refusée, que Beaufort voyait un danger dans la mise à la scène de la
petite presse... qu'il attendait. Cette nouvelle qui, quelques jours
auparavant, eût été un vrai chagrin pour nous, ne nous causait qu'une
assez médiocre déception. Notre envie de voir jouer les HOMMES DE
LETTRES s'était un peu usée dans le travail que nous avions entrepris de
tirer de la pièce un roman avec tous les développements du livre. De ce
jour, nous appartenions exclusivement au roman; cela jusqu'à l'année
1863, où nous écrivions HENRIETTE MARÉCHAL.
HENRIETTE MARÉCHAL était représentée le 5 décembre 1865.
* * * * *
Nous avions montré jusque-là devant les attaques, les insultes, le
barrage de notre carrière, que nous ne nous découragions pas facilement,
et notre mémorable chute ne nous faisait point renoncer au théâtre. Au
contraire, elle mettait en nous la volonté entêtée et presque colère de
faire une dizaine de pièces coup sur coup, et cette fois sans aucune
concession aux ingénieuses _ficelles_, au _secret_, à tout ce
_charpentage_ moderne dont n'a jamais usé l'ancien, le classique
répertoire. Mais, pour cet effort, pour ce travail, il fallait avoir la
santé, et mon frère ne l'avait déjà plus. Nous nous plongions cependant
en un drame de la Révolution vers laquelle nous nous sentions attirés
depuis des années, et dans laquelle le siège de Verdun donnait l'épisode
héroïque de la défense de la France contre l'étranger. Nous étions un
peu poussés à cette pièce, il faut l'avouer, par une croyance à des
événements prochainement graves. Des paroles prophétiques du général
Ducrot, alors commandant à Strasbourg, prononcées dans le salon de la
princesse Mathilde,--et qui faisaient sourire,--des conversations
intimes avec notre parent Édouard Lefebvre de Béhaine premier secrétaire
d'ambassade à Berlin nous avaient donné la certitude qu'une guerre
était imminente avec la Prusse. Nous écrivions donc en l'année 1867 la
PATRIE EN DANGER que nous lisions au Théâtre-Français, sans la moindre
illusion sur notre réception, mais pour apprendre aux autres directeurs
de théâtres qu'il y avait chez nous une pièce, qu'à un certain moment
ils trouveraient peut-être utile de jouer. Mais la guerre était si
promptement déclarée, et le cataclysme si rapide... puis mon frère était
mort au mois de juin.
LA PATRIE EN DANGER est incontestablement la meilleure pièce que nous
ayons faite, elle a cela, que je ne retrouve nulle part, dans aucun
drame du passé: une documentation historique qui n'a pas été encore
tentée au théâtre.
* * * * *
Au fond, nous avons échoué au Théâtre-Français pour le crime d'être des
réalistes, et sous l'accusation d'avoir fait une pièce réaliste. Eh
bien, là-dessus je tiens à m'expliquer. Dans le roman, je le confesse,
je suis un réaliste convaincu; mais, au théâtre, pas le moins du monde.
Ainsi, dans la pièce d'HENRIETTE MARÉCHAL, à propos de laquelle, un
moment, il semblait qu'on nous fît l'honneur d'avoir inventé l'adultère
au théâtre, dans cette pièce ressemblante à toutes les pièces du monde,
il n'y a jamais eu pour nous qu'un acte original et bien personnel à
nous: le Bal masqué. Et quand, dans cet acte, nous jetions cette poésie
soupirante d'un jeune coeur qui s'ouvre au milieu de tous les bruits
d'esprit, de tous les engueulements drolatiques, de toutes les folies
cocasses d'une nuit d'Opéra,--pas si réelle qu'on a bien voulu le
dire,--nous croyions très sincèrement faire de la fantaisie,--oui, de la
fantaisie moderne, s'entend; car il n'y a pas à recommencer au XIXe
siècle, n'est-ce pas, la fantaisie shakespearienne?
Nous entrevoyions si peu le théâtre de la réalité, que dans la série des
pièces que nous voulions faire, nous cherchions notre théâtre à nous,
exclusivement dans des bouffonneries satiriques et dans des féeries.
Nous rêvions une suite de larges et violentes comédies, semblables à des
fresques de maîtres, écrites sur le mode aristophanesque, et fouettant
toute une société avec de l'esprit descendant de Beaumarchais, et
parlant une langue ailée, une _langue littéraire parlée_ que je trouve,
hélas! manquer aux meilleurs de l'heure présente: des comédies enfin où
une myope Thalie ne serait plus cantonnée à regarder dans un petit coin
avec une loupe. Parmi ces comédies, nous avions commencé à en chercher
une dans la maladie endémique de la France de ce temps, une
comédie-satire qui devait s'appeler LA BLAGUE, et dont nous avions déjà
écrit quelques scènes.
Mais ce qui nous paraissait surtout tentant à bouleverser, à renouveler
au théâtre: c'était la féerie, ce domaine de la fantaisie, ce cadre de
toutes les imaginations, ce tremplin pour l'envolement dans l'idéalité!
Et pense-t-on ce que pourrait être une scène, balayée de la prose du
boulevard et des conceptions des dramaturges de cirque, et livrée à un
vrai poète au service de la poésie duquel on mettrait des machinistes,
des trucs, et toutes les splendeurs et toutes les magies du costume et
de la mise en scène d'un Grand Opéra? Et songe-t-on à quelque chose
comme un BEAU PÉCOPIN représenté dans ces conditions?... Il est vrai
qu'on n'y a jamais songé, et qu'on ne songera jamais qu'aux SEPT
CHÂTEAUX DU DIABLE.
Je ne suis donc pas un réaliste au théâtre, et, sur ce point, je suis en
complet désaccord avec mon ami Zola et ses jeunes fidèles. Et cependant,
je dois l'avouer, Zola semble logique, quand il demande, quand il
appelle, quand il espère pour le réalisme un théâtre, ainsi que le
romantisme a eu le sien.
Mais, lui dirai-je, que valent nos bonshommes à nous tous, sans les
développements psychologiques et, au théâtre, il n'y en pas et il ne
peut pas y en avoir! Puis sur les planches je ne trouve pas le champ à
de profondes et intimes études des moeurs, je n'y rencontre que le
terrain propre à de jolis croquetons parisiens, à de spirituels et
courants crayonnages à la Meilhac-Halévy; mais, pour une recherche un
peu aiguë, pour une dissection poussée à l'extrême, pour la récréation
de vrais et d'_illogiques_ vivants, je ne vois que le roman; et
j'avancerais même que si par hasard le même sujet d'analyse sérieuse
était traité à la fois par un romancier et un auteur
dramatique,--l'auteur dramatique fût-il supérieur au romancier, le
premier aurait l'avantage et le devrait peut-être aux facilités, aux
commodités, aux aises du livre.
Et vraiment Zola se rend-il bien compte de cette boîte à convention, de
cette machine de carton qu'est le théâtre, de ce tréteau enfin, sur
lequel l'avarice _bouffe_ de l'AVARE de Molière arrive au point juste
d'optique, tandis que l'humaine avarice d'un père Grandet, cette avarice
si bellement étudiée, je ne suis pas bien sûr qu'elle fasse là l'effet
de l'autre.
Oui, le romantisme a eu un théâtre, et il existe des raisons pour cela.
Quand même le romantisme ne posséderait pas à sa tête l'homme unique qui
a doté l'art dramatique de la plus sonore langue poétique qui fût
jamais, le romantisme aurait un théâtre; et, ce théâtre, il le devrait à
son côté faible, à son humanité tant soit peu _sublunaire_ fabriquée de
faux et de sublime, à cette humanité de convention qui s'accorde
merveilleusement avec la convention du théâtre. Mais, les qualités d'une
humanité véritablement vraie, le théâtre les repousse par sa nature, par
son factice, par son mensonge.
Et voilà comme quoi je ne crois pas au rajeunissement, à la
revivification du théâtre, et comme quoi j'ai des idées particulières
sur son compte. Qu'on ne me prête pas du dépit, de la mauvaise humeur,
le sentiment bas et rancunier d'un homme qui ne veut pas que les autres
réussissent là où il a échoué. Je vais faire une franche confession: je
ne trouve pas que mon frère et moi ayons fait du théâtre à l'époque du
complet développement de notre talent, sauf peut-être dans la PATRIE EN
DANGER,--et encore c'est un genre pour lequel je n'ai guère plus
d'estime que pour le roman historique;--par là-dessus, j'ai brûlé mes
premières pièces, n'en ai point en carton, et n'en ferai jamais plus.
J'ai donc lieu de me considérer comme un impartial et désintéressé
spectateur qui regarde et juge de la galerie. Eh bien! regardant et
jugeant ce qui se passe, le théâtre m'apparaît comme bien malade, comme
moribond presque. Oh! je sais d'avance les ironies et les mépris qui
vont accueillir cette proposition, mais les ironies et les mépris de mes
contemporains, après m'avoir un peu troublé au commencement de ma
carrière, me laissent bien tranquille à l'heure qu'il est, et je vais
dire pourquoi. Quand en 1851, dans mon premier livre, je témoignais mon
admiration pour l'art japonais et que je me permettais de dire que l'art
industriel de ce pays était supérieur à l'_article Paris_, un
journaliste a demandé que je fusse enfermé à Charenton comme coupable de
mauvais goût; aujourd'hui je crois que ledit journaliste a plus de
chance d'y être mené que moi par le goût public. Quand j'entreprenais
la réhabilitation des peintres du XVIIIe siècle,--mon ami Burty l'a
imprimé,--la bibliographie des revues d'art graves rougissait de
mentionner seulement les noms de ces peintres de notre pays. Aujourd'hui
on peut consulter les prix de vente de leurs tableaux, et l'on
s'apercevra avant peu de la révolution qu'aura amenée dans les esprits,
l'exposition des Beaux-Arts de ces jours-ci. Quand je disais dans ma
préface de GERMINIE LACERTEUX qu'il était possible d'intéresser le
public avec «des infortunes, et des larmes de peuple», on se rappelle
les superbes négations qui se produisirent[32]; il me semble que les
succès des derniers romans _peuple_ m'ont donné largement raison. Du
haut de ces prétendus paradoxes passés à l'état de vérités, de _truism_,
voici aujourd'hui ma _vaticination_ sur le théâtre. Avec l'évolution des
genres qu'amènent les siècles, et dans laquelle est en train de passer
au premier plan le roman, qu'il soit spiritualiste ou réaliste; avec le
manque prochain sur la scène française de l'irremplaçable Hugo, dont la
hautaine imagination et la magnifique langue planent uniquement sur le
terre-à-terre général; avec le peu d'influence du théâtre actuel en
Europe, si ce n'est dans les agences théâtrales; avec l'endormement des
auteurs en des machines usées au milieu du renouveau de toutes les
branches de la littérature; avec la diminution des facultés créatrices
dans la seconde fournée de la génération dramatique contemporaine; avec
les empêchements apportés à la représentation de pièces de purs hommes
de lettres; avec de grosses subventions dont l'argent n'aide jamais un
débutant; avec l'amusante tendance du gouvernement à n'accepter de
tentatives dans un ordre élevé que de gens sans talent; avec, dans les
collaborations, le doublement du poète par un _auteur d'affaires_; avec
le remplacement de l'ancien parterre lettré de la Comédie-Française par
un public d'opéra; avec... avec... avec des actrices qui ne sont plus
guère pour la plupart que des porte-manteaux de Worth; et encore avec
des _avec_ qui n'en finiraient pas, l'art théâtral, le grand art
français du passé, l'art de Corneille, de Racine, de Molière et de
Beaumarchais est destiné, dans une cinquantaine d'années tout au plus, à
devenir une grossière distraction, n'ayant plus rien de commun avec
l'_écriture_, le style, le bel esprit, quelque chose digne de prendre
place entre des exercices de chiens savants et une exhibition de
marionnettes à tirades.
Dans cinquante ans le livre aura tué le théâtre[33].
EDMOND DE GONCOURT.
Ce 11 mai 1879.
AUTOBIOGRAPHIE
JOURNAL DES GONCOURT MÉMOIRES DE LA VIE LITTÉRAIRE
PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[34]
Ce journal est notre confession de chaque soir: la confession de deux
vies _inséparées_ dans le plaisir, le labeur, la peine, de deux pensées
jumelles, de deux esprits recevant du contact des hommes et des choses
des impressions si semblables, si identiques, si homogènes, que cette
confession peut être considérée comme l'expansion d'un seul _moi_ et
d'un seul _je_.
Dans cette autobiographie, au jour le jour, entrent en scène les gens
que les hasards de la vie ont jetés sur le chemin de notre existence.
Nous les avons _portraiturés_, ces hommes, ces femmes, dans leurs
ressemblances du jour et de l'heure, les reprenant au cours de notre
journal, les remontrant plus tard sous des aspects différents, et, selon
qu'ils changeaient et se modifiaient, désirant ne point imiter les
faiseurs de mémoires qui présentent leurs figures historiques, peintes
en bloc et d'une seule pièce, ou peintes avec des couleurs refroidies
par l'éloignement et l'enfoncement de la rencontre,--ambitieux, en un
mot, de représenter l'ondoyante humanité dans sa _vérité momentanée_.
Quelquefois même, je l'avoue, le changement indiqué chez les personnes
qui nous furent familières ou chères ne vient-il pas du changement qui
s'était fait en nous? Cela est possible. Nous ne nous cachons pas
d'avoir été des créatures passionnées, nerveuses, maladivement
impressionnables, et par là quelquefois injustes. Mais ce que nous
pouvons affirmer, c'est que si parfois nous nous exprimons avec
l'injustice de la prévention ou l'aveuglement de l'antipathie
irraisonnée, nous n'avons jamais menti sciemment sur le compte de ceux
dont nous parlons.
Donc, notre effort a été de chercher à faire revivre auprès de la
postérité nos contemporains dans leur ressemblance animée, à les faire
revivre par la sténographie ardente d'une conversation, par la surprise
physiologique d'un geste, par ces riens de la passion où se révèle une
personnalité, par ce je ne sais quoi qui donne l'intensité de la
vie,--par la notation enfin d'un peu de cette fièvre qui est le propre
de l'existence capiteuse de Paris.
Et, dans ce travail qui voulait avant tout _faire vivant_ d'après un
ressouvenir encore chaud, dans ce travail jeté à la hâte sur le papier
et qui n'a pas été toujours relu--vaillent que vaillent la syntaxe au
petit bonheur, et le mot qui n'a pas de passeport--nous avons toujours
préféré la phrase et l'expression qui émoussaient et _académisaient_ le
moins le vif de nos sensations, la fierté de nos idées.
Ce journal a été commencé le 2 décembre 1851, jour de la mise en vente
de notre premier livre qui parut le jour du coup d'État.
Le manuscrit tout entier, pour ainsi dire, est écrit par mon frère, sous
une dictée à deux: notre mode de travail pour ces Mémoires.
Mon frère mort, regardant notre oeuvre littéraire comme terminée, je
prenais la résolution de cacheter le journal à la date du 20 janvier
1870, aux dernières lignes tracées par sa main. Mais alors j'étais
mordu du désir amer de me raconter à moi-même les derniers mois et la
mort du pauvre cher, et presque aussitôt les tragiques événements du
siège et de la Commune m'entraînaient à continuer ce journal, qui est
encore, de temps en temps, le confident de ma pensée.
EDMOND DE GONCOURT.
Schliersée, août 1872.
* * * * *
Ce journal ne devait paraître que vingt ans après ma mort. C'était, de
ma part, une résolution arrêtée, lorsque l'an dernier, dans un séjour
que je faisais à la campagne, chez Alphonse Daudet, je lui lisais un
cahier de ce journal, que sur sa demande j'avais pris avec moi. Daudet
prenait plaisir à la lecture, s'échauffait sur l'intérêt des choses
racontées sous le coup de l'impression, me sollicitait d'en publier des
fragments, mettait une douce violence à emporter ma volonté, en parlait
à notre ami commun, Francis Magnard, qui avait l'aimable idée de les
publier dans le FIGARO.
Or voici ce journal, ou du moins la partie qu'il est possible de livrer
à la publicité de mon vivant et du vivant de ceux que j'ai étudiés et
peints _ad vivum_.
Ces mémoires sont absolument inédits, toutefois il m'a été impossible de
ne pas à peu près rééditer, par-ci, par-là, tel petit morceau d'un roman
ou d'une biographie contemporaine, qui se trouve être une page du
journal, employée comme document dans ce roman ou cette biographie.
Je demande enfin au lecteur de se montrer indulgent pour les premières
années, où nous n'étions que d'assez imparfaits rédacteurs de la _note
d'après nature_; puis il voudra bien songer aussi qu'en ce temps de
début, nos relations étaient très restreintes et, par conséquent, le
champ de nos observations assez borné[35].
E. DE G.
HISTOIRE
HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LA RÉVOLUTION[36]
HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LE DIRECTOIRE
PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION DE _LA SOCIÉTÉ PENDANT LA RÉVOLUTION_
Ceci n'est pas une préface. C'est un simple et court avertissement.
Pour cet essai de reconstruction d'une société si proche tout à la fois
et si éloignée de nous, nous avons consulté environ quinze mille
documents contemporains: journaux, livres, brochures, etc. C'est dire
que derrière le plus petit fait avancé dans ces pages, derrière le
moindre mot, il est un document que nous nous tenons prêts à fournir à
la critique. C'est dire que cette histoire intime appartient, sinon à
l'histoire grave, au moins à l'histoire sérieuse.
Si nous n'avons pas indiqué toutes nos sources, c'est qu'il eût fallu,
pour ce faire, doubler notre volume. Le public n'ignore pas que le
catalogue des journaux de la Révolution, dressé par Deschiens, forme
seul un volume in-8 de 465 pages. La conscience de n'avoir rien pris au
roman et de ne lui avoir rien donné, est notre seule excuse dans une
tentative si grande.
Il nous reste à remplir un agréable devoir et à satisfaire notre
reconnaissance sans nous délier d'elle. Remercions tout haut les
obligeances. M. Peyrot possesseur d'une précieuse collection sur la
Révolution française l'a mise toute à notre disposition, avec un
empressement et une grâce de bon office qui méritent qu'on n'en soit pas
oublieux. Un savant trop modeste, M. Ménétrier, nous a communiqué livres
et renseignements, de la façon la plus aimable et la plus bienveillante.
Un dernier mot. Pour être complète, l'histoire de la société française
pendant la Révolution, demande un autre volume l'Histoire de la société
française pendant le Directoire: l'accueil que fera le public à ce
premier volume décidera si nous irons jusqu'au bout de notre oeuvre.
EDMOND ET JULES DE GONCOURT.
31 janvier 1854.
* * * * *
PRÉFACE DE _L'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ PENDANT LE DIRECTOIRE_[37]
L'histoire de LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LA RÉVOLUTION, n'a qu'à se
louer du public et de la critique: le public l'a lue; la critique en a
parlé.
Des reproches qui ont été faits aux auteurs dans les journaux et les
revues, quelques-uns leur ont paru mériter plus particulièrement une
réponse.
On a reproché aux auteurs de n'avoir point négligé l'anecdote, le
détail, le coin intime des hommes et des choses.--Les auteurs
répondront, pour leur défense, qu'ils ont été entraînés dans cette voie
par deux anecdotiers, leurs maîtres: Plutarque et Saint-Simon.
On a reproché aux auteurs d'avoir donné un tableau du développement de
la prostitution pendant les années révolutionnaires, et de n'avoir point
imité la chasteté de plume de Tacite.--Les auteurs répondront que
l'historien des Césars n'a pas écrit l'histoire de la société romaine,
et que ceux-là qui veulent savoir les moeurs, aux temps des Néron et des
Locuste, se résignent à garder dans leur bibliothèque Juvénal à côté de
Tacite.
On a reproché aux auteurs d'avoir placé, en 1789, la société française à
Paris, au lieu de l'avoir placée en province; on a reproché aux auteurs
«dont le nom semble révéler une vieille origine provinciale», d'avoir
commis ce contresens au mépris des traditions de famille.--Les auteurs
ont remonté leur famille: ils ont trouvé en 1789, leur grand-père Huot
de Goncourt, non en province, mais à Paris, député du Bassigni à
l'Assemblée nationale.
On a reproché aux auteurs, ici, des opinions; là, des indifférences
politiques.--Les auteurs n'ont rien à répondre.
Le public a paru désirer la preuve de tous les documents employés. Les
auteurs sont d'autant plus heureux de se rendre à ce voeu du public, que
le public appréciera plus nettement ainsi ce que coûte de recherches la
petite histoire.
Les auteurs veulent, au bout de ces quelques lignes, assurer de leur
gratitude profonde M. François Barrière, qui, dans le JOURNAL DES DÉBATS
les a payés de deux années de veilles, et qui a bien voulu donner à leur
travail historique l'autorité d'une critique compétente et presque d'un
témoignage contemporain.
EDMOND ET JULES DE GONCOURT.
31 janvier 1855.
NOUVELLE PRÉFACE DE _L'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LA
RÉVOLUTION ET PENDANT LE DIRECTOIRE_[38]
L'histoire politique de la Révolution est faite et se refait tous les
jours.
L'histoire sociale de la Révolution a été tentée pour la première fois
dans ces études qui ont aujourd'hui l'honneur d'une nouvelle édition:
l'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LA RÉVOLUTION, que va suivre
l'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ PENDANT LE DIRECTOIRE, en ce moment sous
presse.
Peindre la France, les moeurs, les âmes, la physionomie nationale, la
couleur des choses, la vie et l'humanité de 1789 à 1800,--telle a été
notre ambition.
Pour cette nouvelle histoire, il nous a fallu découvrir les nouvelles
sources du Vrai, demander nos documents aux journaux, aux brochures, à
tout ce monde de papier mort et méprisé jusqu'ici, aux autographes, aux
gravures, aux dessins, aux tableaux, à tous les monuments intimes qu'une
époque laisse derrière elle pour être sa confession et sa résurrection.
Le public et la critique ont bien voulu nous tenir compte de notre
travail: nous les en remercions.
EDMOND ET JULES DE GONCOURT.
Mai 1864.
PORTRAITS INTIMES DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[39]
Quand les civilisations commencent, quand les peuples se forment,
l'histoire est _drame_ ou _geste_. Qu'elle soit fable, qu'elle soit
roman, l'histoire est action. Qu'elle raconte Hercule ou Roland, elle
dit l'homme dans le mouvement et dans les entreprises de son corps; elle
le montre dans l'exercice de sa force; elle le représente en ses
dehors.
Cependant il arrive que le monde s'apaise. Autour de l'homme, les choses
ont perdu leur violence. L'idée désarme le fait. L'âme de l'humanité se
recueille. Le _gnothi séauton_ des âges modernes renouvelle l'esprit mûr
des peuples. Hamlet est venu. La psychologie naît. L'analyse entre dans
la «caverne» de Bacon. Rousseau, Benjamin Constant, Chateaubriand,
Byron, récitant leur coeur, récitent le coeur humain. L'homme écoute en
lui.
Par une évolution pareille et simultanée, l'histoire va du héros à
l'homme, de l'action au mobile, du corps à l'âme; et elle se tourne vers
cette biographie que Montaigne appelle «l'anatomie de la philosophie,
par laquelle les plus abstruses parties de notre nature se pénètrent».
Les siècles qui ont précédé notre siècle ne demandaient à l'historien
que le personnage de l'homme, et le portrait de son génie. L'homme
d'État, l'homme de guerre, le poète, le peintre, le grand homme de
science ou de métier étaient montrés seulement en leur rôle, et comme en
leur jour public, dans cette oeuvre et cet effort dont hérite la
postérité. Le XIXe siècle demande l'homme qui était cet homme d'État,
cet homme de guerre, ce poète, ce peintre, ce grand homme de science ou
de métier. L'âme qui était en cet acteur, le coeur qui a vécu derrière
cet esprit, il les exige et les réclame; et s'il ne peut recueillir tout
cet être moral, toute la vie intérieure, il commande du moins qu'on lui
en apporte une trace, un jour, un lambeau, une relique.
Là est la curiosité nouvelle de l'histoire, et le devoir nouveau de
l'historien. Tout conspire à ce grand et légitime mouvement. Chaque jour
lui apporte sa sanction. Voilà que les plumes les plus illustres s'y
associent; voilà que les intelligences les plus sérieuses, séduites et
gagnées par la fragilité même d'aimables figures, pratiquent, dans une
amoureuse familiarité, et dans leurs grâces les plus secrètes, les âmes
charmantes d'un grand siècle. Et qu'est-ce donc cette science sans
dédains, cette peinture qui descend à tout sans s'amoindrir, cette
sagacité déductive, cette reconstruction du microcosme humain avec un
grain de sable? C'est l'histoire intime; c'est ce roman vrai que la
postérité appellera peut-être un jour l'_histoire humaine_.