formérent le Dessein de se rendre

Maitres du Vaisseau; Dessein qu’ils exécutérent un beau Matin en se

jettant tout d’un coup dans ma Cabane, & en me liant pieds & mains,

avec menace de me jetter dans la Mer si je faisois la moindre Resistance.

Je leur dis que je me reconnoissois leur prisonnier, & que je leur

promettois la plus entiére soumission. Ils exigérent de moi que je

confirmasse cette promesse par serment; après quoi ils me deliérent, à

un de mes Bras près qu’ils atachérent avec une Chaine à mon Lit, &

placérent une sentinelle avec un Fusil chargé à ma porte, avec ordre

de tirer sur moi, dès que je ferois le moindre éfort pour me détacher.

Ils m’envoyerent à manger & à boire, & se chargérent du Gouvernement

du Vaisseau. Leur Dessein étoit de pirater sur les _Espagnols_, ce

qu’ils ne pouvoient faire à moins que d’être plus forts de Monde.

Mais avant que de rien entreprendre, ils étoient dans l’intention de

vendre les Marchandises qui étoient dans le Vaisseau, & puis d’aler à

_Madagascar_ pour y faire des Recrues, quelques uns d’eux étant morts

depuis qu’ils m’obligeoient à garder la Chambre. Cette espèce de

prison dura quelques semaines, pendant lesquelles ils firent commerce

avec les _Indiens_, sans que je sçusse quel Cours ils prenoient, étant

étroitement gardé dans ma Cabane, & atendant à tout moment qu’ils

executeroient la menace de me tuer, qu’ils me faisoient reguliérement

huit ou dix fois par jour.

Le 9. _May_ 1711, un certain _Jaques Welch_ vint me trouver, & dit

qu’il avoit ordre du Capitaine de me mettre à Terre. Je tachai de le

fléchir par mes priéres, mais je n’en pus venir à bout; il poussa

même la Cruauté jusqu’à refuser de me dire seulement le Nom de leur

nouveau Capitaine. Quand il eut fait sa Commission, lui & ses Compagnons

me forcèrent à descendre dans la Chaloupe, en me permettant de mettre

mon meilleur Habit, & de prendre avec moi un petit paquet de Linge, mais

point d’Armes excepté mon Epée: ils eurent même la politesse de ne

pas visiter mes poches, dans lesquelles j’avois mis tout mon Argent, &

quelques autres Bagatelles. Ils firent environ une lieuë à force de

Rames, & puis me mirent sur le Rivage. Je les conjurai de me dire dans

quel pays j’étois: Ils me protestérent tous qu’ils le savoient

aussi peu que moi, mais me dirent que le Capitaine (comme ils

l’apelloient) avoit resolu, après s’être défait des Marchandises,

de me mettre à Terre sur la premiére Côte que nous decouvririons. En

prononçant ces mots, ils s’éloignérent de moi, me disant en guise

d’Adieu, que si je ne voulois pas être surpris par la Marée, je

ferois fort bien de ne pas rester long-tems dans l’endroit où

j’étois.

Dans cette afreuse situation je gagnai le haut du Rivage, où je

m’assis pour me reposer un peu, & pour reflêchir sur le parti que je

devois prendre. Après une mûre Deliberation, je pris la Resolution

d’avancer dans le païs, de me rendre aux premiers Sauvages que je

rencontrerois, & de racheter ma vie en leur donnant quelques Bracelets,

quelques Bagues de cuivre, & quelques Verroteries; Bagatelles dont on se

pourvoit dans ces sortes de Voyages, & dont j’avois par bonheur

quelques unes sur moi. Je vis sur ma Route un grand nombre d’Arbres,

qui me parurent être des productions de la Nature, parce que je ne

remarquois aucun ordre dans leur Arrangement; plusieurs Prez, & quelques

Champs d’Avoine. Je marchai avec beaucoup de circonspection, craignant

qu’on ne me tirât quelque Flêche par derriére ou de côté. Je

tombai dans un grand Chemin, où je vis plusieurs Traces d’Hommes,

quelques unes de Vaches, mais un nombre bien plus considerable de celles

de Chevaux. Enfin j’aperçus diferens Animaux dans un Champ, & un ou

deux de la même sorte assis dans des Arbres. Ils étoient d’une Figure

fort vilaine & tout à fait extraordinaire. J’en eus un peu peur, &

pour les mieux considerer, je me cachai derriére un Buisson.

Quelques uns d’eux s’étant aprochez de la place où j’étois,

j’eus ocasion de les voir distinctement. Leurs Têtes & leurs Poitrines

étoient couvertes de Cheveux: ils avoient des Barbes pareilles à celles

des Boucs, & leur corps étoit generalement parlant couleur de peau de

Bufle. Je les voyois grimper sur de hauts Arbres avec autant d’Agileté

qu’auroit pu faire un Ecureuil; car ils avoient de fortes pates qui se

terminoient en pointes crochues. Ils sautoient fort loin & couroient

d’une prodigieuse vitesse. Les Femelles étoient plus petites que les

_Males_: leurs Mammelles pendoient entre leurs pieds de devant, &

touchoient presque à terre quand elles marchoient. Les Cheveux de ces

Animaux, tant de l’un que de l’autre sexe, étoient de diferentes

couleurs: les uns les avoient bruns, d’autres roux, d’autres noirs, &

d’autres enfin jaunes. Tout compté, je ne me souviens pas d’avoir vu

dans aucun de mes Voyages des Animaux plus desagréables, ni contre

lesquels j’aye senti une plus forte Antipathie. N’ayant donc que trop

satisfait ma curiosité, je poursuivis mon chemin, espérant qu’il me

conduiroit à la Cabane de quelqu’_Indien_. A peine eus-je fait

quelques pas, que je rencontrai nez à nez une de ces Creatures dont je

viens de parler. Le vilain Monstre ne m’eut pas plutôt aperçu,

qu’il fit plusieurs grimaces, dans lesquelles je crus deméler son

Etonnement; puis s’aprochant de moi, il leva sa pate de devant, sans

que je susse si c’étoit par Mechanceté ou par simple Curiosité. Mais

de peur d’Equivoque, je mis Flamberge au vent, & lui donnai un coup du

plat de mon Epée, car je ne voulois pas le blesser, de peur que cette

Action violente, commise à l’égard d’un Animal qui pouvoit leur

apartenir, n’irritât les Habitans contre moi. Cependant le coup que

j’avois donné à cette Bête fut assez douloureux, pour qu’elle prit

la fuite, en jettant des cris, qui atirérent hors du champ voisin une

quarantaine d’Animaux de la même sorte, dont je fus regardé d’assez

mauvais œil. De peur d’insulte néanmoins je me mis le dos contre un

Arbre, & fis le Moulinet avec mon Epée, quoi qu’à dire le vrai je ne

fusse rien moins qu’à mon Aise.

Au milieu de cet embaras, quel ne fut pas mon Etonnement, quand je vis

ces Animaux se sauver à toutes Jambes, & me laisser librement poursuivre

ma Route, sans qu’il me fut possible de comprendre la cause d’un

changement si soudain? Mais ayant tourné la Tête à gauche,

j’aperçus un Cheval qui se promenoit au petit pas dans le Champ; &

c’étoit ce Cheval, qu’ils avoient aperçu avant moi, qui, à ce que

j’apris depuis, étoit la cause de leur Fuite. Le Cheval me parut un

peu effrayé en me voyant, mais se remettant d’abord de sa crainte, il

considera mon Visage avec de manifestes marques d’etonnement: il

regarda avec atention mes mains & mes pieds, & fit plusieurs fois le tour

de mon corps. Je voulois continuer mon Chemin, mais il me le barra en

s’y mettant en travers, quoique d’ailleurs il n’eut pas l’Air

menaçant, & qu’il ne me parut pas avoir Dessein de me faire la moindre

violence. Nous fumes l’un & l’autre pendant quelques minutes dans

cette situation; à la fin je pris la hardiesse d’étendre la main sur

son Cou, dans le dessein de le flater, en me servant de cette sorte de

siflement & de mots; qui sont en usage parmi les Maquignons, quand ils

veulent manier un Cheval étranger. Mais cet Animal parut recevoir mes

Caresses avec Dedain, car il branla la tête, fronça le sourcil, &

écarta doucement ma Main avec son pied droit de devant. Après quoi il

hennit trois ou quatre fois, mais d’une maniére si extraordinaire que

je crus que c’étoit une espéce de Langage, qui lui étoit

particulier, qu’il parloit.

Sur ces entrefaites arrive un second Cheval, qui s’aproche de l’autre

d’un Air degagé & honête, lui hennit quelques sons, qui me parurent

Articulez, & en reçoit une Reponse du même genre. Ils s’éloignérent

tous deux de quelques pas, comme s’ils avoient voulu conferer ensemble,

se promenant l’un à côté de l’autre, en avant & en arriére, tout

de même que des personnes qui délibérent sur quelque Afaire

importante, mais tournant souvent les yeux vers moi, comme pour empêcher

que je ne m’échapasse. Je ne sçaurois exprimer la surprise où je fus

en voyant faire de pareilles choses à des Bêtes brutes, & je conclus

que si les Habitans du païs étoient douez d’un Dégré de raison

proportionné à cette superiorité ordinaire que les Hommes ont sur les

Chevaux, il faloit necessairement qu’ils fussent le plus sage Peuple de

la Terre. Cette pensée m’encouragea à poursuivre ma Route, & me fit

naitre le Dessein de ne me point arrêter que je n’eusse trouvé

quelque Maison ou quelque Village, ou du moins quelqu’un des Naturels

du pays. Je m’esquivois déjà tout doucement, quand le premier des

deux Chevaux, qui étoit un gris-pommelé, remarquant ma fuite, se mit a

hennir après moi d’un Ton si absolu, que je m’imaginai entendre ce

qu’il vouloit dire; sur quoi je retournai sur mes pas & vins vers lui,

pour atendre ses ordres. Mais je dissimulai ma crainte le mieux qu’il

me fut possible: car, sans que j’en jure, le Lecteur croira aisément

que l’incertitude où j’étois comment cette Avanture finiroit, me

mettoit un peu en peine.

Les deux Chevaux s’aprochérent de moi, regardant avec beaucoup

d’atention mon Visage & mes mains. Le Cheval gris toucha mon Chapeau de

tous côtez avec la Corne de son pied droit de devant, & le decompensa

tellement, que je fus obligé de l’oter pour le rajuster; Action qui me

parut jetter ce Cheval aussi bien que son Compagnon (qui étoit un

Baybrun) dans un Etonnement inexprimable; Celui-ci toucha le pan de mon

Habit, & trouvant qu’il ne faisoit pas partie de mon corps, donna

encore de nouvelles marques de sa surprise. Ils étoient l’un &

l’autre fort embarrassez de mes Souliers & de mes Bas, qu’ils avoient

fort atentivement examinez, se hennissant l’un à l’autre, & faisant

diferens gestes, qui ne ressembloient pas mal à ceux que fait un

Philosophe qui tâche d’expliquer quelque Phenomène nouveau & dificile.

En un mot, toutes les maniéres de ces Animaux me parurent si sages & si

marquées au coin de l’intelligence, que je conclus qu’il faloit

necessairement qu’ils fussent des Magiciens, qui s’étoient ainsi

metamorphosez eux mêmes, & qui voyant un Etranger, avoient formé le

Dessein de se divertir de moi; ou qui peut être étoient réellement

étonnez à la vuë d’un Homme si diferent en Habit & en Figure des

Habitans d’un pays si éloigné. Ce beau & solide Raisonnement me fit

prendre la Hardiesse de leur adresser le Discours suivant.

Messieurs, si vous êtes des Enchanteurs, comme il y a grande aparence,

vous entendez toutes sortes de Langues, c’est pourquoi je prens la

liberté de dire à Vos Seigneuries, que je suis un malheureux _Anglois_,

que ses infortunes ont amené sur vos Côtes, & je conjure un de vous

deux de me permettre de le monter comme s’il étoit réellement Cheval,

& de me porter à quelque Maison ou à quelque Village. Et vous

n’obligerez pas un Ingrat, car je vous ferai present de ce Couteau & de

ce Bracelet (que je pris hors de ma poche en prononçant ces derniers

mots. ) Les deux Créatures gardérent un profond silence pendant que je

parlois, & parurent m’écouter avec beaucoup d’atention; & quand

j’eus fait, ils se hennirent plusieurs fois l’un à l’autre, ni

plus ni moins que s’ils étoient engagez dans une serieuse

conversation. Je remarquai que leur Langage exprimoit fort bien les

passions, & que les mots en pouvoient plus aisément être reduits en

Alphabet que ceux des _Chinois_.

Je leur ouïs plusieurs fois prononcer le mot de _Yahoo_; & quoi qu’il

me fut impossible de deviner ce qu’il signifioit, j’essaiai

neanmoins, pendant que ces deux Messieurs étoient en conversation, de le

prononcer à mon Tour. Dès que je remarquai qu’ils se taisoient, je

dis à haute voix _Yahoo_, imitant en même tems, le plus qu’il

m’étoit possible le Hennissement d’un Cheval; ce qui ne les surprit

pas mediocrement tous deux, & le gris repeta trois fois le même mot,

comme s’il avoit voulu m’aprendre le veritable Accent, en quoi je

l’imitai de mon mieux, & trouvai que chaque fois je prononçois moins

mal, quoique je fusse encore fort loin du point de perfection. Ensuite le

Baybrun essaya ma Capacité à l’égard d’un second mot dont la

prononciation étoit bien plus dificile: je veux dire celui de

_Houyhnhnm_. Je ne reussis pas si bien dans ce mot que dans l’autre;

mais après deux ou trois Essays, cela alla mieux: & mes deux Maitres me

parurent extrêmement étonnez de l’habileté de leur Disciple.

Après quelques autres Discours, qui à ce que je conjecturai, me

regardoient, les deux Amis prirent congé l’un de l’autre; le Cheval

gris me fit signe de marcher devant lui, en quoi je jugeai à propos de

lui obéïr, jusqu’à ce que j’eusse trouvé un meilleur Guide. Quand

je marchois trop lentement, il me crioit _Hhuun_, _Hhuun_; Je devinai sa

pensée, & lui donnai à entendre que j’étois las, & qu’il ne

m’étoit pas possible d’aller plus loin; surquoi il eut la bonté de

s’arrêter un peu pour me donner le tems de me reposer.

CHAPITRE II.

Un Houyhnhnm conduit l’Auteur à sa Maison. Description de cette

Maison. Maniére dont l’Auteur y est reçu Nourriture des Houyhnhnms.

L’Auteur pourvu d’Alimens après avoir craint d’en manquer.

Maniére dont il se nourrissoit dans ce Païs.

NOus avions fait environ trois miles, quand nous arrivâmes à un long

Bâtiment fait de Bois de charpente; le Toit en étoit assez bas &

couvert de paille. Je commençai alors à prendre courage, & tirai de ma

poche quelques unes de ces Babioles, que les Voyageurs portent

d’ordinaire avec eux, pour en faire à peu de Fraix de magnifiques

presens aux _Indiens_ de l’_Amerique_; je tirai de ma poche, dis je,

quelques unes de ces Babioles, dans l’esperance de me concilier par là

l’Affection de ceux de la Maison. Le Cheval me fit signe d’entrer le

premier. Je le fis & me trouvai dans une Ecurie fort propre, où il ne

manquoit ni Ratelier ni Mangeoire. Il y avoit trois Chevaux & deux

Jumens, dont aucun ne mangeoit, mais dont quelques uns étoient assis sur

leurs Jarrets, ce qui m’étonna beaucoup: Mais ce qui augmenta encore

mon Etonnement, fut que je vis le reste occupé à faire le même Ouvrage

que nos Palfreniers font dans nos Ecuries. Ce spectacle me confirma dans

ma premiére opinion, qu’un peuple capable de civiliser des Brutes

jusques à ce point, devoit être le plus sage & le plus habile Peuple de

la Terre. Le gris pommelé entra alors, & prevint le mauvais Traitement

que les autres auroient pu me faire. Il leur hennit à diferentes

reprises d’un ton d’Autorité, & reçut chaque fois Reponse.

Par dessus cette maniére d’Apartement où nous étions, il y en avoit

encore trois autres de plein pied, dans lesquels on entroit par trois

portes, vis à vis les unes des autres. Nous nous rendimes par le second

Apartement à la porte du troisiéme, où le Cheval gris entra seul, me

faisant signe de l’atendre. J’obeïs, & preparai en atendant mes

presens pour le Maitre & pour la Maitresse de la Maison. Ces presens

consistoient en deux Couteaux, trois Bracelets de perles fausses, une

petite Lunette d’aproche, & un Colier de verre. Le Cheval hennit trois

ou quatre fois, & je m’atendois à quelque Reponse prononcée par une

voix Humaine, mais un hennissement aussi articulé, quoi que plus grêle

que le sien, fut toute la Reponse qu’il reçut. J’allai m’imaginer

que cette Maison apartenoit à quelque personne de la premiére

Distinction, puisque j’essuyois tant de Ceremonies avant que d’être

admis: Car il me paroissoit entiérement incroyable qu’un Homme de

qualité ne fut servi que par des Chevaux.

Je craignis pendant un instant que mes malheurs & mes soufrances ne

m’eussent fait perdre l’esprit: je regardai tout autour de moi dans

la Chambre où j’avois été laissé seul, & je la trouvai comme la

premiére, quoi qu’un peu plus propre. Je me frotai plusieurs fois les

yeux, mais ils furent conssamment frapez des mêmes objets. Je me pinçai

les Bras & les Côtez pour me reveiller, dans l’esperance que ce qui

venoit de m’arriver ne fut qu’un Songe. Après quoi je fus obligé

d’atribuer à la Magie tout ce que je voyois. Mais je fus interrompu

dans ces Reflexions par l’Arrivée du Cheval gris, qui me fit signe de

le suivre dans le Troisiéme Apartement, où je vis une fort jolie

Cavalle, avec deux Poulains, assis sur des Nattes de paille, très bien

faites & de la derniére propreté.

Dès que la Cavalle m’eut vu, elle se leva de sa Natte, s’aprocha de

moi, & m’examina depuis les pieds jusqu’à la Téte: Examen qui finit

par un regard de mepris; Après quoi elle se tourna vers le Cheval, &

j’ouïs que l’un & l’autre repetoient souvent le mot de _Yahoo_;

mot dont je ne comprenois pas alors la signification, quoique ce fut le

premier que j’eusse apris à prononcer; mais je ne tardai guères à en

savoir le sens, & j’achetai cette connoissance par la plus cruelle de

toutes les Mortifications: Car le Cheval me faisant signe de la Tête, &

repetant le mot _Hhuun_, _Hhuun_, comme il avoit fait sur la Route, ce

qui vouloit dire (comme je l’ai déjà expliqué) que je devois le

suivre, me conduisit dans une maniére de Cour, où il y avoit un autre

Batiment à quelque distance de la Maison. Nous entrâmes dans ce

Batiment, & je vis trois de ces detestables Créatures que j’avois

rencontré immediatement après mon Arrivée, qui se nourrissoient de

Racines & de la Chair de quelques Animaux, que j’apris dans la suite

avoir été des Anes, des Chiens, des Vaches mortes de Maladies. Ils

étoient tous atachez par le cou avec de fortes Cordes à une Poutre, &

tenoient leur Manger entre les grifes de leurs pieds de devant.

Le Maitre Cheval commanda à un de ses Domestiques, qui étoit un Cheval

alezan, de detacher le plus grand de ces Animaux & de le mener à la

basse Cour. J’y fus conduit aussi, & cela dans le dessein de nous

comparer ensemble, ce que le Maitre & le Valet firent ayec beaucoup

d’atention, repetant l’un & l’autre le mot de _Yahoo_ plusieurs

fois. Je ne sçaurois exprimer l’Horreur & l’Epouvante dont je fus

saisi, quand je remarquai que cette Abominable Bête avoit une Figure

Humaine. Elle avoit à la verité le Visage plus large, le nez plus

écrasé, les Levres plus grosses, & la Bouche plus fenduë, que ne les

ont d’ordinaire les _Européens_. Mais ces sortes de Diformitez se

remarquent chez la plûpart des Nations Sauvages. Les pieds de devant du

_Yahoo_ ne diferoient en rien de mes mains, excepté que les Ongles en

étoient plus longs, & qu’ils étoient plus velus & plus bruns. Il y

avoit la même conformité & la même diference entre nos pieds: mais les

Chevaux ne s’en aperçurent pas, parce que les miens étoient couverts

de mes Bas & de mes souliers.

La seule dificulté qui arrêtoit les deux Chevaux, étoit de voir que le

reste de mon corps ne ressembloit en rien à celui d’un _Yahoo_;

disparité dont j’avois l’obligation toute entiére à mes Habits,

qui étoient une chose entiérement nouvelle pour eux: l’Alezan

m’ofrit une Racine, qu’il tenoit entre la Corne de son pied & son

pâturon; je la pris, & l’ayant sentie, je la lui rendis le plus

civilement qu’il m’étoit possible. Il tira du Chenil du _Yahoo_ un

morceau de je ne sçai quelle viande, qui sentoit si mauvais, que j’en

detournai la Tête en faisant une de ces grimaces dans lesquelles il

entre du dedain & du degout; ce qu’il n’eut pas plutot aperçu

qu’il le jetta au _Yahoo_, par qui elle fut devorée avec avidité. Il

me montra ensuite un monceau de Foin, & un Picotin plein d’Avoine; mais

je branlai la tête pour marquer que ni l’une ni l’autre de ces

choses ne pouvoient me servir de nourriture. Et pour dire le vray, je

commençai alors à craindre de mourir de Faim, si je ne rencontrois

personne de mon espèce: Car pour ce qui regarde ces vilains _Yahoos_, il

faut avoüer que nonobstant la tendre Amitié que je portois alors à la

Nature Humaine, je n’ai jamais vu d’Etre qui me deplut davantage à

tous égards; & ce qu’il y a de singulier, est, que quoi qu’on

s’acoutume à toutes sortes d’Animaux, les _Yahoos_ seuls m’ont

toujours paru plus haissables à mesure que je les ai connus davantage.

Le Maitre Cheval demêla mon Aversion pour ces Bêtes sur mon visage, &

pour m’obliger renvoya le _Yahoo_ dans son Chenil. Après cela il

aprocha la corne de son pied de devant de sa Bouche, ce qui ne me causa

pas une mediocre surprise, quoi qu’il le fit d’une maniére fort

aisée, & avec un mouvement qui me parut parfaitement Naturel, A ce

premier signe il en ajouta d’autres pour me prier. de lui donner à

connoitre ce que je souhaitois de manger; mais il me fut impossible de

lui faire une Reponse qu’il put comprendre. Pendant que nous étions

tous deux dans cet embaras, je vis une Vache passant tout près de nous.

Sur quoi je la montrai au doigt, & marquai l’envie que j’avois de la

traire. Le Maitre Cheval m’entendit, car il ordonna à une Cavalle, qui

étoit une des servantes du Logis, d’ouvrir une Chambre où il y avoit

plusieurs Vaisseaux de Terre & de Bois remplis de Lait. Elle m’en donna

un bon godet tout plein, que j’avalai tout d’un Trait, & avec un

plaisir inexprimable.

Vers le midi, je vis arriver chez nous une sorte de Voiture trainée par

quatre _Yahoos_. Il y avoit dans cette Voiture un vieux Cheval qui

paroissoit être de Qualité. En descendant il mit d’abord à terre ses

pieds de derriere, ayant quelque Accident à son pied gauche de devant.

Il venoit diner avec nôtre Cheval, qui le reçut avec de grandes

démonstrations d’Amitié. Ils mangérent dans le plus bel Apartement,

& eurent pour second service de l’Avoine bouillie dans du Lait. Leurs

mangeoires étoient placées en rond dans le milieu de la Chambre, &

divisées en Compartimens égaux, devant lesquels ils étoient tous

assis, chacun d’eux ayant une Botte de paille qui lui servoit de Chaise

ou de Tapis. Le Ratelier étoit divisé de la même maniére que les

Mangeoires, ce qui taisoit que chaque Cheval & chaque Jument mangeoient

leur propre Foin & leur Composition d’Avoine & de Lait, avec beaucoup

de Décence & de Régularité. Le Cheval gris m’ordonna de me tenir

près de lui, & causa long-tems avec son Ami sur mon chapitre, à ce que

je conjecturai par les nombreux Regards dont l’Etranger m’honora, &

par la frequente Repetition du mot de _Yahoo_.

Voyages du Capitaine Lemuel Gulliver, En Divers Pays Eloignes, Tome II de III · 第 6 / 12 段