demanda si j’avois vu quelqu’un de leurs _Struldbruggs_ ou Immortels.
Je dis que non, & marquai souhaiter de savoir en quel sens ce titre
pouvoit être apliqué à une Créature mortelle. Ce Seigneur me
répondit, que quelquefois, quoi que rarement, il naissoit parmi eux des
Enfans qui avoient une tache rougeatre & d’une figure circulaire sur le
front, directement au dessus de la paupiére gauche, ce qui étoit une
infaillible marque d’immortalité. Il ajouta, que la tache étoit
d’abord fort petite, mais qu’elle devenoit plus grande à mesure que
l’Enfant croissoit, & changeoit aussi de couleur: que depuis l’âge
de douze ans jusqu’à celui de vingt-cinq, elle étoit verte, après
cela d’un bleu foncé, & à quarante cinq ans noire comme du Charbon;
après quoi elle ne soufroit plus aucun changement. Ces sortes de
Naissances, poursuivit-il, sont si rares, que je ne crois pas qu’il y
ait plus d’onze cent _Struldbruggs_ de l’un & l’autre sexe dans
tout le Royaume. Que ces productions n’étoient pas particuliéres à
de certaines Familles, mais un pur effet du Hazard, & que les Enfans des
_Struldbruggs_ étoient sujets à la Loi du trépas ni plus ni moins que
les autres Mortels. J’avouë que ce Recit me causa un plaisir
inexprimable: Et comme celui qui me le faisoit entendoit la Langue de
_Balnibarbi_, que je parlois fort bien, je ne pus m’empêcher de faire
des Exclamations peut-être un peu extravagantes. Je m’écriai comme
ravi hors de moi-même; Heureux Peuple où chaque Enfant a eu du moins la
possibilité d’être Immortel! Nation heureuse, devant les yeux de qui
sont étalez tant de vivans exemples de l’Antique vertu, & qui renferme
dans son sein des Maitres prêts à l’instruire dans la sagesse de tous
les siecles! Mais mille & mille fois plus heureux encore ces admirables
_Struldbruggs_, qui naissent exempts du plus afreux de tous les maux, &
dont les ames ne sont pas continuellement agitées par l’horrible
frayeur de la mort! Je fis paroitre quelque étonnement de n’avoir vu
à la Cour aucun de ces Illustres Personnages: une tache noire au front
étant quelque chose de trop remarquable pour que je ne m’en fusse pas
aperçu d’abord; & m’imaginant d’ailleurs qu’il étoit impossible
que Sa Majesté, qui étoit un Prince fort judicieux, n’en eut choisi
un bon nombre pour lui servir de Conseillers. Mais, poursuivis-je, peut
être que ces Venerables Sages ne veulent pas respirer un air aussi
corrompu que celui de la Cour; ou bien, qu’on n’a pas assez de
déference pour leurs Avis, comme on voit parmi nous de jeunes Gens trop
vifs & trop peu dociles pour se laisser conduire par les Conseils de
quelques prudens Vieillards. Que quoi qu’il en fut à ces égards,
puisque le Roi me permettoit quelquefois de le saluer, j’étois resolu
de lui déclarer librement & au long mon sentiment à la premiére
occasion, par le secours de mon Interprête; & que soit qu’il en
profitat ou non, j’étois dans le dessein d’accepter l’ofre que Sa
Majesté m’avoit faite plus d’une fois, & de passer le reste de mes
jours dans son Païs, pour devenir plus sage & meilleur par le commerce
de ses Etres superieurs, dont il venoit de me parler, si tant y a
qu’ils daignassent m’admettre parmi eux. Le Gentilhomme à qui
j’adressai ce Discours, parce que (comme je l’ai déja remarqué) il
parloit la Langue de _Balnibarbi_, me dit avec cette sorte de souris,
qu’arrache la pitié qu’on a pour l’ignorance, qu’il étoit
charmé qu’il y eut quelque chose qui fut capable de me retenir parmi
eux, & qu’il me prioit de lui permettre d’expliquer à la compagnie
ce que je venois de dire. Il le fit, & ces Messieurs causérent quelque
tems ensemble dans leur Langue, sans que j’entendisse un seul mot de
tout ce qu’ils dirent, ni que je pusse remarquer par leur air quelle
impression mon Discours avoit faite sur eux. Après un silence de
quelques instans, le même Seigneur me dit que ses Amis & les miens (ce
furent ses termes) étoient charmez des Réflexions judicieuses que
j’avois faites sur les Avantages d’une vie Immortelle, & qu’ils
souhaitoient que je leur déclarasse d’une manière un peu détaillée,
quel plan de vie je me serois fait, si j’avois eu le bonheur de naitre
_Struldbrugg_.
Je répondis qu’il n’étoit guères dificile d’être éloquent sur
un si beau & si riche sujet, particuliérement à moi, qui m’étois
souvent amusé à songer ce que je ferois, si j’étois Roi, Général,
ou Grand Seigneur: Qu’à l’égard du cas proposé, j’avois
réflêchi plus d’une fois sur la maniére dont je passerois mon tems,
si j’étois sûr de ne pas mourir.
Que si j’avois eu le bonheur de naitre _Struldbrugg_, dès que
j’aurois connu l’excès de ma Félicité, je me serois d’abord
servi de toutes sortes de moyens pour aquerir des Richesses. Qu’à
force d’Adresse & d’Aplication j’aurois pu en moins de deux
Siécles devenir un des plus riches Particuliers du Royaume. En second
lieu, que dès ma plus tendre jeunesse, j’aurois tâché de me
perfectionner dans toutes sortes de Sciences, afin de surpasser un jour
tous les Hommes du monde en Habileté & en Savoir. Enfin, que je mettrois
soigneusement par écrit chaque Evenement considérable, de la verité
duquel je serois informé: Que je tracerois sans aucune ombre de
partialité les Caractéres des Princes & des plus fameux Ministres
d’Etat, qui se succederoient les uns aux autres: Que je marquerois
exactement les diférens changemens qui arriveroient dans les Coutumes,
le Langage, les Modes, & les Divertissemens de mon Païs. Et que par ces
moyens j’esperois de devenir un Trésor vivant de Connoissances & de
Sagesse, aussi bien que l’Oracle de ma Nation.
Dès que j’aurois atteint l’âge de soixante ans, leur dis-je en
poursuivant mon Discours, je ne songerois plus à me marier, mais
pratiquerois les Loix de l’Hospitalité, quoiqu’avec retenue.
Je m’occuperois à former l’Esprit & le Cœur de quelques jeunes Gens
de grande esperance, en les convainquant par mes Observations & par de
nombreux Exemples, de l’utilité & de l’excellence de la vertu. Mais
je choisirois pour mes Compagnons perpetuels d’autres Immortels comme
moi, parmi lesquels il y auroit une douzaine des plus Anciens, dont je
ferois mes Amis particuliers. Si quelques-uns de ceux-ci ne se trouvoient
pas dans un état opulent, je les logerois dans ma Maison, & en aurois
toujours quelques-uns à ma Table, à laquelle je n’admettrois qu’un
très-petit nombre de vous autres mortels, que je regarderois du même
œil dont un homme considère la succession annuelle des Tulippes & des
Oeillets de son Jardin: les Fleurs qu’il voit le divertissent pendant
quelques instans, mais ne lui font point regretter celles de l’année
passée.
Mes Compagnons Immortels & moi, nous nous communiquerions les uns aux
autres nos Observations, & ferions des Remarques sur les diférentes
maniéres dont la corruption se glisse dans le Monde, afin d’en
préserver les Hommes par de sages Leçons, & par l’Ascendant de nôtre
Exemple; Remedes qui selon toutes les aparences empêcheroient cette
dépravation de la Nature humaine, dont on s’est plaint avec tant de
Raison dans tous les âges.
Ajoutez à cela le plaisir de voir les plus étonnantes Revolutions
d’Etat: d’anciennes Citez tombant en ruïnes: d’obscurs Villages
devenant des Capitales d’Empires: de fameuses Riviéres changées en
petits Ruisseaux: l’Ocean laissant un Païs à sec, pour en couvrir un
autre de ses ondes: les Sciences établissant leur Siége dans de
certains Pays, & quelques Siécles après paroissant les avoir quitez
pour jamais. Je pourois alors me promettre de voir le jour où l’on
auroit trouvé la _Longitude_, le _Mouvement Perpetuel_, & la _Medecine
Universelle_, aussi bien que plusieurs autres belles Inventions.
Quelles magnifiques Découvertes ne ferions nous point en Astronomie, en
survivant à nos Prédictions les plus reculées, & en observant les
Retours periodiques des Cometes, & tout ce qui a du raport au mouvement
du Soleil, de la Lune & des Etoiles.
Ce ne fut-là que l’Exorde. Mon amour pour la vie rendit la suite de
mon Discours bien plus longue. Quand j’eus fait, & que ce que je venois
de dire eut été expliqué comme auparavant au reste de la Compagnie,
ils parlérent quelque tems entr’eux, & me parurent un peu rire à mes
Dépens. A la fin le même Gentilhomme, qui m’avoit servi
d’Interprête, dit qu’il étoit chargé de la part de ces autres
Messieurs de me redresser sur quelques Erreurs dans lesquelles
l’imbécilité ordinaire de la Nature humaine m’avoit fait tomber.
Que cette Race de _Strulbdruggs_ étoit particuliére à leur Païs,
puisqu’il ne s’en trouvoit point ni dans le Royaume de _Balnibarbi_,
ni dans l’Empire du _Japon_, où il avoit eu l’honneur d’être
Ambassadeur de la part de Sa Majesté, & qu’il avoit trouvé les
Naturels de l’un & de l’autre de ces Pays aussi incrédules sur le
Chapitre des _Strulbdruggs_ que je l’avois paru moi-même. Que dans les
deux Empires susdits, dans lesquels il avoit fait un assez long séjour,
le desir de vivre long-tems étoit un desir général. Que quiconque y
avoit un pied dans le Tombeau, retenoit l’autre le plus qui lui étoit
possible. Que le plus vieux y esperoit de vivre encore un jour, &
regardoit la mort comme le plus affreux de tous les maux; mais que dans
l’Isle de _Luggnagg_ le desir de vivre n’étoit pas si ardent, parce
qu’on y avoit l’exemple des _Strulbdruggs_ continuellement devant les
yeux.
Que le plan de vie que j’avois fait étoit déraisonnable & injuste,
parce qu’il supposoit une éternité de Jeunesse, de Santé, & de
Vigueur, que personne ne sauroit avoir la Folie de se promettre, quelque
extravaguant qu’on soit en fait de souhaits. Que par conséquent, la
Question n’étoit pas de savoir si un Homme voudroit être toujours
jeune & toujours heureux, mais comment il passeroit une vie sans fin,
sujette aux incommoditez qui sont l’appanage ordinaire de la
vieillesse. Car, ajoutoit-il, quoique peu d’Hommes voulussent avouër
qu’ils souhaiteroient d’être Immortels même à de si dures
conditions, j’ai pourtant remarqué dans les Empires de _Balnibarbi_ &
du _Japon_, que chacun cherche à renvoyer la mort quelque tard qu’elle
vienne, & je n’ai presque point vu d’Exemples d’Hommes qui
mourussent volontairement, à moins que d’y avoir été portez par
d’excessives Douleurs. Et j’en apelle à vôtre conscience, me
dit-il, si vous n’avez remarqué la même chose dans les païs où vous
avez voyagé.
Après cette Preface, il entra dans un Detail fort circonstancié
touchant les _Strulbdruggs_. Il dit qu’ils agissoient comme les autres
Hommes jusqu’à l’age de trente ans, après quoi on remarquoit en eux
une espèce de Melancolie qui augmentoit de jour en jour jusqu’à ce
qu’ils eussent quatre vingts ans. Qu’il savoit cela par leur propre
Confession: parce que, comme chaque siecle ne produit que deux ou trois
de cette Espece, ce nombre ne suffit pas pour faire quelque Observation
generale. Quand ils ont passé les quatre vingt ans, ce qui pour les
autres habitans de ce pays, est le dernier Terme auquel ils puissent
ateindre, ils sont non seulement sujets à toutes les Folies & à toutes
les Infirmitez des autres Vieillards, mais aussi à de certains Defauts
qui naissent de la terrible certitude de leur Immortalité. Ils sont non
seulement Vains, Opiniatres, Avares, de mauvaise Humeur, & Babillards,
mais aussi entiérement incapables d’Amitié. Envie & Desirs
impuissants sont leurs passions ordinaires. Mais les objets contre
lesquels leur Envie se dechaine principalement, sont les vices des
Jeunes, & la mort des Vieux. En reflechissant sur ceux là, ils se
trouvent exclus même de la possibilité de gouter jamais aucun plaisir,
& quand ils voyent un Convoi funebre, ils se plaignent que d’autres
sont entrez dans un Port, où eux mêmes ne pouront jamais arriver. Ils
ne se souviennent de rien que de ce qu’ils ont remarqué & apris dans
leur Jeunesse, & cela même est encore fort defectueux. Et pour ce qui
regarde la Certitude ou les particularitez de quelques Faits, on peut
faire plus de fond sur les Traditions communes, que sur leurs meilleurs
Memoires. Les moins miserables de ces Vieillards éternels sont ceux qui
ont le bonheur de radoter, & de perdre absolument la Memoire; parce que,
n’ayant pas un grand nombre de mauvaises Qualitez, qui rendent les
autres haissables, on est plus porté à avoir pitié d’eux & à les
secourir.
Si un _Strulbdrugg_ épouse une personne immortelle comme lui, le Mariage
ne subsiste que jusqu’à ce que le plus jeune des deux ait ateint
l’age de quatre vingt ans. Car nos Loix trouvent qu’il est juste que
celui, qui, sans qu’il ait merité ce malheur par sa faute, est
condamné à rester toujours sur la Terre, ne soit pas rendu doublement
malheureux par une Femme éternelle.
Dès qu’ils ont quatre vingt Ans, la Loi les considère comme morts;
leurs Heritiers s’emparent de leurs Biens, excepté une petite portion
qu’on reserve pour leur Entretien, & les Pauvres d’entr’eux sont
entretenus à la Charge du Public. Après ce periode ils sont tenus pour
incapables de s’aquiter d’aucune Charge, & on ne les admet pour
Temoins dans aucune Cause, soit Civile, soit Criminelle.
A quatre vingt & dix Ans ils perdent leurs Dents & leurs Cheveux, ne
trouvent plus de gout à rien, mais mangent & boivent sans apetit & sans
plaisir: Les Maladies auxquelles ils sont sujets allant leur train
ordinaire sans croitre ni diminuer. En parlant ils oublient les Noms les
plus ordinaires des Choses, aussi bien que celui des personnes, quand
même ce seroient leurs plus intimes Amis, ou leurs plus proches Parens.
Pour la même raison ils ne sçauroient jamais s’occuper à lire, parce
que leur Memoire est si peu ferme que le commencement d’une Phrase est
toujours effacé de leur souvenir quand ils en lisent la fin: Malheur qui
les prive du seul Divertissement dont ils seroient capables.
Le Langage étant fort sujet au Changement, les _Strulbdruggs_ d’un
siecle n’entendent pas ceux d’un autre, & sont, lorsqu’ils ont
passé deux cent ans, incapables de lier Conversation avec leurs Voisins
les Mortels, ce qui leur donne le desavantage d’être comme Etrangers
dans leur propre Païs.
Tel fut, autant qu’il m’en peut souvenir, le Recit qu’il me fit
touchant les _Strulbdruggs_. J’en vis dans la suite cinq ou six de
diferens Ages, mais dont le plus jeune n’étoit vieux que de deux
siecles; J’eus même le plaisir de passer quelques Heures avec deux ou
trois d’entr’eux; mais quoi qu’on leur eut dit que j’etois un
grand Voyageur, qui avois vu la plus grande partie de la Terre, ils
n’eurent pas la moindre curiosité de me faire quelques Questions, & se
contentérent de me demander un _Slums Kudask_, ou marque de souvenir, ce
qui est une maniére honête de demander l’Aumone, sans que la Loi, qui
le defend, soit ouvertement violée.
Tout le Monde les hait & les meprise; & la Naissance d’un d’eux est
mis au nombre des funestes presages. La meilleure maniére de savoir leur
Age est de leur demander de quel Roi ou de quel grand Personnage ils se
souviennent, & après cela de consulter l’Histoire, car il est certain
que quand ils avoient quatre vingt Ans, le dernier Prince dont ils
avoient conservé le souvenir n’avoit pas encore commencé son Regne.
Leur vuë est de tous les Spectacles le plus mortifiant, & les Femmes
parmi eux sont encore plus horribles que les Hommes. Par dessus les
Diformitez ordinaires à un age avancé, ils ont je ne sçai quelle
Laideur particuliére encore, qui s’augmente avec les Années, &
qu’il est impossible de decrire. Et à cet egard je puis me vanter, que
parmi une demie douzaine de _Strulbdruggs_ je distinguai d’abord le
plus vieux, quoi qu’il n’y eut pas plus de deux siecles de diference.
Le Lecteur croira facilement que ce que je venois d’entendre, diminua
de beaucoup l’Envie que j’avois de vivre toujours. J’eus honte des
visions extravagantes dans lesquelles j’avois donné, & fus persuadé
que le Tyran le plus cruel auroit peine à inventer un genre de mort par
lequel je refusasse de passer pour finir une pareille vie. On conta au
Roi tout ce qui s’étoit passé sur ce sujet entre moi & mes Amis. Ce
Prince me fit l’honneur de me railler là dessus, me demandant si je ne
voulois pas transporter dans mon païs une paire de _Strulbdruggs_, pour
armer mes Compatriotes contre la Frayeur de la Mort; mais il semble que
cela soit defendu par les Loix fondamentales du Royaume: car sans cela
j’aurois été charmé de faire la Depense de les transporter. Je fus
obligé d’avouer que les Loix de ce Royaume touchant les
_Strulbdruggs_, étoient apuyées sur de très solides Raisons, & telles,
que tout autre pays seroit obligé de les adopter, s’il avoit de
pareils Hommes dans son sein. Autrement, comme l’Avarice est une
passion en quelque sorte essentielle à la Vieillesse, ces Immortels
deviendroient avec le Tems possesseurs de tous les Biens de la Nation, &
s’empareroient de toute l’Autorité: d’où il arriveroit que
manquant de Talens pour faire un bon usage du pouvoir qu’ils auroient
entre les Mains, le Gouvernement, dont ils seroient les soutiens,
crouleroit bientôt sur ses Fondemens.
CHAPITRE XI.
L’Auteur quite Luggnagg & va au Japon: d’où il se rend sur un
Vaisseau Hollandois à Amsterdam, & d’Amsterdam en Angleterre.
J’Ay cru que ce Recit touchant les _Strulbdruggs_ ne seroit pas
desagreable au Lecteur, ne me souvenant pas d’avoir jamais lu quelque
chose de pareil dans aucun Livre de Voyages qui me soit tombé entre les
mains. Que si ce Trait Historique n’est pas si nouveau pour mes
Lecteurs que je me le suis imaginé, je tirerai mon Apologie de la
necessité où se trouvent des Voyageurs, qui font la Description du
même Pays, de raconter les mêmes particularitez, sans qu’on puisse
pour cela les accuser de s’être copiez les uns les autres.
Il y a un commerce perpetuel entre les Habitans de ce Royaume & ceux du
_Japon_, & il est très aparent que les Auteurs _Japonois_ auroient pu me
donner quelques lumiéres sur le Chapitre des _Strulbdruggs_; mais je fis
si peu de sejour dans cet Empire, & j’en savois si peù la Langue,
qu’il me fut impossible de demander ou de recevoir à cet égard
quelques Eclaircissemens. Mais j’espére que la Lecture de mon Livre
donnera à quelque _Hollandais_ la curiosité de faire sur ce sujet de
plus amples informations.
Le Roi de _Luggnagg_ m’ayant plusieurs fois pressé d’accepter
quelque Emploi à sa Cour, & me trouvant inebranlable dans le Dessein de
retourner dans mon païs, m’acorda la permission de partir, & me donna
une Lettre de Recommandation ecrite de sa propre Main pour l’Empereur
du _Japon_. Il me fit aussi present de quatre cent quarante & quatre
grandes piéces d’or (cette Nation aimant fort les nombres pairs) &
d’un Diamant que je vendis en _Angleterre_ pour onze cent guinées.
Le sixiéme de _May_ 1709, je pris congé solemnellement de sa Majesté &
de tous mes Amis. Ce Prince eut la bonté d’ordonner qu’un
Detachement de sa Garde me conduisit à _Glanguenstald_, qui est un Port
de mer situé au _Sud-West_ de l’Isle. Six jours après mon Arrivée,
il y eut un Vaisseau prêt à faire voile pour le _Japon_, & nous fimes
ce Trajet en quinze jours. Nous primes Terre à une petite Ville Maritime
nommée _Xamoschi_, & située au _Sud-Eft_ du _Japon_. Je montrai
d’abord aux Officiers de la Doüane la Lettre du Roi de _Luggnagg_ pour
sa Majesté Imperiale.
Ils connoissoient parfaitement bien le Cachet de ce Prince, qui étoit de
la largeur de la paume de ma main. Ce cachet representoit _un Roi levant
de terre un Gueux estropié_. Les Magistrats de la Ville ayant été
informez que j’avois une Lettre pour l’Empereur, me reçurent comme
un Ministre public, eurent soin de me pourvoir de Domestiques pour me
servir, & de Voitures pour transporter mon Bagage à _Yedo_, où je fus
admis à l’Audience, & delivrai ma Lettre, qui fut ouverte avec grande
Ceremonie, & expliquée à l’Empereur par un Interprête, qui me dit
après cela de la part de sa Majesté, que si j’avois quelque Requête
à presenter, je pouvois être sûr qu’elle me seroit ottoyée pour
l’Amour du Roi de _Luggnagg_. Cet Interprête avoit été employé
depuis long-tems dans les Afaires des _Hollandois_: il demêla facilement
que j’étois _Européen_, & pour cette cause il exprima ce que
l’Empereur venoit de dire en _Hollandois_, qu’il parloit parfaitement
bien. Je repondis (conformément à la Resolution que j’en avois prise)
que j’étois un Marchand _Hollandois_, qui avois fait Naufrage sur les
Côtes d’un païs fort éloigné, d’où je m’étois rendu en partie
par Mer & en partie par Terre à _Luggnagg_, & de là au _Japon_, où je
savois que ceux de mon pays envoyoient souvent des Vaisseaux, sur un
desquels j’avois esperé de m’en retourner en _Europe_: Que pour cet
efet je supliois très humblement sa Majesté de donner ordre que je
fusse conduit & escorté jusqu’à _Nangesac_: A cette Faveur je priai
que pour l’Amour de mon Patron le Roi de _Luggnagg_, l’Empereur
voulut bien en ajouter une autre, qui étoit de me dispenser de la
Ceremonie imposée à mes Compatriotes de _fouler aux pieds la Croix_,
parce que c’étoit mon Infortune, & non pas l’intention de faire
quelque Commerce qui m’avoit conduit dans son Pays. Quand cette
derniére Demande eut été expliquée à l’Empereur, il parut un peu
surpris, & dit, qu’il croyoit que j’étois le premier de mes
Compatriotes qui eut jamais fait quelque Dificulté sur ce point, &
qu’il commençoit à douter que je fusse un _Hollandois_; mais qu’il
me soupçonnoit plutôt d’être un CHRETIEN. Que cependant à cause des
Raisons que j’avois aleguées, mais principalement par amitié pour le
Roi de _Luggnagg_, il se préteroit à la _singularité_ de mon humeur,
mais que l’Affaire devoit être adroitement menagée, & que ses
Officiers auroient ordre de me laisser passer comme si c’étoit par
inadvertance. Je rendis mille graces par la bouche de mon Interprête
pour une Faveur si signalée, & quelques Troupes étant en ce tems là en
marche vers _Nangesac_, l’Officier Commandant eut ordre de m’y
conduire, avec quelques Instructions sur l’Affaire de la _Croix_.
Le 9. _Juin_ 1709. J’arrivai à _Nangesac_, après un assez long &
encore plus incommode Voyage. Je ne tardai guéres à faire connoissance
avec quelques Matelots _Hollandois_ d’un Vaisseau nommé _Anthoine_, de
450. Tonneaux. J’avois vécu assez longtems en _Hollande_, poursuivant
mes Etudes à _Leide_, & je parlois assez bien _Flamand_. Les Matelots
furent bien tôt informez d’où je venois en dernier lieu, ils eurent
la curiosité de me demander l’Histoire de ma vie & le détail de mes
Voyages. Je leur fis un Recit abregé, probable & peu sincére. Je
connoissois plusieurs personnes en _Hollande_, & il ne me fut pas
dificile d’inventer des Noms suposez pour mes Parens, que je dis être
de pauvres gens de la Province de _Gueldres_. J’aurois volontiers
donné au Capitaine (un certain _Theodore van Grult_) tout ce qu’il
m’auroit demandé pour me transporter en _Hollande_; mais quand il eut
apris que j’étois Chirurgien, il se contenta de la moitié de la somme
ordinaire, à condition que je le servirois dans ma profession durant le
Voyage. Avant que de nous embarquer, quelques uns de l’Equipage me
demandérent souvent si j’avois acompli la Ceremonie dont j’ay
parlé? J’esquivai la Question par des Reponses vagues, disant que
j’avois fait tout ce que l’Empereur avoit exigé de moi. Cependant,
un méchant Coquin de Matelot s’adressant à un Officier, & me
désignant du doigt, dit que je n’avois pas encore _foulé aux pieds le
Crucifix_: mais l’Officier qui avoit reçu ordre qu’on ne me fit
point de peine, donna à ce Maraut une volée de coups de Bâton, après
quoi je ne fus plus exposé à des Questions de ce genre.
Il ne m’arriva rien pendant ce Voiage qui vaille la peine d’être
raconté. Nous eumes le vent en poupe jusqu’au _Cap de Bonne
Esperance_, où nous nous pourvumes d’Eau douce. Le 16. d’Avril nous
arrivâmes sains & saufs à _Amsterdam_, n’ayant perdu que trois Hommes
qui étoient morts de Maladie, & un quatriéme qui étoit tombé du grand
Mât dans la Mer, près des Côtes de Guinée. Après m’être arrêté
quelques jours à _Amsterdam_, je m’embarquai pour _l’Angleterre_ sur
un petit Vaisseau qui apartenoit à cette Ville. Le 10. _d’Avril_ 1710,
nous arrivames aux _Dunes_. Le lendemain je mis pied à Terre, & eus le
plaisir de revoir ma Patrie après une absence de cinq Ans & six mois.
J’arrivai chez moi le même jour, & trouvai ma Femme & mes Enfans en
parfaite santé.
Fin de la Troisiéme Partie.
VOYAGES
DU CAPITAINE
LEMUEL GULLIVER,
EN
DIVERS PAYS ELOIGNEZ.
TOME SECOND.
Seconde Partie.
Contenant le Voyage au Pays des Houyhnhnms.
A LA HAYE,
Chez P. GOSSE & J. NEAULME.
MDCCXXVII.
VOYAGES.
PART. IV.
Voyage au pays des HOUYHNHNMS.
CHAPITRE I.
L’Auteur entreprend un Voyage en Qualité de Capitaine d’un Vaisseau.
Ses gens conspirent contre lui, le tiennent pendant quelque tems
renfermé dans sa Cabane, & le mettent à Terre dans un Pays inconnu. Il
avance dans le Pays. Description d’un Etrange Animal nommé Yahoo.
L’Auteur rencontre deux Houyhnhnms.