Il y avoit à la Cour un Grand Seigneur, assez proche parent du Roi, &

respecté pour cette seule raison. Il passoit parmi eux pour le

personnage le plus stupide & le plus ignorant de tout le Royaume. Il

avoit rendu plusieurs fois de grands services à la Couronne, & possedoit

d’excellentes qualitez de cœur & d’esprit, mais il avoit une si

mauvaise oreille pour la Musique, que ses Ennemis l’accusoient

d’avoir souvent batu la mesure à faux. On ne sçauroit croire les

peines que ses Precepteurs avoient euës à lui démontrer une seule

proposition de Geometrie, & qui étoit encore des plus aisées. Il me

donna plusieurs marques de Bienveillance, me fit souvent l’honneur de

me venir voir, & me pria de l’informer des Affaires de _l’Europe_,

aussi bien que des Loix, des Coutumes, & des Sciences qui sont en vogue

dans les diferens pays où j’avois voyagé. Il m’écouta avec une

extrême atention, & fit d’excellentes Remarques sur tout ce que je lui

dis. Le Rang qu’il tenoit à la Cour, l’obligeoit à avoir deux

_Reveilleurs_ à ses gages, mais il ne s’en servoit jamais, excepté en

presence du Roi, ou dans quelques visites de Ceremonie, & les faisoit

toujours sortir quand nous étions seuls ensemble.

Je priai ce Seigneur d’interceder en ma faveur aupres du Roy pour

qu’il me permit de partir: il se chargea de la Commission, quoique, à

ce qu’il eut la bonté de me dire, à regret: Car il m’avoit fait

plusieurs ofres tres avantageuses, que je refusai néanmoins avec mille

protestations d’une éternelle Reconnoissance.

Le seiziéme de _Fevrier_, je pris congé de Sa Majesté & de toute sa

Cour. Le Roi me fit un present de la valeur de deux cent guinées, & mon

Protecteur son parent m’en fit un plus considerable encore, auquel il

joignit une Lettre de Recommandation pour un Ami qu’il avoit à

_Lagado_, la Capitale: L’Isle étant alors au dessus d’une Montagne,

qui n’étoit qu’à la distance de deux miles de cette Ville, je fus

décendu de la plus basse Galerie, de la même maniére dont on m’y

avoit tiré.

Le Continent, pour autant que s’étend la Domination du Monarque de

l’_Isle Flotante_, porte le nom general de _Balnibarbi_, & la Capitale,

comme je l’ai déjà dit, se nomme _Lagado_. Je n’eus pas un mediocre

plaisir de me trouver en Terre ferme. Je me promenai vers la Ville sans

rien craindre, étant habillé comme un des Naturels du païs, & sachant

assez la Langue pour me faire entendre d’eux. Je trouvai facilement la

Maison de celui à qui j’étois recommandé, & lui presentai la Lettre

de son Ami. Il est impossible de recevoir quelqu’un d’une maniére

plus obligeante que ne le fit ce Seigneur, qui s’apelloit _Munodi_; il

me fit donner un Apartement chez lui, ou je restai pendant tout le tems

que je passai à _Lagado_.

Le lendemain de mon arrivée, il me prit dans son Chariot pour voir la

Ville, qui est environ à moitié aussi grande que celle de _Londres_,

mais les Maisons en sont mal bâties, & tombent presque toutes en ruines.

Le peuple marche vite dans les Ruës, a l’Air égaré, & n’est

presque habillé que de guenilles. Nous passames par une des portes de la

Ville, & fimes trois miles dans le pays, où je vis plusieurs Laboureurs

qui remuoient la Terre avec diferentes sortes d’Instrumens, mais jamais

je ne pus deviner quel étoit leur dessein, ni n’aperçus en aucun

endroit du Bled ou de l’Herbe, quoi que le Terroir parut y être

excellent. Ce que je venois de voir dans la Ville, & ce que je voyois à

la Campagne, me fit prendre la hardiesse de demander à mon Conducteur

qu’il voulut m’expliquer ce que signifioit ce nombre prodigieux de

Têtes & de Mains occupées, tant dans les Ruës que dans les Champs,

parce que je ne m’apercevois pas qu’il en resultat quelque chose;

mais qu’au contraire, je n’avois jamais vu de Terroir plus mal

cultivé, de Maisons si mal baties, & qui tombassent plus en ruines, où

un Peuple dont la Contenance & l’Habillement exprimassent une plus

profonde misère. Ce _Munodi_ étoit un Seigneur du premier Rang, & avoit

été pendant quelques années Gouverneur de _Lagado_, mais une Cabale de

Ministres lui avoit fait oter le Gouvernement. Cependant le Roi le

traitoit toujours avec beaucoup de bonté, comme un sujet fort bien

intentionné, mais très petit genie.

Quand je lui fis cette Censure du pays & de ses habitans, il ne me

repondit rien, sinon, que je n’avois pas été assez long tems parmi

eux pour être en état de former quelque jugement; & que chaque Nation

du monde a ses Coutumes, avec quelques autres Lieux communs du même

genre. Mais quand nous fumes de retour à son Palais, il me demanda ce

qu’il me sembloit de ce Batiment, quels defauts j’y avois remarquez,

& ce que je disois de l’Air & de l’Habillement de ses Domestiques. Il

ne couroit pas grand risque en me faisant ces sortes de questions, parce

que tout ce qui étoit chez lui étoit de la plus grande Regularité, &

de la derniére Magnificence. Je repondis que la Sagesse, la Qualité &

les Richesses de son Excellence l’avoient mise à couvert des Defauts

que la Folie & la Gueuserie avoient produits dans les autres. Il dit que

si je voulois l’acompagner à sa Maison de campagne, qui étoit à la

distance de vingt miles de la Capitale, & où ses Biens étoient situez,

nous aurions le loisir de causer plus à nôtre aise sur ce sujet. Je lui

repondis, que j’étois entiérement à ses ordres: & nôtre petit

Voyage ne fut renvoyé qu’au lendemain.

Pendant que nous étions en chemin, il me fit remarquer les diferentes

methodes dont les Fermiers se fervent pour cultiver & pour faire profiter

leurs Terres: Methodes qui me parurent absolument incomprehensibles, car

excepté quelques endroits, en fort petit nombre, je ne vis nulle part

aucun Tuyau de bled, ni pas même le moindre brin d’Herbe. Mais trois

heures après ce fut toute autre chose; nous vinmes dans le plus beau

païs du Monde. Des Maisons de Fermiers bien bâties, y étoient à une

petite distance les unes des autres: les Champs bordez de hayes,

contenoient des Vignes, du Bled, ou des Prairies. Je ne me souvenois pas

d’avoir jamais rien vu de plus charmant. Son Excellence remarqua la

joye qui venoit de se peindre sur mon vissage, & me dit en souriant, que

c’étoit là où commençoient ses Terres, & que nous passerions

toujours dessus jusqu’à ce que nous frissons arrivez à sa Maison. Que

les gens du pays le tournoient en ridicule & le meprisoient, à caisse

qu’il ne prenoit pas mieux soin de ses affaires, & donnoit à tout le

Royaume un si pernicieux Exemple, qui cependant n’étoit suivi que de

très peu de personnes.

Nous arrivâmes enfin à la Maison, qui étoit un superbe Batiment,

construit suivant les meilleures Règles de l’ancienne Architecture:

Fontaines, Jardins, Promenades, Avenues, Grotes, tout étoit fait &

disposé avec jugement & avec gout. Je louois chaque chose que je voyois,

sans que son Excellence fit semblant de le remarquer; mais après soupé,

quand nous fumes seuls, il me dit d’un air melancholique, qu’il

étoit dans l’aprehension qu’on ne l’obligeat de faire jetter en

bas ses Maisons en Ville & à la Campagne, pour les rebatir à la

nouvelle mode: de detruire toutes ses Plantations, pour en faire

d’autres dans la forme prescrite par l’usage moderne: & de donner les

mêmes ordres à tous ses Fermiers: qu’à moins de cela il

s’exposeroit à être accusé d’Orgueil, d’Esprit de singularité,

d’Affectation, d’Ignorance, & de Caprice, & s’atireroit peut-être

la colère & l’indignation de sa Majesté.

Il ajouta, que l’Admiration que je paroissois avoir, s’évanouïroit

bien tot, quand il m’auroit informé de quelques particularitez, dont

selon toutes les aparences, on ne m’avoit pas instruit à la Cour; les

gens y étant trop ocupez de leurs propres speculations, pour se mettre

en peine de ce qui se passe icy bas.

Il y a environ quarante ans, me dit-il, que quelques personnes firent le

Voyage de _Laputa_, soit pour Afaires, soit par plaisir, & après y avoir

passé cinq mois, revinrent avec une assez legére teinture des

Mathematiques, mais pleins d’esprits volatils aquis dans cette Region

Aërienne. Que ces personnes étant de retour, commencérent à blâmer

tout sans exception, & formérent le dessein de mettre les Arts, les

Sciences, le Langage & les Mechaniques sur un nouveau pied. Pour cet

efet, ils firent en sorte d’obtenir des Lettres patentes pour

l’erection d’une Academie de Faiseurs de projets à _Lagado_; & cette

espèce de maladie fut si contagieuse, que bientôt il n’y eut pas une

seule Ville tant soit peu considerable dans le Royaume, qui n’eut son

Academie particuliére. Dans ces Colleges, les Professeurs inventent de

nouvelles maniéres de cultiver les Terres, & de bâtir des Maisons,

aussi bien que de nouveaux Instrumens pour tous les Metiers, & pour les

Manufactures: Instrumens si admirables qu’en s’en servant un seul

Homme est capable de faire l’ouvrage de dix, & un Palais peut être

bâti dans une semaine, de Materiaux si durables qu’il ne soit pas

necessaire d’y faire jamais la moindre reparation. Ils cherchent aussi

des methodes pour faire meurir tous les Fruits de la terre dans quelque

saison que ce soit, & pour les faire devenir cent fois plus gros qu’ils

ne sont à present. Le seul inconvenient qu’il y a, c’est qu’aucun

de ces projets n’est encore bien perfectionné, & que pendant ce tems

là tout le pays est dans un état deplorable, que les Maisons tombent en

ruines, & que le peuple se trouve sans nourriture & sans habits. Ce qui,

bien loin de les decourager, ne sert qu’à allumer d’avantage en eux

la Fureur des projets. Que pour lui, qui n’étoit pas un esprit

entreprenant, il étoit content de suivre le chemin batu, de vivre dans

les Maisons que ses Ancêtres avoient baties, & de ne rien innover dans

la plûpart des choses de la vie. Que quelques personnes de Qualité, &

quelques autres de moindre rang, étoient dans les mêmes sentimens que

lui, mais qu’on les regardoit d’un oeil de mepris, comme étant des

Ignorans & de mauvais Citoyens, qui préferoient leur commodité

particuliére à l’avantage general du païs.

Ce Seigneur ajouta, qu’il ne vouloit pas en entrant dans un plus grand

detail, diminuer le plaisir que je prendrois à visiter leur grande

Academie, où il me conseilloit d’aller. Il me pria seulement de jetter

les yeux sur un Edifice ruïné, qui étoit sur le penchant d’une

Montagne à trois miles de nous, & dont voici l’Histoire. J’avois,

continuat’il, à une demi mile de ma Maison un fort bon Moulin, qui

tournoit par le moien d’une assez grande Riviére, & dont je tirois,

aussi bien que mes Fermiers, tout l’usage que nous en pouvions

souhaiter. Il y a environ sept ans qu’une societé de ces Faiseurs de

projets vint me proposer de detruire ce Moulin, & d’en batir un autre

sur le coté de cette Montagne, au haut de laquelle, disoient-ils, il

faloit faire un Canal, qui seroit une maniére de Reservoir, dans lequel

on feroit venir l’eau par le moien de plusieurs Tuyaux, & qui pouroit

ensuite en fournir au Moulin. Parce que le Vent & l’Air donnoient à

l’Eau quand elle est sur une hauteur, un nouveau degré d’agitation,

& par cela même la rendent plus propre au mouvement. Et parce que

l’Eau descendant plus en pente pouvoit plus aisément faire aller le

Moulin que ne feroit une Riviére dont le cours est plus de niveau. Et

comme je n’étois pas alors fort bien en Cour, poursuivit-il, & que

d’ailleurs plusieurs de mes Amis m’en pressoient, je souscrivis au

projet; & après avoir fait travailler une centaine d’hommes pendant

deux ans, l’Ouvrage manqua, & les Faiseurs de projets se retirérent,

rejettant le manque de succès sur moi, & conjurant tous ceux qui avoient

des Moulins à eau sur des Riviéres, d’en faire bâtir sur quelque

Montagne, pour me convaincre par expérience du tort que je me faisois.

Peu de jours après nous fumes de retour à la Ville, & son Excellence

considerant qu’il n’étoit pas en fort bonne odeur à l’Academie,

ne voulut pas y aller avec moi, mais me recommanda à un de ses Amis pour

m’y acompagner. Il me dépeignit à cet Ami comme un grand Admirateur

de projets, extraordinairement curieux, & fort credule, ce qui étoit un

peu vrai, car j’avois fait moi même autrefois quelques projets

ridicules.

CHAPITRE V.

L’Auteur obtient la permission de voir la grande Academie de Lagado.

Ample Description de cette Academie. Arts auxquels les Professeurs s’y

employent.

CEtte Academie n’est pas un seul Batiment, mais une suite de plusieurs

Maisons des deux côtez d’une Rue, qui étant devenue deserte, a été

destinée à servir de demeure aux Academiciens.

Je fus fort honnêtement reçu par le Recteur. Chaque Chambre contenoit

un ou plusieurs Faiseurs de projets, & je crois qu’il y avoit bien cinq

cent Chambres en tout.

Le premier Homme que je vis avoit l’air défait, le Visage & les Mains

pleines de suye, les Cheveux mal peignez, la Barbe longue, & étoit

d’ailleurs tout enguenillé. Ses Habits, sa Chemise, & sa Peau étoient

precisément de la même couleur. Il avoit employé huit ans à préparer

des Concombres pour en tirer les Rayons du Soleil, qu’il avoit dessein

de mettre dans des vases scellez Hermetiquement, afin de s’en servir à

rechaufer l’Air dans des Etez peu favorables. Il me dit, qu’il ne

doutoit nullement que dans huit ans, il ne fut en état de fournir une

raisonnable quantité de ces Rayons au Jardin du Gouverneur; mais il se

plaignoit que ses gages étoient fort mediocres, & me pria de lui donner

quelque petite chose pour l’encourager dans son travail, & pour le

dedommager un peu de l’excessive cherté dont les Concombres avoient

été l’année precedente. Je lui fis un petit present, car le Seigneur

chez qui j’avois logé m’avoit pourvu de quelque argent dans cette

vuë, parce qu’il savoit que c’étoit leur coutume de demander

honêtement l’Aumone, à tous ceux qui venoient les voir.

J’entrai dans une autre Chambre, mais je fus sur le point de m’en

retourner sur mes pas, à cause de l’horrible puanteur que je sentis en

y mettant les pieds. Mon Conducteur me poussa en avant, & me fit signe de

ne faire paroitre aucune marque d’Aversion ou de Degout, parce que cela

seroit regardé comme une cruelle ofense. Je le crus & poussai la

politesse jusqu’à ne me pas seulement boucher le nez. Celui qui

logeoit dans cette Cellule étoit le plus Ancien Etudiant de

l’Academie. Ses Mains & ses Habits étoient tous brodez d’Ordure.

Quand je lui fus presenté, il me serra tendrement entre ses bras

(honnêteté dont je l’aurois volontiers dispensé.) Des le premier

instant qu’il étoit entré dans l’Academie, il s’étoit apliqué

à remettre les Excrements humains dans leur état primitif, en en

separant cette espèce de Teinture qu’y donne la Bile, en en faisant

exhaler l’odeur, & en en ôtant la Salive. La Societé lui payoit

chaque Semaine une maniére de Revenu, qui consistoit dans un Vaisseau

rempli d’ordure humaine, pour continuer à faire ses Experiences.

Je vis un autre qui travailloit à calciner de la Glace pour en faire de

la poudre à Canon, le même me montra un Traité qu’il avoit composé

sur la malleabilité du Feu, & qu’il avoit dessein de publier. Il y

avoit là aussi un Architecte très ingenieux, qui avoit inventé une

Nouvelle Methode de batir des Maisons, en commençant par le Toit & en

finissant par les Fondemens, ce qu’il justifioit par l’exemple de

deux insectes fort prudens, la Mouche à miel & l’Araignée.

Dans un autre Apartement je vis un Homme qui étoit né Aveugle, & qui

avoit avec lui plusieurs Aprentifs aveugles aussi. Leur Emploi consistoit

à mêler pour les Peintres des couleurs que leur Maitre leur enseignoit

à distinguer par le moyen de l’atouchement & du goût. Ils réussirent

assez mal pendant le tems que j’étois là, & leur Professeur même

s’y trompa presque toujours.

Mais tous les projets dont je viens de parler ne sont rien en comparaison

de celui dont je vai faire part à mes Lecteurs. Un de ces Ingenieux

Academiciens avoit trouvé l’Art de labourer la Terre avec des

Pourceaux, pour épargner la dépense qu’il faut faire en Charues, en

Bœufs, & en Ouvriers. Voici sa Methode. Dans un Acre de Terre il faut

enterrer à six pouces de distance les uns des autres, & à huit de

profondeur, un bon nombre de Glands ou de Dattes, que ces Animaux aiment

beaucoup: Après cela il faut en conduire cinq ou six cent dans

l’endroit ou ces Glands sont enterrez; or ils n’y seront pas plutot

qu’ils fouilleront toute la Terre en cherchant leur Nourriture, &

qu’ils la rendront propre à être ensemencée, l’engraissant en

même tems de leur fiente: A la verité, apres plusieurs Experiences

reiterées, on a trouvé qu’il en coutoit beaucoup de peine, sans

qu’on eut encore vu de Moisson. Cependant on ne doute nullement que

cette Invention ne puisse encore être extrêmement perfectionnée.

Je me rendis dans une autre Chambre, qui étoit tapissée par tout de

Toiles d’Araignées, excepté un petit passage fort étroit par où

l’Artiste pouvoit entrer & sortir. Quand il me vit, il me cria à haute

voix de ne pas toucher à ses Toiles. Quelle fatale Erreur, me dit-il,

qu’on se soit servi pendant si long tems de Vers à soye, pendant que

nous avons à foison des Animaux Domestiques, qui sont infiniment

meilleurs que ces Vers! D’ailleurs, ajouta t’il, en se servant

d’Araignées, on n’auroit pas à craindre l’incomodité que cause

la mort des Vers à soye, dont je fus entiérement convaincu, quand il me

montra un nombre prodigieux de Mouches admirablement colorées, dont il

nourissoit ses Araignées, nous assurant, que les Toiles en recevroient

quelque teinture; & que comme il en avoit de toutes les couleurs, il se

flatoit de tirer de grands profits de cette Invention, dès qu’il

seroit venu à bout de nourir ses Mouches de certaines Gommes, Huiles, &

autres matieres glutineuses, pour donner de la Force & de la consistence

aux Fils. Un autre Academicien, qui étoit Astronome, avoit entrepris de

placer un Cadran sur la girouette de la Maison de Ville, en ajustant le

mouvement annuel & journalier de la Terre & du Soleil, de maniére

qu’ils repondissent exactement à tous les Mouvemens accidentels que le

Veut feroit faire à la Girouette. Il m’arriva de me plaindre à mon

Conducteur d’une petite ataque de Colique, sur quoi il me conduisit

dans l’Apartement d’un grand Medecin, qui s’étoit rendu fameux par

sa maniére de guerir cette Maladie. Voici sa Methode. Il remplissoit

d’Air une Seringue d’une enorme Taille: Cet Air il le dechargeoit

dans le corps du Patient; après cela il retiroit l’instrument pour le

remplir de nouveau d’air, & à peine avoit-il fait ce Manége trois ou

quatre fois, que le Vent dont le corps du Patient venoit d’être

rempli, forçoit celui qui avoit causé la maladie à sortir, d’où

s’ensuivoit la guerison du Malade. Il en fit l’épreuve en ma

presence sur un Chien, qui ne se plaignoit pas d’avoir la Colique, mais

qui en recompense en fut preservé pour toujours, car à la seconde

décharge de la seringue le pauvre Animal creva. Nous laissames le

Docteur fort ocupé à lui rendre la vie en faisant sortir le trop

d’Air: mais je doute qu’il ait réussi dans cette Operation.

Je parcourus plusieurs autres Apartemens, mais ce que j’y vis

n’étant pas si important que ce que je viens de raconter, mes Lecteurs

me pardonneront aisément de le passer sous silence.

Je n’avois vu jusqu’alors qu’un côté de l’Academie, l’autre

étant habité par ceux qui s’apliquent à l’avancement des sciences

speculatives, dont je dirai quelques mots, après avoir auparavant fait

mention d’un Illustre personnage, qu’on nomme parmi eux l’_Artiste

Universel_. Il nous dit, qu’il s’étoit apliqué pendant l’Espace

de trente ans à chercher les moyens de prolonger la vie humaine. Il

avoit deux grandes Chambres pleines de mille curiositez, & cinquante

Hommes travailloient sous lui: les uns condensoient l’Air dans un Vase,

& avoient l’Art d’oter de cet air toutes les particules de Nitre ou

d’Eau qui pouvoient s’y trouver; d’autres amolissoient des pieces

de Marbre pour en faire des Oreillers & des Coussins. L’Artiste lui

même étoit alors occupé de deux grands projets. Le premier consistoit

à ensemencer une Terre de paille, dans laquelle, disoit-il, étoit

contenue la veritable vertu productrice, ce qu’il demontroit par

plusieurs Raisonnemens, que je n’eus pas l’esprit de comprendre.

L’autre Invention tendoit à empêcher, qu’il ne vint de la Laine aux

jeunes Agneaux, ce qu’il se flatoit de faire par le moyen de quelques

gommes & de quelques Mineraux apliquez extérieurement sur leur peau, &

il esperoit que dans quelque tems une Race de Brebis nuës seroit

repandue par tout le Royaume.

Nous fimes un Tour à l’autre côté de l’Academie, où, comme je

l’ai déjà dit, les Faiseurs de projets en sciences speculatives

avoient leur Residence.

Le premier Professeur que je vis se tenoit dans un grand Apartement, &

avoit quarante Ecoliers autour de lui. Après les premiers Complimens,

remarquant que je regardois avec atention une Machine, qui occupoit

presque toute la Chambre, il dit que j’étois peut être surpris de ce

qu’il avoit formé le Dessein de se servir d’Operations Mechaniques

pour l’augmentation des Connoissances speculatives. Mais que le Public

ne tarderoit guères à sentir l’utilité de cette Methode, & qu’il

se flatoit que jamais Homme n’avoit rien inventé de plus beau.

Personne n’ignore, poursuivit-il, combien est laborieuse la Methode

ordinaire d’aquerir de certaines sciences; au lieu que par

l’invention, dont je vous parle, l’Homme du monde le plus ignorant,

peut, avec peu de peine & presque point de Depense écrire sur la

Philosophie, la Poësie, la Politique, les Loix, les Mathematiques, & la

Theologie; & cela sans avoir ni genie ni Etude. Il me fit aprocher alors

de la Machine, que ses Disciples rangez en ordre, environnoient de tous

cotez. Elle avoit vingt pieds en quarré, & étoit placée au milieu de

la Chambre. Sa superficie étoit composée de diferentes piéces de bois,

d’environ la grosseur d’un Dé à jouer, mais les unes un peu plus

larges que les autres. Elles étoient toutes atachées ensemble par des

Fils fort deliez. Ces morceaux de Bois étoient couverts de papier

exactement apliqué sur chaque Quarré, & sur ces papiers étoient

écrits tous les mots de leur Langue dans leurs diferens Modes, Tems, &

Declinaisons, mais sans aucun ordre. Le Professeur me pria d’être

atentif, parce qu’il aloit mettre sa Machine en Oeuvre. Il y avoit

quarante Manches de Fer atachez autour de la Machine, dont ses Disciples

par son ordre empoignérent chacun un; après cela par un tour de main

qu’ils leur donnérent, je vis que toute la disposition des mots étoit

entiérement changée. Il commanda alors à trente six de ses Ecoliers de

lire tout bas les diferentes lignes qui venoient de paroitre sur la

Machine. Que s’ils trouvoient trois ou quatre mots ensemble qui

pouvoient former une partie de phrase, ils étoient obligez de les dicter

aux quatre autres garçons qui étoient les Secretaires. Cet Ouvrage

étoit repeté trois ou quatre fois, & à chaque fois les mots se

trouvoient disposez d’une nouvelle maniére. Les jeunes Etudiants

employoient six heures par jour à ce Travail, & le Professeur me montra

plusieurs Folio, qu’il avoit composez de diferentes Phrases

imparfaites, qu’il avoit Dessein de coudre ensemble, pour faire un jour

de tous ces riches materiaux un systeme complet de tous les Arts & de

toutes les Sciences: Dessein, disoit-il, qui pouroit être executé avec

beaucoup plus de facilité & de promptitude, si le Public vouloit créer

un Fonds pour faire construire & mettre en Oeuvre cinq cent de ces

Machines dans _Lagado_, & ordonner aux Directeurs de mettre ensemble

toutes leurs Collections.

Il m’assura que depuis sa Jeunesse il avoit consacré toutes ses

pensées à cette invention, qu’aucun mot de la Langue n’étoit

oublié dans sa Machine, & qu’il avoit fait le calcul le plus exact de

la proportion generale qu’il y a entre les nombres des Particules, des

Noms, des Verbes, & des autres parties du Langage.

Voyages du Capitaine Lemuel Gulliver, En Divers Pays Eloignes, Tome II de III · 第 2 / 12 段