artistes qui n'ont jamais appartenu à un parti. Si nos études nous ont
donné un peu de justice, et quelquefois un peu de regret pour le passé,
nous croyons que nous avons montré dans nos livres historiques assez
d'indépendance pour mécontenter toutes les opinions; et nous avons cette
conscience que nos romans se sont assez intéressés aux misères
populaires du présent, et aux larmes des pauvres.
Arrivons à ce grand crime que nous lisons partout et qui a rempli tous
ces jours-ci de circulaires le quartier Latin: la protection de la
princesse Mathilde.
Ici, on nous permettra quelques détails,--et quelques vérités.
Après dix ans de travail solitaire, acharné, enragé, sans publicité,
presque sans relations, un jour un de nos amis, M. de Chennevières, vint
nous dire que la maîtresse d'un des grands salons de Paris, ayant lu nos
livres, désirait nous connaître. C'était la première fois qu'un salon
s'ouvrait devant nos titres littéraires. Il y avait presque quatre ans
que nous n'avions mis d'habit. Nous allâmes dans ce salon, dans le salon
de cette femme, une artiste qui est coupable d'être née princesse. Nous
y trouvâmes toutes les libertés et presque toutes les intelligences, des
artistes et des hommes de lettres comme nous, des philosophes, des
savants, des poètes: M. Renan et M. Berthelot, M. Claude Bernard et M.
Taine, M. Sainte-Beuve et M. Bertrand, M. Théophile Gautier, M. Gustave
Flaubert, M. Paul de Saint-Victor, M. Dumas fils, M. Émile Augier, les
peintres, les sculpteurs d'avenir et de talent. Nous entendîmes là, dans
ce salon d'art et de libre pensée, M. Sainte-Beuve défendre Proudhon, et
M. Charles Blanc demander la levée de l'interdiction de la vente sur la
voie publique pour l'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION écrite par son frère. Ce
fut là, devant un public de lettrés, que nous lûmes HENRIETTE MARÉCHAL,
à l'exemple d'autres auteurs plus connus que nous, aussi soucieux de
leur dignité, et qui ne croyaient pas faire acte d'insolence envers le
public, en consultant le premier salon de Paris sur l'effet d'une oeuvre
dramatique.
Est-ce pour cela qu'on nous siffle, et qu'on veut empêcher notre pièce
de parler au public? Mais alors qui peut dire si demain on n'ira pas
huer au Salon les toiles de M. Baudry ou de M. Hébert, parce que la
maîtresse de ce salon aura été les voir dans leur atelier? Et pourquoi
ne ferait-on pas une partie d'aller casser à une prochaine exposition
les sculptures de ce grand sculpteur, M. Carpeaux, parce qu'il a eu
l'imprudence de faire un chef-d'oeuvre du buste de la maîtresse de ce
salon?
Si ce n'est pas pour cela qu'on nous siffle, est-ce pour quelque chose
de plus grave? Est-ce parce que «cette haute protection», comme on
l'appelle, a fait pour nous ce qu'elle a fait pour d'autres,--pour M.
Louis Bouilhet, par exemple, à propos de FAUSTINE? Est-ce parce qu'elle
a défendu notre pièce contre la menace d'interdiction de la
censure[24]?
Nous, ne pouvons le croire. Nous ne pouvons croire que ce qui s'appelle
la jeunesse française, en 1865, ait les ciseaux de la censure dans son
drapeau.
Mais, quoi qu'il en soit, puisqu'il semble y avoir quelque péril en ce
moment à ne pas désavouer notre reconnaissance pour une princesse qui
n'a d'autres courtisans que des amis, nous la remercions ici hautement
et publiquement avec une gratitude, qui serait presque tentée de lui
souhaiter une de ces fortunes où l'on peut éprouver, autour de soi, le
désintéressement des dévouements.
Arrivons à la dernière question, à la question personnelle, et cherchons
en nous tout ce qui peut expliquer cet inexplicable déchaînement
d'hostilités.
D'abord, nous avons le malheur de nous appeler messieurs _de_ Goncourt.
Mon Dieu! ce n'est pas notre faute. Nous ne faisons que porter le nom de
notre grand-père, un avocat, membre de la Constituante de 89; le nom de
notre père, un des plus jeunes officiers supérieurs de la Grande Armée,
mort à quarante-quatre ans des suites de ses fatigues et de ses
blessures, des sept coups de sabre sur la tête d'une action d'éclat en
Italie, de la campagne de Russie faite tout du long avec l'épaule droite
cassée, le lendemain de la Moskowa.
Puis nous avons encore le malheur de passer pour être riches, de passer
pour être heureux, de passer pour être arrivés facilement.
Eh bien! puisque, dans ce moment du siècle, c'est une suspicion et une
raison d'ostracisme que l'apparence de la fortune et du bonheur, il
nous faut essayer de désarmer l'envie, en la consolant un peu.
Nous avons travaillé quinze ans, renfermés, solitaires, acharnés au
travail. Nous avons eu toutes les défaites, tous les chagrins, tous les
désespoirs, toutes les injures amères de la vie littéraire. Nous avons
saigné dans notre orgueil, pendant de longues heures d'obscurité.
Pendant des années, c'est à peine si nos livres nous ont payé l'huile et
le bois de nos nuits. Nous sommes arrivés pas à pas, livre à livre,
obligés de tout disputer et de tout conquérir. Et nous avons mis quinze
ans enfin à parvenir au Théâtre-Français.
Pour notre fortune, nous n'avons pas tout à fait douze mille livres de
rentes à nous deux. Nous logeons au quatrième, et nous avons une femme
de ménage pour nous servir.
Et pour notre bonheur, il ne faut pas qu'on se l'exagère tant: nous
avons, l'un une maladie de nerfs, l'autre une maladie de foie, qui
doivent assurer nos ennemis de nos souffrances dans la cruelle bataille
des lettres; deux maladies qui finiront peut-être un jour par nous faire
mourir,--à moins que nous ne mourions d'autre chose, tous les deux
ensemble, selon des promesses qu'une menace a bien voulu nous faire.
EDMOND ET JULES DE GONCOURT.
12 décembre 1865.
* * * * *
Il nous reste à demander pardon au talent, au courage de nos grands
acteurs, aux talents de Mme Arnould-Plessy, de Mme Victoria Lafontaine,
de Mlle Dinah Félix, de Mme Ramelli, de Mlle Rosa Didier, de M.
Delaunay, de M. Got, de M. Bressant, de M. Lafontaine, pour les avoir
exposés à ces huées sauvages. Nous faisons personnellement des excuses à
Mme Plessy, pour lui avoir fait subir des insultes, qu'un public
français n'avait jamais encore fait subir, du moins là, à une actrice de
génie qui a marqué, dans cette soirée du 5 décembre, sa place entre Mme
Dorval et Mlle Rachel.
* * * * *
Finissons cette histoire d'HENRIETTE MARÉCHAL par la lettre envoyée par
nous aux journaux, où nous racontons comment elle a disparu de l'affiche
de la Comédie-Française:
21 décembre 1865.
Monsieur le rédacteur en chef,
Les journaux ont annoncé que les représentations de notre pièce:
HENRIETTE MARÉCHAL, étaient arrêtées. Le fait est vrai: HENRIETTE
MARÉCHAL a disparu de l'affiche du Théâtre-Français dans les
circonstances suivantes.
Le 15 décembre, il parut dans la _Gazette de France_ une attaque qui
méritait d'être remarquée parmi toutes les attaques lancées, chaque soir
et chaque matin, contre notre pièce. La _Gazette de France_ commençait
par souligner ce qu'elle appelait «l'admiration du _Moniteur officiel_
et du _Constitutionnel_» pour notre pièce. Puis elle parlait du _morne
silence_ dans lequel avait été écouté le second acte, de l'_attitude
somnolente_ du public au troisième. Elle ajoutait que le public ne
venait là, que pour s'amuser du scandale, que tous les applaudisseurs
appartenaient à la claque, qu'il fallait l'intervention de la police
pour «maintenir et comprimer le public entier à bout de patience, et se
levant comme un seul homme». L'article continuait, en nous imputant à
crime ce que nous avions coupé, ce qui n'était plus dans la pièce
représentée, et ce que l'auteur de l'article y mettait,--un inceste, par
exemple,--dont il prêtait gratuitement l'intention au dénouement. Ici,
la _Gazette de France_ faisait appel à la dignité des comédiens, en leur
reprochant de se ménager quelques recettes à la faveur de la curiosité
provoquée par des scènes bruyantes; et elle terminait par un procédé de
critique littéraire jusqu'ici inusité,--une dénonciation aux
contribuables! «Ce qui nous regarde, nous, _contribuables_,
disait-elle, c'est de savoir si nous devons, dans un temps où l'on parle
tant d'économies, continuer à sacrifier trois ou quatre cent mille
francs, par an, pour le plus grand profit d'une _entreprise
ministérielle_, qui sait si bien tirer profit même du scandale...
Ce même jour, l'administrateur du Théâtre-Français, M. E. Thierry,
venait chez nous. Nous lui demandions s'il était content des
explications données par nous en tête de la pièce, que nous lui avions
dédiée. Son embarras, quelques mots, nous laissaient voir son
impression. Nous lui représentions notre situation, la nécessité où nous
avions été de dire la vérité, toute la vérité. Et pourquoi,
ajoutions-nous, le Théâtre-Français aurait-il à rougir d'une pièce,
parce qu'elle a pris deux fois le chemin du Vaudeville, et parce que les
auteurs ont la franchise de l'avouer? Nous ne sommes pas de ceux qui
écrivent pour tel ou tel théâtre; nous écrivons pour le public que peut
intéresser, sur n'importe quelle scène, une pièce qui a au moins la
conscience d'être une oeuvre d'art. Si nous avons frappé au Vaudeville,
c'est que nous ne voyions pas plus haut des chances d'être joués; c'est
que nous croyions--à tort--le Théâtre-Français fermé à tout ce qui
n'était pas une tragédie, une comédie en vers, ou une pièce en prose
signée d'un nom aussi populaire au théâtre que celui de M. Émile Augier.
Nous disions encore à M. Thierry que, si pour les inexpériences
scéniques et les détails de métier, nous faisions bon marché de notre
pièce, nous la trouvions, avec les critiques les plus autorisés, digne
après tout du Théâtre-Français par ses qualités littéraires, par un
style que les auteurs des HOMMES DE LETTRES, de SOEUR PHILOMÈNE, de RENÉE
MAUPERIN, de GERMINIE LACERTEUX, ne trouvent pas trop inférieur au style
du répertoire moderne de notre grande scène.
M. Thierry nous répondait avec gêne, sortait de sa poche l'article de la
_Gazette de France_ du matin, et nous donnait lecture d'un passage de
cet article, où la _Gazette_ s'étonnait de ne pas nous voir retirer
notre pièce. Là-dessus, nous disions à M. Thierry que, quand même nous
aurions fait le plus grand chef-d'oeuvre ou la plus grande turpitude,
chef-d'oeuvre ou turpitude n'exciteraient pas de telles passions, un tel
bruit; que ce qu'on sifflait n'était point notre pièce; et que devant
cette situation, devant des attaques sans précédent, devant la majorité
des applaudissements, devant le courage et la confiance de nos acteurs,
décidés à lutter jusqu'au bout, nous ne pouvions ni ne voulions retirer
HENRIETTE MARÉCHAL et que nous étions décidés à attendre qu'elle fût
arrêtée par l'administration, interdite par l'autorité. Seulement, nous
demandions encore deux épreuves, celle de ce soir-là, et celle du lundi
suivant: nous espérions, pour cette représentation du lundi, l'effet de
notre brochure qu'on allait mettre en vente à quatre heures et qui nous
semblait destinée à faire revenir les gens de coeur sur le compte de
notre dignité et de notre indépendance. «_Lundi, c'est impossible!_»
nous dit M. Thierry. Ici, qu'on le comprenne bien, nous n'accusons pas
M. Thierry. Nous lui restons, et nous lui resterons toujours
profondément reconnaissants pour le brave accueil qu'il a fait à notre
pièce. Aussi le plaignons-nous seulement pour s'être trouvé dans une
situation où il ne pouvait nous accorder cette dernière demande.
La sixième représentation avait lieu le soir de cette entrevue. Tous
ceux qui y ont assisté, peuvent dire le succès de la pièce dans cette
soirée, la salle tout entière applaudissant, écrasant de ses bravos les
quelques sifflets arriérés qui s'essayaient. Et c'était une salle de
bonne foi, une salle payante: un vrai public de quatre mille francs de
recette,--de trois mille neuf cent un, pour être exact. Nous allions
voir M. Thierry après la pièce, nous lui disions qu'il nous semblait
bien dur d'être arrêtés après une telle soirée, où le succès semblait
enfin conquis: M. Thierry nous répondait qu'il ne pouvait rien nous
promettre.
Le lendemain, HENRIETTE MARÉCHAL disparaissait de l'affiche du
Théâtre-Français.
Maintenant, attaqués à droite et à gauche, attaqués en même temps par le
_Siècle_ et par l'_Union_, par l'_Avenir national_ et par la _Gazette de
France_, sans oublier le _Monde_; fusillés par un premier Paris de la
_France_, arrêtés par l'administration,--que nous reste-t-il à faire
pour une pièce à laquelle les sympathies de la grande critique, les
feuilletons de Jules Janin, de Théophile Gautier, de Nestor Roqueplan,
de Paul de Saint-Victor, de Louis Ulbach, de Francisque Sarcey, la
presse et le public, des recettes de quatre mille francs, une location
de huit jours à l'avance, devaient assurer, semblait-il, le droit de
vivre?
Il nous reste à faire un appel à l'opinion, à cette grande majorité de
spectateurs qui a applaudi HENRIETTE MARÉCHAL, à tout ce monde d'hommes
et de femmes du Paris intelligent et lettré qui ne veut pas que la
tyrannie de la politique ou l'exagération de la morale touche à ses
plaisirs, à ses goûts, à ses sympathies. Il nous reste à faire un appel
à nos ennemis mêmes, à ceux qui aiment la liberté et qui doivent avoir
quelques regrets devant leur victoire, devant l'interdiction de notre
pièce par mesure administrative.
Agréez, monsieur le rédacteur en chef, l'assurance de notre
considération distinguée.
APPENDICE
Nous donnons ici, sans commentaires, ces deux pièces curieuses à
confronter:
Paris, 7 décembre 1865.
Monsieur le rédacteur,
On fait circuler, au sujet de la première représentation d'HENRIETTE
MARÉCHAL certaines accusations contre une partie du public qui composait
la salle.
On veut jeter sur cette défaite une sorte de voile tout chargé de
mystère; on veut mettre de la cire aux oreilles du public; on l'entoure
de paravents pour lui dissimuler les sifflets; on s'enveloppe soi-même
d'une sorte de peplum de Chalchas-Critique, et l'on crie à la foule un
de ces gros mots à l'aide desquels on explique la _Raison universelle_
et la _Cause efficiente et probante des choses!_
En vérité, Figaro n'eut pas tort quand il parlait des avantages de la
Sainte-Cabale.
On est tombé Gros-Jean, on se relève Étoile!
Eh bien! non, Monsieur, il n'y avait point de cabale contre la pièce de
MM. de Goncourt. Une cabale s'organise, et quoi que l'on ait--je ne sais
déjà plus qui--prétendu qu'elle était bien disciplinée, c'est se railler
du public que de vouloir prétendre qu'une bulle de savon ne peut crever
sans que les puissances conjurées n'aient médité sa ruine.
Une cabale!... Et de qui?... et pour quoi?... contre quoi?...--Voilà
trois points d'interrogation auxquels il paraît difficile de répondre.
C'est avec ce mot de cabale que les amis satisfont la politesse, que les
auteurs consolent leur génie, et qu'enfin on fouette le dos des
innocents assez niais, pour oser exprimer une opinion qui était _la
leur_, en face d'une salle qui, ce soir-là, était toute aux soins
empressés de l'amitié, aux benoîtes ferveurs de la sainte claque.
Le poulailler a crié, hurlé, sifflé.--Complot!...
Le parterre a applaudi, applaudi, applaudi.--Indépendance!
Renversez les mots, Monsieur, et vous aurez la vérité!
Nous autres, nous étions venus dès cinq heures, les pieds dans la boue,
inquiets, impatients, plus sympathiques qu'hostiles, croyant au talent
de ces messieurs et prêts à applaudir, si nous trouvions leur pièce
bonne. Nous étions là près de trois cents jeunes gens... Et, en effet,
on a raison de dire que nous étions une cabale...
Une cabale, c'est un complot; et nous complotions la chose la plus
extraordinaire, Monsieur, celle, étant les plus jeunes de l'assemblée,
d'être les seuls payants! Nous avions organisé la conspiration des
pièces de vingt sous contre les billets d'amis. Et,--voyez à quel point
nous sommes simples,--au moment où l'on nous refusait au guichet des
billets de parterre, nous subissions l'inspection d'un capitaine
recruteur qui ne nous demandait qu'un peu de claque pour un bon
fauteuil. Et, à notre tour, nous avons refusé;--refusé, voulant rester
indépendants et ne pas mettre les ficelles de notre enthousiasme entre
les mains d'un chef de claque, et, comme des pantins, ne pas lever les
bras, jeter des cris, pleurer d'admiration, selon le caprice de Son
Indépendance.
Nous avons sifflé, comprend-on cela? sifflé, je ne sais quelles
rapsodies que Bobino ne voudrait pas pour coudre à ses grelots! Sifflé
un vieux paquet de ficelles dont le portrait de mon père, les gants de
ma fille, le domino de madame, le mari qui manque le train, sont les
bouts les moins roussis et les moins usés! Sifflé un premier acte dont
le réalisme n'a même pas le charme de la nouveauté: les ENFERS DE PARIS
et la MARIÉE DU MARDI-GRAS sont moins retroussés et plus joyeux! Sifflé
un second acte dont la fantaisie court à travers un monde d'aphorismes
prétentieux, de situations bizarres, de visions hystériques, commençant
au babillage d'une servante et finissant au baiser ridicule d'une femme
de quarante ans. Sifflé au troisième acte... Oh! le troisième acte!...
N'est-ce pas du Girardin, première édition, non corrigée? Les DEUX
FRÈRES faisant pendant aux _Deux Soeurs_?... Du Girardin, moins...
Girardin! c'est-à-dire l'impossible, moins cette chose étonnante en
faveur de laquelle on pardonne tout: l'originalité!
Nous disons, nous autres, ce que nous avons sifflé; que les partisans de
la pièce nous disent ce qu'ils ont applaudi, en dehors du magnifique jeu
des acteurs, un seul acte, une seule scène, une situation, un mot, et
nous nous déclarons satisfaits.
Il y a eu cabale, prétend-on! Oui, la cabale des indépendants contre les
engagés... volontaires ou non!...
Qui siégeait à l'orchestre? Des amis, des amis, et toujours des amis!
Qui siégeait au parterre?...--Un mot à ce propos, Monsieur. On a parlé
d'HERNANI! Est-ce une ironie? À l'époque d'HERNANI, on livrait le
parterre à la jeunesse, et l'on refusait la claque! Mardi dernier, quand
les jeunes gens se sont présentés, le parterre était envahi.--Par
qui?--Et ses portes fermées.--Pourquoi?--Alors nous avons gagné les
hauteurs. Quant à ceux du parterre, ils ne sifflèrent pas, j'en suis
bien sûr, étant de ceux pour qui Boileau n'a pas fait ce vers:
C'est un droit qu'à la porte on achète en entrant.
Mardi, c'étaient les jeunes gens qui sifflaient et les _genoux_ qui
applaudissaient! Voilà la petite différence à signaler entre les deux
HERNANI. Ce n'est pas un drapeau autour duquel les frères de Goncourt
rassemblaient leurs partisans! C'est un torchon! Nous, nous n'avons pas
une sensitive à la place de coeur; nous ne prétendons pas faire un
rempart de notre corps à Thalie, et Melpomène nous impose peu! Nous
savons chiffonner d'une main osseuse la guimpe des vieilles Muses, et
nous accrocher, quand nous voulons rire, à la queue des sourds satyres,
amoureux de la joie et de la folie. Est-ce une raison pour ne pas crier:
Pouah! quand la fange tente d'éclabousser l'art! Nous n'aimons pas voir
sa robe s'accrocher au clou du lupanar, et toute débraillée, titubant à
travers les ruisseaux, voir la Muse, le stigmate de l'impudeur au front,
s'en aller, psalmodiant des rapsodies sans nom, parmi lesquelles rien ne
transpire, ni vérité, ni style, ni inspiration!
Nous ne sommes ni des cabaleurs, ni des amis! Nous avions payé nos
places; et seuls peut-être dans toute la salle nous avions l'esprit
dégagé de toutes les préoccupations de l'amitié et de la camaraderie.
Mais, en vérité, en face des singulières rengaines qu'on voulait nous
faire applaudir et accepter comme une transformation dans l'art, quand
nous avons entendu comparer HERNANI à HENRIETTE, nous avons mis les clés
à nos lèvres. Une révolution, cela? On ne fait pas des révolutions avec
des bonshommes de bois; et si Bobèche avait voulu remplir le rôle de
Mirabeau, la foule eût sifflé et tourné le dos. Qu'on nous donne RUY
BLAS, OTHELLO, CHATTERTON, le GENDRE DE M. POIRIER, et vous verrez où
seront les jeunes gens, et quelle grande cabale d'applaudissements nous
nous chargeons de discipliner pour ces _vraies_ fêtes de l'intelligence
et de l'art!...
C'est sur ce souhait et cette espérance que nous finissons, Monsieur.
Dussent certains esprits, complaisants _aux douceurs d'une amitié pure_,
s'irriter parce que nous préférons CARMOSINE à HENRIETTE, nous ne nous
attacherons pas à discuter leurs goûts. Seulement, lorsqu'on nous crie:
«Adorez!»--Ma foi, non, nous aimons mieux siffler!--C'est plus
conséquent.
Mettez le boeuf gras dans une charrette, nous nous amusons; mettez-le sur
un autel, nous haussons les épaules! Les messieurs de Goncourt se sont
trompés de porte, ils ont pris la rue Richelieu pour la rue Montpensier;
c'est à recommencer!
Agréez, Monsieur, l'hommage de notre considération la plus distinguée.
CHARLES DUPUY, 23, rue de Condé;
LOUIS LINYER, 3, rue des Fossés-Saint-Jacques;
J. BERNARD, 3, rue des Fossés-Saint-Jacques;
GEORGES NIVET, 51, rue Monsieur-le-Prince;
ÉMILE RANQUET, 3, rue du Dragon.
_Figaro-Programme_, 9 décembre.
11 décembre 1865,
Monsieur,
Nous avons l'honneur de vous envoyer la copie ci-jointe d'une note qui a
couru aujourd'hui à l'École de droit, au cours de M. Colmet de Santerre.
La voici:
«MM. les étudiants en droit sont invités à se rendre ce soir lundi au
Théâtre-Français pour siffler la nouvelle pièce, HENRIETTE MARÉCHAL. Il
faut que la toile tombe au premier acte.
_Signé_: PIPE DE BOIS.»
11 décembre 1865.
En vous signalant cet étrange mot d'ordre, nous n'avons pas besoin,
Monsieur, de vous dire que nous désapprouvons complètement, avec
l'immense majorité des étudiants, une prétention aussi contraire à la
liberté théâtrale qu'aux égards dus aux auteurs et à des acteurs de
talent.
A. RAMIER, D'AIGREMONT,
Étudiant en droit, Étudiant en droit.
_Opinion nationale_, 12 décembre 1865.
Nous remercions MM. Ramier et d'Aigremont, et tous ceux dont ils sont la
voix.
E. ET J. DE G.
* * * * *
PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION
Aujourd'hui que la reprise d'HENRIETTE MARÉCHAL a réussi, que la pièce
est écoutée, est applaudie, applaudie «avec un parti pris d'applaudir»,
impriment ceux qui eussent désiré qu'elle fût ressifflée, je demande au
public la permission de compléter la préface en tête de notre THÉÂTRE
par quelques observations, quelques anecdotes, et quelques idées sur
l'art théâtral de l'heure présente.
Dans cette préface j'ai dit: HENRIETTE MARÉCHAL est une pièce
«ressemblant à toutes les pièces du monde» et les ennemis de la pièce
ont fait dire à cet aveu plus qu'il ne disait, déclarant que l'oeuvre
n'avait pas la plus petite qualité personnelle. Voici seulement ce que
j'ai voulu faire entendre, c'est que mon frère et moi, débutant au
théâtre, et désireux d'être joués, nous avions essayé de faire une pièce
jouable, une pièce cherchée parmi les combinaisons théâtrales
ordinaires, trouvant déjà assez brave d'avoir risqué l'acte du bal
masqué, un acte qui avait le mérite de la nouveauté, et d'un esprit
original, avant que cet esprit fût devenu l'esprit de tout le monde,
avant qu'il eût servi, tout un hiver, aux engueulements des bals de
l'Opéra de la rue Le Peletier.
Maintenant, venons aux critiques de détails. On me reproche de grosses
_ficelles_; grosses ou petites, est-ce qu'il n'y en a pas chez tous les
auteurs, les auteurs les plus habiles, dans cet art conventionnel, où
je ne connais pas un dénouement de pièce qui ne soit amené par la
surprise d'une conversation derrière un rideau, ou par l'interception
d'une lettre, ou par un _truc_ forcé de cette qualité? Et tant qu'à
choisir entre les petites et les grosses ficelles, ma foi, je préfère
les grosses, les toutes franches: ce sont celles de l'ancien répertoire.