Pour le livre que je rêvais, il eût peut-être été préférable d'avoir

pour modèle une jeune fille du faubourg Saint-Germain, dont

l'affinement et les sélections de race, les traditions de famille, les

aristocratiques relations, l'air ambiant même du faubourg qu'elle

habite, auraient doté mon roman d'un type à la distinction plus

profondément ancrée dans les veines, à la distinction perfectionnée par

plusieurs générations. Mais cette jeune fille était à peindre par

Balzac, aux temps de la Restauration ou du règne de Louis-Philippe,--et

plus en ces années, où le monde légitimiste n'appartient presque pas, on

peut le dire, à la vie vivante du siècle.

Ce roman de CHÉRIE a été écrit avec les recherches qu'on met à la

composition d'un livre d'histoire, et je crois pouvoir avancer qu'il est

peu de livres sur la femme, sur l'intime _féminilité_ de son être depuis

l'enfance jusqu'à ses vingt ans, peu de livres fabriqués avec autant de

causeries, de confidences, de confessions féminines: bonnes fortunes

littéraires arrivant, hélas! aux romanciers qui ont soixante ans sonnés.

Je me suis appliqué à rendre le joli et le distingué de mon sujet et

j'ai travaillé à créer de la _réalité élégante_; toutefois--et là était

peut-être le gros succès,--je n'ai pu me résoudre à faire de ma jeune

fille l'individu non humain, la créature insexuelle, abstraite,

mensongèrement idéale des romans _chic_ d'hier et d'aujourd'hui.

On trouvera bien certainement la fabulation de CHÉRIE manquant

d'incidents, de péripéties, d'intrigue. Pour mon compte, je trouve qu'il

y en a encore trop. S'il m'était donné de redevenir plus jeune de

quelques années, je voudrais faire des romans sans plus de complications

que la plupart des drames intimes de l'existence, des amours finissant

sans plus de suicides que les amours que nous avons tous traversés; et

la mort, cette mort que j'emploie volontiers pour le dénouement de mes

romans, de celui-ci comme des autres, quoiqu'un peu plus _comme il faut_

que le mariage, je la rejetterais de mes livres, ainsi qu'un moyen

théâtral d'un emploi méprisable dans de la haute littérature. Oui, je

crois,--et ici, je parle pour moi bien tout seul,--je crois que

l'aventure, la machination _livresque_ a été épuisée par Soulié, par

Sue, par les grands imaginateurs du commencement du siècle, et ma pensée

est que la dernière évolution du roman, pour arriver à devenir tout à

fait le grand livre des temps modernes, c'est de se faire un livre de

pure analyse: livre pour lequel--je l'ai cherchée sans réussite--un

_jeune_ trouvera peut-être, quelque jour, une nouvelle dénomination, une

dénomination autre que celle de roman.

Et à propos du roman sans péripéties, sans intrigue, sans bas amusement,

tranchons le mot, qu'on ne me jette pas à la tête le goût du public! Le

public... trois ou quatre hommes, pas plus, tous les trente ans, lui

retournent ses catéchismes du beau, lui changent, du tout au tout, ses

goûts de littérature et d'art, et font adorer à la génération qui

s'élève ce que la génération précédente réputait exécrable. Aujourd'hui

la reconnaissance générale de Hugo et Delacroix n'est-elle pas la

négation absolue de la religion littéraire et picturale de la

Restauration, et n'y a-t-il pas, en ce moment, des symptômes naissants

de reconnaissances d'écoles qui seront à leur tour la négation de ce qui

règne à peu près souverainement encore? Le public n'estime et ne

reconnaît à la longue que ceux qui l'ont scandalisé tout d'abord, les

_apporteurs de neuf_, les révolutionnaires du livre et du tableau,--les

messieurs enfin, qui, dans la marche et le renouvellement incessants et

universels des choses du monde, osent contrarier l'immuabilité

paresseuse de ses opinions toutes faites.

Arrivons maintenant pour moi à la grave question du moment. Dans la

presse, en ces derniers temps, s'est produite une certaine opinion

s'élevant contre l'effort d'écrire, opinion qui a amené un ébranlement

dans quelques convictions mal affermies de notre petit monde. Quoi! nous

les romanciers, les ouvriers du genre littéraire triomphant au XIXe

siècle, nous renoncerions à ce qui a été la marque de fabrique de tous

les vrais écrivains de tous les temps et de tous les pays, nous

perdrions l'ambition d'avoir une langue rendant nos idées, nos

sensations, nos figurations des hommes et des choses, d'une façon

distincte de celui-ci ou de celui-là, une langue personnelle, une langue

portant notre signature, et nous descendrions à parler le langage

_omnibus_ des faits divers!

Non, le romancier, qui a le désir de se survivre, continuera à

s'efforcer de mettre dans sa prose de la poésie, continuera à vouloir un

rythme et une cadence pour ses périodes, continuera à rechercher l'image

peinte, continuera à courir après l'épithète rare, continuera, selon la

rédaction d'un délicat styliste de ce siècle, à combiner dans une

expression le _trop_ et l'_assez_, continuera à ne pas se refuser un

tour pouvant faire de la peine aux ombres de MM. Noël et Chapsal, mais

lui paraissant apporter de la vie à sa phrase, continuera à ne pas

rejeter un vocable comblant un trou parmi les rares mots[15] admis à

monter dans les carrosses de l'Académie, commettra enfin, mon Dieu, oui!

un néologisme,--et cela, dans la grande indignation de critiques

ignorant absolument que: _suer à grosses gouttes_, _prendre à tâche_,

_tourner la cervelle_, _chercher chicane_, avoir l'air _consterné_,

etc., etc., et presque toutes les locutions qu'ils emploient

journellement, étaient d'abominables néologismes en l'année 1750.

Puis toujours, toujours, ce romancier écrira en vue de ceux qui ont le

goût le plus précieux, le plus raffiné de la prose française, et de la

prose française de l'heure actuelle, et toujours il s'appliquera à

mettre dans ce qu'il écrit cet indéfinissable exquis et charmeur, que la

plus intelligente traduction ne peut jamais faire passer dans une autre

langue.

Quant à écrire, selon la recommandation de mon ami, M. Taine, en faveur

du Suédois ou du Canadien[16], qui sait aux trois quarts le français ou

l'a oublié à moitié, je ne ferai pas à cette théorie l'honneur de la

discuter. Joubert, l'auteur des PENSÉES, n'avait pas cette servile

préoccupation du suffrage universel en matière de style, quand il

adjurait Mme de Beaumont de recommander à Chateaubriand «de garder avec

soin les singularités qui lui étaient propres» et «de se montrer

constamment ce que Dieu l'avait fait», corroborant ce brave conseil par

cette curieuse phrase: «Les étrangers... ne trouveront que frappant, ce

que les habitudes de notre langue nous portent machinalement à croire

bizarre dans le premier moment.» Et parmi le déchaînement de la

critique, c'est encore Joubert, qui engage l'écrivain, attaqué dans les

modernités de sa prose nouvelle, à persister à _chanter son propre

ramage_[17].

Répétons-le, le jour où n'existera plus chez le lettré l'effort

d'écrire, et l'effort d'écrire personnellement, on peut être sûr

d'avance que le reportage aura succédé en France à la littérature.

Tâchons donc d'écrire médiocrement, d'écrire mal, même plutôt que ne pas

écrire du tout; mais qu'il soit bien entendu qu'il n'existe pas un

patron de style unique, ainsi que l'enseignent les professeurs de

l'_éternel beau_, mais que le style de La Bruyère, le style de Bossuet,

le style de Saint-Simon, le style de Bernardin de Saint-Pierre, le style

de Diderot, tout divers et dissemblables qu'ils soient, sont des styles

d'égale valeur, des styles d'écrivains parfaits.

Et peut-être l'espèce d'hésitation du monde lettré à accorder à Balzac

la place due à l'immense grand homme, vient-elle de ce qu'il n'est point

un écrivain qui ait un style personnel?

Que mon lecteur me permette aujourd'hui d'être un peu plus long que

d'habitude, cette préface étant la préface de mon dernier livre, une

sorte de testament littéraire.

Il y a aujourd'hui plus de trente ans que je lutte, que je peine, que je

combats, et pendant nombre d'années, nous étions, mon frère et moi, tout

seuls, sous les coups de tout le monde. Je suis fatigué, j'en ai assez,

je laisse la place aux autres.

Je crois aussi qu'il ne faut pas s'attarder dans la littérature

d'imagination, au delà de certaines années, et qu'il est sage de

prématurément choisir son heure pour en sortir.

Enfin, j'ai besoin de relire nos confessions, notre livre préféré entre

tous, un journal de notre double vie, commencé le jour de l'entrée en

littérature des deux frères et ayant pour titre: JOURNAL DE LA VIE

LITTÉRAIRE (1851-188.), journal qui ne doit paraître que vingt ans

après ma mort.

Et devant le menaçant avenir promis par le pétrole et la dynamite aux

choses secrètes léguées à la postérité, je donne aujourd'hui la préface

de ce journal[18]. S'il vient à périr, ce sera toujours ça au moins de

sauvé.

* * * * *

Maintenant toi, petite CHÉRIE, toi, pauvre dernier volume du dernier des

Goncourt, va où sont allés tous tes aînés, depuis LES HOMMES DE LETTRES

jusqu'à LA FAUSTIN, va t'exposer aux mépris, aux dédains, aux ironies,

aux injures, aux insultes, dont le labeur obstiné de ton auteur, sa

vieillesse, les tristesses de sa vie solitaire ne le défendaient pas

encore hier, et qui cependant lui laissent entière, malgré tout et tous,

une confiance à la Stendhal dans le siècle qui va venir.

Deux ou trois mois avant la mort de mon frère, à la sortie de

l'établissement hydrothérapique de Beni-Barde, tous deux nous faisions

notre promenade de tous les matins, au soleil, dans une certaine allée

du bois de Boulogne, où je ne repasse plus,--une promenade silencieuse,

comme il s'en fait, en ces moments de la vie, entre gens qui s'aiment et

se cachent l'un à l'autre leur triste pensée fixe.

Tout à coup brusquement mon frère s'arrêta, et me dit:

«Ça ne fait rien, vois-tu, on nous niera tant qu'on voudra... il faudra

bien reconnaître un jour que nous avons fait GERMINIE LACERTEUX... et

que «Germinie Lacerteux» est le livre-type qui a servi de modèle à tout

ce qui a été fabriqué depuis nous, sous le nom de réalisme, naturalisme,

etc. Et d'un!

«Maintenant par les écrits, par la parole, par les achats... qu'est-ce

qui a imposé à la génération aux commodes d'acajou, le goût de l'art et

du mobilier du XVIIIe siècle?... Où est celui qui osera dire que ce

n'est pas nous? Et de deux!

«Enfin cette description d'un salon parisien meublé de japonaiseries,

publiée dans notre premier roman, dans notre roman d'EN 18.., paru en

1851... oui, en 1851...--qu'on me montre les japonisants de ce

temps-là...--Et nos acquisitions de bronzes et de laques de ces années

chez Mallinet et un peu plus tard chez Mme Desoye... et la découverte en

1860, à la _Porte Chinoise_, du premier album japonais connu à Paris...

connu au moins du monde des littérateurs et des peintres... et les pages

consacrées aux choses du Japon dans MANETTE SALOMON, dans IDÉES ET

SENSATIONS... ne font-ils pas de nous les premiers propagateurs de cet

art... de cet art en train, sans qu'on s'en doute, de révolutionner

l'optique des peuples occidentaux? Et de trois!

«Or la recherche du _vrai_ en littérature, la résurrection de l'art du

XVIIIe siècle, la victoire du japonisme: ce sont, sais-tu,--ajouta-t-il

après un silence, et avec un réveil de la vie intelligente dans

l'oeil,--ce sont les trois grands mouvements littéraires et artistiques

de la seconde moitié du XIXe siècle... et nous les aurons menés, ces

trois mouvements... nous pauvres obscurs. Eh bien! quand on a fait

cela... c'est vraiment difficile de n'être pas _quelqu'un_ dans

l'avenir.»

Et, ma foi, le promeneur mourant de l'allée du bois de Boulogne pourrait

peut-être avoir raison.

EDMOND DE GONCOURT.

QUELQUES CRÉATURES DE CE TEMPS

PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION

Ce livre, publié à très petit nombre, et épuisé depuis des années, a

paru portant sur sa couverture: UNE VOITURE DE MASQUES. Je réédite ce

livre aujourd'hui sous un titre qui me semble mieux le nommer.

Ce volume complète l'OEuvre d'imagination des deux frères. Il montre,

lors de notre début littéraire, la tendance de nos esprits à déjà

introduire dans l'invention la réalité du _document humain_, à faire

entrer dans le roman, un peu de cette histoire individuelle qui, dans

l'Histoire, n'a pas d'historien.

EDMOND DE GONCOURT.

Août 1876.

THÉÂTRE

HENRIETTE MARÉCHAL

HISTOIRE DE LA PIÈCE QUI A SERVI DE PRÉFACE À LA PREMIÈRE ÉDITION[19]

Voici une pièce qui excite bien des passions, bien des colères et bien

des haines.

Nous allons raconter son histoire. Et cette histoire restera une page

curieuse et instructive de l'histoire littéraire de ce temps-ci.

Nous demandons pardon au public de lui parler de nous: notre excuse est

de ne lui en avoir jamais parlé jusqu'ici.

Nous terminions, au mois de décembre 1863[20], le drame intitulé

HENRIETTE MARÉCHAL; et vers la fin de janvier 1864, nous le présentions

à M. de Beaufort, alors directeur du Vaudeville. Dans le mois de juin ou

de juillet, M. de Beaufort nous le rendait, en nous disant, de premier

mot, très nettement, qu'il était impossible. Nous essayions de faire

valoir auprès de lui la nouveauté au théâtre de l'acte de l'Opéra; il

nous répondait que cela avait été fait par tout le monde. Nous lui

demandions s'il ne croyait pas notre pièce, telle qu'elle était, appelée

à plus de représentations que la pièce qu'il avait jouée cette

semaine-là, et qui était morte au bout de trois soirées: il nous

laissait entendre, d'ailleurs très poliment, qu'il ne le croyait pas.

Sur ce refus, nous jetions, assez découragés, notre pièce dans un

tiroir, nous promettant de revenir plus tard à la scène par le roman, et

de ne plus frapper à la porte d'un directeur qu'avec un de ces noms qui

se font ouvrir le théâtre.

Le travail et l'émotion d'écrire GERMINIE LACERTEUX nous faisaient

complètement oublier notre pièce, quand, un soir du printemps de 1865,

un de nos amis ayant une soirée à passer avec nous, et ne sachant

comment la perdre, nous demanda de lui lire notre HENRIETTE. Nous eûmes

assez de mal à retrouver le manuscrit. À la fin de la lecture, l'ami fut

pris par l'intérêt de la pièce, nous complimenta, nous prédit que nous

serions joués. Nous ne le croyions guère, sachant toute la répugnance

des directeurs à accepter une pièce de gens accusés de littérature, de

style et d'art. Cependant cette lecture nous avait, malgré nous, un peu

rattachés à HENRIETTE. À ce moment, M. de Girardin venait de lire le

SUPPLICE D'UNE FEMME chez la princesse Mathilde. Nous avions l'honneur

d'être reçus dans ce salon. Nous pensâmes qu'une lecture, là, devant un

public d'hommes de lettres, aurait peut-être chance de valoir à notre

pièce une heure d'attention, la lecture personnelle d'un directeur de

théâtre comme M. Harmand, qui avait succédé à M. de Beaufort, ou comme

M. Montigny. La pièce fut lue. Elle souleva, dans le salon, des

objections et des sympathies. Quelques journaux annoncèrent cette

lecture, et, quelques jours après, nous écrivions à M. Harmand pour lui

demander un rendez-vous. Nous attendions la réponse du directeur du

Vaudeville, lorsque nous reçûmes la lettre suivante de M. Théodore de

Banville, qui avait été l'un des écouteurs et l'un des applaudisseurs

d'HENRIETTE.

Mardi, 11 avril 1865.

Mes chers amis,

Édouard Thierry (ceci est confidentiel) m'a exprimé un vif désir de

connaître votre pièce. Il est un de vos ardents admirateurs, il a dit du

bien de vos livres dans les papiers imprimés, et dans ce moment-ci même,

ayant à monter une pièce dont l'action se passe sous le Directoire, il

consulte et relit sans relâche votre HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE

SOUS LE DIRECTOIRE.

Je lui ai fait observer que votre talent, votre situation littéraire et

la juste renommée acquise par vos longs efforts ne vous permettent pas

de vouloir être refusés à un théâtre. Mais il le comprend aussi bien et

mieux que moi. Aussi est-ce à un point de vue non officiel et absolument

amical qu'il vous prie de faire connaître votre pièce à l'homme de

lettres Édouard Thierry, à qui elle inspire une vive curiosité. Pour

votre gouverne, sachez bien, au pied de la lettre, que ce désir a été

réellement et spontanément exprimé par Thierry, sans aucune provocation

de ma part...

Là-dessus nous hésitions. À quoi servirait cette communication de notre

manuscrit? À rien, nous disions-nous. Cependant un soir, passant rue de

Richelieu, nous montions au Théâtre-Français; nous ne trouvions pas M.

Thierry.

Le 21 avril, M. Harmand nous répondait qu'il serait très heureux de nous

offrir une lecture, mais après la pièce qu'il montait, le MONSIEUR DE

SAINT-BERTRAND de M. Ernest Feydeau. Nous avions reçu, avant cette

réponse de M. Harmand, une lettre où M. Thierry s'excusait de ne pas

s'être trouvé au théâtre lorsque nous y étions venus, et se mettait à la

disposition de notre jour et de notre heure. Nous allions le voir, nous

lui exposions très nettement l'inutilité, pour lui, de lire notre pièce,

une pièce qui ne rentrait pas dans le cadre ordinaire du répertoire des

Français. M. Thierry insistait pour lire HENRIETTE; et il mettait tant

de bonne grâce et de bon désir à vouloir la connaître, que nous

cédions. N'ayant aucune idée que notre pièce pût être retenue par le

Théâtre-Français, et pressés par un rendez-vous que nous venions de

recevoir de M. Harmand, nous écrivions à M. Thierry de nous renvoyer

notre pièce. M. Thierry nous la renvoyait avec cette lettre:

Messieurs et chers confrères,

J'avais l'espérance que vous voudriez bien venir hier reprendre votre

manuscrit; il paraît que vous comptiez sur moi pour vous le renvoyer; je

vous le renvoie donc avec les compliments les plus sincères. Je ne sais

pas si le Vaudeville vous attend et si vous êtes en pourparlers avec

lui; ce que je sais, c'est que la pièce ne me semble pas plus impossible

au Théâtre-Français qu'au Vaudeville. Ce que le Théâtre-Français

retrancherait, dans le premier acte, sera retranché partout ailleurs et

avec les mêmes ciseaux, ceux de la commission d'examen. Le dénoûment est

brutal, je ne dis pas non, et le coup de pistolet est terrible; mais il

n'y a pas encore là d'impossibilité absolue. Au fond, je vois dans

votre pièce, non pas précisément une pièce bien faite, mais un début

très remarquable, et pour ma part je serais heureux de présenter au

public cette première passe d'armes de deux vrais et sincères talents

qui gagnent leurs éperons au théâtre.

Tout à vous.

E. Thierry.

27 avril 1865.

Sur cette lettre, qui nous mettait au coeur des espérances dépassant nos

ambitions, nous rapportions notre manuscrit au Théâtre-Français.

Quinze jours après, nous obtenions une lecture du Comité; et le 8 mai

les sociétaires de la Comédie-Française nous faisaient l'honneur de

recevoir notre pièce[21].

On a parlé de protections, d'influences ayant déterminé cette réception.

C'est une injure gratuite contre l'indépendance bien connue du Comité,

auprès duquel rien ne nous a recommandés qu'un passé de travail, des

livres d'histoire honorés de l'éloge d'un adversaire comme M. Michelet,

des romans dont toute la critique s'est émue. Et pourquoi n'y aurait-il

pas là des titres au rare honneur d'un début sur la première scène

littéraire de France?

Pendant l'été, nous remaniâmes, sur les intelligentes indications de M.

Thierry, notre troisième acte, pour adoucir, au point de vue de la

scène, ce qui était logique, mais ce qui pouvait être antipathique dans

la passion de la mère. La pièce était distribuée. Mme Arnould-Plessy

daignait accepter le rôle de la mère. M. Got, M. Bressant, M.

Lafontaine, Mme Victoria Lafontaine, Mlle Dinah Félix, voulaient bien

donner à nos débuts l'appui de leurs noms et de leurs talents. Nous

recevions le bulletin de la première répétition, lorsque M. Delaunay,

obéissant à des scrupules et à des modesties exagérées d'artiste,

rendait le rôle de Paul de Bréville, pour lequel il ne se croyait plus

suffisamment jeune. Ce refus de M. Delaunay arrêtait tout. Nous vîmes

notre pièce perdue, au moins pour le moment, et nous partîmes, assez

désespérés, nous enterrer à la campagne dans le travail et la

consolation d'un grand roman.

Cependant la presse, avec une sympathie dont nous avons gardé le

souvenir, combattait le refus de M. Delaunay. Un critique, que toutes

les questions de théâtre trouvent à son poste de feuilletonniste, armé

de conscience et de bon sens, M. Sarcey, pressait M. Delaunay, au nom

des auteurs et du public, de revenir sur sa résolution et d'oser avoir

vingt ans, les vingt ans de son talent. Devant cet intérêt de la

presse, la situation du théâtre, celle des deux auteurs, M. Delaunay

cédait, et nous recevions tout à coup un beau jour, le 4 novembre,--dans

le trou où nous étions terrés, ne pensant plus à notre pièce,--une

lettre de M. Thierry qui nous annonçait en même temps la bonne nouvelle,

et l'entrée en répétitions d'HENRIETTE.

La pièce était répétée. Les excellents acteurs qui devaient la jouer

mettaient au service des auteurs tous leurs efforts, toute leur

expérience, donnaient, nous pouvons le dire, tout leur coeur à la pièce.

La confiance d'un grand succès était dans tout le théâtre; et le succès

paraissait éclater déjà aux dernières répétitions, devant l'admirable

jeu des scènes d'amour.

Pendant ce temps, la chronique s'emparait de notre pièce. Et cette

chronique, qu'on a dit avoir d'avance tant soutenu notre pièce,

commençait à lui faire la méchante et basse guerre des cancans

calomnieux, des citations falsifiées, et des dénonciations anonymes.

Les petites informations empoisonnées s'écoulaient dans les

Correspondances. Le _Nord_ signalait et racontait notre premier acte, en

lui prêtant les couleurs d'une turpitude immorale; et nous ne savons

comment l'article non signé du _Nord_ parvenait, sous bande, à la

censure.

Enfin arrivait la première représentation. Elle avait lieu le 5

décembre. Tous les journaux ont raconté ce qui s'y passa. Deux hommes

seulement, dans toute la presse, n'ont pas vu ce soir-là de cabale dans

la salle: ce sont M. de Biéville, du _Siècle_, et M. de Béchard, de la

_Gazette de France_.--Le rapprochement de ces deux extrêmes nous semble

assez curieux pour le noter en passant.

Qu'y a-t-il maintenant au fond de toutes ces colères, au fond de toutes

ces passions ennemies et jalouses?

Il y a trois questions:

La question littéraire;

La question politique;

La question personnelle,--ou plutôt la question sociale.

La question littéraire!--Celle-là, laissons-la de côté, nous y

reviendrons plus tard. Mais aujourd'hui, il serait niais de discuter, de

répondre, de se défendre, à propos d'art, quand cinquante sifflets

d'omnibus écrasent tous les soirs une pièce que la salle veut écouter,

quand une petite fraction des écoles[22] couvre de la tyrannie de son

goût et de la révolte de ses pudeurs les applaudissements des loges, de

l'orchestre, des femmes de la société, des hommes du monde, du public

élégant, intelligent et lettré de Paris. Non, pas de discussion. Nous

nous inclinons devant nos maîtres, devant les maîtres de l'Odéon

devenus les maîtres du Théâtre-Français et que nous espérons bien voir

demain les maîtres de toutes les scènes, y décidant la chute de ce qui

leur déplaira, empêchant les avenirs dont ils ne voudront pas, et tuant,

du haut des cintres, toute pensée qu'ils voudront tuer, par-dessus la

tête du public et la plume de la critique[23]!

La question politique?--Vidons-la nettement pour n'avoir plus à y

revenir.

On dit, on imprime même, qu'on siffle notre pièce parce que le

gouvernement l'a fait jouer, parce que la princesse Mathilde l'a imposée

au Théâtre-Français, parce que nous sommes des «protégés», des

courtisans.

Nous, des protégés! Nous, les seuls hommes de lettres qu'on ait fait

asseoir, en 1852, entre des gendarmes, sur les bancs de la police

correctionnelle, pour délit de presse! Nous, auxquels le ministère de la

police d'alors donnait l'avertissement de ne plus écrire dans les

journaux!...

Préfaces et manifestes littéraires · 第 2 / 8 段