Puis vraiment, n'y aurait-il pas de grosses ficelles dans l'agencement

de la vie humaine, de la véritable, de celle que nous vivons? J'avais un

cousin qui devint très amoureux d'une jeune fille du monde. Ce cousin

avait eu une jeunesse un peu _noceuse_, était joueur... il fut refusé

par les parents de la jeune fille. Mon cousin demeurait le coeur très

pris. Il se passait un an, dix-huit mois, au bout desquels il lui

arrivait un accident de voiture, dans le voisinage du château de celle

qu'il aimait. Il y était recueilli, soigné... et devenait le mari de la

jeune fille. C'est ce souvenir qui nous a donné, à mon frère et à moi,

l'idée du transport de Paul de Bréville, blessé, chez Mme Maréchal.

Ah! vraiment, on me fait un crime de bien des choses, de choses que me

donne en spectacle, tous les jours, la vie du monde. Par exemple, on

trouve tout à fait invraisemblable ce coup de coeur d'un tout jeune homme

pour une femme de trente-quatre à trente-cinq ans. Savez-vous que chez

tous les jeunes gens que j'ai connus, le premier amour effectif qui n'a

pas été à une fille ou à une femme de chambre, je l'ai vu aller à des

femmes de la société presque toujours plus âgées que Mme Maréchal,

presque toujours à de sérieuses marraines de Chérubin?

Enfin, en faisant tromper ce bon, cet excellent, cet hospitalier M.

Maréchal par le jeune Paul de Bréville, j'aurais introduit sur les

planches un adultère plus immérité, plus indigne, plus infâme, plus

laid que les adultères jusqu'ici mis en scène par mes confrères en

adultère au théâtre... comme si nous ne voyions pas journellement les

trois quarts des messieurs Maréchal se montrer de vrais saints Vincent

de Paul à l'endroit de l'homme qui les trompe.

* * * * *

Il faut que nous en prenions notre parti, nous sommes des auteurs

immoraux, et nous ne sommes pas des _carcassiers_. Mais il n'y a pas

qu'une carcasse dans une pièce, il y a autre chose dans la nôtre.

Théophile Gautier y trouvait une qualité, qu'il nous reconnaissait seuls

posséder: une _langue littéraire parlée_. Et pour moi une langue

nouvelle, c'est presque l'unique renouvellement dont est susceptible le

théâtre. Une langue, où il n'existera plus de morceaux de livres, plus

de phraséologie où passera le mot d'auteur, et où cependant le public

sentira que c'est un lettré qui a fabriqué les paroles sortant de la

bouche des acteurs, voilà la révolution à tenter! Et cette révolution,

nous l'avons essayée, essayée seulement. Ah! si nous avions pu écrire

une seconde pièce d'amour, celle-là, je vous en réponds, eût été balayée

de tout jargon romantique ou _livresque_, et l'on n'y eût pas rencontré

une phrase comme celle-ci: «Vous étiez dans mes rêves comme il y a du

bleu dans le ciel», une phrase pas mal rédigée tout de même, mais

appartenant au _vieux jeu_. Que ne l'avez-vous supprimée, me dira-t-on?

C'est qu'il ne s'agit pas de la supprimer et que le talent serait de la

remplacer, celle-ci ou toute autre du même genre, par un équivalent

apportant une note poétique, lyrique, idéale, de la même valeur, et un

équivalent pris dans le vrai de la langue d'un amoureux.

Or, cela je le déclare tout à la fois le comble de la difficulté et le

_summum_ de l'art dramatique des années qui vont venir,--et je me trouve

tout seul, pas assez fort pour y arriver.

Il était besoin, pour le tenter et peut-être réussir, de continuer à

avoir pour collaborateur un poète doublé d'une oreille particulière, un

original passant des heures entières, aux Tuileries, à entendre causer

des bébés, pour le seul plaisir de surprendre la syntaxe de leurs

phrases enfantines.

Maintenant, n'y aurait-il pas dans notre pièce une seconde qualité que

personne n'a remarquée? Si Henriette Maréchal n'étale pas absolument sur

les planches des morceaux de notre vie, elle y apporte, tout le temps,

les attitudes morales des deux frères, quand le jeune tombait amoureux.

Elle redit sous des formules plus étudiées, avec des expressions plus

littéraires, mais elle ne fait que redire les ironiques petites

_chamaillades_, le tendre ferraillement d'esprit de ces moments-là,--en

un mot le fraternel duel à huis clos de l'Expérience et de l'Illusion.

Elle donne au public la note du scepticisme blagueur du _vieux_, et de

l'appassionnement un peu ingénu de l'adolescent. Elle retrace enfin avec

des souvenirs bien personnels et _vécus_--l'expression est acceptée

aujourd'hui--des sentiments qui ont le mérite de représenter

rigoureusement, à la scène, les sentiments humains et contradictoires de

deux hommes d'âge différent, confondus et mêlés dans une même existence.

* * * * *

J'ai avancé, dans ma préface, que je regardais le théâtre comme un genre

arrivé à son déclin. Le théâtre, pour moi, me semble le grand art des

civilisations primitives. Ainsi, du temps d'Eschyle, de Sophocle,

d'Euripide, le théâtre est toute la littérature de la nation. Bien des

années après, sous Louis XIV, dans une autre patrie de l'intelligence

et du goût, le théâtre est encore presque toute la littérature; mais

peut-être déjà, en ce XVIIe siècle, quelque gourmet de belles-lettres

néglige, un soir, de se rendre à une comédie de Molière, pour lire au

coin de son feu, les CARACTÈRES de La Bruyère. Et aujourd'hui, qui

pourra nier qu'une SAPHO ou qu'un ASSOMOIR ne prenne pas l'attention de

la France, tout autant qu'une pièce d'Émile Augier ou d'Alexandre Dumas

fils? Au XXe siècle que nous touchons, quelle place aura donc le livre

et quelle place aura le théâtre?

À cette concurrence redoutable faite déjà aujourd'hui par le livre au

théâtre, je ne veux pas répéter les causes particulières et

accidentelles qui me font voir, dans un avenir prochain, sa lamentable

déchéance. Non, l'art dramatique ne deviendra pas tout à fait ce que

j'ai prédit: «Quelque chose digne de prendre place entre des exercices

de chiens savants et une exhibition de marionnettes à tirades», non,

mais toutes les scènes de la capitale sont fatalement destinées à se

transformer en des Édens, plus ou moins dissimulés.

Enfin, puisque le théâtre n'est pas encore mort et qu'il a peut-être

devant lui la durée _cahin caha_, qu'on prête à cette heure à la

religion catholique, moi qui ne crois pas au _théâtre naturaliste_, au

transbordement, dans le temple de carton de la convention, des faits,

des événements, des situations de la vraie vie humaine: voici ma

conviction. L'art théâtral, cet art malade, cet art fini, ne peut

trouver un allongement de son existence que par la transfusion, dans son

vieil organisme, d'éléments neufs, et j'ai beau chercher, je ne vois ces

éléments que dans une _langue littéraire parlée_ et dans le _rendu

d'après nature_ des sentiments,--toute l'extrême réalité, selon moi,

dont on peut doter le théâtre.

Eh bien! ces outils de renouvellement, je les trouve... à l'état

embryonnaire bien certainement, mais je les trouve dans HENRIETTE

MARÉCHAL, dans cette pièce qui est un début,--et un début ne produit

jamais une oeuvre tout à fait supérieure. Peut-être si l'on ne nous avait

pas aussi brutalement arrêtés, à une troisième ou à une quatrième pièce,

aurions-nous un peu plus complètement réalisé ce que notre ambition

littéraire avait entrevu.

Du vrai, du vrai dans notre pièce, du vrai, il y en a peut-être plus

qu'on ne croit. À propos de la phrase «J'en ferais mon coeur,» un

critique théâtral disait hier que c'était un propos de soubrette d'il y

a cent ans. J'ouvre notre JOURNAL en octobre 1863, à la fin d'un séjour

chez Mme Camille Marcille, à Oisème, près de Chartres, je trouve cette

note écrite par mon frère:

Voici, je crois, la première aventure d'amour flatteuse qui

m'arrive. Une petite bonne, une pauvre enfant trouvée de l'hospice

de Châtellerault, servait les fillettes de Mme Marcille. Elle avait

une de ces figures minables, comme il semble qu'il y en ait eu au

moyen âge, après les grandes famines, avec des yeux dont le

dévouement jaillissait comme de ceux d'un chien battu. La brave

fille, un soir, en déshabillant sa maîtresse, se mit à lui dire:

«Ah! Madame, ce monsieur Jules, je le trouve si potelé, si gai, si

joufflu, si gentil, que, si j'étais riche, _j'en ferais mon coeur_.»

EDMOND DE GONCOURT.

15 mars 1883.

LA PATRIE EN DANGER

PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[25]

La pièce ici imprimée, je la donne, telle qu'elle a été écrite par mon

frère et par moi, telle qu'elle a été lue par mon frère au comité de la

Comédie-Française, le 7 mars 1868, je la donne sans changer un mot[26].

Maintenant, si cela intéresse quelques personnes, de savoir les raisons,

pour lesquelles je renonce à épuiser toutes les chances d'une

représentation théâtrale sur un théâtre quelconque, pour une oeuvre dans

laquelle mon frère avait mis et les derniers efforts et les dernières

espérances de sa vie, ces raisons, les voici:

Sous l'Empire, on nous avait dit: «Allez, c'est bien inutile de chercher

à vous faire jouer, jamais la censure ne laissera passer votre pièce.»

L'Empire est tombé, la République lui a succédé; mais sous le nouveau

régime de liberté, je retrouve la censure replâtrée dans sa perpétuité

et rafistolée dans sa toute-puissance. Or, avec les nouveaux

censeurs,--qui, je crois bien, sont toujours les anciens,--je n'ai pas

seulement à appréhender qu'ils trouvent notre pièce ou trop légitimiste

ou trop révolutionnaire; par le fait cruel des derniers événements, j'ai

à craindre qu'ils ne découvrent, en notre troisième acte--écrit en 1867,

dans la prévision certaine de la guerre future,--des allusions, des

manoeuvres tendant à une agitation dangereuse pour nos relations avec la

Prusse.

Dans cette crainte, aujourd'hui que, des deux collaborateurs, je suis

resté seul avec une énergie un peu défaillante, je ne me sens pas le

courage d'entreprendre les démarches, de subir les taquineries, les

ennuis, les petites tortures morales, qu'un fabricateur de livres

rencontre d'ordinaire près d'une direction théâtrale, quand au bout

d'une réussite si chèrement achetée peut se dresser le désespérant

_veto_[27].

Après tout, s'il me prenait fantaisie de faire le tour des théâtres de

Paris, il se pourrait bien que les directeurs épargnassent aux censeurs

le crime que je leur impute par avance et que notre pièce fût refusée

partout. Le temps n'est guère aux tentatives d'art pur, et le public

républicain d'aujourd'hui me paraît ressembler bien fort au public

impérial d'hier, au public contemporain de cette anecdote.

Je me trouvais, il y a quelques années, dans le salon d'un grand

écrivain; autour de lui des auteurs de livres connus, des esprits

distingués et bêtement idéaux, gémissaient, sur un mode élevé, du

remplacement au théâtre des mots spirituels par des gorges, du

remplacement des phrases bien faites par des cuisses, et à défaut de

chair toute crue, et toute nue, du remplacement d'à peu près tout par

des robes de Worth. Tout à coup, une actrice, connue par le cynisme de

son esprit, interrompit les doléances littéraires par cette apostrophe:

«Vous êtes jeunes, vous autres, mais le théâtre au fond, mes enfants,

c'est l'absinthe du mauvais lieu.»

Et ladite actrice avait toujours l'habitude d'appeler les sales choses

par leurs noms propres.

Obligé de reconnaître que le brutal aphorisme a du vrai pour aujourd'hui

comme il en avait pour hier, et que la République n'a pas encore

beaucoup fait pour la régénération du goût public, je me résigne, à peu

près de la même manière qu'on se suicide, à imprimer cette pièce, un peu

consolé cependant par un pressentiment vague, qui me dit qu'un jour, un

jour que nous devons tous espérer, cette oeuvre mort-née sera peut-être

jugée digne d'être la voix avec laquelle un théâtre national fouettera

le patriotisme à la France[28].

EDMOND DE GONCOURT.

Mars 1875.

THÉÂTRE

HENRIETTE MARÉCHAL.--LA PATRIE EN DANGER

PRÉFACE[29]

Sur une grande table à modèle, aux deux bouts de laquelle, du matin à la

tombée du jour, mon frère et moi faisions de l'aquarelle dans un obscur

entre-sol de la rue Saint-Georges, un soir de l'automne de l'année 1850,

en ces heures où la lumière de la lampe met fin aux lavis de

couleur,--poussés je ne sais par quelle inspiration, nous nous mettions

à écrire ensemble un vaudeville avec un pinceau trempé dans de l'encre

de Chine. Jusqu'à ce jour, toute notre littérature consistait en un

carnet de notes, contenant les étapes et les menus de repas d'un voyage

en France de six mois à pied, le sac sur le dos, et où seulement, tout à

la fin, s'étaient glissées quelques notes sur le ciel, la terre, les

Mauresques de l'Algérie. Je ne tiens pas compte toutefois d'un ÉTIENNE

MARCEL, drame en cinq actes et en vers, commis en rhétorique par mon

frère, et d'un indigeste travail sur les «Châteaux de la France au moyen

âge», présenté par moi à la SOCIÉTÉ D'HISTOIRE DE FRANCE pour avoir

l'honneur d'être admis parmi ses membres.

Le vaudeville en deux actes, terminé et baptisé SANS TITRE, nous nous

trouvions ne connaître ni un auteur, ni un journaliste, ni un acteur,

enfin personne au monde qui tînt de loin ou de près à la littérature ou

au théâtre. Nous allions chercher, au Palais-Royal, l'adresse de

Sainville, nous lui écrivions; il nous accordait un rendez-vous. Nous

sonnions à la porte du comique ainsi qu'on sonne à la porte d'un

dentiste. Une jolie bonne, pareille à celles qui jaillissent d'un

portant de coulisse de théâtre, nous ouvrait, nous introduisait au

salon. Et nous commencions notre lecture devant Sainville et un grand

monsieur qu'il nous disait avoir l'habitude de consulter. Ce n'était pas

encourageant de lire à Sainville. Le rond et jovial acteur, sur les

planches, avait chez lui, pour l'audition d'une pièce, une figure d'une

impénétrabilité grognonne, et qui peu à peu prenait quelque chose de la

face mauvaise de ces gras mandarins qu'on voit, sur des potiches du

Céleste Empire, ordonner des supplices. La lecture terminée, d'abord un

silence glacial... Puis le comique nous dit durement que la chose manque

de couplets, nous tâte pour savoir si nous accepterions une

collaboration, enfin nous demande de lui laisser la pièce une quinzaine

de jours pour nous donner une réponse définitive.

Les quinze jours se passaient dans l'attente anxieuse de gens qui ont

une pièce, et une première pièce présentée à un théâtre. Au bout des

deux semaines, nous recevions de Sainville cette lettre:

28 octobre 1850.

... Je viens de soumettre votre manuscrit à la personne chargée de

lire les pièces représentées, et c'est avec regret que je viens

vous annoncer que sa réponse n'a pas été favorable. Elle y a comme

moi trouvé beaucoup d'esprit, mais pas assez de pièce...

Un certain nombre d'années se passaient; mon frère et moi, avions écrit

l'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ PENDANT LA RÉVOLUTION ET PENDANT LE DIRECTOIRE,

l'HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE. Un soir, un de nos jeunes amis, Scholl,

devenu depuis le brillant journaliste de ce temps, se moquait

aimablement du sérieux de nos travaux, de nos prétendues visées

académiques, quand je l'interrompis en lui disant:

--Eh bien! vous ne vous douteriez jamais par quoi nous avons commencé en

littérature. Si c'était cependant par un vaudeville?

--Oh! lisez-moi-le donc?

J'allai chercher le manuscrit et je lus une partie du premier acte.

--Vous me faites poser, me jeta mon ami en m'interrompant. C'est le

BOURREAU DES CRANES que vous me lisez là!

Je n'avais pas vu la pièce, et, à ce qu'il paraît, elle commence par une

dispute et un soufflet donné dans la salle.

Peut-être, il n'y eut là, qu'une rencontre assez ordinaire entre des

fabricateurs de pièces à la recherche d'une originalité quelconque.

Enfin, Dieu merci, nous ne fûmes pas joués, et nous dûmes peut-être à ce

bienheureux refus de ne pas devenir des vaudevillistes à tout jamais.

L'échec de SANS TITRE ne nous décourageait pas dans le premier moment,

et le mois suivant, arrivait, cette fois, directement au Palais-Royal,

un nouveau vaudeville en trois actes intitulé: ABOU-HASSAN, que M.

Coupart nous retournait avec les condoléances ordinaires.

L'année d'après, nous publiions dans le mois de décembre, EN 18.., notre

premier roman qui paraissait le jour du coup d'État, et dont les

affiches étaient interdites, comme pouvant être prises par le public

pour une allusion au 18 brumaire. En cette semaine violente, peu

occupée, on le comprendra, de littérature, Janin, que nous allions

remercier du seul article bienveillant publié sur notre livre, nous

saluait, en nous reconduisant avec cette phrase: «Voyez-vous, il n'y a

que le théâtre!» Et en revenant de chez lui, en chemin, l'idée naissait

chez nous de faire pour les Français une revue de l'année, dans une

conversation, au coin d'une cheminée, entre un homme et une femme,

pendant la dernière heure du vieil an, un petit proverbe qui devait

s'appeler: LA NUIT DE LA SAINT-SYLVESTRE[30].

L'acte fait, Janin nous donne une lettre pour Mme Allan. Et nous voici,

rue Mogador, au cinquième, dans l'appartement de l'actrice qui a

rapporté Musset de Russie, et où une vierge byzantine au nimbe de cuivre

doré rappelait le long séjour de la femme là-bas. Elle est en train de

donner le dernier coup à sa toilette devant une psyché à trois

battants, presque refermée sur elle et qui l'enveloppe d'un paravent de

miroirs. La grande comédienne se montre accueillante, avec une voix

rude, rocailleuse, une voix que nous ne reconnaissons pas, et qu'elle

avait l'art de transformer en une musique au théâtre. Elle nous donne

rendez-vous pour le lendemain. Mon frère est très ému, Mme Allan a de

suite, pour l'encourager dans sa lecture, de ces petits murmures

flatteurs pour lesquels on baiserait les pantoufles d'une actrice. Bref,

elle accepte le rôle, et elle s'engage à l'apprendre et à le jouer le 31

décembre, et nous sommes le 21.

Il est deux heures. Nous dégringolons l'escalier et nous courons chez

Janin. Mais c'est le jour de son feuilleton. Impossible de le voir. Il

nous fait dire qu'il verra Houssaye le lendemain.

De là, d'un saut, dans le cabinet du directeur du Théâtre-Français,

auquel nous sommes alors parfaitement inconnus. «Messieurs, nous dit-il

tout d'abord, nous ne jouerons pas de pièces nouvelles, cet hiver. C'est

une détermination prise... je n'y puis rien.» Un peu touché toutefois

par nos tristes figures, il ajoute: «Que Lireux vous lise et fasse son

rapport, je vous ferai jouer, si je puis obtenir une lecture de faveur.»

Il n'est encore que quatre heures. Un coupé nous jette chez Lireux.

«Mais, Messieurs, nous dit assez brutalement la femme qui nous ouvre la

porte, vous savez bien qu'on ne dérange pas M. Lireux, il est à son

feuilleton...»--«Entrez, Messieurs,» nous crie une voix bon enfant, et

nous pénétrons dans une chambre d'homme de lettres à la Balzac, où ça

sent la mauvaise encre et la chaude odeur d'un lit qui n'est pas encore

fait. Le critique, très aimablement, nous promet de nous lire le soir,

et de faire son rapport le lendemain. Aussitôt, de chez Lireux, nous

nous précipitons chez Brindeau qui doit donner la réplique à Mme Allan.

Brindeau n'est pas rentré, mais il a promis d'être à la maison à cinq

heures, et sa mère nous retient. Un intérieur tout rempli de gentilles

et bavardes fillettes. Nous restons jusqu'à six heures... et pas de

Brindeau.

Enfin, nous nous décidons à aller le relancer au Théâtre-Français à sept

heures et demie. «Dites toujours,--s'écrie-t-il en s'habillant, tout

courant dans sa loge, et nu sous un peignoir blanc;--non, pas possible

d'entendre la lecture de votre pièce.» Et il galope à la recherche d'un

peigne, d'une brosse à dents. «Ce soir, par exemple, après la

représentation?--Impossible, je vais souper en sortant d'ici avec des

amis... Ah! tenez, j'ai dans ma pièce un quart d'heure de sortie... Je

vous lirai pendant ce temps-là... Attendez-moi dans la salle.» La pièce

dans laquelle il jouait finie, nous repinçons Brindeau qui veut bien du

rôle!

Du Théâtre-Français, nous portons le manuscrit chez Lireux, et à neuf

heures nous retombons chez Mme Allan, que nous retrouvons tout entourée

de famille, de collégiens, et à laquelle nous racontons notre journée.

Deux jours après, assis sur une banquette de l'escalier du théâtre, et

palpitants et tressaillants au moindre bruit, nous entendions Mme Allan

jeter à travers une porte qui se refermait sur elle, de sa vilaine voix

de la ville: «Ce n'est pas gentil, ça!»

«Enfoncés,» dit l'un de nous à l'autre avec cet affaissement moral et

physique qu'a si bien peint Gavarni dans l'écroulement de ce jeune

homme, tombé sur la chaise d'une cellule de Clichy.

Et c'étaient presque aussitôt des tentatives nouvelles, des inventions

et des compositions de pièces dont j'ai oublié le titre et dont je ne

soupçonne plus guère l'existence que par la lettre de refus d'un

directeur de théâtre. Ainsi, je trouve une lettre de M.

Lemoine-Montigny, à la date d'avril 1852, me parlant de la fraîcheur

d'un acte au Bas-Meudon, et qui me rappelle vaguement que nous avons

cherché une pièce dans notre premier roman. Il me revient même que,

pressés de faire un opéra-comique par notre cousin de Villedeuil, qui

avait de l'argent dans le Théâtre-Lyrique, nous avons écrit une farce

dans la manière des vieux bouffons italiens, intitulée: MAM'SELLE

ZIRZABELLE, acte pour lequel, je ne suis pas bien sûr que mon frère

n'ait pas composé des vers qui s'entremêlaient à travers la prose. Mais

elle est bien diffuse, bien incomplète aujourd'hui, la mémoire de ces

pièces, et d'autres encore faites il y a près de trente ans, et que nous

avons brûlées dans un jour, où nous ne voulions laisser rien de trop

indigne de nous.

Il y eut cependant en ces années, où nous nous occupions historiquement

du Directoire, un acte présenté au Théâtre-Français, que je regrette de

voir perdu[31], et dont j'aurais voulu donner quelques extraits dans

cette préface. Cette pièce avait le mérite d'être la première pièce

faite sur le Directoire, bien avant les pièces à succès. Et ce petit

acte appelé par nous: INCROYABLES ET MERVEILLEUSES, c'était vraiment une

jolie mise en scène du temps étudié par nous, au milieu du touchant

épisode d'un divorce.

Une autre pièce a un certain intérêt pour les gens qui sont curieux de

l'histoire littéraire des auteurs qu'ils aiment. La pièce, intitulée LES

HOMMES DE LETTRES, était l'embryon du roman qui a pour titre aujourd'hui

CHARLES DEMAILLY. Les cinq actes terminés dans l'été de 1857, nous les

lisions à nos amis au mois d'octobre. La mort du héros, un écrivain qui

mourrait des attaques de la presse, on la rejetait «comme la mort d'une

sensitive». Depuis, j'ai pu juger que cette mort n'était pas aussi

invraisemblable qu'elle le paraissait à mes auditeurs. Enfin la pièce,

réduite en quatre actes, était présentée au Vaudeville et sa réception

d'avance annoncée par les journaux; toutefois l'acceptation définitive

par le directeur ne devait nous parvenir qu'un certain mercredi.

De cruels jours pour le système nerveux des gens, et des jours éternels,

que ces jours d'attente; et je donne ici une note que je retrouve écrite

sur un bout de papier: «Mercredi 21 octobre 1857.--Un mauvais sommeil

et le matin la bouche sèche comme après une nuit de jeu. Des espérances

qu'on chasse et qui reviennent. Et de l'émotion qui circule en vous et

de noirs pressentiments. Nous n'avons pas le courage d'attendre la

réponse chez nous. Nous allons battre la banlieue, regardant bêtement,

ahuris et muets, à la portière du chemin de fer, passer les arbres et

les maisons. D'Auteuil nous gagnons, à pied, le pont de Sèvres. Nous

avons besoin de marcher. Là, sur la gauche, dans les vapeurs bleues de

la Seine, parmi la rouille de l'automne: c'est la muse frileuse de notre

pauvre EN 18.. Voici la route de Bellevue, et, sur cette route, nous

rencontrons tenant par la main un joli enfant, la jeune fille, jeune

femme aujourd'hui, que l'un de nous a eu, au moins pendant huit jours,

la très sérieuse pensée d'épouser... et qui nous rappelle du vieux

passé... Il y a des années qu'on ne s'est vu... On s'apprend les morts

et les mariages... et l'on nous gronde doucement d'avoir oublié

d'anciens amis... Puis nous voilà dans la maison de santé du docteur

Fleuri, causant avec Banville, et croisant dans notre promenade, le

vieux dieu du drame, le vieux Frédérick Lemaître...

«... Dans tout cela, par tous ces chemins, en toutes ces rencontres, au

milieu de toute notre vie morte que le hasard ramène autour de nous et

qui semble nous mener à une vie nouvelle, nous roulons, les oreilles et

les yeux aux bruits et aux choses comme à des présages bons ou mauvais,

et prêtant à la nature le sentiment de notre fièvre... En rentrant:

rien.»

Préfaces et manifestes littéraires · 第 4 / 8 段