Je fis les plus humbles remercimens à cet Illustre personnage de la

facilité avec laquelle il venoit de me faire part d’un si beau

Dessein, & lui promis, que si j’avois jamais le bonheur de revoir ma

Patrie, je lui rendrois la justice de le reconnoitre pour seul Inventeur

de cette Merveilleuse Machine, dont je lui demandai la permission de

tracer la forme sur du papier; il le voulut bien, & c’est à sa

complaisance que le Lecteur a l’obligation de la Figure cy-jointe. Je

lui dis que quoi que ce soit la coutûme de nos Savans en _Europe_, de se

faire honneur des Inventions d’autrui, d’ou il leur revenoit au moins

cet Avantage, que ce devenoit un sujet de controverse, lequel étoit le

veritable Inventeur; il pouvoit néanmoins être sûr qu’à l’égard

de la Machine que je venois de voir, personne ne lui disputeroit la

gloire de l’invention.

Nous allames ensuite à l’Ecole de Langage, où trois Professeurs

deliberoient ensemble sur les moiens de perfectioner la Langue de leur

pays.

Le premier projet étoit d’abreger les Discours, en ne laissant

qu’une syllabe à tous les mots qui en avoient plusieurs, & en

retranchant les Verbes & les Participes, parce qu’à le bien examiner,

toutes choses imaginables ne sont que des Noms.

Mais, dit un des autres, ne vaudroit-il pas mieux retrancher absolument

tous les mots? Pour faire mieux gouter ce projet, il prouva que la santé

& l’amour de la briéveté, y trouveroient également leur compte. Car

il est incontestable, que chaque mot que nous prononçons use tant soit

peu nos poumons, & par consequent hâte nôtre mort. C’est pourquoi il

proposoit comme un bon Expedient, que puisque les mots ne sont que les

Noms des _choses_, il seroit plus raisonnable que chacun portât avec soi

les choses dont il voudroit discourir. Et cette Invention auroit

certainement eu lieu, au grand contentement de celui qui l’avoit

trouvée, si les Femmes, de concert avec le profane Vulgaire, n’avoient

menacé de se revolter, si on ne leur permettoit de se servir de leur

Langue pour parler, à la maniére de leurs Ayeux. Tant il est vrai que

le commun peuple, est un Ennemi irreconciliable de tout ce qu’on apelle

Science. Cependant, plusieurs Hommes très sages & très savans suivent

la nouvelle Methode de s’exprimer par _choses_, Methode qui a pourtant

un petit inconvenient; c’est que, quand un Homme a plusieurs affaires,

de diferente sorte, il est obligé de porter avec lui une quantité

beaucoup plus considerable de _Choses_, à moins qu’il n’ait les

moyens d’entretenir quelques Valets qui le dechargent de cette peine.

J’ay quelquefois vu deux de ces Sages presque afaissez sous le poids de

leurs Fardeaux, comme les Colporteurs parmi nous: Quand ces Messieurs se

rencontroient en Rue, ils mettoient leurs paquets à Terre, & en en

tirant les pieces l’une après l’autre, ils étoient en état de

soutenir la Conversation pendant une Heure entiére, après quoi chacun

ramassoit ses pieces, & s’étant entr’aidez à se mettre leurs

charges sur le dos, iis prenoient congé l’un de l’autre.

Mais pour de moins longues Conversations, on peut facilement mettre sous

le Bras ou dans ses Poches tout ce dont on a besoin, & quand on est chez

soi, on ne sauroit y être embarassé; Voila pourquoi la Chambre où

s’assemblent ceux chez qui cet Art est en usage, est pleine de toutes

les _Choses_ qui sont necessaires pour soutenir de si ingenieux

Entretiens.

Un autre grand Avantage qu’on pouroit retirer de cette Invention,

c’est que par là on a une espéce de Langage Universel, entendu par

toutes les Nations Civilisées, dont generalement tous les Meubles & tous

les Utenciles sont entiérement semblables aux nôtres. Par là aussi des

Ambassadeurs pouroient traiter avec des Princes Etrangers, ou avec des

Ministres d’Etat, dont ils ignoreroient la Langue.

Je visitai ensuite l’Ecole de Mathematique, où je vis un Maitre, qui

pour enseigner cette science à ses Disciples, se servoit d’une Methode

qui me parut un peu bizarre. La proposition & la demonstration sont

écrites en Caractères fort lisibles sur une Oublie très mince, avec de

l’Encre composée d’une Teinture Cephalique. Cette oublie

l’Etudiant doit l’avaler à jeun, & pendant les trois jours suivans

ne prendre d’autre Nourriture qu’un peu de Pain & d’Eau. A mesure

que se fait la digestion de l’Oublie, la Teinture monte au Cerveau, &

la proposition est obligée de l’acompagner. Mais jusques à present le

succés n’a pas tout à fait bien repondu à l’atente de

l’Inventeur, en partie par quelque Erreur dans la composition de la

Teinture, & en partie par la Mechanceté des petits Garçons, à qui ce

Bolus cause tant de dégout, que la plûpart d’entr’eux tachent de le

rendre avant qu’il puisse faire son efet; d’ailleurs, on n’a pas

encore pu obtenir d’eux d’observer le Regime, si necessaire, suivant

cette Methode, pour aprendre les Mathematiques.

CHAPITRE VI.

Continuation du même Sujet. L’Auteur propose quelques nouvelles

Inventions, qui sont reçuës avec de grands Applaudissemens.

JE ne me divertis guères à visiter l’Ecole des Faiseurs de projets

Politiques, parce que ces gens me paroissoient tout à fait hors de sens,

spectacle qui me rend toujours Melancolique. Ces Visionaires formoient

des projets de persuader à des Monarques de n’avoir egard dans le

Choix de leurs Favoris qu’à la Sagesse, la Capacité & la Vertu; de ne

prendre des Ministres que pour travailler avec plus de succés au Bien

public; de ne jamais separer leur Interêt d’avec celui de leur Peuple,

de ne conférer des Emplois qu’à des personnes capables de s’en

aquiter; avec plusieurs autres Chimères, dont personne ne s’est jamais

avisé, & qui m’ont fait sentir la justesse d’une vieille Maxime, qui

dit, qu’il n’y a rien de si absurde que quelques Philosophes

n’ayent avancé comme veritable.

Cependant pour rendre justice à ces Academiciens Politiques, il faut que

j’avouë que tous ne sont pas si visionnaires. Il y avoit parmi eux un

Homme qui me paroissoit admirablement bien entendre la Nature & le

Systeme du Gouvernement. Cet Illustre personnage s’étoit fort

utilement employé pour trouver des Remedes souverains contre toutes les

Maladies, auxquelles les diferentes sortes d’Administrations publiques

sont sujettes, tant par les Vices ou par les Foiblesses de ceux qui

gouvernent, que par les Defauts de ceux qui doivent obéir. Par exemple,

puisque tous ceux qui se sont apliquez à etudier le gouvernement des

Hommes, avoüent unanimement, qu’il y a une ressemblance Universelle

entre le Corps Naturel & le Corps politique; n’est-il pas evident, que

les Maladies de l’un & de l’autre de ces Corps doivent être gueries,

& leur santé conservée par les mêmes Remedes? Il est certain, que les

Senats sont souvent pleins d’Humeurs peccantes, & travaillez de

plusieurs maladies de Tête, & plus encore de Maladies de Cœur; avec de

sortes Convulsions, & de violentes Contractions de Nerfs dans les deux

Mains, quoique principalement dans la droite. D’autres fois ils ont des

Vertiges, des Delires, une Faim Canine, ou des Indigestions, & plusieurs

autres maux de ce genre. Le Plan de ce Docteur étoit donc, que lors

qu’un Senat venoit de s’assembler, quelques Medecins s’y

trouvassent les trois premiers jours de la séance, & à la fin des

Debats de chaque jour tatassent le pous à chaque Senateur; après quoi

ayant meurement deliberé sur la Nature des diferentes Maladies & sur la

maniére de les guerir, ils pourroient le quatriéme jour se rendre à

l’endroit où le Senat s’assemble, accompagnez d’Apothiquaires

pourvus de bonnes Medecines, qui auroient soin, avant que les Membres

fussent assis, d’administrer à chacun d’eux des Lenitifs, des

Aperitifs, des Abstersifs, des Corrosifs, des Restringents, des

Palliatifs, des Laxatifs, ou telle autre Drogue dont ils pouroient avoir

besoin: Prets le lendemain, à repeter, à changer, ou à omettre ces

Remedes, suivant l’effet qu’ils auroient produit.

L’Execution de ce projet ne couteroit pas grand chose au Public, &

seroit à mon Avis fort utile, pour expedier promptement les Affaires

dans les Pays où les Senats ont quelque part au pouvoir Legislatif: Elle

produiroit l’unanimité, abrégeroit les Debats, ouvriroit le peu de

Bouches qui à present sont fermées, & fermeroit le nombre prodigieux de

celles qui sont ouvertes; reprimeroit la petulance des Jeunes, &

corrigeroit l’Obstination des Vieux; donneroit de la vivacité aux

Stupides, & de la retenue aux Etourdis.

De plus, comme c’est une plainte generale que les Favoris des Princes

ont la Memoire du monde la moins fidèle; le même Docteur proposoit

comme un Remede à ce mal, que quiconque iroit trouver un Premier

Ministre, après lui avoir exposé son Afaire en peu de mots & en termes

clairs; en partant tirât ce Seigneur par le nez, ou par les oreilles,

lui donnât quelque bon coup de pied dans le Ventre, lui pinçât les

bras bien serré, ou lui fourrât une Epingle dans les Fesses; le tout,

pour le faire mieux souvenir de l’afaire en question: Remède qu’il

faudroit repeter chaque fois qu’on le verroit, jusqu’à ce que la

chose dont il s’agissoit, fut faite ou absolument refusée.

Il étoit aussi d’avis, que chaque Membre du Grand Conseil de la

Nation, après avoir proposé & defendu son Opinion, devroit être

obligé de donner sa voix en faveur de l’opinion contraire; parce que

si cela se faisoit, le Resultat tourneroit immanquablement à

l’Avantage public.

Quand l’Etat est déchiré par de violentes Factions, il avoit trouvé

un moyen merveilleux de les mettre d’accord. Ce moyen le voici. Il faut

prendre une Centaine de Chefs de chaque parti, & mettre l’une contre

Vautre les Têtes qui sont à peu près de la même Figure; qu’après

cela deux Chirurgiens fort adroits scient l’_Occiput_ de chaque Couple

en même tems, de maniére que la Cervelle soit divisée en deux parties

égales. Que chacun de ces _Occiputs_ ainsi coupez soit apliqué sur la

Tête à laquelle il n’apartient pas. Il est bien vrai que cet ouvrage

demande beaucoup d’adresse & d’exactitude, mais le Professeur nous

assuroit que si le Chirurgien s’en aquitoit bien, la Cure seroit

infaillible. Car voici comme il raisonnoit; les deux égales portions de

Cervelles débatant entr’elles, les Matieres qui forment le sujet de la

Dispute, ne sçauroient manquer d’être bien tôt d’acord. Et pour ce

qui regarde la diference des Cervelles en Quantité & en Qualité, parmi

ceux qui sont les Directeurs des Factions, le Docteur protestoit en

conscience que c’est une chimère.

J’entendis deux Professeurs disputer avec beaucoup de Feu sur la

meilleure methode de lever des Impots sans charger le peuple. Le premier

affirmoit que la meilleure maniére seroit de taxer les Vices & la Folie;

& de mettre dans chaque Rue un certain Nombre de Jurez, qui rendroient

temoignage des degrez d’Extravagance & de Corruption de leurs voisins,

sur lesquels on pouroit regler la somme que chacun seroit tenu de payer.

Le second étoit d’une opinion directement contraire, & vouloit qu’on

mit une Taxe sur ces Qualitez du Corps & de l’Ame, pour lesquelles les

Hommes s’estimoient le plus eux mêmes; & que cette Taxe fut plus ou

moins grande suivant le Degré plus ou moins eminent auquel on porteroit

ces Qualitez, Degré à l’égard duquel chacun seroit cru sur sa parole.

L’impôt le plus onereux regardoit les plus grands Favoris du Beau

sexe, & les Cotisations étoient reglées suivant le nombre & la nature

des Faveurs qu’ils avoient receues; sur quoi on s’en raporteroit

aussi à leurs propres Declarations. L’Esprit, la Valeur, & la

_Politesse_, devoient aussi payer de grands Impots, qui seroient aussi

levez de la même maniére, chaque personne se taxant elle même. Mais

d’un autre côté, l’Honneur, la Justice, la Sagesse & le Savoir, ne

devoient pas couter un sol à ceux qui possedoient ces Qualitez, parce

qu’elles sont d’un genre si singulier que personne ne les reconnoit

en son voisin, ni ne les estime en lui même.

Les Femmes devoient être taxées suivant leur Beauté, & leur Habileté

à se bien mettre, & jouïr du même privilège que les Hommes, je veux

dire déterminer la somme qu’elles se croyent obligées de payer. Mais

le Sens commun, la Fidelité, la Chasteté, & la Bonté du Cœur,

devoient être des choses entierement exemptes d’impots, parce

qu’aussi bien le peu qu’on en auroit pu retirer, n’auroit jamais

payé les peines qu’on se seroit données pour déterrer celles que

cette Taxe regardoit.

Pour attacher des Senateurs aux Interets de la Couronne, le même

Professeur vouloit qu’ils tirassent au sort pour les Emplois, chacun

d’eux s’engageant premiérement par serment d’être pour la Cour,

soit qu’il gagnat ou non; après quoi ceux qui avoient perdu, pouvoient

de nouveau tenter fortune à la premiére Occasion. De cette maniére

l’Esperance & l’Atente les rendroient Fideles à leurs Engagemens, &

personne ne pouroit se plaindre qu’on l’eut trompé, mais imputeroit

son malheur à la Fortune dont les Epaules sont plus fortes & plus larges

que celles d’un Ministère.

Un autre Professeur me montra un grand papier tout rempli

d’Instructions pour découvrir des complots qui se trament contre le

Gouvernement: Dans toutes ses remarques paroissoit un genie profond, & un

extrême connoissance de la politique, quoi qu’à mon avis on pouroit y

ajouter encore quelque chose. C’est ce que je pris la liberté de dire

à l’Auteur, en lui ofrant en même tems de lui faire part de ce que je

pouvois avoir de Lumiéres sur ce sujet. Il reçut mon ofre plus

honnêtement que ne font d’ordinaire des Auteurs, & particuliérement

ceux qui travaillent en projets, m’assurant qu’il seroit fort aise

que je lui communiquasse mes Observations. .

Je lui dis, que s’il m’arrivoit de vivre dans un Royaume où les

Conspirations fussent en vogue par le genie inquiet du petit Peuple, ou

pussent servir à l’affermissement du Credit, ou à l’avancement de

la Fortune de quelques grands Seigneurs, je m’apliquerois d’abord à

encourager la Nation des Accusateurs, des Denonciateurs, & des Temoins:

Que lorsque j’en aurois rassemblé un nombre suffisant, de toutes les

sortes & de diferente Capacité, je les mettrois sous la conduite de

quelques personnages habiles, & assez puissants pour les proteger & pour

les recompenser. De tels personnages doüez des Talens & du Pouvoir que

je viens de marquer, pourroient faire servir les Complots aux plus

excellens usages; ils pouroient se faire valoir & passer pour de profonds

Politiques; rafermir un Ministère chancelant; ètouffer ou apaiser un

Mecontentement general; s’enrichir de Confiscations, & augmenter ou

diminuer le Credit public, suivant que leur Avantage particulier le

demanderoit. C’est ce qu’on peut faire, en convenant premiérement

des personnes sur qui doit tomber l’Accusation d’avoir part à une

Conspiration. Après cela il faut s’assurer de tous leurs papiers,

aussi bien que de leurs personnes: Ces papiers doivent être mis entre

les mains d’une societé d’Hommes assez habiles pour découvrir le

sens mysterieux des Mots, des Syllabes, & des Lettres; Mais pour qu’ils

puissent tirer quelque fruit de leur habileté, il doit leur être permis

de donner aux Lettres, aux Syllabes & aux Mots, la signification, qui

leur plait, quoique cette signification n’y aye souvent aucun raport,

ou même paroisse directement contraire au but que se propose celui dont

on examine l’Ecrit; ainsi par exemple, s’ils le trouvent bon, ils

peuvent entendre par un _Crible_ une _Dame de Cour_, par un _Chien

estropié_ un _Usurpateur_, par un _Fleau_ une _Armée entretenue en tems

de paix_, par une _Buse_, un _Grand Politique_, par la _Goute_ un

_Souverain Pontife_, par un _Pot de Chambre_ un _Commité de Seigneurs_,

par un _Balai_ une _Revolution_, par une _Sourissiére_ une _Charge_, par

un _Abime sans fond_ le _Tresor public_, par un _Egout_ la _Cour_, par un

_Bonnet avec des Sonnettes_ un _Favori_, par un _Roseau cassé_ une _Cour

de Justice_, & par un _Tonneau vuide_ un _General_.

Que si cette Methode ne réussissoit pas, on pouroit en employer de plus

efficaces, & avoir recours aux _Acrostiches_ & aux _Anagrammes_: Je lui

expliquai alors ce que j’entendois par _Acrostiches_, & lui montrai au

doigt & à l’oeil de quelle utilité est cette espèce de science pour

découvrir le sens politique que renferment les Lettres initiales. Car

sans cela, lui dis-je, auroit-on jamais pu savoir que N, par exemple,

signifie une Conspiration; B un Regiment de Cavalerie, & L une Flote.

Mais si par hazard, (ce qui n’est guères possible) cette Methode ne

suffit pas pour decouvrir les Desseins du Parti mécontent, on pouroit

venir à bout de les connoitre, en transposant les Lettres de

l’Alphabet qui se trouvent dans quelque papier suspect, en les

transposant dis-je, de tant de maniéres diferentes, qu’on trouve enfin

le sens qu’on vent leur donner. Et c’est la ce qu’on apelle la

Methode Anagrammatique.

Le Professeur me fit de grands remercimens des curieuses observations

dont je venois de lui faire part, & me promit qu’il feroit mention

honorable de moi dans son Traité.

Je ne vis rien dans ce pays qui put me porter à y faire un plus long

sejour, & commençai à songer à m’en retourner en Angleterre.

CHAPITRE VII.

L’Auteur quite Lagado & arrive à Maldonada. Aucun Vaisseau n’étant

prêt à faire voile, il fait un Tour à Glubbdubdribb. Reception que lui

fit le Gouverneur.

LE Continent, dont ce Royaume est une partie, s’étend, autant qu’il

me paroit, à l’Est vers les parties inconnues de l’_Amerique_, au

West vers _Californie_, & au Nord vers la Mer Pacifique, qui n’est

qu’à cent cinquante Miles de _Lagado_, où il y a un bon Port, & dont

les habitans font un grand commerce avec ceux de l’Isle de _Luggnagg_,

située au Nord-West environ au 29. Degré de Latitude Septentrionale, &

au 140. Degré de Longitude. Cette Isle est au Sud-Est du _Japon_, à la

distance d’une centaine de lieuës. Il y a une étroite Alliance entre

l’Empereur du _Japon_ & le Roi de _Luggnagg_, ce qui fait qu’il y a

souvent occasion de passer d’une de ces Isles à l’autre. Cette

Raison me détermina à prendre ma route par là pour m’en revenir en

Europe. Je louai deux Mules pour porter mon petit Bagage, & un Guide pour

me montrer le Chemin. Je pris congé de mon genereux Protecteur qui

m’avoit temoigné tant d’amitiez, & reçus encore de lui un present

assez considerable à mon depart.

Il ne m’arriva rien pendant mon Voyage qui merite d’être raporté.

Quand j’arrivai au port de _Maldonada_, il n’y avoit point de

Vaisseau pret à faire voile pour _Luggnagg_, & on m’assura qu’il

faudroit atendre même quelques semaines avant qu’il y en eut. Cette

Ville est environ de la grandeur de _Portsmouth_. Je fis bien tôt

quelques connoissances, dont je reçus beaucoup d’honnêtetez. Un

Gentilhomme fort distingué me dit que, puis qu’il se passeroit tout au

moins un mois avant que j’eusse ocasion de partir pour _Luggnagg_, je

devrois aller voir la petite Isle de _Glubbdubdribb_, qui étoit au

Sud-West de _Maldonada_, à la distance d’environ cinq lieuës. Il

s’ofrit à m’acompagner avec un de ses Amis, & me promit d’avoir

soin de tout ce qui seroit necessaire pour nôtre petit Voyage.

_Glubbdubdribb_, autant qu’on peut rendre ce terme en nôtre Langue,

signifie l’Isle des _Sorciers_. Cette Isle n’a que le tiers de la

largeur de celle de _Wight_, & est extraordinairement fertile: Elle est

gouvernée par le Chef d’une certaine Tribu qui n’est composée que

de Magiciens.

Ces Magiciens ne contractent jamais de Mariages qu’avec des personnes

de leur Tribu; & c’est le plus Ancien de leur Race qui est leur Prince

ou leur Gouverneur. Ce Prince est logé dans un Magnifique Palais,

derriére lequel il y a un Parc de trois mille Acres q’étendue, &

environné d’un Mur de pierre de taille de vingt pieds de hauteur. Dans

ce Parc il y a diferens enclos pour du Bled, des Herbes, ou du Bétail.

Le Gouverneur & sa Famille sont servis par des Domestiques fort

extraordinaires. Par son habileté dans la Magie, il a le pouvoir de

rapeller à la vie ceux qu’il veut, & le droit de s’en faire servir

pendant vingt quatre heures, mais pas plus long tems; de plus, il ne lui

est pas permis d’évoquer deux fois de suite la même personne, a moins

qu’il n’y ait l’espace de trois mois entre deux, ou qu’il n’y

soit porté par quelques rasions de la derniére importance.

Quand nous eumes mis pied à terre dans l’Isle, ce que nous fimes

environ à onze heures du matin, un des Messieurs qui m’acompagnoient,

alla chez le Gouverneur, & lui demanda si un Etranger pouvoit avoir

l’honneur de faire la Reverence à son Altesse. Ce Prince lui acorda

d’abord sa demande, & nous entrames tous trois dans le Palais entre

deux Rangs de Gardes, armez à l’Antique, & qui avoient dans leur

Physionomie je ne sçai quoi qui me faisoit trembler. Nous passames par

plusieurs Apartemens entre des Domestiques, qui ne ressembloient pas mal

aux Gardes, & qui comme eux étoient rangez en Haye des deux cotez,

jusqu’à ce que nous fussions parvenus à la Chambre de presence, ou,

apres trois profondes Reverences, & quelques Questions generales, il nous

fut permis de nous asseoir sur trois Chaises, placées tout près du plus

bas degré du Throne de son Altesse. Ce Prince entendoit la Langue de

_Balnibarbi_, quoi qu’elle fut diferente de celles qu’on parle dans

son Isle. Il me pria de lui raconter une partie de mes Voyages, & pour me

faire voir qu’il vouloit me traiter sans Ceremonie, il renvoia ceux de

sa suite d’un seul signe de Tête, qu’il n’eut pas plutot fait,

qu’à mon grand étonnement tous s’évanoüirent en l’Air, comme

les Objets que nous avons vus en songe disparoissent quand nous nous

reveillons tout d’un coup. Je fus quelque tems vant que de pouvoir me

remettre de ma Frayeur: mais comme le Gouverneur m’assura que je

n’avois rien à craindre, & que je remarquois d’un autre coté que

mes deux Compagnons ne paroissoient avoir aucune peur, (ce qui venoit de

ce que ce Spectacle ne leur étoit pas nouveau) je commençai à prendre

courage, & fis à son Altesse une Histoire abregée de mes diverses

Avantures, non sans hesiter quelques fois & sans jetter les yeux de tems

en tems sur les places que ces Spectres Domestiques venoient de quiter.

J’eus l’honneur de diner avec le Gouverneur, & nous fumes servis à

Table par des Fantomes diferens de ceux que j’avois déjà vus. Je

remarquai que ma peur alors étoit beaucoup moindre que celle du Matin.

Nous passames là toute la Journée, mais je suppliai le Prince de

vouloir m’excuser, si je n’acceptois pas l’offre qu’il me faisoit

de loger dans son Palais. Mes deux Amis & moi, allames coucher en Ville,

& retournames au Palais du Gouverneur, pour obeïr à l’ordre obligeant

qu’il nous en avoit donné.

Nous passames de cette maniére dix jours dans cette Isle, étant la plus

grande partie du jour chez le Gouverneur, & la nuit dans nôtre Logement.

Je me familiarisai bientôt tellement avec les Esprits, que je n’en

avois plus peur du tout, ou s’il me restoit encore quelque impression

de Frayeur, ma Curiosité m’en ôtoit aussi tôt le sentiment. Son

Altesse m’ordonna un jour d’évoquer tel mort que je voudrois de tous

ceux qui avoient subi la Loi du trepas depuis le commencement du Monde

jusqu’au moment qu’il me parloir, & de leur commander de répondre

aux Questions que je leur proposerois; à condition néanmoins que mes

Questions ne rouleroient que sur des choses passées de leur tems:

Qu’au reste je pouvois être sûr d’une chose, c’est qu’ils ne me

diroient rien que de vrai, l’Art de mentir n’étant d’aucun usage

dans l’autre monde.

Je fis d’humbles remercimens à son Altesse pour une si grande Faveur.

Nous étions dans une Chambre dont la vuë donnoit sur le Parc. Et comme

mon premier desir fut de voir quelque chose de pompeux & de magnifique,

je souhaitai de voir _Alexandre le Grand_, à la Téte de son Armée

immediatement après la Bataille _d’Arbelles_: à peine le Gouverneur

eut-il prononcé quelques mots, que nous aperçumes ce Conquerant sous la

Fenêtre où nous étions, & son Armée un peu plus loin. _Alexandre_ eut

ordre de se rendre dans nôtre Apartement: Je n’entendis pas autrement

bien son _Grec_. Il m’assura sur son Honneur qu’il n’avoit pas

été empoisonné, mais qu’il étoit mort d’une Fievre violente

causée par les Debauches excessives qu’il avoit faites en vin.

Après lui je vis _Hannibal_ passant les _Alpes_, qui me protesta,

qu’il n’avoit pas une seule goute de Vinaigre dans son Camp.

Voyages du Capitaine Lemuel Gulliver, En Divers Pays Eloignes, Tome II de III · 第 3 / 12 段