Je vis _Cesar_ & _Pompée_ à la Tête de leurs Troupes, & prets à se

livrer Bataille. Je souhaitai que le Senat de _Rome_ put paroitre devant

moi dans une grande Chambre, & une Assemblée un peu plus Moderne en

oposition dans une autre. La premiére de ces Compagnies ne me parut

composée que de Heros & de Demi-Dieux; au lieu que l’autre ne

ressembloit qu’à une Troupe de Gueux, de Bandits, & de Breteurs. Le

Gouverneur à ma demande fit signe à _César_ & à _Brutus_ de

s’avancer vers moi. La vuë de _Brutus_ m’inspira une profonde

veneration, & je n’eus pas de peine à remarquer en lui la vertu la

plus consommée, une fermeté d’Ame, une intrepidité au dessus de

toute expression, & le plus ardent Amour pour sa Patrie. J’observai

avec un sensible plaisir que ces deux grands Hommes paroissoient être

Amis, & _Cesar_ m’avoüa avec une noble ingenuité, que la gloire de

l’avoir tué surpassoit celle qu’il s’étoit aquise pendant tout le

cours de sa vie. J’eus l’honneur d’entretenir assez long-tems

_Brutus_; & il me fut dit que _Junius_, _Socrate_, _Epaminondas_, _Caton_

le jeune, _Thomas Morus_ & lui, étoient toujours ensemble: _Sextumvirat_

auquel tous les Ages du Monde ne sçauroient ajouter un septiéme.

Mes Lecteurs s’ennuyeroient certainement, si je leur raportois les Noms

de toutes les personnes, que le Desir de voir, pour ainsi dire, le Monde

dans chaque point de sa Durée, me fit évoquer. Je m’atachai

principalement à considerer les Destructeurs des Tyrans & des

Usurpateurs, & ceux qui avoient rendu des Nations à la Liberté; ces

sortes de Spectacles me causoient une joye si sensible que ce seroit

tenter l’impossible que de vouloir l’exprimer.

CHAPITRE VIII.

Detail curieux touchant la Ville de Glubbdubdribb. Quelques Corrections

de l’Histoire Ancienne & Moderne.

AYant envie de voir les Anciens qui s’étoient rendus fameux par leur

Esprit ou par leur Savoir, je leur destinai un jour tout entier. Je

demandai que _Homere_ & _Aristote_ parussent à la Tête de tous leurs

Commentateurs; mais ceux-ci étoient en si grand nombre, que plusieurs

Centaines restérent dans la Cour & dans les Apartemens exterieurs du

Palais. Je connus & distinguai ces deux Heros à la premiére vuë, non

seulement de la multitude, mais aussi l’un de l’autre. _Homere_

étoit le plus grand & le mieux fait des deux, se tenoit fort droit pour

son Age, & avoit les yeux les plus vifs que j’aye jamais vus.

_Aristote_ se baissoit extrêmement, & s’apuyoit sur un Baton. Il avoit

le visage maigre, les cheveux longs, & la voix creuse. Je m’aperçus

d’abord, qu’aucun d’eux n’avoit jamais vu le reste de la

Compagnie, ni même n’en avoit entendu parler. Et un Esprit, que je ne

nommerai point, me dit à l’oreille, que dans l’autre monde ces

Commentateurs se tenoient toujours le plus loin qu’il leur étoit

possible de ces grands Hommes dont ils avoient vainement tenté

d’éclaircir les Ecrits, & cela par la Honte & par le Remord qu’ils

avoient de leur avoir fait dire mille Contradictions & mille Absurditez,

auxquelles ils n’avoient jamais pensé. Je presentai _Didyme_ &

_Eustathius_ à _Homere_, qui à ma priére les reçut mieux que peut

être ils ne meritoient; car il trouva d’abord qu’aucun d’eux

n’avoit le genie qu’il faut pour entrer dans celui d’un Poëte.

Mais _Aristote_ perdit entiérement patience, quand après lui avoir

marqué les Obligations qu’il avoit à _Scot_ & à _Ramus_, je lui

presentai ces Savans, & il me demanda si ses autres Commentateurs

étoient aussi Fous que ceux-ci.

Je priai alors le Gouverneur d’évoquer _Descartes & Gassendi_, qui en

ma presence expliquérent leurs Systèmes à _Aristote_. Ce Philosophe

avoüa ingenuement qu’il s’étoit très souvent trompé, parce que à

l’égard de plusieurs choses il ne s’étoit apuyé que sur de simples

Conjectures; & declara que le _Vuide_ d’_Epicure_, dont _Gassendi_

étoit le Restaurateur, & les _Tourbillons_ de _Descartes_, étoient

également fondez. Il predit que _l’Attraction_, qui se voit

aujourd’huy tant de Defenseurs, retomberoit quelque jour dans le Mepris

dont on vient de la tirer. Les nouveaux Systèmes sur la Nature, ne sont,

ajouta t-il, que de nouvelles modes, qui varieront de tems en tems; &

mêmes ceux qu’on pretend demontrer Mathematiquement, n’auront pas un

Regne aussi long que la presomption de leurs Partisans semble leur

promettre.

J’employai cinq jours à converser avec plusieurs autres Savans de

l’Antiquité. Je vis la plus grande partie des premiers Empereurs

Romains. Le Gouverneur evoqua à ma Sollicitation les Cuisiniers de

_Heliogabale_ pour nous faire à diner, mais ils ne nous donnérent que

peu de preuves de leur habileté, faute de Materiaux. Un Cuisinier

d’_Agesilaus_ nous fit une soupe à la _Lacedemonienne_, mais je

n’eus pas le courage d’en avaler une seconde cuillerée.

Mes deux Compagnons de Voyage furent obligez pour quelques Affaires, qui

demandoient leur presence, de s’en retourner chez eux dans trois jours,

que j’employai à voir quelques Morts modernes, qui avoient joué le

Role le plus brillant depuis deux ou trois siecles, soit dans ma Patrie,

soit dans d’autres pays de _l’Europe_. Comme j’avois toujours été

grand Admirateur de tout ce qu’on apelle Anciennes & Illustres

Familles, je supliai le Gouverneur d’évoquer une douzaine ou deux de

Rois avec leurs Ancêtres rangez en ordre depuis huit ou neuf

generations. Mais je fus horriblement trompé dans mon Atente. Car au

lieu d’une longue suite de Diademes, je vis dans une Famille deux

Joueurs de violon, trois Courtisans fort bien mis, & un Prelat _Italien_.

Dans une autre un Barbier, un Abbé & deux Cardinaux. J’ay trop de

veneration pour les Têtes couronnées, pour insister d’avantage sur un

sujet si mortifiant. Mais pour ce qui regarde les Marquis, les Comtes &

les Ducs, je ne suis pas si scrupuleux. Et j’avoüerai que ce ne fut

pas sans plaisir que je me vis en état de distinguer la route que

certaines Qualitez de l’Ame & du Corps avoient suivie pour entrer dans

telle ou telle Famille. Je pouvois voir clairement d’où telle Maison

tiroit un Menton pointu, & pourquoi telle autre ne produisoit que des

Coquins depuis deux generations, & que des Fous depuis quatre. Quelles

étoient les causes qui justifioient le mot que _Polydore Virgile_ à dit

d’une certaine Maison de par le Monde, _Nec Vir fortis, nec Fœmina

casta_. Comment la Cruauté, la Fourberie, & la Lacheté, devenoient des

marques caracteristiques, par lesquelles de certaines Familles étoient

autant reconnoissables que par leur Cotte d’armes.

Tout ce que je voiois me dégoutoit fort de l’Histoire Moderne. Car

ayant examiné & interrogé avec atention tous ceux qui depuis un siecle

avoient occupé les plus eminentes places dans les Cours des Princes, je

trouvai que de miserables Ecrivains en avoient effrontément imposé au

Monde, en atribuant plus d’une fois, les plus grands Exploits de guerre

à des Laches, les plus sages Conseils à des Imbecilles, la plus noble

Sincerité à des Flateurs, une vertu _Romaine_ aux Traitres de leur

patrie, de la pieté à des Athées, & de la veracité à des Delateurs.

Que plusieurs Hommes du Merite le plus pur & le plus distingué avoient

été condamnez à mort ou envoyez en Exil par sentence de quelques Juges

corrompus ou intimidez par un Premier Ministre: Que des Femmes

d’intrigue ou prostituées, des Maqueraux, des Parasites & des

Bouffons, decidoient souvent les Affaires des Cours, des Conseils, & des

plus Augustes Senats. J’avois déjà assez mauvaise Opinion de la

sagesse & de l’integrité des Hommes, mais ce fut bien autre chose

quand je fus informé des motifs auxquels les plus grandes Entreprises &

les plus étonnantes Revolutions doivent leur Origine, aussi bien que des

meprisables Accidens auxquels elles sont obligées de leur succès.

J’eus ocasion en même tems de me convaincre de l’Audace & de

l’Ignorance de ces Ecrivains d’Anecdotes, qui dans leurs Histoires

secretes empoisonnent presque tous les Roys; repétent mot pour mot un

Discours qu’un Prince à tenu en secret à son Premier Ministre; ont

copie authentique des plus secretes Instructions des Ambassadeurs, &

cependant ont le malheur de se tromper toujours. Un General confessa en

ma presence qu’un jour il n’avoit gagné la Victoire qu’à force de

fautes & de poltronnerie: & un Amiral, que pour n’avoir pas eu

d’assez étroites liaisons avec les Ennemis, il avoit batu leur Flote

dans le tems qu’il ne songeoit qu’à leur livrer la sienne. Trois

Rois m’ont protesté n’avoir pendant tout le cours de leurs Regnes

jamais fait de bien à un seul Homme de merite, à moins qu’ils ne

l’ayent fait sans le savoir, étant abusez par quelque Ministre en qui

ils se confioient. Ils ajouterent, que s’ils avoient à revivre, ils

tiendroient encore la même conduite; & ils me prouvérent avec beaucoup

de Force, que la corruption étoit un des plus fermes soutiens du Trone,

parce que la vertu donne aux Hommes une certaine inflexibilité, qui est

la chose du Monde la plus incommode pour ceux qui gouvernent.

J’eus la curiosité d’aprendre en détail, par quels moyens de

certains Hommes s’étoient élevez à de grands Titres d’Honneur, &

avoient aquis d’immenses Richesses; & ma curiosité n’eut pas pour

Objets des siecles fort reculez; quoique d’un autre côté, elle ne

regardat ni mon pays, ni mes Compatriotes, (verité dont je prie mes

Lecteurs d’être bien persuadez. ) Plusieurs personnes qui étoient

dans le cas dont il s’agit, ayant été évoquées, il ne fut pas

besoin d’un grand examen pour decouvrir des Infamies dont le souvenir

me fait encore fremir d’horreur. Le Parjure, l’Opression, la Fraude,

la Subornation, & le Maquerelage, étoient les moyens les plus honêtes

dont ils s’etoient servis; & comme cela étoit aussi fort juste, je

trouvai que ces petites _infirmitez_ étoient fort excusables. Mais quand

quelques uns avouérent qu’ils ne devoient leur grandeur & leur

opulence qu’aux Crimes les plus afreux; les uns à la Prostitution de

leurs Femmes & de leurs Filles, d’autres aux Trahisons qu’ils avoient

faites à leur Prince ou à leur Patrie, d’autres enfin à leur

Habileté à empoisonner leurs Ennemis ou à perdre des Innocens:

J’espere qu’on ne me saura pas mauvais gré de ce que ces sortes de

Découvertes me firent beaucoup rabatre de cette profonde veneration que

j’ai naturellement pour des personnes d’un Rang éminent, & qui est

un Tribut que des gens de ma sorte doivent leur payer. J’avois souvent

lu que de certains services importans avoient été rendus à des Princes

ou à des Etats; cela me fit naitre la Curiosité de voir ceux à qui ces

Etats & ces Princes en avoient l’obligation. Apres une exacte

recherche, il me fut dit que leurs Noms ne se trouvoient en aucun

Registre, en en exceptant pourtant un petit nombre que l’Histoire a

representez comme des Infames & des Traitres. A l’égard des autres, je

n’en avois jamais entendu parler. Ils parurent tous les yeux baissez, &

fort pauvrement habillez, la plûpart d’entr’eux, à ce qu’ils me

dirent, étant morts dans la misère, ou ayant porté leurs Têtes sur un

Echafaut.

Parmi les premiers je vis un Vieillard dont l’Histoire a quelque chose

de singulier. Il avoit à ses côtez un jeune Homme d’environ dix-huit

ans. Il me dit qu’il avoit été pendant plusieurs années Commandant

d’un Vaisseau, & que dans le Combat Naval _d’Actium_, il avoit eu le

bonheur de couler à fond trois des principaux Vaisseaux Ennemis, &

d’entreprendre un quatriéme, ce qui avoit été la seule cause de la

fuite d’_Antoine_ & de la Victoire qui en fut une suite; que le jeune

Homme que je voyois à ses côtez, & qui étoit son Fils unique, avoit

été tué pendant l’Action. Il ajouta, que la Guerre étant finie, il

s’en alla à _Rome_, pour solliciter un plus grand Vaisseau, dont le

Commandant avoit été tué, mais que sans avoir egard à ses

pretentions, le Vaisseau qu’il demandoit, fut donné à un Homme qui

n’avoit jamais vu la Mer, & dont tout le merite consistoit à être

Fils de _Libertina_, Femme de Chambre d’une des Maitresses

d’_Auguste_. Pendant qu’il s’en retournoit à son Bord, il fut

accusé de negligence à l’égard de son devoir, & son Vaisseau fut

donné au Page favori de _Publicola_ le Vice-Amiral; sur quoi il se

retira à une petite Ferme, fort éloignée de _Rome_, dans laquelle il

finit ses jours. J’eus tant d’envie de savoir la verité de cette

Histoire, que je demandai qu’_Agrippa_ qui avoit été Amiral dans ce

Combat, fut evoqué. Il vint, & me certifia tout le Recit, avec cette

diference pourtant qu’il donna de bien plus grands Eloges au Capitaine,

qui par sa modestie n’avoit nullement rendu justice à son propre

Merite.

Je fus étrangement surpris de trouver que la Corruption eut fait de si

rapides progrès dans cet Empire, & cela par le Luxe qui n’y étoit

entré que fort tard, ce qui fit que je fus moins étonné devoir arriver

de pareilles Avantures dans d’autres pays, où les vices de tous les

genres ont regné depuis bien plus long tems.

Comme chacun de ceux qui étoient évoquez avoit parfaitement la même

Figure sous laquelle ils avoient paru dans le Monde, ce ne fut qu’avec

le plus sensible Déplaisir que je remarquai jusqu’à quel point la

Race _Angloise_ étoit degenerée depuis un siecle, & quels changemens

avoit produit parmi nous la plus infame de toutes les Maladies.

Pour faire diversion à un spectacle si mortifiant, je marquai souhaiter

devoir quelques uns de ces _Anglois_ de la vieille Roche, si fameux

autrefois pour la simplicité de leurs Mœurs, pour leur exacte

Observation des Loix de la Justice, leur sage Amour pour la Liberté,

leur Valeur, & leur atachement inviolable pour leur Patrie. Ce ne fut pas

sans émotion que je comparai les Vivans aux Morts, & que je vis des

Ayeux vertueux déshonorez par de Petit-Fils, qui en vendant leurs voix

à la Faveur ou à l’Esperance, se sont souillez de tous les vices

qu’il est possible d’aquerir dans une Cour.

CHAPITRE IX.

L’Auteur revient à Maldonada, & fait voile pour le Royaume de

Luggnagg. Il y est mis en prison, & ensuite envoyé à la Cour. Maniére

dont il y est admis. Extrême Clemence du Roi envers ses sujets.

LE jour de nôtre départ étant venu, je pris congé de son Altesse le

Gouverneur de _Glubbdubdribb_, & revins avec mes deux Compagnons à

_Maldonada_, où, après avoir atendu quinze jours, nous trouvames un

Vaisseau prêt à faire voile pour _Luggnagg_. Mes deux Amis, & quelques

autres Messieurs, eurent la generosité de me fournit toutes les

provisions dont j’avois besoin, & de me mener à Bord. Mon Voyage fut

d’un mois. Nous fumes acceuillis en chemin d’une violente Tempête, &

obligez de prendre cours vers le _West_ pour profiter d’un Vent alizé

qui soufle dans ces parages. Le 21. d’_Avril_ 1711. nous entrames dans

la Riviére de _Clumegnig_, sur laquelle il y a une Ville qui porte le

même Nom. Nous jettames l’Ancre à une lieuë de cette Ville, & fimes

des signaux pour qu’on nous envoyât un Pilote. Il en vint deux à

nôtre Bord en moins d’une demie heure; qui nous conduisirent entre

plusieurs Ecueils, qui rendent le passage fort dangereux, dans un large

Bassin, où toute une Flote est entiérement à l’abri des plus

furieuses Tempêtes.

Quelques uns de nos Matelots, soit par malice, soit par inadvertence,

informérent les Pilotes que j’étois un Etranger & de plus grand

Voyageur, ce que ceux-ci redirent à un Officier de la Douane, qui

m’examina à la rigueur quand j’eus mis pied à terre. Cet Officier

me parla la Langue de _Balnibarbi_, que presque tous les Habitans de

cette Ville entendent à cause du grand Commerce qu’il y a entr’eux &

les Habitans de ce Royaume. Je lui fis un Recit succint, que je rendis le

plus vraisemblable qu’il me fut possible; mais je jugeai à propos de

ne pas déclarer ma Patrie & de me dire _Hollandois_, parce que mon

Dessein étoit d’aller au _Japon_, & que je savois que les _Hollandois_

sont le seul Peuple de _l’Europe_ qui y soit admis. Dans cette vuë je

dis à l’Officier qu’ayant fait naufrage sur les Côtes de

_Balnibarbi_, j’avois été reçu dans _Laputa_, ou l’Isle volante

(dont il avoit plus d’une fois entendu parler) & que j’étois à

présent dans l’intention de me rendre au _Japon_, où j’esperois de

trouver quelque Vaisseau sur lequel je pourois m’en retourner dans mon

Païs. L’Officier me dit qu’il faloit que je restasse Prisonnier

jusqu’à ce qu’il eut reçu à mon sujet des ordres de la Cour;

qu’il alloit y écrire sur champ, & qu’il se flattoit d’avoir

réponse dans une quinzaine de jours. On me donna un Apartement assez

honnête pour une prison, avec une Sentinelle à ma porte; j’avois

pourtant la liberté de me promener dans un assez grand Jardin, & fus

traité avec beaucoup d’Humanité, étant entretenu pendant tout le

tems au dépens du Roi. Un motif de curiosité porta plusieurs personnes

à m’inviter chez elles, parce qu’il leur avoit été raporté que je

venois de plusieurs Païs fort éloignez, & dont quelques-uns même leur

étoient entiérement inconnus.

Je louai un jeune Homme qui s’embarqua avec moi pour me servir

d’Interprête; il étoit natif de _Luggnagg_, mais avoit passé

quelques années à _Maldonada_, & entendoit parfaitement bien l’une &

l’autre Langue. Par son moyen je fus en état de lier conversation avec

ceux qui vinrent me voir; mais cette conversation ne consistoit qu’en

Demandes de leur part, & qu’en Reponses de la mienne.

La Dépêche que nous attendions de la Cour, arriva vers le tems que nous

esperions. Elle contenoit un ordre de me conduire moi & ma suite à

_Traldragdubb_ ou _Trildrogdrib_, car j’ai entendu prononcer ce mot en

deux maniéres, avec une Escorte de dix Chevaux. Toute ma suite

consistoit dans le Garçon qui me servoit d’Interprête, que je

persuadai de se mettre à mon service, & ce ne fut qu’à force de

priéres qu’on accorda à chacun de nous une Mule pour faire plus

commodément le Voyage. Un Messager eut ordre de nous devancer de

quelques jours, pour annoncer notre approche au Roi, & pour prier Sa

Majesté de marquer le jour & l’heure que nous pourions avoir

l’Honneur de _lécher la poussiére qui est devant le marchepied de ses

pieds_. C’est-là le stile de la Cour, & j’éprouvai que cette phrase

n’étoit rien moins que figurée. Car ayant été admis deux jours

après mon arrivée, je reçus ordre de me trainer sur le ventre, & de

lécher le plancher à mesure que j’avançois; mais à cause que

j’étois Etranger, on avoit eu soin de la netoyer si bien que la

poussiére ne put me faire aucun mal. Cependant, c’étoit là une

Faveur particuliére, qui ne s’accordoit qu’à des personnes du

premier Rang, quand le Roi leur faisoit la grace de les admettre en sa

présence. Ce n’est pas tout: quelquefois on repand tout exprès de la

poussiere sur le plancher, & c’est ce qui arrive lorsque celui, qui

doit être admis, a de puissans Ennemis à la Cour. J’ai vu moi-même

un grand Seigneur dont la bouche en étoit si pleine, que quand il se fut

traine jusqu’à l’endroit qu’il faloit, il lui fut impossible de

prononcer un seul mot. Le pis est qu’il n’y a aucun Remède à cet

inconvenient, parce que c’est un Crime capital à ceux qui sont admis

à l’Audience de cracher ou de s’essuyer la Bouche en présence de Sa

Majesté. Il y a encore à cette Cour une autre coutume, que je ne

saurois tout à fait aprouver. Quand le Roi a dessein de faire mourir

quelque grand Seigneur d’une mort douce & qui aye quelque chose

d’obligeant, il ordonne qu’on repande sur le plancher une certaine

poudre empoisonnée, qui étant léchée tuë infailliblement son Homme

en vingt-quatre heures: Mais pour rendre justice à l’extrême Clemence

de Sa Majesté, & au tendre soin qu’il a pour la vie de ses Sujets (en

quoi il seroit à souhaiter que les Monarques de l’_Europe_ voulussent

bien l’imiter) il faut que je dise, que quand quelque Seigneur a eu

l’honneur mortel de lécher un peu de cette poudre, dont je viens de

parler, le Roi donne les ordres les plus précis que le plancher soit

bien lavé; que si ses Domestiques n’exécutent pas exactement ses

ordres; ils s’exposent à la colère & à l’indignation de ce Prince.

Je lui ai entendu moi-même commander qu’on fouëtat un Page, dont

ç’avoit été le tour d’avertir ceux qui devoient nettoyer le

plancher après une Exécution, mais qui avoit negligé de le faire par

malice: Négligence, qui fut cause qu’un jeune Seigneur de grande

espérance, ayant été admis à l’Audience, fut malheureusement

empoisonné, quoique dans ce tems-là, le Roi n’eut pas dessein de le

faire mourir. Mais ce Prince fut si bon que de remettre au Page, le petit

chatiment auquel il l’avoit condamné, sur la promesse qu’il fit que

cela ne lui arriveroit plus, à moins que d’en avoir un ordre formel.

J’espere qu’un trait si singulier de Clemence engagera le Lecteur à

me pardonner cette digression.

Quand je me fus trainé jusqu’à la distance de quatre verges du

Trône, je me levai doucement sur mes genoux, & puis, après avoir sept

fois frapé la Terre de mon Front, je prononçai les mots suivans, tels

que je les avois apris la nuit d’auparavant, _Ickpling Glofftrobb

squutserumm blhiop Mlashnalt, zwin, tnodbalkguffh slhiophad Gurdlubh

Asth_. C’est-là le Compliment que les Loix prescrivent à tous ceux

qui ont l’Honneur de saluer le Roi. On pourroit le rendre par ces mots

François; _Puisse Votre Majesté Céleste vivre plus long-tems que le

Soleil, onze Lunes & demie_. Le Roi me fit une courte Reponse, à

laquelle, quoique je n’en comprisse pas le sens, je repliquai pas ces

mots qu’on m’avoit fait aprendre par cœur; _Fluft drin Yalerick

Dwuldom prastrad mirpush_, ce qui veut dire, _Ma Langue est dans la

Bouche de mon Ami_, par où je voulois marquer que je souhaitois qu’il

fut permis à mon Interprête d’entrer. Le Roi le voulut bien, & ce fut

par le moyen de cet Interprête que je répondis aux Questions que Sa

Majesté me fit pendant l’espace d’une bonne heure. Je parlois la

Langue de _Balnibarbi_, & mon Interprête exprimoit ce que je venois de

dire en celle de _Luggnagg_. Le Roi prit beaucoup de plaisir à cette

espèce de conversation, & ordonna à son _Bliffmarklub_, ou grand

Chambellan d’avoir soin que mon Interprête & moi fussions logez à la

Cour, & qu’il ne nous manquat rien.

Je m’arrêtai trois mois dans ce Païs, & cela par complaisance pour le

Roi, qui paroissoit souhaiter que j’y fisse un plus long séjour, & qui

me fit les ofres les plus honorables pour m’y retenir. Mais je crus

qu’il seroit plus conforme aux règles de la prudence & de la justice,

de passer le reste de mes jours avec ma Femme & mes Enfans.

CHAPITRE X.

Eloge des Luggnaggiens. Description particuliére des Struldbruggs, avec

plusieurs Conversations entre l’Auteur & quelques persornnes de la

premiére Distinction sur ce sujet.

LEs _Luggnaggiens_ sont le Peuple du Monde le plus poli & le plus

généreux, & quoi qu’ils ne soient pas tout à fait exempts de cet

orgueil qu’on remarque dans presque toutes les Nations de l’_Orient_,

ils ne laissent pas d’être généralement parlant fort honnêtes à

l’égard des Etrangers. J’avois le bonheur d’être sur un grand

pied de familiarité avec plusieurs Seigneurs de la Cour, & ayant

toujours mon Interprête avec moi, nos Entretiens n’étoient pas

désagréables.

Voyages du Capitaine Lemuel Gulliver, En Divers Pays Eloignes, Tome II de III · 第 4 / 12 段