Nous avons recouru, pour cette reconstitution, à tous les documents du

temps, à tous ses témoignages, à ses moindres signes. Nous avons

interrogé le livre et la brochure, le manuscrit et la lettre. Nous avons

cherché le passé partout où le passé respire. Nous l'avons évoqué dans

ces monuments peints et gravés, dans ces mille figurations qui rendent

au regard et à la pensée la présence de ce qui n'est plus que souvenir

et poussière. Nous l'avons poursuivi dans le papier des greffes, dans

les échos des procès, dans les mémoires judiciaires, véritables archives

des passions humaines qui sont la confession du foyer. Aux éléments

usuels de l'histoire, nous avons ajouté tous les documents nouveaux, et

jusqu'ici ignorés, de l'histoire morale et sociale.

Trois volumes, si nous vivons, suivront ce volume de LA FEMME AU XVIIIe

SIÈCLE. Ces trois volumes seront: l'HOMME, l'ÉTAT, PARIS[45]; et notre

oeuvre ainsi complétée, nous aurons mené à fin une histoire qui

peut-être méritera quelque indulgence de l'avenir: l'HISTOIRE DE LA

SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIIIe SIÈCLE.

EDMOND ET JULES DE GONCOURT.

Paris, février 1862.

SOPHIE ARNOULD

PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[46]

Nous achetâmes, il y a deux ans, chez M. Charavay, une liasse de

papiers,--ne sachant guère ce que nous achetions. Dans cette liasse se

trouvaient pêle-mêle des documents, des notes, des extraits, des

fragments, l'ébauche d'une étude sur Sophie Arnould, des mémoires

inachevés de la chanteuse, attribués par le manuscrit à Sophie

elle-même, enfin des copies de lettres de Sophie.

Une lecture attentive de ces dernières amena la conviction dans notre

esprit: ces lettres étaient incontestablement de Sophie; mais si nous

n'avions pas de doute, le public avait le droit d'en avoir. Il fallait

les preuves. Les catalogues d'autographes nous les fournirent

immédiatement. Des copies que nous possédions, nous rencontrions des

extraits, publiés d'après les originaux, dans les catalogues de vente de

lettres du 3 février et du 14 mai 1845, du 16 avril 1849, du 10 mars

1847, du 2 mars 1854. Plus tard, une lettre dont nous faisions

l'acquisition, chez M. Laverdet, se trouvait être le double, exactement

textuel, d'une de nos copies; plus tard encore, une lettre de Sophie,

relative à la machine infernale de la rue Saint-Nicaise, que voulait

bien nous communiquer M. Chambry, présentait la reproduction littérale

d'une autre de nos copies. L'authenticité était donc établie et

parfaite: c'étaient vingt-deux lettres inédites de Sophie à M. et à Mme

Bélanger, sauvées et retrouvées.

Les Mémoires de Sophie,--ils ne vont malheureusement, ces Mémoires, que

de sa naissance à son enlèvement,--ont pour nous la même authenticité

historique. Il ne leur manque que la preuve des lettres, la preuve

autographe. Mais c'est le tour et l'esprit de Sophie Arnould, et son ton

et son accent. Cette voix même un peu enflée, ces parures de roman

qu'elle donne à sa jeunesse, ce rehaussement de sa famille, cette allure

moins libre et se guindant devant le public de sa vie, n'est-ce pas le

caractère et le goût propre des mémoires d'une comédienne qui se

confesse? Sophie n'affiche-t-elle pas, dans une lettre à Lauraguais, de

l'an VII, donnée dans ce volume, l'intention d'écrire l'histoire de ses

amours? Et si ces mémoires étaient fabriqués, pourquoi

s'arrêteraient-ils en chemin? Toutefois, n'ayant point derrière nous le

manuscrit autographe, nous n'avons osé hasarder aucun extrait; nous nous

sommes contentés de tirer de ces mémoires les faits qui amplifient,

certifient, contredisent, avec un accent de vérité incontestable, les

récits déjà publiés.

Il fallait encore apporter à cette étude l'intérêt de tous les documents

autographes, que la bonne volonté des amateurs pouvait mettre à notre

disposition. Nous avons réussi, et nous remercions M. le marquis de

Flers, M. Chambry, M. Boutron, M. Fossé d'Arcosse, etc., de nous avoir

donné, d'avoir offert au public les restes et les reliques de ce rare et

charmant esprit.

EDMOND ET JULES DE GONCOURT.

Paris, 12 janvier 1857.

Postérieurement à la publication de la première édition de ce volume,

j'ai retrouvé, j'ai acquis le commencement des Mémoires _autographes_ de

Sophie Arnould[47]. Malheureusement, ce n'est qu'un très petit fragment.

Il y a en tout quatorze pages, dans lesquelles Sophie recommence trois

fois l'histoire de sa naissance et de ses premières années. Toutefois,

quelque incomplet que soit le manuscrit, son existence démontre que les

Mémoires annexés aux lettres n'ont pas été fabriqués, qu'ils ont été

bien réellement écrits par la célèbre actrice, à la sollicitation d'un

ami, d'un _teinturier_, d'un éditeur dont le nom est resté inconnu.

E. G.

Décembre 1876.

Depuis la publication de cette préface de la seconde édition[48], j'ai

eu connaissance d'un article de l'AMATEUR D'AUTOGRAPHES (août 1878) dans

lequel M. Dubrunfaut avançait qu'on ne connaissait pas le manuscrit

autographe de Sophie Arnould. Si, sans aucun doute, du moins un fragment

incontestablement de la main de Sophie,--les quatorze pages que je

possède,--et où elle recommence trois fois l'histoire de sa naissance et

de ses premières années. Seulement, alors je croyais à une suite

autographe des Mémoires, peut-être perdue, peut-être enfouie dans

quelque collection inconnue; à l'heure présente je n'y crois plus guère;

je suis presque convaincu que la paresseuse artiste, que l'écriture

n'amusait pas, s'est arrêtée à la quatorzième page, et que les mémoires

manuscrits que j'ai entre les mains,--sauf le commencement,--par un

certain Talbot, sur la commande de Loiseau, n'ont pas été rédigés,

dis-je, sur un brouillon de la chanteuse, mais bien d'après ses

confidences et ses conversations. Cela est confirmé par le prospectus du

livre qui a seul paru et que je possède également. Et ce prospectus, je

le donne comme l'annonce d'un livre construit d'une manière assez

originale pour le temps, et qui devait contenir des lettres et des

documents que je ne retrouve pas dans les papiers de Talbot en ma

possession.

Prospectus.

* * * * *

HUIT CONTEMPORAINS,

OU

CORRESPONDANCE AUTOGRAPHE DE

Sophie Arnould.

ADANSON, philosophe naturaliste;

NOVERRE, maître de ballets;

Le comte de LAURAGUAIS-BRANCAS;

FAUJAS DE SAINT-FOND, naturaliste;

BEAUMARCHAIS;

Mme BEAUMARCHAIS;

AVEC

Feu BÉLANGER, architecte du roi, etc., etc.,

PRÉCÉDÉE D'UNE PARTIE DE LA VIE DE SOPHIE ARNOULD, ÉCRITE PAR ELLE-MÊME;

D'UNE NOTICE HISTORIQUE SUR CHACUN DES PERSONNAGES PRÉCÉDENS;

D'UN FAC-SIMILÉ DE CHACUNE DE LEURS ÉCRITURES;

ET ORNÉE DE TROIS PORTRAITS, AU NOMBRE DESQUELS SE TROUVE CELUI DE

SOPHIE ARNOULD, DESSINÉ PAR BOIZOT.

La France, amusée dans son enfance par des hochets, bercée dans sa

jeunesse par des prestiges de gloire, et parvenue enfin à la raison de

l'âge mûr, s'est lassée de mensonges, d'illusions, de fables...

Au lieu de cela, que nous ont offert les mémoires contemporains?

l'esprit de parti, les animosités particulières, les préjugés, l'intérêt

surtout, dénaturant, décolorant les faits, en publiant d'imaginaires...

Les lettres familières nous semblent plus particulièrement destinées à

enrichir l'histoire de documents authentiques. Cet abandon de l'amitié,

cette causerie de l'intimité, n'admettent ni faussetés ni détours, et

comme l'on n'en soupçonne pas plus qu'on n'en redoute la publicité, les

pensées les plus secrètes s'y trahissent, l'esprit et le coeur s'y

montrent sans déguisement.

Les lettres que nous annonçons au public sont déjà recommandables, comme

on le voit, par le nom des personnages qui les ont écrites, et dont nous

possédons les originaux; mais quand on apprendra qu'elles renferment

tout ce qu'il y a de plus instructif à la fois, de plus original et de

plus piquant; quand on saura que la science, la politique, la

littérature, y ont leur compte avec de nouveaux aperçus, quand on y

verra le vieux philosophe Adanson, l'homme le plus scientifique et le

plus profond qui fût jamais, s'enivrer des regards d'une Dervieux, et

tourner le fuseau presque à ses pieds; Noverre, déployer toutes les

ressources de l'imagination la plus riche; Mme Beaumarchais, effacer

presque les Ninon et les Sévigné; et cette brillante Sophie Arnould,

parer tour à tour son style de tout ce que l'esprit a de folle gaieté,

de tout ce que le coeur a de sentiments les plus exquis, révéler avec cet

abandon séduisant toutes les petites indiscrétions du boudoir et nous

initier aux mystères de l'alcôve, c'est alors surtout que nos lecteurs

nous sauront gré de notre entreprise. 2 vol. in-8, 12 francs.

NOTA.--Cet ouvrage sera précédé d'une Correspondance de divers

particuliers de distinction avec Bélanger, puis d'un Discours sur

l'architecture et sur les arts en général par Bélanger, et de

différentes lettres du même à divers personnages.

J'avais espéré découvrir dans les _Papiers de Bélanger_, acquis par le

Musée de la Ville de Paris, à la vente Dubrunfaut, quelques nouvelles

copies de lettres d'Adanson, de Noverre, de Beaumarchais, etc., donnant

des détails circonstanciés sur la chanteuse; mais, sauf quatre lignes

d'une lettre de «l'ami Moyreau», je n'ai rien trouvé que les éléments

d'une curieuse biographie de Bélanger, et des réflexions, des projets,

des mémoires de l'amant de Sophie sur le goût, sur l'établissement

d'échaudoirs, sur le prix du cuivre, sur les enterrements des condamnés

révolutionnaires.

EDMOND DE GONCOURT.

Novembre 1884.

MADAME SAINT-HUBERTY

PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[49]

Avec l'ambition de mettre dans mes biographies--un peu des Mémoires des

gens qui n'en ont pas laissé,--j'achetais, il y a une quinzaine

d'années, chez le bouquiniste bien connu de l'arcade Colbert, les

papiers de la Saint-Huberty. Peu à peu, avec le temps, à ces papiers se

joignaient les lettres de la chanteuse, que les hasards des ventes

amenaient en ma possession. Enfin, quand le paquet de matériaux

autographes et de documents émanant de la femme me paraissait suffisant,

je complétais mon étude par la lecture de tous les cartons de l'ancienne

Académie royale de musique, conservés aux Archives nationales, de ces

correspondances de directeurs, que je m'étonne de voir si peu

consultées, de ces rapports vous initiant à tous les détails secrets des

coulisses, au sens dessus dessous produit à Versailles par l'audition

d'un nouvel opéra,--et qui vous montrent Louis XVI avançant le conseil

des ministres, pour leur permettre d'assister à la représentation de

DIDON jouée pour la première fois par la Saint-Huberty.

EDMOND DE GONCOURT.

Auteuil, février 1880.

ART FRANÇAIS

LA PEINTURE À L'EXPOSITION DE 1855

PRÉFACE[50]

La peinture est-elle un livre? La peinture est-elle une idée? Est-elle

une voix visible, une langue peinte de la pensée? Parle-t-elle au

cerveau? Son but et son action doivent-ils être d'immatérialiser cela

qu'elle fait de couleurs, d'empâtements et de glacis? sa préoccupation

et sa gloire de mépriser ses conditions de vie, le sens naturel dont

elle vient, le sens naturel qui la perçoit. La peinture est-elle en un

mot un art spiritualiste?

N'est-il pas plutôt dans ses destins et dans sa fortune de réjouir les

yeux, d'être l'animation matérielle d'un fait, la représentation

sensible d'une chose, et de ne pas aspirer beaucoup au delà de la

récréation du nerf optique? La peinture n'est-elle pas plutôt un art

matérialiste, vivifiant la forme par la couleur, incapable de vivifier

par les intentions du dessin, le par dedans, le moral, le spirituel de

la créature?

Autrement, qu'est le peintre?--Un esclave de la chimie, un homme de

lettres aux ordres d'essences et de sucs colorants, qui a, pour toucher

les oreilles de l'âme, du bitume et du blanc d'argent, de l'outremer et

du vermillon.

Croit-on, au reste, que ce soit abaisser la peinture que de la réduire à

son domaine propre, ce domaine que lui ont conquis le génie de ces

palettes immortelles: Véronèse, Titien, Rubens, Rembrandt, Vélasquez,

grands peintres, vrais peintres! flamboyants évocateurs des seules

choses évocables par le pinceau: le soleil et la chair!--ce soleil et

cette chair que la nature refusa toujours aux peintres spiritualistes,

comme si elle voulait les punir de la négliger et de la trahir.

EDMOND ET JULES DE GONCOURT.

L'ART DU XVIIIe SIÈCLE[51]

PRÉFACE DE L'ÉDITION ORIGINALE

Le livre a été commencé par deux frères, en des années de jeunesse et de

bonne santé, avec la confiance de le mener à sa fin. Tout un mois,

chaque année, au sortir des noires et mélancoliques études de la vie

contemporaine, il était le travail dans lequel se recréait, comme en de

riantes vacances, leur goût du temps passé. Et il y avait entre eux

deux une émulation pour définir en une phrase, pour faire dire à un mot,

le _cela_ presque inexprimable qui est dans un objet d'art. C'était leur

livre préféré, le livre qui leur avait donné le plus de mal.

Deux années encore, et l'histoire de l'art français du XVIIIe siècle,

dans toutes ses manifestations véritablement françaises, était terminée.

Une année allait paraître l'ÉCOLE DE WATTEAU, contenant les biographies

de Pater, de Lancret, de Portail, encadrées dans un historique de la

domination du Maître pendant tout le siècle. À cet avant-dernier

fascicule devait succéder, l'année suivante, un travail général sur la

sculpture du temps, où se serait détachée, comme l'expression la plus

originale de la sculpture rococo, la petite figure du sculpteur CLODION.

Ces deux années n'ont pas été données à la collaboration des deux

frères. Le plus jeune est mort. Le vieux ne se sent pas le courage--et

pourquoi ne le dirait-il pas--le talent d'écrire, lui tout seul, les

deux études qui manquent au livre. Du reste, s'il s'en croyait capable,

un sentiment pieux que comprendront quelques personnes le pousserait, le

pousse aujourd'hui à vouloir qu'il en soit de ce livre, ainsi que de la

chambre d'un mort bien-aimé, où les choses demeurent telles que les a

trouvées la mort.

EDMOND DE GONCOURT.

GAVARNI

L'HOMME ET L'OEUVRE

PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[52]

Nous avons aimé, admiré Gavarni.

Nous avons beaucoup vécu avec lui. Pendant de longues années, nous avons

été presque la seule intimité du misanthrope. Il éprouvait pour le plus

jeune de nous deux une sorte d'affection paternelle; et la solitude du

Point-du-Jour s'ouvrait à notre visite avec cet aimable mot d'accueil:

«Mes enfants, vous êtes la joie de ma maison!»

Ce sont, dans leur vagabondage libre et leur franche expansion, les

causeries, les confidences de cette intimité que nous donnons ici. Ce

sont des journées entières passées ensemble, des soirées où nous nous

attardions, oublieux de l'heure et de la dernière gondole de Versailles;

ce sont les lentes et successives retrouvailles d'un passé, revenant à

Gavarni au coin de son feu, ou au détour d'une allée de son jardin,--une

biographie, pour ainsi dire parlée,--où la parole du causeur, de l'homme

qui se raconte, est notée avec la fidélité d'un sténographe.

Le fils de Gavarni, Pierre Gavarni, que nous ne saurions trop remercier,

a complété notre travail sur la vie de son père, par la communication

entière de ses papiers. Il nous a confié ses fragments de mémoires, ses

carnets, ses notules, ses récits de voyages, ses cahiers de

mathématique, au parchemin graissé et noirci par une compulsation

continue, et où la littérature écrite à rebours se mêle aux X, enfin les

feuilles volantes qui livrent des épisodes de son existence.

Gavarni, en effet, fut toujours très écrivassier de ses impressions, de

ses sensations, de ses aventures psychologiques, et, sauf les dernières

années de sa vieillesse, où le philosophe ne formule plus sur ses

journaux que des pensées,--toute sa vie, il l'a écrite.

Nous trouvons, jeté sur un morceau de papier, avec le désordre d'une

note:

_Il me manque le premier volume de ma vie d'enfant... J'ai presque tout

le reste en portefeuille... J'aimerais qu'on écrivît sans esprit. On ne

s'écrit pas, on s'imprime._[53]

Le soir où il écrivait cela, Gavarni avait près de lui une maîtresse

d'ancienne date; et, pour se tenir compagnie, il avait tiré d'un tiroir

secret _un petit livre rouge, à coins usés, usés, usés_.

Le volume laissé sur la table de nuit, il se faisait par avance une

joie, sa maîtresse couchée et endormie, de se plonger dans le petit

livre rouge _avec recueillement, solennité, religion_.

Il y avait déjà quelque temps qu'il entendait, sans y prendre garde,

crier du papier derrière lui, quand il se retourna.

_Elle en avait fait des papillotes_... Et c'étaient deux années de la

vie de Gavarni.

* * * * *

Donc il y a des années dans la vie de Gavarni dont les femmes ont fait

des papillotes, il y a encore des années égarées et perdues; mais,

malgré ces petits malheurs, nul artiste jusqu'ici, croyons-nous, n'a

laissé sur lui-même autant de documents que Gavarni.

Et avec l'inconnu et l'inédit de ces documents authentiques et

sincères, nous essayons aujourd'hui, dans ce livre, de faire connaître à

la France son grand peintre de moeurs.

EDMOND ET JULES DE GONCOURT.

Auteuil, janvier 1870.

LA MAISON D'UN ARTISTE

PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[54]

En ce temps, où les choses, dont le poète latin a signalé la

mélancolique vie latente, sont associées si largement par la description

littéraire moderne, à l'histoire de l'Humanité, pourquoi n'écrirait-on

pas les mémoires des choses, au milieu desquelles s'est écoulée une

existence d'homme?

EDMOND DE GONCOURT.

Auteuil, ce 26 juin 1880.

JAPONISME

L'ART INDUSTRIEL JAPONAIS

FRAGMENTS D'UNE PRÉFACE INÉDITE D'UN OUVRAGE EN PRÉPARATION

Voici dans une vitrine un netzké en fer, signé par SHÛRAKU (de

Yedo),--un artiste vivant dans les premières années du XIXe siècle.

En haut du netzké, un peu plus grand qu'une pièce de deux francs, se

voit incisée, dans le fer, une patte d'oiseau, une patte de grue; mais

de la grue absente, volante en dehors du petit rond de métal, il n'y a

que la patte--et ce qu'a représenté au milieu du tout petit disque noir

le ciseleur, le savez-vous?--c'est dans la damasquinure d'un miroitement

argenté, le reflet renversé de la grue, déjà montée dans le ciel, le

reflet sous la lumière de la lune, en une rivière, coupée par de grands

roseaux.

Et penser qu'il existe de bons petits journalistes parisiens qui n'ont

pas assez d'ironies méprisantes pour l'art d'un pays, où les ouvriers

sont de tels poètes!

* * * * *

Il y a des années, par un après-midi d'hiver, je tombais chez M. Bing,

au moment où l'on déballait un arrivage du Japon.

Parmi les menus objets réunis sur un plateau de laque, se trouvait une

petite écritoire de poche--qu'au Japon, ils appellent _yataté_

(porte-flèche), composée d'un étui de la grosseur d'un gros sucre d'orge

contenant le pinceau de blaireau pour écrire, et d'un petit seau fermé,

où est renfermée l'espèce d'éponge en poil de lapin, imbibée d'encre de

Chine. La petite bimbeloterie fabriquée de deux morceaux de bambou

représentait des jeux d'enfants gravés en noir sur le jaune fauve du

bois, des jeux d'enfants n'ayant rien de bien remarquable, mais le

bibelot avait pour moi l'intérêt d'un objet usuel, ancien, et j'étais

confirmé dans cette supposition par une longue inscription gravée sous

le petit seau, et par un raccommodage,--un de ces raccommodages naïfs et

francs, ainsi qu'on a l'habitude de les faire, là-bas, aux objets d'une

certaine valeur.

J'offris un prix qui ne fut pas accepté, et d'assez mauvaise humeur,

j'abandonnai l'écritoire,--toutefois avec le regret lancinant, qu'on a

tout le long du chemin, en s'en allant, à l'endroit des objets ayant en

eux une _attirance_ secrète, inexplicable. Et puis le regret de la chose

manquée devint dans la nuit un si violent désir de la posséder, que le

lendemain matin, je retournais chez M. Bing. L'écritoire était vendue à

M. Marquis, le chocolatier, collectionneur d'un goût supérieur dans

l'exotique, et qui a été un des premiers à posséder les plus beaux et

les plus curieux objets japonais.

Deux ou trois années se passèrent, et un jour, M. Marquis se dégoûtait

de sa collection de l'extrême Orient, et je retrouvai la petite

écritoire de poche chez les Sichel, où je l'achetai. La pauvre écritoire

restait des années chez moi, très peu regardée par les amateurs, très

peu appréciée même par les Japonais, dont l'un cependant, M. Otsouka,

reconnut que c'était une écritoire du XVIIe siècle--personne au monde

n'ayant un soupçon de la main illustre qui avait fabriqué cette

_curiosité_.

Enfin un jour, Hayashi, en train de visiter ma collection, tirait

l'écritoire d'un tiroir, et je voyais ses doigts pris d'un tremblement

religieux, comme s'ils touchaient une relique, et je l'entendais, le

Japonais, me dire d'une voix émotionnée: «Vous savez, vous possédez là

une chose... une chose très curieuse... une chose fabriquée par un des

quarante-sept ronins!»

Et détachant une feuille de papier d'un cahier qu'il avait sur lui, il

me traduisait incontinent dessus l'inscription gravée sur le fond du

seau de l'écritoire.

[Illustration:

[Caractères japonais] | ten. | nom de séries d'années.

| wa.

| san. | 3e.

| ki. |

| | fin du printemps.

| shun. |

| ni. |

| | 2e mois.

| gatsu. |

| aka. | nom du maître

| ô. | des 47 ronins.

| shin. | sujet

| ô. | nom de famille

| taka. | du ronin.

| nobu. | prénom

| kiyo. | du ronin.

| horu. |

| | sculptée.

| korco. |

]

Traduction qui peut se résumer ainsi: _Sculpté par Otaka Noboukiyo sujet

du prince Akao, en 1683, à la fin du printemps._

Oui, vraiment, cette écritoire, ce petit objet de la vie usuelle, a été

fabriqué par un vassal du prince Akao, par un de ces quarante-sept héros

qui se vouèrent à la mort pour venger leur seigneur et maître, par un de

ces hommes dont la mémoire est devenue une sorte de religion au Japon,

en ce pays, adorateur du _sublime_, et qui, au dire d'Hayashi,

n'accueille et n'aime de toute notre littérature européenne que les

drames de Shakespeare et la tragédie du CID, de Corneille.

* * * * *

Un curieux fait dans l'histoire de l'humanité que ce grand acte de

dévouement accompli dans une société féodale par toute une famille de

vassaux, et que, depuis deux siècles, le Japon célèbre par le théâtre,

le roman[55], l'image.

Un _daimio_, du nom de Takumi-no-Kami, portant un message du mikado à la

cour de Yédo, fut cruellement offensé par Kolsuké, l'un des grands

fonctionnaires du Shogun[56]. On ne tire pas le sabre dans l'enceinte du

palais, sans encourir la peine de mort et la confiscation de ses biens.

Takumi se contint à la première offense, mais à une seconde il ne fut

pas maître de lui, et courut sur son insulteur, qui, légèrement blessé,

put s'enfuir.

Takumi fut condamné à s'ouvrir le ventre. Son château d'Akô fut

confisqué, sa famille réduite à la misère, et ses gentilshommes tombés à

l'état de _ronins_, de déclassés, de déchus, d'_épaves_, selon

l'expression japonaise.

Mais Kuranosuké, le premier conseiller du daimio et quarante-six des

_samuraï_ attachés à son service, avaient fait le serment de venger leur

maître. Et le serment prononcé, ces hommes, pour endormir les défiances

de Kotsuké qui les faisait surveiller par ses espions à Kioto, se

séparèrent et se rendirent dans d'autres villes, sous des déguisements

de professions mécaniques.

Kuranosuké fit mieux pour tromper Kotsuké. Il simula la débauche,

l'ivrognerie, à ce point, qu'un homme de Satzuma, le trouvant étendu

dans un ruisseau, à la porte d'une maison de thé, et le croyant

ivre-mort, lui cria: «Oh! le misérable, indigne du nom de Samouraï, qui,

au lieu de venger son maître, se livre aux femmes, au vin!» Et l'homme

de Satzuma, en lui disant cela, le poussait du pied et urinait sur sa

figure.

Le fidèle serviteur poussa encore plus loin la sublimité de son

dévouement. Il accablait d'injures sa femme, la chassait ostensiblement

de sa maison, ne gardant auprès de lui que son fils aîné, âgé de seize

ans.

Mais il faut lire le récit de cette comédie surhumaine dans le roman du

Japonais Tamenaga Schounsoui, et qui laisse bien loin derrière elle la

comédie de l'avilissement d'un Lorenzaccio, dans le proverbe d'Alfred de

Musset.

* * * * *

«Ah! pauvre créature que je suis! Quels heureux jours que ceux

d'autrefois, quand il ne trouvait à faire aucun reproche à sa femme!»

s'écrie la malheureuse épouse qui attribue les mauvais traitements de

son mari à un dérangement de la cervelle causé par la mort du prince.

Préfaces et manifestes littéraires · 第 7 / 8 段