Après le diner ma Compagnie me quita, & quelqu’un acompagné

VOYAGES

DU CAPITAINE

LEMUEL GULLIVER,

EN

DIVERS PAYS ELOIGNEZ.

TOME SECOND.

Premiere Partie.

Contenant le Voyage de Laputa, Balnibarbi, Glubbdubdribb, Luggnagg, &

Japon.

A LA HAYE,

Chez P. GOSSE & J. NEAULME.

MDCCXXVII.

TABLE

DES CHAPITRES

du voyage de Laputa, Balnibarbi, &c.

CHAP. I.

L’Auteur entreprend un Troisiéme Voyage; est pris par des Pyrates.

Mechanceté d’un Flamand. Il arrive dans une Isle & est reçu dans la

Ville de Laputa.

CHAP. II.

Description des Laputiens. Quelles sortes de Sciences sont en vogue chez

eux. Idée abregée du Roi & de sa Cour. Maniére dont l’Auteur y est

reçu. Craintes & Inquiétudes auxquelles les Habitans sont sujets.

Description des Femmes.

CHAP. III.

Phenomène expliqué par le secours de la Philosophie & de l’Astronomie

Moderne. Habileté des Laputiens dans la derniére de ces deux Sciences.

Methode du Roi pour reprimer les soulevemens.

CHAP. IV.

L’Auteur quite Laputa, est conduit à Balnibarbi; & arrive à la

Capitale. Description de cette Ville & du païs adjacent. Hospitalité

avec laquelle il est reçu par un Grand Seigneur. Sa Conversation avec

lui.

CHAP. V.

L’Auteur obtient la permission devoir la grande Academie de Lagado.

Ample Description de cette Academie. Arts auxquels les Professeurs s’y

employent.

CHAP. VI.

Continuation du même sujet. L’Auteur propose quelques Nouvelles

Inventions, qui sont repues avec de grands Aplaudissemens.

CHAP. VII.

L’Auteur quite Lagado & arrive à Maldonada. Aucun Vaisseau n’étant

prêt à faire voile, il fait un Tour à Glubbdubdribb. Reception que lui

fit le Gouverneur.

CHAP. VIII.

Detail curieux touchant la Ville de Glubbdubdribb. Quelques Corrections

de l’Histoire Ancienne & Moderne.

CHAP. IX.

L’Auteur revient à Maldonada, & fait voile pour le Royaume de

Luggnagg. Il y est mis en prison, & ensuite envoyé à la Cour. Maniére

dont il y est admis. Extrême Clemence du Roi envers ses Sujets.

CHAP. X.

Eloge des Luggnaggiens. Description particuliére des Struldbruggs, avec

plusieurs Conversations entre l’Auteur & quelques personnes de la

premiére Distinction sur ce sujet.

CHAP. XI.

L’Auteur quite Luggnagg & va au Japon; d’ou il se rend sur un

Vaisseau Holandois à Amsterdam, & d’Amsterdam en Angleterre.

TABLE

DES CHAPITRES

du Voyage au Pays des Houyhnhnms.

CHAP. I.

L’Auteur entreprend un Voyage en Qualité de Capitaine d’un Vaisseau.

Ses gens conspirent contre lui, le tiennent pendant quelques tems

renfermé dans sa Cabane, & le mettent à Terre dans un Païs inconnu. Il

avance dans le Pays. Description d’un Etrange Animal nommé Yahoo.

L’Auteur rencontre deux Houyhnhnms.

CHAP. II.

Un Houyhnhnm, conduit l’Auteur à sa Maison. Description de cette

Maison. Maniére dont l’Auteur y est reçu. Nourriture des Houyhnhnms.

L’Auteur pourvu d’Alimens après avoir craint d’en manquer.

Maniére dont il se nourrissoit dans ce pays.

CHAP. III.

L’Auteur s’aplique à aprendre la Langue du Pays, & son Maitre le

Houyhnhnm lui en donne des Leçons. Description de cette Langue.

Plusieurs Houyhnhnms de Qualité viennent par curiosité voir l’Auteur.

Il fait à son Maitre un Recit abregé de son Voyage.

CHAP. IV.

Notions des Houyhnhnms touchant le vrai & le faux. Discours de l’Auteur

désaprouvé par son Maitre. L’Auteur entre dans un plus grand Détail

sur lui même & sur les Accidens de son Voyage.

CHAP. V.

L’Auteur pour obeir aux ordres de son Maitre, l’informe de l’Etat

de l’Angleterre, aussi bien que des causes de la Guerre entre quelques

Potentats de l’Europe; & commence à lui donner quelques idées sur la

Nature du Gouvernement de l’Angleterre.

CHAP. VI.

Suite du Discours de l’Auteur sur l’Etat de son pays, si bien

gouverné par une Reine, qu’on peut s’y passer de premier Ministre.

Portrait d’un pareil Ministre.

CHAP. VII.

Amour de l’Auteur pour sa Patrie. Observations de son Maitre sur le

gouvernement de 1’Angleterre, tel qu’il avoit été décrit par

l’Auteur, avec quelques comparaisons & parallêles sur le même sujet.

Remarques du Houyhnhnm sur la Nature Humaine.

CHAP. VIII.

Detail touchant les Yahoos. Excellentes Qualitez des Houyhnhnms. Quelle

Education ils reçoivent, & à quels Exercices ils s’apliquent dans

leur Jeunesse. Leur Assemblée generale.

CHAP. IX.

Grand Debat dans l’Assemblée generale des Houyhnhnms, & de quelle

maniére il fut terminé. Sciences qui sont en vogue parmi eux. Leurs

Batimens. Maniére dont ils enterrent leurs Morts. Imperfection de leur

Langage.

CHAP. X.

Quelle heureuse vie l’Auteur menoit parmi les Houyhnhnms. Progrès

qu’il fait dans la Vertu en conversant avec eux. Leurs Conversations.

L’Auteur est informé par son Maitre qu’il faut qu’il quite le

païs. Il s’évanouit de Douleur, & après avoir repris ses sens,

promet d’obeir. Il vient à bout de faire un Canot, & met en Mer à

l’Avanture.

CHAP. XI.

Quels Dangers l’Auteur essuya. Il arrive à la Nouvelle Hollande,

espérant d’y fixer sa demeure. Il est blessé d’un coup de Flèche

par un des Naturels du pays, & transporté dans un Vaisseau Portugais. Il

reçoit de grandes Civilitez du Capitaine, & arrive en Angleterre.

CHAP. XII.

Veracité de l’Auteur. Dessein qu’il s’est proposé en publiant cet

Ouvrage. Il censure ces Voyageurs qui n’ont pas un respect inviolable

pour la verité. L’Auteur refute l’Accusation qu’on pourroit peut

être lui faire d’avoir eu quelques vuës sinistres en écrivant.

Reponse à une objection. Methode de faire des Colonies. Eloge de son

pays. Il prouve que l’Angletere a de justes droits sur les païs dont

il a fait la Description. Difficulté qu’il y auroit à s’en rendre

Maitre. L’Auteur prend congé du Lecteur; declare de quelle maniere il

pretend passer le reste de sa Vie, donne un bon Avis, & finit.

VOYAGES.

PART. III.

Voyage de laputa, de BALNIBARBI, DE LUGGNAGG, DE GLUBBDUBDRIB ET DU

JAPON.

CHAPITRE I.

L’Auteur entreprend un troisiéme Voyage; est pris par des Pirates.

Mechanceté d’un Flamand. Il arrive dans une Isle & est reçu dans la

Ville de Laputa.

IL n’y avoit que dix jours que j’étois de retour, qu’un Capitaine

nommé _Guillaume Robinson_, Commandant de _l’Esperance_, qui étoit un

Vaisseau de trois cent Tonneaux, vint me rendre visite. J’avois déjà

été Chirurgien d’un Vaisseau qui lui apartenoit, & sur lequel nous

avions fait ensemble un Voyage au _Levant_. Il m’avoit toujours traité

plutôt en Frére qu’en Officier inferieur, & ayant ouï dire que

j’étois arrivé, il vint me voir par amitié, (à ce que je croyois)

puisque toute nôtre Conversation se passa en Complimens ordinaires

après une longue absence. Mais après m’avoir réiteré plusieurs fois

ses visites, m’avoir exprimé sa joye de me trouver en si bonne santé,

& demandé si j’avois renoncé pour le reste de ma vie aux Voyages, il

me dit qu’il avoit dessein d’en faire un aux _Indes Orientales_, dans

deux mois, & me pria de vouloir être Chirurgien de son Vaisseau: Je scai

bien, ajouta-t-il, que ce n’est plus un employ à vous être ofert;

mais ce qui pouroit le rendre acceptable, c’est que sans compter les

deux Aides ordinaires, vous aurez encore un Chirurgien sous vous, que

vôtre paye sera double, & que je m’engage à déférer autant à vos

avis, que si vous étiez Commandant comme moi.

Il me dit plusieurs autres choses obligeantes, & d’ailleurs je le

connoissois pour un si honnête homme, que je ne pus rejetter son projet.

La fureur que j’avois de voir de nouveaux pays, continuant (nonobstant

les maux que ma curiosité m’avoit attirez) à être aussi violente que

jamais, la seule difficulté fut de persuader ma Femme, dont néanmoins

j’obtins enfin le consentement, par la vuë des Avantages qui en

pouroient revenir à nos Enfans.

Nous partimes le 5. _d’Aoust_ 1706. & arrivâmes au Fort de _St.

George_ le 11. _d’avril_ 1707. où nous nous arrêtames trois semaines,

pour l’amour de quelques Malades qu’il y avoit à notre Bord. De là

nous fimes Voile pour le _Tonquin_, où le Capitaine avoit resolu de

passer quelque tems, parce que plusieurs des Marchandises qu’il vouloit

acheter n’étoient pas prêtes, & ne le pouvoient être encore de

quelques mois. C’est pourquoi dans l’Esperance de se dédommager des

fraix qu’il seroit obligé de faire en attendant, il acheta une

Chaloupe, qu’il fit charger de diferentes sortes de Marchandises qui

sont de debit chez les _Tonquinois_, & ayant mis sur cette Chaloupe

quatorze Hommes, dont trois étoient des Naturels du pays, il

m’établit Commandant de la Chaloupe; avec pouvoir de trafiquer pendant

l’espace de deux Mois, que ses Affaires l’obligeoient de passer à

_Tonquin_.

Il n’y avoit que trois jours que nous avions mis en Mer, qu’il se

leva une furieuse Tempête, qui nous porta pendant cinq jours au

Nord-Nord-Est, & puis à l’Est, après quoi nous eumes beau tems avec

une bonne fraicheur de West. Le dixiéme jour nous fumes poursuivis par

deux Corsaires qui nous eurent bien tôt joints, & pris, car nous

n’étions pas assez de monde pour pouvoir faire quelque resistance, &

ma Chaloupe étoit trop chargée pour qu’il fut possible d’échaper

à force de voiles.

Les deux Corsaires nous abordérent dans le même instant, & se

jettérent sur nôtre Tillac à la tête de leurs gens: mais trouvant que

nous étions tous prosternez (suivant l’ordre que j’en avois donné,

) ils se contentérent de nous bien lier; & puis, ayant donné ordre à

quelques uns de leur gens de nous bien garder, ils se mirent à chercher

ce qu’il y avoit dans la Chaloupe. Je remarquai parmi eux _Flamand_,

qui paroissoit avoir quelque Autorité, quoi qu’il ne fut Commandant

d’aucun des deux Vaisseaux. Il connut à nôtre Air & à nôtre

Habillement que nous étions _Anglois_, & nous adressant la parole dans

son Langage, il jura que nous serions jettez dans la Mer, liez dos à

dos. Je parlois passablement _Flamand_. Je lui dis qui nous étions, & le

priai qu’en consideration du titre de Chrêtien que nous portions

l’un & l’autre, il voulut porter le Capitaine à avoir pitié de

nous. Cette priére ne servit qu’à l’irriter encore plus, & qu’à

lui faire repeter ses Menaces; puis s’étant tourné vers ses

Compagnons, il leur parla avec beaucoup de vehemence en _Japonois_, à ce

que je m’imagine, se servant souvent du mot de _Chrêtiens_.

Le plus grand des deux Vaisseaux Corsaires, étoit commandé par un

Capitaine _Japonois_, qui parloit un peu _Flamand_, quoi que fort mal. Il

s’aprocha de moi, & après plusieurs Questions, auxquelles je repondis

avec beaucoup d’humilité, il dit que nous ne mourrions point. Je fis

une profonde reverence au Capitaine, & me tournant ensuite vers le

_Flamand_, je lui dis, que j’étois surpris de trouver plus de

compassion dans un Payen, que dans lui qui faisoit profession du

Christianisme. Mais je ne tardai guères à me repentir de ces

imprudentes paroles, car ce mechant Homme ayant plusieurs fois vainement

taché de persuader aux deux Capitaines de me faire jetter dans la Mer

(ce qu’ils ne voulurent pas lui acorder après la promesse qui

m’avoit été faite que j’aurois la vie sauve) eut pourtant le

pouvoir d’obtenir d’eux, qu’on m’infligeroit une peine plus

cruelle en aparence que la Mort même. Mes gens furent distribuez sur les

deux Vaisseaux, & les Pirates chargérent quelques uns de leurs Matelots

de naviger ma Chaloupe. Pour ce qui me regarde, il fut resolu que je

serois mis dans un petit Canot, avec des Rames, une Voile, & des

provisions pour quatre jours, que le Capitaine _Japonois_ eut la bonté

de doubler, & puis abandonné au gré des Flots. Je descendis dans le

Canot, pendant que le _Flamand_ me regaloit de tous les termes injurieux

que sa Langue maternelle put lui fournir.

Environ une heure avant que d’avoir aperçu les Corsaires, j’avois

pris hauteur, & trouvé que nous étions au 46. degré de Latitude

Septentrionale, & au 183. Degré de Longitude. Quand je fus à quelque

distance des Pyrates, je decouvris par le moyen de ma Lunette d’aproche

quelques Isles au Sud-Est. Je haussai ma Voile dans le dessein de gagner

la plus prochaine de ces Isles, ce que je crus pouvoir faire en trois

heures. Quand j’y fus arrivé, je vis que ce n’étoit qu’un Amas de

petits Rochers, sur lesquels je trouvai plusieurs Oeufs d’oiseaux, &

ayant fait du Feu avec un Fusil, j’allumai quelques Bruyéres &

quelques autres herbes séches, sur lesquelles je rotis mes œufs. Ce fut

là tout mon souper, parce que je voulois épargner mes provisions autant

qu’il m’étoit possible. Je passai la nuit à l’abri sous un

Rocher, avec un peu de Bruyéres sous la tête & dormis fort bien.

Le jour suivant je gagnai une autre Isle, & de la une troisième, &

ensuite une quatriéme, me servant tantôt de ma Voile & tantôt de mes

Rames. Mais pour ne pas fatiguer le Lecteur d’un détail peu

intéressant, je dirai seulement que le cinquiéme jour j’arrivai à la

derniére des Isles que j’avois aperçues, & qui étoit au Sud-Sud-Est

de la premiére.

Cette Isle étoit plus éloignée que je n’avois cru, & je fus plus de

cinq heures en chemin avant que d’y aborder: J’en fis presque le tour

tout entier, avant que de trouver un endroit propre à débarquer, qui

etoit une petite Baye environ trois fois plus large que mon Canot. Je

trouvai que le fond de l’Isle étoit tout pierreux, quoi qu’il y eut

par ci par là quelques Toufes d’herbe. Je pris mes petites provisions

hors de la Chaloupe, & après avoir fait un leger Repas, je mis le reste

dans une Caverne, dont cette Isle étoit pleine. Je rassemblai une bonne

quantité d’Oeufs & d’herbes seches, pour faire de l’une & de

l’autre de ces choses le même usage que j’en avois déjà fait. (Car

j’avois avec moi une pierre à feu, un Fusil, de la Méche & un Verre

ardent.) Je passai toute la nuit dans la Caverne où étoient mes

provisions. La même Bruyére, qui me servoit de Chaufage, me tenoit lieu

de Lit. Les cruelles inquietudes dont j’étois agité,

m’empêchérent de fermer l’oeil de toute la nuit. Je considerois que

je ne pouvois m’atendre qu’à une mort inévitable dans un lieu aride

& desert comme celui où j’étois. Ces pensées m’acabloient si fort,

que je n’eus pas le courage de me lever, & qu’avant que de sortir de

ma Caverne, il faisoit déjà grand jour. Je me promenai quelque tems

parmi les Rochers: le Ciel étoit fort serein & le Soleil si chaud, que

je fus obligé d’en détourner les yeux: quand tout d’un coup cet

Astre fut obscurci, à ce qu’il me paroissoit, d’une maniére tout à

fait diferente, que lorsqu’un Nuage vient à le couvrir. Je tournai la

tête, & aperçus entre moi & le Soleil un grand Corps opaque, qui

aprochoit de l’Isle où j’étois. Ce corps me paroissoit être à la

hauteur de deux miles, & il m’ôta la vuë du Soleil pendant six ou

sept minutes. Je ne remarquai pas que l’Air fut beaucoup plus froid

pendant cet intervale, ou le Ciel beaucoup plus obscurci, que si je

m’étois tenu à l’ombre d’une haute Montagne. Ce corps continuant

toujours à s’aprocher, je vis que c’étoit une substance ferme, &

dont le dessous étoit fort uni. J’étois alors sur une hauteur à la

distance de deux cent Verges du Rivage, & environ d’une Mile Angloise

du corps dont je parle. Je pris alors ma Lunette d’aproche, & pus

apercevoir distinctement plusieurs hommes se mouvants sur les Côtes de

cette nouvelle Planète, mais il me fut impossible de distinguer ce

qu’ils faisoient.

Cet Amour pour la vie, qui nous quite si rarement, excita en moi quelques

sentimens de joye, & je conçus quelque espoir de sortir d’une maniére

ou d’autre de l’afreuse situation où j’étois. Mais il me seroit

dificile d’exprimer quel étoit en même tems mon étonnement, de voir

en l’Air une Isle habitée par des Hommes, qui (à ce qu’il me

paroissoit) pouvoient la hausser, la baisser, en un mot lui donner le

Mouvement qu’ils vouloient; mais n’étant pas alors d’Humeur de

philosopher sur ce Phenomene, je tournai toute mon atention à considerer

quel cours l’Isle prendroit, parce qu’elle me paroissoit être

arrêtée. Un instant après néanmoins, elle continua à s’aprocher, &

j’en pus voir les côtez, environnez de diferentes suites de Galeries,

& de montées mises à de certaines distances, pour descendre de l’une

dans l’autre. Dans la galerie la plus basse je vis quelques personnes

qui péchoient avec de longues lignes, & d’autres qui ne faisoient que

regarder. Je leur fis signe en tournant mon Bonnet, (car il y avoit

déjà quelque tems que mon chapeau étoit usé) & mon Mouchoir dessus ma

tête. Quand ils furent à portée d’entendre ma Voix, je criai de

toute ma force, & remarquai par les regards qu’ils jettoient de mon

coté, & par les signes qu’ils se faisoient les uns aux autres,

qu’ils m’avoient aperçu, quoi qu’ils ne repondissent pas à mon

Cri. Mais je vis distinctement quatre ou cinq d’entr’eux qui

montoient en grande hâte les degrez qui conduisoient au haut de

l’Isle, & qui disparurent bien tôt. Je devinai qu’ils étoient

envoyez pour aler recevoir des ordres touchant ma personne, & j’apris

depuis que je ne m’étois pas trompé.

Le nombre des spectateurs devenoit plus grand d’instant à autre, & en

moins d’une demie heure l’Isle se trouva placée de maniére que la

Galerie la plus basse me parut parallèle à la hauteur où j’étois,

quoi qu’éloignée d’environ cent verges. Je me mis alors dans

l’attitude d’un supliant, & leur adressai la parole du ton du monde

le plus humble, mais je ne reçus point de réponse. Ceux qui étoient le

plus près vis à vis de moi, paroissoient des personnes de distinction

à en juger par leur Habit. Ils me régardoient souvent, & sembloient

causer ensemble avec aplication. A la fin un d’eux m’adressa quelques

mots dans une langue qui avoit quelque raport avec l’_Italien_.

J’exprimai ma reponse en cette derniere langue, dans l’esperance que

du moins le son en plairoit davantage à leurs oreilles. Quoi que nous ne

nous entendissions point, l’état où j’étois fit que tout le monde

comprit aisément ce que je voulois dire.

Ils me firent signe de descendre du Rocher, & de me rendre au Rivage, ce

que je fis; apres quoi l’Isle volante fut dirigée dans son mouvement

de maniére, qu’une Chaine ayant été descendue de la Galerie la plus

basse, avec un siége attaché au bout, je m’y atachai & fus tiré en

haut par des poulies.

CHAPITRE II.

Description des Laputiens. Quelles sortes de sciences sont en vogue chez

eux. Idée abregée du Roi & de sa Cour. Maniére dont l’Auteur y est

reçu. Craintes & inquiétudes auxquelles les Habitans sont sujets.

Description des Femmes.

A Peine eus-je mis pied à Terre, que je fus entouré par une foule de

peuple, mais ceux qui étoient le plus près de moi paroissoient être

quelque chose de plus. Ils me contemplérent avec toutes les marques

possibles d’etonnement, & je crois qu’ils ont eu lieu de dire la

même chose de moi, n’ayant jamais de ma vie vu des Hommes dont

l’Habillement, la contenance & les maniéres m’ayent paru plus

singuliéres. Ils panchent tous la Tête du côté droit, ou du côté

gauche; Un de leurs yeux est tourné vers la Terre, & un autre vers leur

Zenith. Leurs habits exterieurs sont ornez de figures de Soleils, de

Lunes, d’Etoiles, de Violons, de Flutes, de Harpes, de Trompettes, de

Guitares, de Clavecins, & de plusieurs autres Instrumens de Musique

inconnus en _Europe_. Je vis ici & là quelques Hommes, qui avoient

l’air d’être des Valets, & qui avoient une Vessie pleine d’air

atachée comme un Fleau au bout d’un court baton, qu’ils tenoient

entre leurs mains. Dans chaque Vessie il y avoit quelques pois sechez, ou

quelques petits cailloux (à ce qui me fut dit depuis. ) Ils se servoient

de ces Vessies pour fraper sur la bouche & sur les oreilles de ceux qui

étoient proche d’eux, pratique dont il me fut impossible de concevoir

alors l’utilité; mais j’apris dans la suite que ce Peuple est si

acoutumé à s’enfoncer & à se perdre dans de profondes meditations,

qu’il leur est impossible de parler ou d’écouter les Discours des

autres, s’ils ne sont reveillez par quelque atouchement à la bouche ou

aux organes de l’Ouïe: Voila pourquoi ceux qui sont en état de faire

cette depense, ont toujours un pareil _Reveilleur_ (ils l’apellent

_Climenole_) dans leur Famille, en guise de Domestique, & dont ils sont

toujours acompagnez quand ils sortent, ou quand ils vont rendre quelque

visite. Son Emploi est, dans une compagnie de trois ou quatre personnes,

de passer doucement sa Vessie sur la bouche de celui qui veut parler, &

sur l’oreille droite de celui ou de ceux à qui il adresse la parole.

Ce _Reveilleur_ doit aussi acompagner son Maitre quand il se promène, &

lui donner dans de certaines ocasions un petit coup sur les yeux, parce

qu’il est continuellement si fort ocupé de ses meditations, qu’il

seroit sans cela en danger manifeste de tomber dans quelque précipice, &

de donner de la tête contre chaque Poteau: ou bien de tomber dans la

Ruisseau ou d’y faire tomber les autres.

Ce Detail étoit necessaire, parce que mes Lecteurs, si je n’y étois

pas entré, auroient été aussi embarassez que moi à comprendre le

procédé de ces gens, quand ils me firent monter par le moyen de

plusieurs Escaliers jusqu’au haut de l’Isle, & qu’ils me

conduisirent de là au Palais Royal. Pendant que nous montions, ils

oubliérent plusieurs fois le sujet de leur commission, & me plantérent

là, jusqu’à ce qu’ils fussent revenus à eux par le secours de

leurs _Reveilleurs_; Car aucun ne paroissoit frapé de ce que mon

habillement & mon air devoient avoir d’étrange à leurs yeux, ni même

par les Aclamations du Vulgaire, dont l’ame n’étoit pas si

susceptible de Speculations abstraites.

A la fin nous arrivames au Palais, & entrames dans la Chambre de

presence, où nous vîmes le Roi sur son Thrône, & à chacun de ses

côtez plusieurs personnes du premier rang. Devant son Trône étoit une

grande Table remplie de Globes, de Spheres, & d’Instrumens de

Mathematiques de toutes les sortes. Sa Majesté ne fit pas la moindre

atention à nous, quoi que le Concours de tous ceux qui apartenoient à

la Cour rendit nôtre entrée assez bruyante. Mais il étoit alors

profondement ocupé à chercher la solution d’un problême, qu’il ne

trouva qu’une heure après. Il y avoit à chacun de ses côtez un jeune

Page avec une Vessie à la main; quand ces Pages virent que la

Demonstration étoit trouvée, un d’eux lui donna un petit coup sur la

bouche, & l’autre sur l’oreille droite, ce qui le fit tressaillir

comme quelqu’un qu’on reveille tout d’un coup; après quoi ayant

jetté les yeux sur moi & sur ceux au milieu de qui j’etois, il se

rapela l’ocasion de nôtre venue, dont on lui avoit parlé auparavant.

Il dit quelques mots, qu’il eut à peine prononcez, qu’un jeune

homme, qui tenoit à la main une Vessie, telle que je l’ai décrite,

vint se mettre à mon côté, & m’en donna quelques coups sur

l’oreille droite; mais je tachai de lui faire comprendre par signes,

que je n’avois pas besoin du secours de cet Instrument; ce qui, à ce

que j’apris dans la suite, donna au Roi & à toute sa Cour une idée

peu avantageuse de mon genie. Sa Majesté autant que je pus le

conjecturer, me fit quelques Questions, & moi de ma part je lui parlai

toutes les Langues que je savois. Quand nous fumes convaincus de part &

d’autre que nous ne pouvions nous entendre, je fus conduit par ordre du

Roi dans un Apartement de son Palais (ce Prince ayant surpassé tous ses

Predecesseurs en hospitalité à l’egard des Etrangers, ) où deux

Laquais eurent ordre de me servir. On m’aporta à diner, & quatre

Seigneurs, que je me souvenois d’avoir vus aupres de la personne du

Roi, me firent l’honneur de manger avec moi. Nous eumes deux services

de trois plats chacun. Le premier service consistoit dans une Epaule de

mouton, taillée en Triangle Æquilatére, une piece de Bœuf en

Rhomboide, & un Boudin en Cycloide. L’autre étoit de deux Canards en

forme de Violons, de quelques Saucisses en forme de Flutes, & d’une

Poitrine de Veau en forme de Harpe. Les Valets coupérent nôtre pain en

Cones, en Cylindres, en Parallelogrammes, & en plusieurs autres Figures

de Mathematiques.

Pendant que nous étions à table, je pris la liberté de demander le nom

de plusieurs choses, & ces Seigneurs moyenant l’assistance de leurs

_Reveilleurs_, eurent la bonté de me les dire, dans l’esperance que

j’aurois une admiration infinie pour leur habileté, si je pouvois

parvenir à lier conversation avec eux. Je fus bientôt en état de

demander du pain, à boire, & d’autres choses dont j’avois besoin.

Après le diner ma Compagnie me quita, & quelqu’un acompagné d’un

_Reveilleur_ me fut envoyé par ordre du Roi. Il aportoit avec lui plume,

papier, encre, & trois ou quatre Livres, me donnant à connoitre par

signes qu’il venoit pour m’enseigner la Langue du pays. Je fus avec

lui quatre heures, pendant lesquelles je traçai plusieurs mots arrangez

en forme de colomne, avec leur Traduction à côté. Je tachai aussi

d’aprendre quelques courtes phrases. Pour cet efet mon Maitre faisoit

faire à mon valet diferentes choses; il lui ordonnoit par exemple, de

s’asseoir, de se tenir debout, de se promener, ou de faire la

reverence; & à mesure qu’il executoit chacun de ses ordres, il me

dictoit la phrase qui devoit l’exprimer. Il me montra aussi dans un de

ses Livres, les Figures du Soleil, de la Lune, des Etoiles, du Zodiaque,

des Tropiques, des Cercles Polaires, & d’un grand nombre de Plans & de

Solides. Il me dicta les noms & me fit une Description exacte de tous les

instrumens de Musique, qui sont en usage chez ce Peuple. Apres qu’il

fut parti, je plaçai tous mes mots avec leurs explications en Ordre

Alphabetique. Et de cette maniére, en peu de jours, à l’aide d’une

bonne Memoire, je fis de grands progrez dans leur Langue.

Le terme, que j’ai rendu, par celui d’_Isle Volante_ ou _Flotante_,

est dans leur Langage _Laputa_; terme, dont il n’est pas aisé de

marquer la veritable Etymologie. _Lap_ en vieux langage signifie _haut_,

& _Untuh_ un _Gouverneur_, d’où, à ce qu’ils disent, est derivé

par corruption le mot de _Laputa_. Mais cette derivation ne me paroit pas

naturelle. Je fis part un jour à quelques Savans parmi eux d’une

conjecture faite à cet égard, & je demandai si _Laputa_, ne pouroit pas

venir de _Lap outed_; _Lap_ signifiant proprement le mouvement des Rayons

du Soleil dans la Mer & _outed_ une Aile; conjecture sur la justesse de

laquelle je permets à mes Lecteurs de prononcer.

Ceux à qui le Roi m’avoit confié remarquant combien j’étois mal

habillé, donnerent ordre à un Tailleur de venir le lendemain, & de me

prendre mesure pour un habillement complet. Cet Ouvrier le fit, mais

d’une maniére toute diferente de celle qui est en vogue en _Europe_.

Il prit d’abord ma hauteur à l’aide d’un quart de Cercle, & puis

par le moyen d’une Regle & d’un Compas, il decrivit sur le papier

toutes les dimensions de mon corps, & six jours après il m’aporta mes

habits parfaitement mal faits, parce qu’il s’étoit mepris dans une

Figure: Mais ce qui me consola, c’est que je remarquai que ces sortes

d’accidens étoient fort ordinaires, & qu’on ne s’en mettoit

guères en peine.

Pendant qu’on travailloit à mes habits, & durant une petite

indisposition, qui ensuite me tint encore quelques jours au Logis,

j’ajoutai un grand nombre de mots à mon Dictionnaire, & quand apres

cela j’allai à la Cour, je fus capable d’entendre plusieurs choses

que le Roi me disoit, & de lui repondre tellement quellement. Sa Majesté

avoit ordonné, que le mouvement de 1’Isle seroit dirigé au Nord Est,

vers le point vertical au dessus de _Lagado_, la Capitale de tout le

Royaume. Cette Ville étoit à la distance de quatre vingt dix lieues, &

nôtre Voyage ne dura que quatre jours & demi: cependant je puis

protester que pendant tout ce tems je ne m’aperçus pas que nôtre Isle

eut le moindre mouvement.

Elle s’arrêta, par l’ordre que sa Majesté en avoit donné, sur

quelques Villes, dont les Habitans avoient quelques Placets à presenter.

Pour cet efet on faisoit descendre plusieurs Ficelles avec quelques poids

attachez au bout. Le peuple mettoit à ces Ficelles ses placets, qu’on

tiroit ensuite en haut. Quelquefois nous recevions d’en bas du Vin &

des Provisions, par le moyen de quelques poulies.

Ce que je savois en Mathematiques me fut d’un grand secours pour

aprendre leur langue, dont la plûpart des termes ont raport à cette

Science & à la Musique, dans laquelle je puis me vanter de n’être pas

tout à fait ignorant. Les Lignes & les Figures sont les objets

continuels de leurs meditations. S’ils veulent, par exemple, louër la

Beauté d’une Femme ou de quelqu’autre Animal, ils font entrer dans

leur Eloge, des Rhomboides, des Cercles, des Parallelogrammes, des

Ellipses, & d’autres Figures Geometriques, on bien des termes de

Musique. J’observai dans la Cuisine du Roi toutes sortes d’Instrumens

de Mathematiques & de Musique, dont les Figures servent de modèle aux

Mets qui doivent être servis sur la Table de sa Majesté.

Leurs Maisons sont mal baties, & j’ai remarqué qu’il n’y avoit

dans aucun de leurs Apartemens un seul angle droit, ce qui vient du

mepris qu’ils ont pour la Geometrie pratique, qu’ils rejettent comme

trop mechanique; & par malheur leurs Architectes n’ont pas l’esprit

de comprendre leurs demonstrations abstraites; stupidité dont les

Batimens patissent.

Les _Laputiens_ sont generalement mauvais Raisonneurs, & fort

contredisans, excepté quand il leur arrive d’avoir raison, ce qui est

fort rare. Imagination & Invention sont des choses qu’ils ne

connoissent pas, & pour lesquelles ils n’ont pas même de Termes dans

leur langue; toutes les pensées de leurs ames étant bornées & en

quelque sorte consacrées aux deux sciences dont je viens de faire

mention.

La plûpart d’entr’eux, & principalement ceux qui s’apliquent à

l’étude de l’Astronomie, sont grands Partisans de l’Astrologie

judiciaire: quoi qu’ils ayent honte de l’avouer publiquement. Mais ce

que j’admirai principalement, & ce qui me parut en même tems

incomprehensible, est leur extrême curiosité pour les Affaires

politiques, & leur éternelle Fureur de prononcer & de disputer sur tout

ce qui regarde le Gouvernement & l’Etat. J’ai remarqué à la verité

que c’étoit une maladie ordinaire à la plûpart des Mathematiciens

que j’ai connus en _Europe_, mais cela n’empêche pas que je ne sache

point quel raport il peut y avoir entre cette manie & leur profession, à

moins qu’ils ne suposent que, comme un petit cercle n’a pas plus de

Degrez qu’un grand, il s’ensuive qu’il ne faille pas plus

d’habileté pour gouverner le Monde, que pour tourner un Globe en

diferens sens. Mais je suis plus porté à croire que ce travers vient

d’un défaut commun à la Nature humaine, qui nous rend le plus curieux

des afaires qui nous concernent le moins, & pour lesquelles nous avons le

moins de Talent.

Ce Peuple est dans des inquietudes perpetuelles, ne goutant jamais un

seul instant de repos; & leurs inquietudes viennent de caisses qui

n’afectent point du tout le reste des hommes. Ils craignent qu’il

n’arrive de certains changemens dans les corps Celestes. Par exemple,

que la Terre, si le Soleil continue toujours à s’en aprocher, avec le

tems ne vienne à être engloutie dans cet Astre. Que la superficie du

Soleil ne soit peu à peu couverte d’une croute, qui l’empêche enfin

de nous faire part de sa chaleur & de sa lumiére. Ils content qu’il ne

s’en est que peu falu que la derniére Comète qui a paru n’ait

donné contre nôtre Terre, ce qui l’auroit infailliblement reduite en

cendres; & que celle qui doit paroitre la premiére (ce qui sera dans

trente & un an, suivant leur calcul, ) la doit détruire selon toutes les

aparences: Car dans son perihelie elle doit assez aprocher du Soleil pour

concevoir un degré de chaleur dix mille fois plus grand que celui d’un

Fer ardent; & après avoir quité le Soleil, trainer après elle une

queuë flamboyante, qui sera longue de plus de quatre cent mille lieuës;

par laquelle si la Terre passe à la distanbe de trente mille lieuës du

corps de la Comete, elle ne peut manquer d’être mise en Feu & reduite

en Cendres. Que le Soleil perdant chaque jour de ses rayons sans recevoir

quelque Aliment qui repare cette perte, s’éteindra à la fin comme une

Chandele, ce qui emportera necessairement la destruction de nôtre terre,

& de toutes les Planetes qui empruntent leur lumiere de lui.

Ces sortes de frayeurs leur donnent si peu de relâche, qu’ils ne

sçauroient jamais dormir tranquilement, ni gouter les douceurs

ordinaires de la vie. Quand ils rencontrent le matin quelques uns de

leurs Amis, leur premiere question roule sur la santé du Soleil, comment

il paroissoit se porter à son coucher & à son lever, & s’il y a

quelque espoir d’éviter la rencontre de la Comete prochaine. On leur

voit prendre dans des conversations de ce genre, la même sorte de

plaisir que les Enfans prennent à entendre raconter des Histoires de

Spectres & de Revenans; Histoires qu’ils écoutent avec la plus avide

curiosité, mais qui leur laissent une impression de frayeur qui les

empêche de s’aller coucher.

Les Femmes de l’Isle ont beaucoup de vivacité, elles meprisent leurs

Maris, & sont Folles des Etrangers. C’est parmi eux que les Dames

choisissent leurs Galans: Mais le mal est, qu’ils peuvent faire

l’amour trop à leur aise, & avec trop de tranquilité; car l’Epoux

est toujours si enfoncé dans ses meditations, que l’Amant & la

Maitresse en viendroient aux plus grandes familiaritez en sa presence,

qu’il ne s’en apercevroit pas, pourvu seulement qu’il eut du Papier

& ses Instrumens, & que son _Reveilleur_ ne fut pas à ses côtez.

Les Femmes & les Filles se plaignent amérement d’être renfermées

dans cette Isle, quoi qu’à mon avis ce soit le plus beau pays du

Monde; & quoi qu’elles y vivent dans toute l’abondance imaginable, &

de la maniére du monde la plus magnifique, & qu’il leur soit permis de

faire ce qu’elles veulent, elles meurent d’envie de voir le Monde, &

de gouter les plaisirs de la Capitale, ce qui ne leur est pas permis, à

moins que d’en avoir une permission particuliere du Roi; & cette

permission n’est pas aisée à obtenir, parce que la plûpart des Maris

ont eprouvé combien il est dificile de faire revenir leurs Femmes de

là. On m’a conté qu’une Dame du premier Rang, qui avoit plusieurs

Enfans, & qui étoit mariée au Premier Ministre, un des plus riches

Seigneurs du Royaume, qui l’aimoit à la fureur, & avec qui elle

demeuroit dans un des plus beaux Palais de l’Isle, fit le voyage de

_Lagado_ sous pretexte que l’Air y étoit meilleur pour sa santé;

qu’elle s’y tint cachée pendant quelques mois, jusqu’à ce que le

Roi eut envoyé contr’elle une prise de corps, & qu’on la trouva dans

un Cabaret borgne, toute enguenillée, ayant mis ses Hardes en gage pour

entretenir un vieux Faquin fort laid, qui la rossoit tous les jours, & de

qui elle eut encore toutes les peines du monde de se separer. Son Epoux

la reçut avec toute la bonté possible, & sans lui faire le moindre

reproche; aussi ne tarda t’elle pas à faire une nouvelle Escapade, &

à emporter toutes ses pierreries, pour aler rejoindre son Amant, sans

qu’on en aye entendu parler depuis. Peut-être que quelqu’un de mes

Lecteurs s’imaginera que je lui raconte ici une Histoire _Européenne_

ou _Angloise_. Mais je le conjure de considerer que les caprices du Beau

sexe ne sont pas restreints à quelque Climat ou à quelque Nation

particuliére, & qu’ils ont une uniformité plus generale que tout ce

qu’on peut dire.

Dans l’espace d’un mois j’avois fait d’assez jolis progrez dans

leur langue, & étois en état de repondre à la plûpart des Questions

du Roi, quand j’avois l’honneur de le voir. Sa Majesté ne me marqua

pas la moindre curiosité touchant les Loix, le Gouvernement,

l’Histoire, la Religion, ou les Coutumes des païs où j’avois été;

mais borna toutes ses Demandes aux seules Mathematiques, & écouta ce que

je lui dis sur ce sujet avec beaucoup de mepris & d’indiference, quoi

que les deux _Reveilleurs_ qu’il avoit à ses côtez s’aquitassent

soigneusement de leur Emploi.

CHAPITRE III.

Phenomène expliqué par le secours de la Philosophie & de l’Astronomie

Moderne. Habileté des Laputiens dans la derniére de ces deux sciences.

Methode du Roi pour reprimer les soulevemens.

JE demandai permission à ce Prince d’aler voir les Curiositez de

l’Isle, ce qu’il m’acorda fort gracieusement, en donnant ordre en

même tems à mon Precepteur de m’acompagner. Ma principale envie

étoit de savoir à quelle cause soit dans l’Art soit dans la Nature,

cette Isle devoit ses diferens mouvemens: & c’est de quoi je vai à

present faire part à mes Lecteurs.

L’Isle volante ou flotante est exactement circulaire: son diamêtre est

de 7837. Verges, c’est à dire d’environ quatre miles & demi, & par

consequent, contient dix mille acres. Elle a trois cent verges

d’epaisseur, son côté inferieur, est une espece de planche de Diamant

fort unie, qui s’étend jusqu’à la hauteur de plus de deux cent

verges. Au dessus de cette couche de Diamant sont les diferens mineraux

dans l’ordre acoutumé, & puis une envelope de Terreau fort gras de dix

à douze pieds d’épaisseur. La pente du côté superieur, depuis la

circonference jusqu’au centre, est la cause naturelle pourquoi les

rosées & les pluyes qui tombent sur l’Isle, se rendent par de petits

Ruisseaux vers le milieu, où elles sont englouties dans quatre larges

Bassins, dont chacun a une demi mile de circuit, & est éloigné de deux

cent verges du centre: L’Eau de ces Bassins se convertit chaque jour en

vapeurs par la chaleur du Soleil, ce qui empêche qu’ils ne debordent.

Sans compter, que comme il depend du Monarque de faire monter l’Isle au

dessus de la Region des nuées & des vapeurs, il peut, quand il veut, la

garantir des pluyes & des rosées. Car les plus hautes nuées ne sont

qu’à la distance de deux miles, de l’aveu de tous les Naturalistes.

Ce qu’il y a de sur, c’est que dans ce pays elles ne montent jamais

qu’à cette hauteur.

Au centre de l’Isle il y a une Ouverture de cinquante Verges de

diamètre; par où les Astronomes descendent dans un grand Dôme, qui se

nomme à cause de cela _Flandola Gagnole_, ou la _Caverne des

Astronomes_, situé à la profondeur de cent verges plus bas que la

superficie superieure de Diamant. Dans cette Caverne brulent

continuellement vingt Lampes, dont la lumiére refléchie sur des

murailles de Diamant a un éclat inexprimable. L’Endroit est rempli de

Quarts de Cercle, de Telescopes, d’Astrolabes, & d’autres Instrumens

Astronomiques. Mais l’objet le plus curieux, & duquel depend la

distinée de l’Isle, est un Aiman d’une grandeur prodigieuse, &

d’une figure assez semblable à la Navette d’un Tisseran. Cet Aiman a

six verges de longueur & trois d’épaisseur. Il est soutenu par un Axe

de Diamant très fort qui passe au milieu, & sur lequel il tourne; & est

dans un équilibre si exact que le moindre atouchement est capable de le

mouvoir. De plus, il est entouré d’une Cylindre creux de Diamant, qui

a quatre pieds de profondeur, autant d’epaisseur, & douze verges en

diametre, placé horizontalement, & soutenu par huit pieds de Diamant,

dont chacun à six Verges de hauteur. Au milieu du côté concave, il y a

une Rainure de douze pieds de profondeur, dans laquelle les extremitez de

l’Axe sout placées, & tournent quand il le faut.

Il n’y a point de force qui puisse oter cette pierre de sa place, parce

que le Cerceau qui l’environne, & les pieds sur lesquels elle est

apuyée, sont une continuation de ce corps de Diamant qui forme le dessus

de l’Isle.

Par le moyen de cet Aiman, on fait hausser, baisser, & mouvoir l’Isle

d’un endroit à un autre. Car, par raport à cette partie de la Terre

sur laquelle l’Empire de sa Majesté s’étend, la pierre est douée

à un de ses côtez d’un pouvoir attractif, & d’un pouvoir repulsif

à l’autre. En tournant le bout attractif de l’Aiman vers la Terre,

l’Isle decend: & au contraire elle monte directement en haut, quand le

bout repulsif regarde la Terre. Quand la position de la pierre est

oblique, le mouvement de l’Isle l’est aussi. Car dans cet Aiman, les

forces agissent toujours en lignes parallèles à sa direction.

Par ce mouvement oblique, l’Isle est transportée vers les diferens

endroits de la Domination du Monarque. Pour mieux expliquer ceci, posons

que _AB_ soit une ligne tirée à travers du Royaume de _Balnibarbi_, que

la ligne _cd_ represente la pierre d’Aiman, dont _d_ soit le bout

repulsif, & _c_ l’attractif, l’Isle étant placée sur _C_; que la

position de la pierre soit _cd_ avec le bout repulsif en bas; alors je

dis, que l’Isle montera en ligne oblique vers _D_. Quand elle sera

arrivée au point _D_, que la pierre soit tournée sur son Axe jusqu’à

ce que son bout attractif soit pointé vers _E_, je dis que l’Isle sera

portée obliquement vers _E_; ou si la pierre est de nouveau tournée sur

son Axe jusqu’à ce qu’elle soit dans la position _EF_ avec son bout

repulsif en bas, l’Isle montera obliquement vers _F_, ou si l’on

dirige le bout attractif vers _G_, & de _G_ vers _H_, en tournant la

pierre, de maniére que son bout repulsif soit directement en bas. Et

ainsi en changeant la situation de la pierre aussi souvent qu’il est

necessaire, l’Isle monte ou décend, ou se meut en Lignes plus ou moins

obliques, & par la est transportée d’un endroit de la Domination à

l’autre.

Mais il faut remarquer que cette Isle ne sçauroit être portée plus

loin que ne s’étend l’Empire du Roi, ni monter à la hauteur de plus

de quatre miles. De quoi les Astronomes (qui ont composé de grands

volumes pour expliquer les Merveilles de cette pierre) rendent la raison

suivante: Que la vertu Magnetique ne s’étend pas au delà de quatre

miles, & que le Mineral qui agit sur la pierre dans les entrailles de la

Terre, & dans la Mer jusqu’à six lieuës ou environ de la Côte,

n’est pas repanduë par tout le Globe, mais a les mêmes Limites que la

Domination du Roi, & il seroit aisé à un Prince, par le grand Avantage

qu’il tireroit d’une pareille situation, de reduire sous son

obeissance tous les Pays à l’égard desquels l’Aiman de son Isle

auroit les mêmes proprietez.

Quand cette pierre est parallèle à l’Horison, l’Isle est arrêtée;

car dans ce cas, les deux bouts en étant à distance égale de la Terre,

agissent avec égale Force, l’un tirant en bas, & l’autre poussant en

haut, d’où il s’ensuit qu’il ne sçauroit y avoir de mouvement.

Cet Aiman est confié aux soins de certains Astronomes, qui lui donnent

de tems en tems les positions que le Monarque veut. Ils employent la plus

grande portion de leur vie à observer les corps Celestes, ce qu’ils

font avec des Lunettes infiniment plus excellentes que les nôtres. Cet

Avantage les a mis en état d’étendre leurs Decouvertes beaucoup plus

loin que nos Astronomes en _Europe_; puis qu’ils ont fait un Catalogue

de dix mille Etoiles fixes, au lieu que le plus complet des nôtres

n’en contient qu’environ la troisiéme partie de ce nombre. Ils ont

aussi decouvert deux _Satellites_ de _Mars_, dont l’un est éloigné du

centre de cette Planète de trois de ses Diametres, & l’autre de cinq;

celui ci tourne sur son centre en vingt une heure & demie, & celui là en

dix; si bien que les Quarrez de leurs Tems periodiques sont à peu près

en même proportion avec les Cubes de leur distance du Centre de _Mars_,

ce qui montre evidemment qu’ils sont gouvernez par la même Loi de

Gravitation, à laquelle les autres Corps Celestes sont soumis.

Ils ont observé quatre vingt & treize Comètes diferentes, & marqué

leurs retours periodiques avec grande exactitude. Si cela est bien vrai,

(& ils l’assurent fort positivement) il seroit extrêmement à

souhaiter que leurs Observations fussent rendues publiques, parce

qu’elles pouroient servir à porter la Theorie des Comètes, qui

jusqu’à present est fort defectueuse, au même point de perfection,

où les autres parties de l’Astronomie ont ateint.

Le Roi seroit le Prince de l’Univers le plus absolu, s’il pouvoit

seulement persuader à ses Ministres de s’unir étroitement avec lui;

mais comme les Biens de ceux-ci sont situez au Continent, & qu’ils

considerent d’ailleurs que l’Emploi de Favori est la chose du monde

la plus fragile, ils n’ont jamais voulu consentir que leur Patrie fut

reduite en Esclavage.

Quand quelque Ville se rebelle, est dechirée par de violentes Factions,

ou refuse de payer au Roi les tributs ordinaires, ce Monarque a deux

methodes de la remettre dans son Devoir. La premiere & la plus douce est

de mettre l’Isle au dessus de cette Ville & du pays d’alentour, afin

d’intercepter la pluye & la chaleur du Soleil, ce qui produit aussi

tôt une Consternation generale, & ne tarde guères à causer des

maladies parmi les Habitans. Que si leur crime le merite, on leur jette

de l’Isle de grandes pierres, dont ils n’ont qu’un seul moyen de se

garentir, qui est de se fourer dans des Cavernes ou dans des Caves,

pendant que les Toits de leurs Maisons sont mis en piéces. Mais si

malgré cela ils continuent dans leur obstination, ou prétendent se

revolter, le Roi en vient au dernier Remède, qui est de laisser tomber

l’Isle directement sur leurs Têtes, ce qui détruit en même tems les

Maisons de la Ville & ses Habitans. Cependant, c’est une Extremité à

laquelle ce Prince veut rarement venir, & que même il n’a jamais

veritablement le dessein d’executer: d’ailleurs, ses Ministres

n’oseroient jamais lui conseiller une Action, qui non seulement les

rendroit odieux au Peuple, mais ruineroit aussi leurs propres

possessions, qui sont toutes situées au Continent, car l’Isle est le

Domaine du Roi.

Mais il y a une raison encore plus importante, pourquoi les Rois de ce

pays ont tant d’éloignement à executer une si terrible vengeance, à

moins d’une extrême necessité. Car si dans la Ville qu’on voudroit

détruire, il y avoit seulement quelques grands Rochers, comme il y en a

dans presque toutes les grandes Citez, qui, selon toutes les aparences

ont été bâties dans des endroits propres à empêcher une pareille

Catastrophe; une chute un peu forte pouroit endommager la surface

inferieure de l’Isle, qui, quoi qu’elle consiste, comme je l’ai

dit, dans un seul Diamant de deux cent Verges d’épaisseur, pouroit se

casser par un choc trop violent, ou se fendre en aprochant trop des feux

allumez dans les Maisons de la Ville, comme cela arrive souvent aux

plaques de fer ou de pierre dans nos Cheminées. Le Peuple sait tout cela

à Merveille, & a l’habileté de porter son obstination precisément au

point où il faut, quand il s’agit de sa Liberté ou de ses Biens. Et

le Roi quand il est le plus irrité, & le plus resolu de détruire la

Ville de fond en comble, ordonne qu’on fasse décendre l’Isle fort

doucement, sous pretexte de la grande Tendresse qu’il a pour son

Peuple, mais dans le fond, de peur de rompre la surface de Diamant; en

quel cas tous leurs Philosophes sont persuadez que la pierre d’Aiman ne

pouroit plus la soutenir.

Par une Loi fondamentale de ce Royaume, il n’est permis ni au Roi ni à

aucun de ses deux Fils Aînez, de quiter l’Isle; pour la Reine, elle en

a la permission, pourvu qu’elle ait passé l’Age d’avoir des Enfans.

CHAPITRE IV.

L’Auteur quite Laputa, est conduit à Balnibarbi, & arrive à la

Capitale. Description de cecte Ville & du pays adjacent. Hospitalité

avec laquelle il est reçu par un Grand Seigneur. Sa conversation avec

lui.

QUoique je n’eusse pas lieu de me plaindre de la maniére dont

j’étois traité dans cette Isle, j’y étois néanmoins trop

negligé, & il entroit dans cette Negligence un peu de mepris. Car ni le

Prince ni qui que ce soit de son Peuple n’avoit de curiosité pour

aucune science, excepté les Mathematiques & la Musique, que

j’entendois tres peu en comparaison d’eux; Ce qui étoit cause

qu’on faisoit très peu de cas de moi.

D’un autre coté, ayant vu toutes les curiositez de l’Isle, j’avois

grande envie de la quiter, parce que j’étois souverainement las de ce

Peuple. Il est bien vrai qu’ils excelloient en deux sciences pour

lesquelles j’ay toujours eu beaucoup d’estime, & dans lesquelles

j’ose dire n’être pas tout à fait ignorant; mais en recompense ils

étoient continuellement si fort enfoncez dans leurs speculations,

qu’il est impossible de trouver des gens d’un commerce plus

desagreable. Je ne frequentois que des Femmes, des Marchands, des

_Reveilleurs_ & des Pages de Cour, pendant les deux mois que je passai

là, ce qui me fit tomber à la fin dans un mepris general: Mais qu’y

faire? C’etoient les seules personnes dont je pouvois recevoir une

reponse raisonnable.

A force d’aplication, j’avois déjà fait de grands progrez dans la

connoissance de leur Langue: J’étois las d’être confiné dans une

Isle où je faisois une si sote figure, & resolus de la quiter à la

premiére ocasion.

Voyages du Capitaine Lemuel Gulliver, En Divers Pays Eloignes, Tome II de III · 第 1 / 12 段