pour modèle une jeune fille du faubourg Saint-Germain, dont
l'affinement et les sélections de race, les traditions de famille, les
aristocratiques relations, l'air ambiant même du faubourg qu'elle
habite, auraient doté mon roman d'un type à la distinction plus
profondément ancrée dans les veines, à la distinction perfectionnée par
plusieurs générations. Mais cette jeune fille était à peindre par
Balzac, aux temps de la Restauration ou du règne de Louis-Philippe,--et
plus en ces années, où le monde légitimiste n'appartient presque pas, on
peut le dire, à la vie vivante du siècle.
Ce roman de CHÉRIE a été écrit avec les recherches qu'on met à la
composition d'un livre d'histoire, et je crois pouvoir avancer qu'il est
peu de livres sur la femme, sur l'intime _féminilité_ de son être depuis
l'enfance jusqu'à ses vingt ans, peu de livres fabriqués avec autant de
causeries, de confidences, de confessions féminines: bonnes fortunes
littéraires arrivant, hélas! aux romanciers qui ont soixante ans sonnés.
Je me suis appliqué à rendre le joli et le distingué de mon sujet et
j'ai travaillé à créer de la _réalité élégante_; toutefois--et là était
peut-être le gros succès,--je n'ai pu me résoudre à faire de ma jeune
fille l'individu non humain, la créature insexuelle, abstraite,
mensongèrement idéale des romans _chic_ d'hier et d'aujourd'hui.
On trouvera bien certainement la fabulation de CHÉRIE manquant
d'incidents, de péripéties, d'intrigue. Pour mon compte, je trouve qu'il
y en a encore trop. S'il m'était donné de redevenir plus jeune de
quelques années, je voudrais faire des romans sans plus de complications
que la plupart des drames intimes de l'existence, des amours finissant
sans plus de suicides que les amours que nous avons tous traversés; et
la mort, cette mort que j'emploie volontiers pour le dénouement de mes
romans, de celui-ci comme des autres, quoiqu'un peu plus _comme il faut_
que le mariage, je la rejetterais de mes livres, ainsi qu'un moyen
théâtral d'un emploi méprisable dans de la haute littérature. Oui, je
crois,--et ici, je parle pour moi bien tout seul,--je crois que
l'aventure, la machination _livresque_ a été épuisée par Soulié, par
Sue, par les grands imaginateurs du commencement du siècle, et ma pensée
est que la dernière évolution du roman, pour arriver à devenir tout à
fait le grand livre des temps modernes, c'est de se faire un livre de
pure analyse: livre pour lequel--je l'ai cherchée sans réussite--un
_jeune_ trouvera peut-être, quelque jour, une nouvelle dénomination, une
dénomination autre que celle de roman.
Et à propos du roman sans péripéties, sans intrigue, sans bas amusement,
tranchons le mot, qu'on ne me jette pas à la tête le goût du public! Le
public... trois ou quatre hommes, pas plus, tous les trente ans, lui
retournent ses catéchismes du beau, lui changent, du tout au tout, ses
goûts de littérature et d'art, et font adorer à la génération qui
s'élève ce que la génération précédente réputait exécrable. Aujourd'hui
la reconnaissance générale de Hugo et Delacroix n'est-elle pas la
négation absolue de la religion littéraire et picturale de la
Restauration, et n'y a-t-il pas, en ce moment, des symptômes naissants
de reconnaissances d'écoles qui seront à leur tour la négation de ce qui
règne à peu près souverainement encore? Le public n'estime et ne
reconnaît à la longue que ceux qui l'ont scandalisé tout d'abord, les
_apporteurs de neuf_, les révolutionnaires du livre et du tableau,--les
messieurs enfin, qui, dans la marche et le renouvellement incessants et
universels des choses du monde, osent contrarier l'immuabilité
paresseuse de ses opinions toutes faites.
Arrivons maintenant pour moi à la grave question du moment. Dans la
presse, en ces derniers temps, s'est produite une certaine opinion
s'élevant contre l'effort d'écrire, opinion qui a amené un ébranlement
dans quelques convictions mal affermies de notre petit monde. Quoi! nous
les romanciers, les ouvriers du genre littéraire triomphant au XIXe
siècle, nous renoncerions à ce qui a été la marque de fabrique de tous
les vrais écrivains de tous les temps et de tous les pays, nous
perdrions l'ambition d'avoir une langue rendant nos idées, nos
sensations, nos figurations des hommes et des choses, d'une façon
distincte de celui-ci ou de celui-là, une langue personnelle, une langue
portant notre signature, et nous descendrions à parler le langage
_omnibus_ des faits divers!
Non, le romancier, qui a le désir de se survivre, continuera à
s'efforcer de mettre dans sa prose de la poésie, continuera à vouloir un
rythme et une cadence pour ses périodes, continuera à rechercher l'image
peinte, continuera à courir après l'épithète rare, continuera, selon la
rédaction d'un délicat styliste de ce siècle, à combiner dans une
expression le _trop_ et l'_assez_, continuera à ne pas se refuser un
tour pouvant faire de la peine aux ombres de MM. Noël et Chapsal, mais
lui paraissant apporter de la vie à sa phrase, continuera à ne pas
rejeter un vocable comblant un trou parmi les rares mots[15] admis à
monter dans les carrosses de l'Académie, commettra enfin, mon Dieu, oui!
un néologisme,--et cela, dans la grande indignation de critiques
ignorant absolument que: _suer à grosses gouttes_, _prendre à tâche_,
_tourner la cervelle_, _chercher chicane_, avoir l'air _consterné_,
etc., etc., et presque toutes les locutions qu'ils emploient
journellement, étaient d'abominables néologismes en l'année 1750.
Puis toujours, toujours, ce romancier écrira en vue de ceux qui ont le
goût le plus précieux, le plus raffiné de la prose française, et de la
prose française de l'heure actuelle, et toujours il s'appliquera à
mettre dans ce qu'il écrit cet indéfinissable exquis et charmeur, que la
plus intelligente traduction ne peut jamais faire passer dans une autre
langue.
Quant à écrire, selon la recommandation de mon ami, M. Taine, en faveur
du Suédois ou du Canadien[16], qui sait aux trois quarts le français ou
l'a oublié à moitié, je ne ferai pas à cette théorie l'honneur de la
discuter. Joubert, l'auteur des PENSÉES, n'avait pas cette servile
préoccupation du suffrage universel en matière de style, quand il
adjurait Mme de Beaumont de recommander à Chateaubriand «de garder avec
soin les singularités qui lui étaient propres» et «de se montrer
constamment ce que Dieu l'avait fait», corroborant ce brave conseil par
cette curieuse phrase: «Les étrangers... ne trouveront que frappant, ce
que les habitudes de notre langue nous portent machinalement à croire
bizarre dans le premier moment.» Et parmi le déchaînement de la
critique, c'est encore Joubert, qui engage l'écrivain, attaqué dans les
modernités de sa prose nouvelle, à persister à _chanter son propre
ramage_[17].
Répétons-le, le jour où n'existera plus chez le lettré l'effort
d'écrire, et l'effort d'écrire personnellement, on peut être sûr
d'avance que le reportage aura succédé en France à la littérature.
Tâchons donc d'écrire médiocrement, d'écrire mal, même plutôt que ne pas
écrire du tout; mais qu'il soit bien entendu qu'il n'existe pas un
patron de style unique, ainsi que l'enseignent les professeurs de
l'_éternel beau_, mais que le style de La Bruyère, le style de Bossuet,
le style de Saint-Simon, le style de Bernardin de Saint-Pierre, le style
de Diderot, tout divers et dissemblables qu'ils soient, sont des styles
d'égale valeur, des styles d'écrivains parfaits.
Et peut-être l'espèce d'hésitation du monde lettré à accorder à Balzac
la place due à l'immense grand homme, vient-elle de ce qu'il n'est point
un écrivain qui ait un style personnel?
Que mon lecteur me permette aujourd'hui d'être un peu plus long que
d'habitude, cette préface étant la préface de mon dernier livre, une
sorte de testament littéraire.
Il y a aujourd'hui plus de trente ans que je lutte, que je peine, que je
combats, et pendant nombre d'années, nous étions, mon frère et moi, tout
seuls, sous les coups de tout le monde. Je suis fatigué, j'en ai assez,
je laisse la place aux autres.
Je crois aussi qu'il ne faut pas s'attarder dans la littérature
d'imagination, au delà de certaines années, et qu'il est sage de
prématurément choisir son heure pour en sortir.
Enfin, j'ai besoin de relire nos confessions, notre livre préféré entre
tous, un journal de notre double vie, commencé le jour de l'entrée en
littérature des deux frères et ayant pour titre: JOURNAL DE LA VIE
LITTÉRAIRE (1851-188.), journal qui ne doit paraître que vingt ans
après ma mort.
Et devant le menaçant avenir promis par le pétrole et la dynamite aux
choses secrètes léguées à la postérité, je donne aujourd'hui la préface
de ce journal[18]. S'il vient à périr, ce sera toujours ça au moins de
sauvé.
* * * * *
Maintenant toi, petite CHÉRIE, toi, pauvre dernier volume du dernier des
Goncourt, va où sont allés tous tes aînés, depuis LES HOMMES DE LETTRES
jusqu'à LA FAUSTIN, va t'exposer aux mépris, aux dédains, aux ironies,
aux injures, aux insultes, dont le labeur obstiné de ton auteur, sa
vieillesse, les tristesses de sa vie solitaire ne le défendaient pas
encore hier, et qui cependant lui laissent entière, malgré tout et tous,
une confiance à la Stendhal dans le siècle qui va venir.
Deux ou trois mois avant la mort de mon frère, à la sortie de
l'établissement hydrothérapique de Beni-Barde, tous deux nous faisions
notre promenade de tous les matins, au soleil, dans une certaine allée
du bois de Boulogne, où je ne repasse plus,--une promenade silencieuse,
comme il s'en fait, en ces moments de la vie, entre gens qui s'aiment et
se cachent l'un à l'autre leur triste pensée fixe.
Tout à coup brusquement mon frère s'arrêta, et me dit:
«Ça ne fait rien, vois-tu, on nous niera tant qu'on voudra... il faudra
bien reconnaître un jour que nous avons fait GERMINIE LACERTEUX... et
que «Germinie Lacerteux» est le livre-type qui a servi de modèle à tout
ce qui a été fabriqué depuis nous, sous le nom de réalisme, naturalisme,
etc. Et d'un!
«Maintenant par les écrits, par la parole, par les achats... qu'est-ce
qui a imposé à la génération aux commodes d'acajou, le goût de l'art et
du mobilier du XVIIIe siècle?... Où est celui qui osera dire que ce
n'est pas nous? Et de deux!
«Enfin cette description d'un salon parisien meublé de japonaiseries,
publiée dans notre premier roman, dans notre roman d'EN 18.., paru en
1851... oui, en 1851...--qu'on me montre les japonisants de ce
temps-là...--Et nos acquisitions de bronzes et de laques de ces années
chez Mallinet et un peu plus tard chez Mme Desoye... et la découverte en
1860, à la _Porte Chinoise_, du premier album japonais connu à Paris...
connu au moins du monde des littérateurs et des peintres... et les pages
consacrées aux choses du Japon dans MANETTE SALOMON, dans IDÉES ET
SENSATIONS... ne font-ils pas de nous les premiers propagateurs de cet
art... de cet art en train, sans qu'on s'en doute, de révolutionner
l'optique des peuples occidentaux? Et de trois!
«Or la recherche du _vrai_ en littérature, la résurrection de l'art du
XVIIIe siècle, la victoire du japonisme: ce sont, sais-tu,--ajouta-t-il
après un silence, et avec un réveil de la vie intelligente dans
l'oeil,--ce sont les trois grands mouvements littéraires et artistiques
de la seconde moitié du XIXe siècle... et nous les aurons menés, ces
trois mouvements... nous pauvres obscurs. Eh bien! quand on a fait
cela... c'est vraiment difficile de n'être pas _quelqu'un_ dans
l'avenir.»
Et, ma foi, le promeneur mourant de l'allée du bois de Boulogne pourrait
peut-être avoir raison.
EDMOND DE GONCOURT.
QUELQUES CRÉATURES DE CE TEMPS
PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION
Ce livre, publié à très petit nombre, et épuisé depuis des années, a
paru portant sur sa couverture: UNE VOITURE DE MASQUES. Je réédite ce
livre aujourd'hui sous un titre qui me semble mieux le nommer.
Ce volume complète l'OEuvre d'imagination des deux frères. Il montre,
lors de notre début littéraire, la tendance de nos esprits à déjà
introduire dans l'invention la réalité du _document humain_, à faire
entrer dans le roman, un peu de cette histoire individuelle qui, dans
l'Histoire, n'a pas d'historien.
EDMOND DE GONCOURT.
Août 1876.
THÉÂTRE
HENRIETTE MARÉCHAL
HISTOIRE DE LA PIÈCE QUI A SERVI DE PRÉFACE À LA PREMIÈRE ÉDITION[19]
Voici une pièce qui excite bien des passions, bien des colères et bien
des haines.
Nous allons raconter son histoire. Et cette histoire restera une page
curieuse et instructive de l'histoire littéraire de ce temps-ci.
Nous demandons pardon au public de lui parler de nous: notre excuse est
de ne lui en avoir jamais parlé jusqu'ici.
Nous terminions, au mois de décembre 1863[20], le drame intitulé
HENRIETTE MARÉCHAL; et vers la fin de janvier 1864, nous le présentions
à M. de Beaufort, alors directeur du Vaudeville. Dans le mois de juin ou
de juillet, M. de Beaufort nous le rendait, en nous disant, de premier
mot, très nettement, qu'il était impossible. Nous essayions de faire
valoir auprès de lui la nouveauté au théâtre de l'acte de l'Opéra; il
nous répondait que cela avait été fait par tout le monde. Nous lui
demandions s'il ne croyait pas notre pièce, telle qu'elle était, appelée
à plus de représentations que la pièce qu'il avait jouée cette
semaine-là, et qui était morte au bout de trois soirées: il nous
laissait entendre, d'ailleurs très poliment, qu'il ne le croyait pas.
Sur ce refus, nous jetions, assez découragés, notre pièce dans un
tiroir, nous promettant de revenir plus tard à la scène par le roman, et
de ne plus frapper à la porte d'un directeur qu'avec un de ces noms qui
se font ouvrir le théâtre.
Le travail et l'émotion d'écrire GERMINIE LACERTEUX nous faisaient
complètement oublier notre pièce, quand, un soir du printemps de 1865,
un de nos amis ayant une soirée à passer avec nous, et ne sachant
comment la perdre, nous demanda de lui lire notre HENRIETTE. Nous eûmes
assez de mal à retrouver le manuscrit. À la fin de la lecture, l'ami fut
pris par l'intérêt de la pièce, nous complimenta, nous prédit que nous
serions joués. Nous ne le croyions guère, sachant toute la répugnance
des directeurs à accepter une pièce de gens accusés de littérature, de
style et d'art. Cependant cette lecture nous avait, malgré nous, un peu
rattachés à HENRIETTE. À ce moment, M. de Girardin venait de lire le
SUPPLICE D'UNE FEMME chez la princesse Mathilde. Nous avions l'honneur
d'être reçus dans ce salon. Nous pensâmes qu'une lecture, là, devant un
public d'hommes de lettres, aurait peut-être chance de valoir à notre
pièce une heure d'attention, la lecture personnelle d'un directeur de
théâtre comme M. Harmand, qui avait succédé à M. de Beaufort, ou comme
M. Montigny. La pièce fut lue. Elle souleva, dans le salon, des
objections et des sympathies. Quelques journaux annoncèrent cette
lecture, et, quelques jours après, nous écrivions à M. Harmand pour lui
demander un rendez-vous. Nous attendions la réponse du directeur du
Vaudeville, lorsque nous reçûmes la lettre suivante de M. Théodore de
Banville, qui avait été l'un des écouteurs et l'un des applaudisseurs
d'HENRIETTE.
Mardi, 11 avril 1865.
Mes chers amis,
Édouard Thierry (ceci est confidentiel) m'a exprimé un vif désir de
connaître votre pièce. Il est un de vos ardents admirateurs, il a dit du
bien de vos livres dans les papiers imprimés, et dans ce moment-ci même,
ayant à monter une pièce dont l'action se passe sous le Directoire, il
consulte et relit sans relâche votre HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE
SOUS LE DIRECTOIRE.
Je lui ai fait observer que votre talent, votre situation littéraire et
la juste renommée acquise par vos longs efforts ne vous permettent pas
de vouloir être refusés à un théâtre. Mais il le comprend aussi bien et
mieux que moi. Aussi est-ce à un point de vue non officiel et absolument
amical qu'il vous prie de faire connaître votre pièce à l'homme de
lettres Édouard Thierry, à qui elle inspire une vive curiosité. Pour
votre gouverne, sachez bien, au pied de la lettre, que ce désir a été
réellement et spontanément exprimé par Thierry, sans aucune provocation
de ma part...
Là-dessus nous hésitions. À quoi servirait cette communication de notre
manuscrit? À rien, nous disions-nous. Cependant un soir, passant rue de
Richelieu, nous montions au Théâtre-Français; nous ne trouvions pas M.
Thierry.
Le 21 avril, M. Harmand nous répondait qu'il serait très heureux de nous
offrir une lecture, mais après la pièce qu'il montait, le MONSIEUR DE
SAINT-BERTRAND de M. Ernest Feydeau. Nous avions reçu, avant cette
réponse de M. Harmand, une lettre où M. Thierry s'excusait de ne pas
s'être trouvé au théâtre lorsque nous y étions venus, et se mettait à la
disposition de notre jour et de notre heure. Nous allions le voir, nous
lui exposions très nettement l'inutilité, pour lui, de lire notre pièce,
une pièce qui ne rentrait pas dans le cadre ordinaire du répertoire des
Français. M. Thierry insistait pour lire HENRIETTE; et il mettait tant
de bonne grâce et de bon désir à vouloir la connaître, que nous
cédions. N'ayant aucune idée que notre pièce pût être retenue par le
Théâtre-Français, et pressés par un rendez-vous que nous venions de
recevoir de M. Harmand, nous écrivions à M. Thierry de nous renvoyer
notre pièce. M. Thierry nous la renvoyait avec cette lettre:
Messieurs et chers confrères,
J'avais l'espérance que vous voudriez bien venir hier reprendre votre
manuscrit; il paraît que vous comptiez sur moi pour vous le renvoyer; je
vous le renvoie donc avec les compliments les plus sincères. Je ne sais
pas si le Vaudeville vous attend et si vous êtes en pourparlers avec
lui; ce que je sais, c'est que la pièce ne me semble pas plus impossible
au Théâtre-Français qu'au Vaudeville. Ce que le Théâtre-Français
retrancherait, dans le premier acte, sera retranché partout ailleurs et
avec les mêmes ciseaux, ceux de la commission d'examen. Le dénoûment est
brutal, je ne dis pas non, et le coup de pistolet est terrible; mais il
n'y a pas encore là d'impossibilité absolue. Au fond, je vois dans
votre pièce, non pas précisément une pièce bien faite, mais un début
très remarquable, et pour ma part je serais heureux de présenter au
public cette première passe d'armes de deux vrais et sincères talents
qui gagnent leurs éperons au théâtre.
Tout à vous.
E. Thierry.
27 avril 1865.
Sur cette lettre, qui nous mettait au coeur des espérances dépassant nos
ambitions, nous rapportions notre manuscrit au Théâtre-Français.
Quinze jours après, nous obtenions une lecture du Comité; et le 8 mai
les sociétaires de la Comédie-Française nous faisaient l'honneur de
recevoir notre pièce[21].
On a parlé de protections, d'influences ayant déterminé cette réception.
C'est une injure gratuite contre l'indépendance bien connue du Comité,
auprès duquel rien ne nous a recommandés qu'un passé de travail, des
livres d'histoire honorés de l'éloge d'un adversaire comme M. Michelet,
des romans dont toute la critique s'est émue. Et pourquoi n'y aurait-il
pas là des titres au rare honneur d'un début sur la première scène
littéraire de France?
Pendant l'été, nous remaniâmes, sur les intelligentes indications de M.
Thierry, notre troisième acte, pour adoucir, au point de vue de la
scène, ce qui était logique, mais ce qui pouvait être antipathique dans
la passion de la mère. La pièce était distribuée. Mme Arnould-Plessy
daignait accepter le rôle de la mère. M. Got, M. Bressant, M.
Lafontaine, Mme Victoria Lafontaine, Mlle Dinah Félix, voulaient bien
donner à nos débuts l'appui de leurs noms et de leurs talents. Nous
recevions le bulletin de la première répétition, lorsque M. Delaunay,
obéissant à des scrupules et à des modesties exagérées d'artiste,
rendait le rôle de Paul de Bréville, pour lequel il ne se croyait plus
suffisamment jeune. Ce refus de M. Delaunay arrêtait tout. Nous vîmes
notre pièce perdue, au moins pour le moment, et nous partîmes, assez
désespérés, nous enterrer à la campagne dans le travail et la
consolation d'un grand roman.
Cependant la presse, avec une sympathie dont nous avons gardé le
souvenir, combattait le refus de M. Delaunay. Un critique, que toutes
les questions de théâtre trouvent à son poste de feuilletonniste, armé
de conscience et de bon sens, M. Sarcey, pressait M. Delaunay, au nom
des auteurs et du public, de revenir sur sa résolution et d'oser avoir
vingt ans, les vingt ans de son talent. Devant cet intérêt de la
presse, la situation du théâtre, celle des deux auteurs, M. Delaunay
cédait, et nous recevions tout à coup un beau jour, le 4 novembre,--dans
le trou où nous étions terrés, ne pensant plus à notre pièce,--une
lettre de M. Thierry qui nous annonçait en même temps la bonne nouvelle,
et l'entrée en répétitions d'HENRIETTE.
La pièce était répétée. Les excellents acteurs qui devaient la jouer
mettaient au service des auteurs tous leurs efforts, toute leur
expérience, donnaient, nous pouvons le dire, tout leur coeur à la pièce.
La confiance d'un grand succès était dans tout le théâtre; et le succès
paraissait éclater déjà aux dernières répétitions, devant l'admirable
jeu des scènes d'amour.
Pendant ce temps, la chronique s'emparait de notre pièce. Et cette
chronique, qu'on a dit avoir d'avance tant soutenu notre pièce,
commençait à lui faire la méchante et basse guerre des cancans
calomnieux, des citations falsifiées, et des dénonciations anonymes.
Les petites informations empoisonnées s'écoulaient dans les
Correspondances. Le _Nord_ signalait et racontait notre premier acte, en
lui prêtant les couleurs d'une turpitude immorale; et nous ne savons
comment l'article non signé du _Nord_ parvenait, sous bande, à la
censure.
Enfin arrivait la première représentation. Elle avait lieu le 5
décembre. Tous les journaux ont raconté ce qui s'y passa. Deux hommes
seulement, dans toute la presse, n'ont pas vu ce soir-là de cabale dans
la salle: ce sont M. de Biéville, du _Siècle_, et M. de Béchard, de la
_Gazette de France_.--Le rapprochement de ces deux extrêmes nous semble
assez curieux pour le noter en passant.
Qu'y a-t-il maintenant au fond de toutes ces colères, au fond de toutes
ces passions ennemies et jalouses?
Il y a trois questions:
La question littéraire;
La question politique;
La question personnelle,--ou plutôt la question sociale.
La question littéraire!--Celle-là, laissons-la de côté, nous y
reviendrons plus tard. Mais aujourd'hui, il serait niais de discuter, de
répondre, de se défendre, à propos d'art, quand cinquante sifflets
d'omnibus écrasent tous les soirs une pièce que la salle veut écouter,
quand une petite fraction des écoles[22] couvre de la tyrannie de son
goût et de la révolte de ses pudeurs les applaudissements des loges, de
l'orchestre, des femmes de la société, des hommes du monde, du public
élégant, intelligent et lettré de Paris. Non, pas de discussion. Nous
nous inclinons devant nos maîtres, devant les maîtres de l'Odéon
devenus les maîtres du Théâtre-Français et que nous espérons bien voir
demain les maîtres de toutes les scènes, y décidant la chute de ce qui
leur déplaira, empêchant les avenirs dont ils ne voudront pas, et tuant,
du haut des cintres, toute pensée qu'ils voudront tuer, par-dessus la
tête du public et la plume de la critique[23]!
La question politique?--Vidons-la nettement pour n'avoir plus à y
revenir.
On dit, on imprime même, qu'on siffle notre pièce parce que le
gouvernement l'a fait jouer, parce que la princesse Mathilde l'a imposée
au Théâtre-Français, parce que nous sommes des «protégés», des
courtisans.
Nous, des protégés! Nous, les seuls hommes de lettres qu'on ait fait
asseoir, en 1852, entre des gendarmes, sur les bancs de la police
correctionnelle, pour délit de presse! Nous, auxquels le ministère de la
police d'alors donnait l'avertissement de ne plus écrire dans les
journaux!...