Mais où chercher les sources nouvelles d'une telle histoire? Où la

surprendre, où l'écouter, où la confesser? Où découvrir les images

privées? Où reprendre la vie psychique, où retrouver le for intérieur,

où ressaisir l'humanité de ces morts? Dans ce rien méprisé par

l'histoire des temps passés, dans ce rien, chiffon, poussière, jouet du

vent!--la lettre autographe.

Qui révélera mieux que la lettre autographe la tête et le coeur de

l'individu? Quoi donc sera une déposition plus fidèle et plus indiscrète

du _moi_? Quoi donc, un battement plus plein et plus juste du pouls de

l'intelligence? Quoi donc, une manifestation plus émue de la

personnalité de l'âme pendant sa vie terrestre? Où l'homme enfin

avouera-t-il davantage l'homme, qu'en ces lignes échappées de sa main?

Seule, la lettre autographe fera toucher du doigt le jeu nerveux de

l'être sous le choc des choses, la pesée de la vie, la tyrannie des

sensations. Seule, elle dira les penchants, les goûts, les inclinations,

les instincts, le secret conseil où se règlent les actions de l'homme.

Seule, elle dira le pourquoi et le comment de cette oeuvre, de cette

volonté devenue fait. Seule, elle fera entrer dans l'esprit et dans

toute l'audace de l'idée. Seule, elle montrera sur le vif cette santé de

l'esprit: l'humeur. Seule, la lettre autographe sera le confessionnal

où vous entendrez le rêve de l'imagination de la créature, ses

tristesses et ses gaietés, ses fatigues et ses retours, ses défaillances

et ses orgueils, sa lamentation et son inguérissable espoir.

Miroir magique où se passe l'intention visible, et la pensée nue! Ce

papier taché d'encre, c'est le greffe où est déposée l'âme humaine.

Quelle lumière dans la nuit du temps! Quelle survie de l'homme! Quelle

immortalité des grandeurs et des misères de notre nature! Quelle

résurrection,--la lettre autographe,--ce silence qui dit tout!

* * * * *

Nous tentons de reconstruire avec la lettre autographe, figure à figure,

un siècle que nous aimons. Nous essayons de ranimer ces hommes et ces

femmes, quelquefois avec une correspondance, trop souvent avec une

lettre. Hélas! le feu, la révolution, les épiciers ont fait nos

documents bien rares.

Le lecteur ne doit pas s'attendre à trouver ici une suite de vies

entières. Nous ne voulons point redire les biographies déjà dites. Nous

voulons seulement ajouter aux recherches connues, aux documents publiés,

l'inconnu et l'inédit, nous réservant de raconter d'un bout à l'autre,

de peindre en pied, les personnages _oubliés ou dédaignés_ par

l'histoire.

Si peu que vaille notre tentative, elle est digne de la clémence du

public. Elle mérite qu'on ne la chicane point trop sur son mode et son

ordre, et qu'on n'exige pas d'elle plus qu'il n'est juste. Les

autographes sont épars, disséminés par toute l'Europe. Les

collectionneurs ne possèdent qu'une lettre de chacun. Bien des ventes se

passent sans vous rien apporter sur l'homme que vous poursuivez. Il faut

courir les bibliothèques, acheter, obtenir communication, rassembler,

par mille moyens et par mille fatigues, les éléments uniques et

dispersés du travail. Grande tâche! pour laquelle nous avons plus

consulté peut-être notre zèle que nos forces.

Voici donc notre butin: la première galerie d'un XVIIIe siècle peint par

lui-même, vingt portraits, ou bustes, ou médaillons nouveaux, et pris

dans le plus intime intérêt autobiographique. Le livre eût été

impossible, sans l'aide, le concours, les communications obligeantes des

amateurs d'autographes. Remercions donc de notre mieux M. F. Barrière,

M. le marquis de Flers, M. Boutron, M. Chambry, M. Dentu, M. Fossé

d'Arcosse, etc., qui ont bien voulu mettre leurs richesses à notre

disposition, et quelque prix à notre reconnaissance[40].

EDMOND ET JULES DE GONCOURT.

30 octobre 1856.

HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE

PRÉFACE DE L'ÉDITION ILLUSTRÉE[41]

Les auteurs de ce livre ont eu la fortune de peindre en pied une

MARIE-ANTOINETTE que les récentes publications des _Archives_ de Vienne

n'ont pas sensiblement modifiée.

En effet, ils ne donnent pas pour le portrait de la Reine, la figure de

convention, l'espèce de fausse duchesse d'Angoulême, fabriquée par la

Restauration. Ils montrent une femme, une femme du XVIIIe siècle aimant

la vie, l'amusement, la distraction, ainsi que l'aime, ainsi que l'a

toujours aimée la jeunesse de la beauté, une femme un peu vive, un peu

folâtre, un peu moqueuse, un peu étourdie, mais une femme honnête, mais

une femme pure, qui n'a jamais eu, selon l'expression du prince de

Ligne, «qu'une coquetterie de Reine pour plaire à tout le monde».

Il ne faut pas oublier que Marie-Antoinette avait quinze ans et demi,

lorsqu'elle arrive en France, lorsqu'elle tombe dans ce royaume du

_papillotage_ et du Plaisir, parmi cette génération de Françaises qui

semblent représenter la Déraison, dans l'agitation fiévreuse de leurs

existences futiles et vides. Demander à cette jeune fille d'échapper

entièrement aux milieux dans lesquels sa vie se passe, de n'appartenir

en rien à l'humanité de sa nouvelle patrie: c'est exiger de la Nature

qu'elle ait fait un miracle,--et elle n'en fait pas.

Mais cependant allons au fond des rapports de Mercy-Argenteau et des

lettres de Marie-Thérèse, lettres devenues des armes aux mains des

ennemis de la mémoire de la Reine, etc. Qu'y trouvons-nous? Ici la

sévère mère reproche à sa fille de monter à cheval, là d'aller au bal,

plus loin de porter des plumes extravagantes, plus loin encore d'acheter

des diamants. Elle la gronde «d'avoir de la curiosité et de ne

s'entretenir qu'avec de jeunes dames, de se laisser aller à des propos

inconséquents, de manquer de goût pour les occupations solides»... Je le

demande en conscience aux lecteurs sans passion politique, s'il existait

pour la jolie femme la plus humainement parfaite du monde, de seize à

vingt-cinq ans, un procès-verbal, jour par jour, de toutes les

_grogneries_ des vieux parents à propos de sa toilette, de son amour de

la danse, de sa naturelle envie de s'amuser et de plaire, le dossier

accusateur de cette jolie femme ne serait-il point aussi volumineux que

celui de Marie-Antoinette?

EDMOND DE GONCOURT.

LES MAÎTRESSES DE LOUIS XV

PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[42]

En donnant ces volumes au public, nous achevons la tâche que nous nous

étions imposée. L'histoire du XVIIIe siècle, que nous avons tenté

d'écrire, est aujourd'hui complète. Chacune des périodes de temps,

chacune des révolutions d'état et de moeurs qui constituent le siècle,

depuis Louis XV jusqu'à Napoléon, a été étudiée par nous, selon notre

conscience et selon nos forces. L'HISTOIRE DES MAÎTRESSES DE LOUIS XV

mène le lecteur de 1730 à 1775; l'HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE le mène

de 1775 à la Révolution; l'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LA

RÉVOLUTION le mène de 1789 à 1794; l'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE

PENDANT LE DIRECTOIRE le mène enfin de 1794 à 1800. Ainsi tout le siècle

tient dans ces quatre études, qui sont comme les quatre âges de l'époque

qui nous a précédés et de la France d'où sont sortis le siècle

contemporain et la patrie présente.

Le titre de ces livres suffirait à montrer le dessein que nous avons eu,

et le but auquel nous avons osé aspirer. C'est par l'histoire des

maîtresses de Louis XV que nous avons essayé l'histoire du règne de

Louis XV; c'est par l'histoire de Marie-Antoinette que nous avons essayé

l'histoire du règne de Louis XVI; c'est par l'histoire de la société

pendant la Révolution et pendant le Directoire que nous avons essayé

l'histoire de la Révolution.

Ajoutons cependant à cette signification des titres les courtes

explications nécessaires à la justification, à l'intelligence et à

l'autorité d'une histoire nouvelle.

* * * * *

Aux premiers jours où, dans les agrégations d'hommes, l'homme éprouve le

besoin d'interroger le passé et de se survivre à lui-même dans l'avenir;

quand la famille humaine réunie commence à vouloir remonter jusqu'à ses

origines, et s'essaye à fonder l'héritage des traditions, à nouer la

chaîne des connaissances qui unissent et associent les générations aux

générations, ce premier instinct, cette première révélation de

l'histoire, s'annonce par la curiosité et la crédulité de l'enfance.

L'imagination, ce principe et cette faculté mère des facultés humaines,

semble, dans ces premières chroniques, éveiller la vérité au berceau.

C'est comme le bégayement du monde où, confusément, passent les rêves de

sa première patrie, les songes et les merveilles de l'Orient. Tout y est

énorme et monstrueux, tout y est flottant et poétique comme dans un

crépuscule. Voilà les premières annales, et ce qui succède à ces

recueils de vers mnémoniques, hier toute la mémoire de l'humanité, et

toute la conscience qu'elle avait, non de sa vie, mais de son âge:

l'Histoire commence par un conte épique.

Bientôt la famille humaine devient la patrie; et sous les regards

satisfaits de cette Providence que les anciens voyaient sourire du haut

du ciel aux sociétés d'hommes, les hommes se lient par la loi et le

droit, et se transmettent le patrimoine de la chose publique. La

pratique de la politique apporte l'expérience à l'esprit humain. Dans

toutes les facultés humaines, il se fait la révolution qui substitue la

parole au chant, l'éloquence à l'imagination. Le rapsode est devenu

citoyen, et le conte épique devient un discours: l'histoire est une

tribune où un homme, doué de cette harmonie des pensées et du ton que

les Latins appelaient _uberté_, vient plaider la gloire de son pays et

témoigner des grandes choses de son temps.

Puis arrive l'heure où les crédulités de l'enfance, les illusions de la

jeunesse abandonnent l'humanité. L'âge légendaire de la Grèce est fini;

l'âge républicain de Rome est passé. La patrie est un homme et n'est

plus qu'un homme: et c'est l'homme même que l'histoire va peindre. Il

s'élève alors, dans le monde asservi et rempli de silence, un historien

nouveau et prodigieux qui fait de l'Histoire, non plus la tradition des

fables de son temps, non plus la tribune d'une patrie, mais la

déposition de l'humanité, la conscience même du genre humain.

Telle est la marche de l'Histoire antique. Fabuleuse avec Hérodote,

oratoire avec Thucydide et Tite-Live, elle est humaine avec Tacite.

L'Histoire humaine, voilà l'histoire moderne; l'histoire sociale, voilà

la dernière expression de cette histoire.

Cette histoire nouvelle, l'histoire sociale, embrassera toute une

société. Elle l'embrassera dans son ensemble et dans ses détails, dans

la généralité de son génie aussi bien que dans la particularité de ses

manifestations. Ce ne seront plus seulement les actes officiels des

peuples, les symptômes publics et extérieurs d'un état ou d'un système

social, les guerres, les combats, les traités de paix, qui occuperont et

rempliront cette histoire. L'histoire sociale s'attachera à l'histoire

qu'oublie ou dédaigne l'histoire politique. Elle sera l'histoire privée

d'une race d'hommes, d'un siècle, d'un pays. Elle étudiera et définira

les révolutions morales de l'humanité, les formes temporelles et

locales de la civilisation. Elle dira les idées portées par un monde, et

d'où sont sorties les lois qui ont renouvelé ce monde. Elle dira ce

caractère des nations, les moeurs qui commandent aux faits. Elle

retrouvera, sous la cendre des bouleversements, cette mémoire vivante et

présente que nous a gardée, d'un grand empire évanoui, la cendre du

volcan de Naples. Elle pénétrera jusqu'au foyer, et en montrera les

dieux lares et les religions familières. Elle entrera dans les intimités

et dans la confidence de l'âge humain qu'elle se sera donné mission

d'évoquer. Elle représentera cet âge sur son théâtre même, au milieu de

ses entours, assis dans ce monde de choses, auquel un temps semble

laisser l'ombre et comme le parfum de ses habitudes. Elle redira le ton

de l'esprit, l'accent de l'âme des hommes qui ne sont plus. Elle fera à

la femme, cette grande actrice méconnue de l'histoire, la place que lui

a faite l'humanité moderne dans le gouvernement des moeurs et de

l'opinion publique. Elle ressuscitera un monde disparu, avec ses misères

et ses grandeurs, ses abaissements et ses grâces. Elle ne négligera rien

pour peindre l'humanité en pied. Elle tirera de l'anecdote le bronze ou

l'argile de ses figures. Elle cherchera partout l'écho, partout la vie

d'hier; et elle s'inspirera de tous les souvenirs et des moindres

témoignages pour retrouver ce grand secret d'un temps qui est la règle

de ses institutions: l'esprit social,--clef perdue du droit et des lois

du monde antique.

Et lors même que cette histoire prendra pour cadre la biographie des

personnages historiques, l'unité de son sujet ne lui ôtera rien de son

caractère et ne diminuera rien de sa tâche. Elle groupera, autour de

cette figure choisie, le temps qui l'aura entourée. Elle associera à

cette vie, qui dominera le siècle ou le subira, la vie complexe de ce

siècle; et elle fera mouvoir, derrière le personnage qui portera

l'action et l'intérêt du récit, le choeur des idées et des passions

contemporaines. Les pensées, les caractères, les sentiments, les hommes,

les choses, l'âme et les dehors d'un peuple apparaîtront dans le

portrait de cette personnalité où l'humanité d'un temps se montrera

comme en un grand exemple.

Pour une pareille histoire, pour cette reconstitution entière d'une

société, il faudra que la patience et le courage de l'historien

demandent des lumières, des documents, des secours à tous les signes, à

toutes les traces, à tous les restes de l'époque. Il faudra que sans

lassitude il rassemble de toutes parts les éléments de son oeuvre, divers

comme son oeuvre même. Il aura à feuilleter les histoires du temps, les

dépositions personnelles, les historiographes, les mémorialistes. Il

recourra aux romanciers, aux auteurs dramatiques, aux conteurs, aux

poètes comiques. Il feuilletera les journaux, et descendra à ces

feuilles éphémères et volantes, jouets du vent, trésors du curieux, tout

étonnées d'être pour la première fois feuilletées par l'étude:

brochures, _sottisiers_, pamphlets, _gazetins_, factums. Mais l'imprimé

ne lui suffira pas: il frappera à une source nouvelle, il ira aux

confessions inédites de l'époque, aux lettres autographes, et il

demandera à ce papier vivant la franchise crue de la vérité et la vérité

intime de l'histoire. Mais les livres, les lettres, la bibliothèque et

le cabinet noir du passé, ne seront point encore assez pour cet

historien: s'il veut saisir son siècle sur le vif et le peindre tout

chaud, il sera nécessaire qu'il pousse au delà du papier imprimé ou

écrit. Un siècle a d'autres outils de survie, d'autres instruments et

d'autres monuments d'immortalité: il a, pour se témoigner au souvenir et

durer au regard, le bois, le cuivre, la laine même et la soie, le

ciseau de ses sculpteurs, le pinceau de ses peintres, le burin de ses

graveurs, le compas de ses architectes. Ce sera dans ces reliques d'un

temps, dans son art, dans son industrie, que l'historien cherchera et

trouvera ses accords. Ce sera dans la communion de cette inspiration

d'un temps, sous la possession de son charme et de son sourire, que

l'historien arrivera à vivre par la pensée aussi bien que par les yeux

dans le passé de son étude et de son choix, et à donner à son histoire

cette vie de la ressemblance, la physionomie de ce qu'il aura voulu

peindre.

Cette histoire qui demande ces travaux, ces recherches, cette

assimilation et cette intuition, nous l'avons tentée. Nos livres en ont

indiqué, croyons-nous, les limites, le dessin général, les droits et les

devoirs. Cela nous suffit; et tous nos efforts seront payés, toutes nos

ambitions seront satisfaites, si nous avons frayé à de meilleurs que

nous la voie que nous avaient montrée Alexis Monteil et Augustin

Thierry.

* * * * *

Il nous reste à dire quelques mots du présent livre: LES MAÎTRESSES DE

LOUIS XV, pour en définir la moralité et l'enseignement.

La leçon de ce long et éclatant scandale sera l'avertissement que la

Providence s'est plu à donner à l'avenir par la rencontre en un même

règne de trois règnes de femmes, et la domination successive de la femme

des trois ordres du temps, de la femme de la noblesse: Mme de la

Tournelle; de la femme de la bourgeoisie: Mme de Pompadour; de la femme

du peuple: Mme du Barry. Le livre qui racontera l'histoire de ces femmes

montrera comment la maîtresse, sortie du haut, du milieu ou du bas de la

société, comment la femme avec son sexe et sa nature, ses vanités, ses

illusions, ses engouements, ses faiblesses, ses petitesses, ses

fragilités, ses tyrannies et ses caprices, a tué la royauté en

compromettant la volonté ou en avilissant la personne du Roi. Il

convaincra encore les favorites du XVIIIe siècle d'une autre oeuvre de

destruction: il leur rapportera l'abaissement et la fin de la noblesse

française. Il rappellera comment, par les exigences de leur

toute-puissance, par les lâchetés et les agenouillements qu'elles

obtinrent autour d'elles d'une petite partie de cette noblesse, ces

trois femmes anéantirent dans la monarchie des Bourbons ce que

Montesquieu appelle si justement le ressort des monarchies: l'honneur;

comment elles ruinèrent cette base d'un état qui est le gage du

lendemain d'une société: l'aristocratie; comment elles firent que la

noblesse de France, celle qui les approchait aussi bien que celle qui

mourait sur les champs de bataille, et celle qui donnait à la province

l'exemple des vertus domestiques, enveloppée tout entière dans les

calomnies, les accusations et les mépris de l'opinion publique, arriva

comme la royauté, désarmée et découronnée, à la révolution de 1789.

Ce livre, comme les livres qui l'ont précédé, a été écrit en toute

liberté et en toute sincérité. Nous l'avons entrepris sans préjugés,

nous l'avons achevé sans complaisances. Ne devant rien au passé, ne

demandant rien à l'avenir, il nous a été permis de parler du siècle de

Louis XV, sans injures comme sans flatteries. Peut-être les partis les

plus contraires seront-ils choqués, peut-être les passions

contemporaines seront-elles scandalisées de trouver en une telle matière

et sur un temps une si singulière impartialité, une justice si peu

appliquée à les satisfaire. Mais quoi? Celui-là ne ferait-il pas tout à

la fois la tâche de l'histoire bien misérable et sa récompense bien

basse, qui donnerait pour ambition à l'historien l'applaudissement du

présent? Il est dans un ancien une grande et magnifique image qui montre

à notre conscience de plus hautes espérances, et doit la convier à de

plus nobles devoirs. L'architecte qui construisit la tour de Pharos,

grava son nom dans la pierre, et le recouvrit d'un enduit de plâtre sur

lequel il écrivit le nom du roi qui régnait alors. Avec le temps le

plâtre tomba, laissant voir aux marins battus des flots: _Sostrate de

Cnide, fils de Dexiphane_... «Voilà comment il faut écrire l'histoire,»

dit Lucien, et c'est le dernier mot de son Traité de l'histoire.

EDMOND ET JULES DE GONCOURT.

Paris, février 1860.

Cette biographie des MAÎTRESSES DE LOUIS XV[43], écrite il y a bien des

années, quand je me suis mis tout dernièrement à la relire et à la

retravailler, m'a semblé manquer de certaines qualités historiques. Le

livre, à la lecture, m'a fait l'impression d'une histoire renfermant

trop de jolie rhétorique, trop de morceaux de littérature, trop d'_airs

de bravoure_, placés côte à côte, sans un récit qui les espace et les

relie.

J'ai trouvé aussi qu'en cette étude, on ne sentait pas la succession des

temps, que les années ne jouaient pas en ces pages le rôle un peu lent

qu'elles jouent dans les événements humains; que les faits, quelquefois

arrachés à leur chronologie et toujours groupés par tableaux, se

précipitaient, sans donner à l'esprit du lecteur l'idée de ces règnes

et de ces dominations de femmes.

Même ces souveraines de l'amour que nous avions tenté de faire revivre,

ne m'apparaissaient pas assez pénétrées dans l'intimité et le vif de

leur _féminilité_ particulière, de leur manière d'être, de leurs gestes,

de leurs habitudes de corps, de leur parole, du son de leur voix... pas

assez peintes, en un mot, ainsi qu'elles auraient pu l'être par des

contemporains.

Cette histoire me paraissait enfin trop sommaire, trop courante, trop

écrite à vol d'oiseau, si l'on peut dire. En ces années, il existait

chez mon frère et moi, il faut l'avouer, un parti pris, un système, une

méthode qui avait l'horreur des redites. Nous étions alors passionnés

pour l'_inédit_ et nous avions, un peu à tort, l'ambition de faire de

l'histoire absolument neuve, tout pleins d'un dédain exagéré pour les

notions et les livres vulgarisés.

Ce sont toutes ces choses et d'autres encore qui manquaient à ce livre,

lors de sa première apparition, que j'ai tâché d'introduire dans cette

nouvelle édition, m'appliquant à apporter dans la résurrection de mes

personnages, la réalité cruelle que mon frère et moi avons essayé

d'introduire dans le roman, m'appliquant à les dépouiller de cette

couleur _épique_ que l'Histoire a été jusqu'ici toujours disposée à leur

attribuer, même aux époques les plus décadentes.

Cette histoire des MAÎTRESSES DE LOUIS XV, publiée dans le principe en

deux volumes, je la réédite, aujourd'hui, en trois volumes indépendants

l'un de l'autre et ayant pour titre:

LA DUCHESSE DE CHATEAUROUX ET SES SOEURS.

MADAME DE POMPADOUR.

LA DU BARRY.

Trois volumes contenant la vie des trois grandes Maîtresses déclarées,

et qui sont, en ce siècle de la toute-puissance de la femme, «l'Histoire

de Louis XV», depuis sa puberté jusqu'à sa mort.

EDMOND DE GONCOURT.

Août 1878.

LA FEMME AU XVIIIe SIÈCLE

PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[44]

Un siècle est tout près de nous. Ce siècle a engendré le nôtre. Il l'a

porté et l'a formé. Ses traditions circulent, ses idées vivent, ses

aspirations s'agitent, son génie lutte dans le monde contemporain.

Toutes nos origines et tous nos caractères sont en lui: l'âge moderne

est sorti de lui et datera de lui. Il est une ère humaine, il est le

siècle français par excellence.

Ce siècle, chose étrange! a été jusqu'ici dédaigné par l'histoire. Les

historiens s'en sont écartés comme d'une étude compromettante pour la

considération et la dignité de leur oeuvre historique. Il semble qu'ils

aient craint d'être notés de légèreté, en s'approchant de ce siècle dont

la légèreté n'est que la surface et le masque.

Négligé par l'histoire, le XVIIIe siècle est devenu la proie du roman et

du théâtre, qui l'ont peint avec des couleurs de vaudeville, et ont fini

par en faire comme le siècle légendaire de l'opéra-comique.

C'est contre ces mépris de l'histoire, contre ces préjugés de la fiction

et de la convention, que nous entreprenons l'oeuvre, dont ce volume est

le commencement.

Nous voulons, s'il est possible, retrouver et dire la vérité sur ce

siècle inconnu ou méconnu, montrer ce qu'il a été réellement, pénétrer

de ses apparences jusqu'à ses secrets, de ses dehors jusqu'à ses

pensées, de sa sécheresse jusqu'à son coeur, de sa corruption jusqu'à sa

fécondité, de ses oeuvres jusqu'à sa conscience. Nous voulons exposer les

moeurs de ce temps qui n'a eu d'autres lois que ses moeurs. Nous voulons

aller, au-dessous ou plutôt au-dessus des faits, étudier dans toutes les

choses de cette époque les raisons de cette époque et les causes de

cette humanité. Par l'analyse psychologique, par l'observation de la vie

individuelle et de la vie collective, par l'appréciation des habitudes,

des passions, des idées, des modes morales aussi bien que des modes

matérielles, nous voulons reconstituer tout un monde disparu, de la base

au sommet, du corps à l'âme.

Préfaces et manifestes littéraires · 第 6 / 8 段