livrer Bataille. Je souhaitai que le Senat de _Rome_ put paroitre devant
moi dans une grande Chambre, & une Assemblée un peu plus Moderne en
oposition dans une autre. La premiére de ces Compagnies ne me parut
composée que de Heros & de Demi-Dieux; au lieu que l’autre ne
ressembloit qu’à une Troupe de Gueux, de Bandits, & de Breteurs. Le
Gouverneur à ma demande fit signe à _César_ & à _Brutus_ de
s’avancer vers moi. La vuë de _Brutus_ m’inspira une profonde
veneration, & je n’eus pas de peine à remarquer en lui la vertu la
plus consommée, une fermeté d’Ame, une intrepidité au dessus de
toute expression, & le plus ardent Amour pour sa Patrie. J’observai
avec un sensible plaisir que ces deux grands Hommes paroissoient être
Amis, & _Cesar_ m’avoüa avec une noble ingenuité, que la gloire de
l’avoir tué surpassoit celle qu’il s’étoit aquise pendant tout le
cours de sa vie. J’eus l’honneur d’entretenir assez long-tems
_Brutus_; & il me fut dit que _Junius_, _Socrate_, _Epaminondas_, _Caton_
le jeune, _Thomas Morus_ & lui, étoient toujours ensemble: _Sextumvirat_
auquel tous les Ages du Monde ne sçauroient ajouter un septiéme.
Mes Lecteurs s’ennuyeroient certainement, si je leur raportois les Noms
de toutes les personnes, que le Desir de voir, pour ainsi dire, le Monde
dans chaque point de sa Durée, me fit évoquer. Je m’atachai
principalement à considerer les Destructeurs des Tyrans & des
Usurpateurs, & ceux qui avoient rendu des Nations à la Liberté; ces
sortes de Spectacles me causoient une joye si sensible que ce seroit
tenter l’impossible que de vouloir l’exprimer.
CHAPITRE VIII.
Detail curieux touchant la Ville de Glubbdubdribb. Quelques Corrections
de l’Histoire Ancienne & Moderne.
AYant envie de voir les Anciens qui s’étoient rendus fameux par leur
Esprit ou par leur Savoir, je leur destinai un jour tout entier. Je
demandai que _Homere_ & _Aristote_ parussent à la Tête de tous leurs
Commentateurs; mais ceux-ci étoient en si grand nombre, que plusieurs
Centaines restérent dans la Cour & dans les Apartemens exterieurs du
Palais. Je connus & distinguai ces deux Heros à la premiére vuë, non
seulement de la multitude, mais aussi l’un de l’autre. _Homere_
étoit le plus grand & le mieux fait des deux, se tenoit fort droit pour
son Age, & avoit les yeux les plus vifs que j’aye jamais vus.
_Aristote_ se baissoit extrêmement, & s’apuyoit sur un Baton. Il avoit
le visage maigre, les cheveux longs, & la voix creuse. Je m’aperçus
d’abord, qu’aucun d’eux n’avoit jamais vu le reste de la
Compagnie, ni même n’en avoit entendu parler. Et un Esprit, que je ne
nommerai point, me dit à l’oreille, que dans l’autre monde ces
Commentateurs se tenoient toujours le plus loin qu’il leur étoit
possible de ces grands Hommes dont ils avoient vainement tenté
d’éclaircir les Ecrits, & cela par la Honte & par le Remord qu’ils
avoient de leur avoir fait dire mille Contradictions & mille Absurditez,
auxquelles ils n’avoient jamais pensé. Je presentai _Didyme_ &
_Eustathius_ à _Homere_, qui à ma priére les reçut mieux que peut
être ils ne meritoient; car il trouva d’abord qu’aucun d’eux
n’avoit le genie qu’il faut pour entrer dans celui d’un Poëte.
Mais _Aristote_ perdit entiérement patience, quand après lui avoir
marqué les Obligations qu’il avoit à _Scot_ & à _Ramus_, je lui
presentai ces Savans, & il me demanda si ses autres Commentateurs
étoient aussi Fous que ceux-ci.
Je priai alors le Gouverneur d’évoquer _Descartes & Gassendi_, qui en
ma presence expliquérent leurs Systèmes à _Aristote_. Ce Philosophe
avoüa ingenuement qu’il s’étoit très souvent trompé, parce que à
l’égard de plusieurs choses il ne s’étoit apuyé que sur de simples
Conjectures; & declara que le _Vuide_ d’_Epicure_, dont _Gassendi_
étoit le Restaurateur, & les _Tourbillons_ de _Descartes_, étoient
également fondez. Il predit que _l’Attraction_, qui se voit
aujourd’huy tant de Defenseurs, retomberoit quelque jour dans le Mepris
dont on vient de la tirer. Les nouveaux Systèmes sur la Nature, ne sont,
ajouta t-il, que de nouvelles modes, qui varieront de tems en tems; &
mêmes ceux qu’on pretend demontrer Mathematiquement, n’auront pas un
Regne aussi long que la presomption de leurs Partisans semble leur
promettre.
J’employai cinq jours à converser avec plusieurs autres Savans de
l’Antiquité. Je vis la plus grande partie des premiers Empereurs
Romains. Le Gouverneur evoqua à ma Sollicitation les Cuisiniers de
_Heliogabale_ pour nous faire à diner, mais ils ne nous donnérent que
peu de preuves de leur habileté, faute de Materiaux. Un Cuisinier
d’_Agesilaus_ nous fit une soupe à la _Lacedemonienne_, mais je
n’eus pas le courage d’en avaler une seconde cuillerée.
Mes deux Compagnons de Voyage furent obligez pour quelques Affaires, qui
demandoient leur presence, de s’en retourner chez eux dans trois jours,
que j’employai à voir quelques Morts modernes, qui avoient joué le
Role le plus brillant depuis deux ou trois siecles, soit dans ma Patrie,
soit dans d’autres pays de _l’Europe_. Comme j’avois toujours été
grand Admirateur de tout ce qu’on apelle Anciennes & Illustres
Familles, je supliai le Gouverneur d’évoquer une douzaine ou deux de
Rois avec leurs Ancêtres rangez en ordre depuis huit ou neuf
generations. Mais je fus horriblement trompé dans mon Atente. Car au
lieu d’une longue suite de Diademes, je vis dans une Famille deux
Joueurs de violon, trois Courtisans fort bien mis, & un Prelat _Italien_.
Dans une autre un Barbier, un Abbé & deux Cardinaux. J’ay trop de
veneration pour les Têtes couronnées, pour insister d’avantage sur un
sujet si mortifiant. Mais pour ce qui regarde les Marquis, les Comtes &
les Ducs, je ne suis pas si scrupuleux. Et j’avoüerai que ce ne fut
pas sans plaisir que je me vis en état de distinguer la route que
certaines Qualitez de l’Ame & du Corps avoient suivie pour entrer dans
telle ou telle Famille. Je pouvois voir clairement d’où telle Maison
tiroit un Menton pointu, & pourquoi telle autre ne produisoit que des
Coquins depuis deux generations, & que des Fous depuis quatre. Quelles
étoient les causes qui justifioient le mot que _Polydore Virgile_ à dit
d’une certaine Maison de par le Monde, _Nec Vir fortis, nec Fœmina
casta_. Comment la Cruauté, la Fourberie, & la Lacheté, devenoient des
marques caracteristiques, par lesquelles de certaines Familles étoient
autant reconnoissables que par leur Cotte d’armes.
Tout ce que je voiois me dégoutoit fort de l’Histoire Moderne. Car
ayant examiné & interrogé avec atention tous ceux qui depuis un siecle
avoient occupé les plus eminentes places dans les Cours des Princes, je
trouvai que de miserables Ecrivains en avoient effrontément imposé au
Monde, en atribuant plus d’une fois, les plus grands Exploits de guerre
à des Laches, les plus sages Conseils à des Imbecilles, la plus noble
Sincerité à des Flateurs, une vertu _Romaine_ aux Traitres de leur
patrie, de la pieté à des Athées, & de la veracité à des Delateurs.
Que plusieurs Hommes du Merite le plus pur & le plus distingué avoient
été condamnez à mort ou envoyez en Exil par sentence de quelques Juges
corrompus ou intimidez par un Premier Ministre: Que des Femmes
d’intrigue ou prostituées, des Maqueraux, des Parasites & des
Bouffons, decidoient souvent les Affaires des Cours, des Conseils, & des
plus Augustes Senats. J’avois déjà assez mauvaise Opinion de la
sagesse & de l’integrité des Hommes, mais ce fut bien autre chose
quand je fus informé des motifs auxquels les plus grandes Entreprises &
les plus étonnantes Revolutions doivent leur Origine, aussi bien que des
meprisables Accidens auxquels elles sont obligées de leur succès.
J’eus ocasion en même tems de me convaincre de l’Audace & de
l’Ignorance de ces Ecrivains d’Anecdotes, qui dans leurs Histoires
secretes empoisonnent presque tous les Roys; repétent mot pour mot un
Discours qu’un Prince à tenu en secret à son Premier Ministre; ont
copie authentique des plus secretes Instructions des Ambassadeurs, &
cependant ont le malheur de se tromper toujours. Un General confessa en
ma presence qu’un jour il n’avoit gagné la Victoire qu’à force de
fautes & de poltronnerie: & un Amiral, que pour n’avoir pas eu
d’assez étroites liaisons avec les Ennemis, il avoit batu leur Flote
dans le tems qu’il ne songeoit qu’à leur livrer la sienne. Trois
Rois m’ont protesté n’avoir pendant tout le cours de leurs Regnes
jamais fait de bien à un seul Homme de merite, à moins qu’ils ne
l’ayent fait sans le savoir, étant abusez par quelque Ministre en qui
ils se confioient. Ils ajouterent, que s’ils avoient à revivre, ils
tiendroient encore la même conduite; & ils me prouvérent avec beaucoup
de Force, que la corruption étoit un des plus fermes soutiens du Trone,
parce que la vertu donne aux Hommes une certaine inflexibilité, qui est
la chose du Monde la plus incommode pour ceux qui gouvernent.
J’eus la curiosité d’aprendre en détail, par quels moyens de
certains Hommes s’étoient élevez à de grands Titres d’Honneur, &
avoient aquis d’immenses Richesses; & ma curiosité n’eut pas pour
Objets des siecles fort reculez; quoique d’un autre côté, elle ne
regardat ni mon pays, ni mes Compatriotes, (verité dont je prie mes
Lecteurs d’être bien persuadez. ) Plusieurs personnes qui étoient
dans le cas dont il s’agit, ayant été évoquées, il ne fut pas
besoin d’un grand examen pour decouvrir des Infamies dont le souvenir
me fait encore fremir d’horreur. Le Parjure, l’Opression, la Fraude,
la Subornation, & le Maquerelage, étoient les moyens les plus honêtes
dont ils s’etoient servis; & comme cela étoit aussi fort juste, je
trouvai que ces petites _infirmitez_ étoient fort excusables. Mais quand
quelques uns avouérent qu’ils ne devoient leur grandeur & leur
opulence qu’aux Crimes les plus afreux; les uns à la Prostitution de
leurs Femmes & de leurs Filles, d’autres aux Trahisons qu’ils avoient
faites à leur Prince ou à leur Patrie, d’autres enfin à leur
Habileté à empoisonner leurs Ennemis ou à perdre des Innocens:
J’espere qu’on ne me saura pas mauvais gré de ce que ces sortes de
Découvertes me firent beaucoup rabatre de cette profonde veneration que
j’ai naturellement pour des personnes d’un Rang éminent, & qui est
un Tribut que des gens de ma sorte doivent leur payer. J’avois souvent
lu que de certains services importans avoient été rendus à des Princes
ou à des Etats; cela me fit naitre la Curiosité de voir ceux à qui ces
Etats & ces Princes en avoient l’obligation. Apres une exacte
recherche, il me fut dit que leurs Noms ne se trouvoient en aucun
Registre, en en exceptant pourtant un petit nombre que l’Histoire a
representez comme des Infames & des Traitres. A l’égard des autres, je
n’en avois jamais entendu parler. Ils parurent tous les yeux baissez, &
fort pauvrement habillez, la plûpart d’entr’eux, à ce qu’ils me
dirent, étant morts dans la misère, ou ayant porté leurs Têtes sur un
Echafaut.
Parmi les premiers je vis un Vieillard dont l’Histoire a quelque chose
de singulier. Il avoit à ses côtez un jeune Homme d’environ dix-huit
ans. Il me dit qu’il avoit été pendant plusieurs années Commandant
d’un Vaisseau, & que dans le Combat Naval _d’Actium_, il avoit eu le
bonheur de couler à fond trois des principaux Vaisseaux Ennemis, &
d’entreprendre un quatriéme, ce qui avoit été la seule cause de la
fuite d’_Antoine_ & de la Victoire qui en fut une suite; que le jeune
Homme que je voyois à ses côtez, & qui étoit son Fils unique, avoit
été tué pendant l’Action. Il ajouta, que la Guerre étant finie, il
s’en alla à _Rome_, pour solliciter un plus grand Vaisseau, dont le
Commandant avoit été tué, mais que sans avoir egard à ses
pretentions, le Vaisseau qu’il demandoit, fut donné à un Homme qui
n’avoit jamais vu la Mer, & dont tout le merite consistoit à être
Fils de _Libertina_, Femme de Chambre d’une des Maitresses
d’_Auguste_. Pendant qu’il s’en retournoit à son Bord, il fut
accusé de negligence à l’égard de son devoir, & son Vaisseau fut
donné au Page favori de _Publicola_ le Vice-Amiral; sur quoi il se
retira à une petite Ferme, fort éloignée de _Rome_, dans laquelle il
finit ses jours. J’eus tant d’envie de savoir la verité de cette
Histoire, que je demandai qu’_Agrippa_ qui avoit été Amiral dans ce
Combat, fut evoqué. Il vint, & me certifia tout le Recit, avec cette
diference pourtant qu’il donna de bien plus grands Eloges au Capitaine,
qui par sa modestie n’avoit nullement rendu justice à son propre
Merite.
Je fus étrangement surpris de trouver que la Corruption eut fait de si
rapides progrès dans cet Empire, & cela par le Luxe qui n’y étoit
entré que fort tard, ce qui fit que je fus moins étonné devoir arriver
de pareilles Avantures dans d’autres pays, où les vices de tous les
genres ont regné depuis bien plus long tems.
Comme chacun de ceux qui étoient évoquez avoit parfaitement la même
Figure sous laquelle ils avoient paru dans le Monde, ce ne fut qu’avec
le plus sensible Déplaisir que je remarquai jusqu’à quel point la
Race _Angloise_ étoit degenerée depuis un siecle, & quels changemens
avoit produit parmi nous la plus infame de toutes les Maladies.
Pour faire diversion à un spectacle si mortifiant, je marquai souhaiter
devoir quelques uns de ces _Anglois_ de la vieille Roche, si fameux
autrefois pour la simplicité de leurs Mœurs, pour leur exacte
Observation des Loix de la Justice, leur sage Amour pour la Liberté,
leur Valeur, & leur atachement inviolable pour leur Patrie. Ce ne fut pas
sans émotion que je comparai les Vivans aux Morts, & que je vis des
Ayeux vertueux déshonorez par de Petit-Fils, qui en vendant leurs voix
à la Faveur ou à l’Esperance, se sont souillez de tous les vices
qu’il est possible d’aquerir dans une Cour.
CHAPITRE IX.
L’Auteur revient à Maldonada, & fait voile pour le Royaume de
Luggnagg. Il y est mis en prison, & ensuite envoyé à la Cour. Maniére
dont il y est admis. Extrême Clemence du Roi envers ses sujets.
LE jour de nôtre départ étant venu, je pris congé de son Altesse le
Gouverneur de _Glubbdubdribb_, & revins avec mes deux Compagnons à
_Maldonada_, où, après avoir atendu quinze jours, nous trouvames un
Vaisseau prêt à faire voile pour _Luggnagg_. Mes deux Amis, & quelques
autres Messieurs, eurent la generosité de me fournit toutes les
provisions dont j’avois besoin, & de me mener à Bord. Mon Voyage fut
d’un mois. Nous fumes acceuillis en chemin d’une violente Tempête, &
obligez de prendre cours vers le _West_ pour profiter d’un Vent alizé
qui soufle dans ces parages. Le 21. d’_Avril_ 1711. nous entrames dans
la Riviére de _Clumegnig_, sur laquelle il y a une Ville qui porte le
même Nom. Nous jettames l’Ancre à une lieuë de cette Ville, & fimes
des signaux pour qu’on nous envoyât un Pilote. Il en vint deux à
nôtre Bord en moins d’une demie heure; qui nous conduisirent entre
plusieurs Ecueils, qui rendent le passage fort dangereux, dans un large
Bassin, où toute une Flote est entiérement à l’abri des plus
furieuses Tempêtes.
Quelques uns de nos Matelots, soit par malice, soit par inadvertence,
informérent les Pilotes que j’étois un Etranger & de plus grand
Voyageur, ce que ceux-ci redirent à un Officier de la Douane, qui
m’examina à la rigueur quand j’eus mis pied à terre. Cet Officier
me parla la Langue de _Balnibarbi_, que presque tous les Habitans de
cette Ville entendent à cause du grand Commerce qu’il y a entr’eux &
les Habitans de ce Royaume. Je lui fis un Recit succint, que je rendis le
plus vraisemblable qu’il me fut possible; mais je jugeai à propos de
ne pas déclarer ma Patrie & de me dire _Hollandois_, parce que mon
Dessein étoit d’aller au _Japon_, & que je savois que les _Hollandois_
sont le seul Peuple de _l’Europe_ qui y soit admis. Dans cette vuë je
dis à l’Officier qu’ayant fait naufrage sur les Côtes de
_Balnibarbi_, j’avois été reçu dans _Laputa_, ou l’Isle volante
(dont il avoit plus d’une fois entendu parler) & que j’étois à
présent dans l’intention de me rendre au _Japon_, où j’esperois de
trouver quelque Vaisseau sur lequel je pourois m’en retourner dans mon
Païs. L’Officier me dit qu’il faloit que je restasse Prisonnier
jusqu’à ce qu’il eut reçu à mon sujet des ordres de la Cour;
qu’il alloit y écrire sur champ, & qu’il se flattoit d’avoir
réponse dans une quinzaine de jours. On me donna un Apartement assez
honnête pour une prison, avec une Sentinelle à ma porte; j’avois
pourtant la liberté de me promener dans un assez grand Jardin, & fus
traité avec beaucoup d’Humanité, étant entretenu pendant tout le
tems au dépens du Roi. Un motif de curiosité porta plusieurs personnes
à m’inviter chez elles, parce qu’il leur avoit été raporté que je
venois de plusieurs Païs fort éloignez, & dont quelques-uns même leur
étoient entiérement inconnus.
Je louai un jeune Homme qui s’embarqua avec moi pour me servir
d’Interprête; il étoit natif de _Luggnagg_, mais avoit passé
quelques années à _Maldonada_, & entendoit parfaitement bien l’une &
l’autre Langue. Par son moyen je fus en état de lier conversation avec
ceux qui vinrent me voir; mais cette conversation ne consistoit qu’en
Demandes de leur part, & qu’en Reponses de la mienne.
La Dépêche que nous attendions de la Cour, arriva vers le tems que nous
esperions. Elle contenoit un ordre de me conduire moi & ma suite à
_Traldragdubb_ ou _Trildrogdrib_, car j’ai entendu prononcer ce mot en
deux maniéres, avec une Escorte de dix Chevaux. Toute ma suite
consistoit dans le Garçon qui me servoit d’Interprête, que je
persuadai de se mettre à mon service, & ce ne fut qu’à force de
priéres qu’on accorda à chacun de nous une Mule pour faire plus
commodément le Voyage. Un Messager eut ordre de nous devancer de
quelques jours, pour annoncer notre approche au Roi, & pour prier Sa
Majesté de marquer le jour & l’heure que nous pourions avoir
l’Honneur de _lécher la poussiére qui est devant le marchepied de ses
pieds_. C’est-là le stile de la Cour, & j’éprouvai que cette phrase
n’étoit rien moins que figurée. Car ayant été admis deux jours
après mon arrivée, je reçus ordre de me trainer sur le ventre, & de
lécher le plancher à mesure que j’avançois; mais à cause que
j’étois Etranger, on avoit eu soin de la netoyer si bien que la
poussiére ne put me faire aucun mal. Cependant, c’étoit là une
Faveur particuliére, qui ne s’accordoit qu’à des personnes du
premier Rang, quand le Roi leur faisoit la grace de les admettre en sa
présence. Ce n’est pas tout: quelquefois on repand tout exprès de la
poussiere sur le plancher, & c’est ce qui arrive lorsque celui, qui
doit être admis, a de puissans Ennemis à la Cour. J’ai vu moi-même
un grand Seigneur dont la bouche en étoit si pleine, que quand il se fut
traine jusqu’à l’endroit qu’il faloit, il lui fut impossible de
prononcer un seul mot. Le pis est qu’il n’y a aucun Remède à cet
inconvenient, parce que c’est un Crime capital à ceux qui sont admis
à l’Audience de cracher ou de s’essuyer la Bouche en présence de Sa
Majesté. Il y a encore à cette Cour une autre coutume, que je ne
saurois tout à fait aprouver. Quand le Roi a dessein de faire mourir
quelque grand Seigneur d’une mort douce & qui aye quelque chose
d’obligeant, il ordonne qu’on repande sur le plancher une certaine
poudre empoisonnée, qui étant léchée tuë infailliblement son Homme
en vingt-quatre heures: Mais pour rendre justice à l’extrême Clemence
de Sa Majesté, & au tendre soin qu’il a pour la vie de ses Sujets (en
quoi il seroit à souhaiter que les Monarques de l’_Europe_ voulussent
bien l’imiter) il faut que je dise, que quand quelque Seigneur a eu
l’honneur mortel de lécher un peu de cette poudre, dont je viens de
parler, le Roi donne les ordres les plus précis que le plancher soit
bien lavé; que si ses Domestiques n’exécutent pas exactement ses
ordres; ils s’exposent à la colère & à l’indignation de ce Prince.
Je lui ai entendu moi-même commander qu’on fouëtat un Page, dont
ç’avoit été le tour d’avertir ceux qui devoient nettoyer le
plancher après une Exécution, mais qui avoit negligé de le faire par
malice: Négligence, qui fut cause qu’un jeune Seigneur de grande
espérance, ayant été admis à l’Audience, fut malheureusement
empoisonné, quoique dans ce tems-là, le Roi n’eut pas dessein de le
faire mourir. Mais ce Prince fut si bon que de remettre au Page, le petit
chatiment auquel il l’avoit condamné, sur la promesse qu’il fit que
cela ne lui arriveroit plus, à moins que d’en avoir un ordre formel.
J’espere qu’un trait si singulier de Clemence engagera le Lecteur à
me pardonner cette digression.
Quand je me fus trainé jusqu’à la distance de quatre verges du
Trône, je me levai doucement sur mes genoux, & puis, après avoir sept
fois frapé la Terre de mon Front, je prononçai les mots suivans, tels
que je les avois apris la nuit d’auparavant, _Ickpling Glofftrobb
squutserumm blhiop Mlashnalt, zwin, tnodbalkguffh slhiophad Gurdlubh
Asth_. C’est-là le Compliment que les Loix prescrivent à tous ceux
qui ont l’Honneur de saluer le Roi. On pourroit le rendre par ces mots
François; _Puisse Votre Majesté Céleste vivre plus long-tems que le
Soleil, onze Lunes & demie_. Le Roi me fit une courte Reponse, à
laquelle, quoique je n’en comprisse pas le sens, je repliquai pas ces
mots qu’on m’avoit fait aprendre par cœur; _Fluft drin Yalerick
Dwuldom prastrad mirpush_, ce qui veut dire, _Ma Langue est dans la
Bouche de mon Ami_, par où je voulois marquer que je souhaitois qu’il
fut permis à mon Interprête d’entrer. Le Roi le voulut bien, & ce fut
par le moyen de cet Interprête que je répondis aux Questions que Sa
Majesté me fit pendant l’espace d’une bonne heure. Je parlois la
Langue de _Balnibarbi_, & mon Interprête exprimoit ce que je venois de
dire en celle de _Luggnagg_. Le Roi prit beaucoup de plaisir à cette
espèce de conversation, & ordonna à son _Bliffmarklub_, ou grand
Chambellan d’avoir soin que mon Interprête & moi fussions logez à la
Cour, & qu’il ne nous manquat rien.
Je m’arrêtai trois mois dans ce Païs, & cela par complaisance pour le
Roi, qui paroissoit souhaiter que j’y fisse un plus long séjour, & qui
me fit les ofres les plus honorables pour m’y retenir. Mais je crus
qu’il seroit plus conforme aux règles de la prudence & de la justice,
de passer le reste de mes jours avec ma Femme & mes Enfans.
CHAPITRE X.
Eloge des Luggnaggiens. Description particuliére des Struldbruggs, avec
plusieurs Conversations entre l’Auteur & quelques persornnes de la
premiére Distinction sur ce sujet.
LEs _Luggnaggiens_ sont le Peuple du Monde le plus poli & le plus
généreux, & quoi qu’ils ne soient pas tout à fait exempts de cet
orgueil qu’on remarque dans presque toutes les Nations de l’_Orient_,
ils ne laissent pas d’être généralement parlant fort honnêtes à
l’égard des Etrangers. J’avois le bonheur d’être sur un grand
pied de familiarité avec plusieurs Seigneurs de la Cour, & ayant
toujours mon Interprête avec moi, nos Entretiens n’étoient pas
désagréables.