Pauvre fille! C'est donc fini! Je savais bien qu'elle était

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PRÉFACES ET MANIFESTES LITTÉRAIRES

PAR

EDMOND ET JULES DE GONCOURT

PARIS

G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS

1888

TABLE DES MATIÈRES

ROMANS ET NOUVELLES

En 18..

Charles Demailly

Renée Mauperin

Germinie Lacerteux

La Fille Élisa

Les Frères Zemganno

La Faustin

Chérie

Quelques Créatures de ce temps

THÉÂTRE

Henriette Maréchal

La Patrie en danger

Théâtre: Henriette Maréchal.--La Patrie en danger

AUTOBIOGRAPHIE

Journal des Goncourt

HISTOIRE

Histoire de la Société française

Portraits intimes du XVIIIe siècle

Histoire de Marie-Antoinette

Les Maîtresses de Louis XV

La Femme au XVIIIe siècle

Sophie Arnould

Madame Saint-Huberty

ART FRANÇAIS

La Peinture à l'Exposition de 1855

L'Art du XVIIIe siècle

Gavarni

La Maison d'un Artiste

JAPONISME

L'Art industriel japonais

AVANT-PROPOS

Aujourd'hui que l'OEuvre des deux frères est terminé--l'un étant mort

depuis des années, l'autre se trouvant trop vieux pour entreprendre à

nouveau un travail d'imagination ou même un travail d'histoire de longue

haleine,--il a paru intéressant au survivant de réunir, dans un volume,

les préfaces et les manifestes littéraires, jetés en tête des diverses

éditions de leurs livres.

En effet c'est donner comme les bulletins des batailles que, depuis

près de quarante ans, les deux frères ont livrées sur le terrain du

roman, de l'histoire, du théâtre, de l'art français et japonais. C'est

faire apprécier au lecteur l'ensemble de toutes les tentatives, dans

lesquelles les auteurs se sont essayé à voir avec des yeux autres que

ceux de tout le monde; à mettre en relief les grâces et l'originalité

des arts mis au ban par les Académies et les Instituts; à découvrir le

_caractère_ (la beauté) d'un paysage de la banlieue de Paris;--à

apporter à une figure d'imagination la _vie vraie_, donnée par dix ans

d'observations sur un être vivant (RENÉE MAUPERIN, GERMINIE LACERTEUX);

à ne plus faire éternellement tourner le roman autour d'une amourette; à

hausser le roman moderne à une sérieuse étude de l'amitié fraternelle,

(LES FRÈRES ZEMGANNO) ou à une psychologie de la religiosité chez la

femme (MADAME GERVAISAIS);--à introduire au théâtre une _langue

littéraire parlée_;--à utiliser en histoire des matériaux historiques,

restés sans emploi avant eux, (les lettres autographes, les tableaux,

les gravures, l'objet mobilier);--tentatives enfin, où les deux frères

ont cherché _à faire du neuf_, ont fait leurs efforts pour doter les

diverses branches de la littérature de quelque chose, que n'avaient

point songé à trouver leurs prédécesseurs.

EDMOND DE GONCOURT.

Auteuil, septembre 1888.

ROMANS ET NOUVELLES

EN 18..[1]

HISTOIRE D'UN PREMIER LIVRE QUI A SERVI DE PRÉFACE À LA DEUXIÈME ÉDITION

Le 1er décembre 1851, nous nous couchions, mon frère et moi, dans le

bienheureux état d'esprit de jeunes auteurs attendant, pour le jour

suivant, l'apparition de leur premier volume aux étalages des libraires,

et même assez avant dans la matinée du lendemain, nous rêvions

d'éditions, d'éditions sans nombre... quand, claquant les portes,

entrait bruyamment dans ma chambre le cousin Blamont, un ci-devant garde

du corps, devenu un conservateur _poivre et sel_, asthmatique et rageur.

--Nom de Dieu, c'est fait!--soufflait-il.

--Quoi, c'est fait?

--Eh bien, le coup d'État!

--Ah! fichtre... et notre roman dont la mise en vente doit avoir lieu

aujourd'hui!

--Votre roman... un roman... la France se fout pas mal des romans...

aujourd'hui, mes gaillards!--et par un geste qui lui était habituel,

croisant sa redingote sur le ventre, comme on sangle un ceinturon, il

prenait congé de nous, et allait porter la triomphante nouvelle, du

quartier Notre-Dame-de-Lorette au faubourg Saint-Germain, en tous les

logis de sa connaissance, encore mal éveillés.

Nous nous jetions à bas de nos lits, et bien vite nous étions dans la

rue.

Dans la rue, les yeux aussitôt aux affiches--et égoïstement, nous

l'avouons,--au milieu de tout ce papier fraîchement placardé, proclamant

un changement de régime pour notre pays, nous cherchions «la nôtre

d'affiche», l'affiche qui devait annoncer à Paris la publication d'EN

18.., et apprendre à la France et au monde, les noms de deux hommes de

lettres de plus: _MM. Edmond et Jules de Goncourt_.

L'affiche manquait aux murs. Et la raison en était ceci: Gerdès, qui se

trouvait à la fois, ô ironie! l'imprimeur de la REVUE DES DEUX MONDES et

d'EN 18..; Gerdès, dont l'imprimerie avait été occupée par la troupe,

hanté par l'idée qu'on pouvait prendre certaines phrases d'un chapitre

politique du livre pour des allusions à l'événement du jour, et au fond

tout plein de méfiance pour ce titre bizarre, incompréhensible,

cabalistique, et dans lequel il craignait qu'on ne vît un rappel

dissimulé du 18 brumaire; Gerdès, qui manquait d'héroïsme, avait, de

son propre mouvement, jeté le paquet d'affiches au feu.

C'était vraiment de la male-chance pour des auteurs de publier leur

premier volume[2] juste le jour d'un coup d'État, et nous en fîmes

l'expérience en ces semaines cruelles, où toute l'attention du public

est à la politique.

Et cependant nous eûmes une surprise. Le monde politique attendait

curieusement le feuilleton de Janin. On croyait à une escarmouche de

plume, à un feuilleton de combat des DÉBATS, sur n'importe quel thème, à

un spirituel engagement de l'écrivain orléaniste avec le nouveau César.

Par un hasard qui nous rendit bien heureux, le feuilleton de J. J.

était consacré à EN 18.., spirituellement battu et brouillé avec LA

DINDE TRUFFÉE de M. Varin, et LES CRAPAUDS IMMORTELS de MM. Clairville

et Dumanoir.

Jules Janin parlant tout le temps de notre livre, nous fouettait avec de

l'ironie, nous pardonnait avec de l'estime et des paroles sérieuses, et

présentait notre jeunesse au public en l'excusant, en lui serrant la

main: une critique à la fois très blagueuse et très paternelle. Il

disait:

Encore un mot, un mot sérieux, si je puis parler ici aux deux

frères, MM. Edmond et Jules de Goncourt. Ils sont jeunes, ils sont

hardis, ils ont le feu sacré; ils trouvent parfois des mots, des

phrases, des sons, des accents! je les loue et les blâme! Ils se

perdent de gaieté de coeur! Ils abusent déjà, les malheureux, des

plus charmantes qualités de l'esprit! Ils ne voient pas que ces

tristes excès les conduisent tout droit à l'abîme, au néant! Ils ne

comprennent pas que pour un curieux de ma sorte, un enthousiaste,

un fanatique de style qui se trouve content et satisfait, si par

hasard il rencontre en quelque tarte narbonnaise, un mot vrai, un

mot trouvé, le commun des lecteurs, le commun des martyrs, rassasié

de ces folies du style en délire, aussitôt les rejette et n'en veut

plus entendre parler, une fois qu'il a porté à ses lèvres ce

breuvage frelaté où se mêlent sans se confondre les plus extrêmes

saveurs. À quoi bon les excès de la forme que ne rachète pas la

moralité du fond? Que nous veulent ces audaces stériles, et quel

profit peuvent retirer de ces tentatives coupables, deux jeunes

gens que l'ardeur généreuse du travail et le zèle ardent de

l'inspiration pourraient placer si haut? Comment ce défi cruel à

leurs maîtres! Comment cette injure aux chefs-d'oeuvre!...

... Eh Dieu! il y a pourtant une page enchanteresse dans votre

livre, une certaine description du _Bas-Meudon_ qu'on voudrait

enlever de ces broussailles pour la placer dans un cadre à part, à

côté d'un paysage de Jules Dupré.

Mais en dépit du feuilleton de J. J., si en faveur encore dans ces

années, et si lu pendant ce mois de décembre 1851, nous vendions en

tout, et pour tout, une soixantaine d'exemplaires de l'infortuné EN

18..

Quelques mois après, l'éditeur Dumineray, le seul éditeur parisien qui

avait consenti à mettre son nom sur la couverture de notre bouquin, nous

priait de le débarrasser du millier d'exemplaires restant, dont

l'emmagasinement le gênait. Et l'édition rapportée chez nous, et jetée

sur le carreau d'une mansarde, deux ou trois années après, comme nous

étions montés dans cette mansarde, je ne sais plus pourquoi, nous nous

mettions, chacun dans un coin, assis par terre, à relire un exemplaire

ramassé dans le tas--et nous trouvions, ce jour-là, notre premier roman,

si faible, si incomplet, si enfantin, que nous nous décidions à brûler

le tas.

* * * * *

Aujourd'hui que plus de trente ans se sont passés depuis l'autodafé d'EN

18.., je n'estime pas beaucoup meilleur le volume, mais je le regarde,

ainsi que Mme Sand m'a appris à le considérer, comme un intéressant

embryon de nos romans de plus tard, comme un premier livre, contenant

très curieusement en germe, les qualités et les défauts de notre talent,

lors de sa complète formation,--en un mot, comme une curiosité

littéraire, qui peut être l'amusement et l'instruction de quelques-uns.

C'est mal fait, ce n'est pas fait, si vous le voulez, ce livre! mais les

fières révoltes, les endiablés soulèvements, les forts blasphèmes à

l'endroit des religions de toutes sortes, la crâne affiche

d'indépendance littéraire et artistique, le hautain _révolutionnarisme_

prêché en ces pages! Puis quelle recherche de l'érudition, quelle

curiosité de la science,--et dans quelle littérature légère de débutant,

trouverez-vous ce ferraillement des hautes conversations, cette

prestidigitation des paradoxes, cette verve qui, plus tard, tout à fait

maîtresse d'elle-même, enlèvera les morceaux de bravoure de CHARLES

DEMAILLY et de MANETTE SALOMON;--et encore ce remuement des problèmes

qu'agitent les bouquins les plus sérieux, et tout le long du volume, cet

effort et cette aspiration des auteurs vers les sommets de la pensée?

Oui, encore une fois, c'est bien entendu, un avorton de roman, mais déjà

fabriqué à la façon sérieuse des romans d'à présent.

Oh! ce qui fait le livre mauvais, je le sais mieux que personne! C'est

une recherche agaçante de l'esprit, c'est un dialogue, dont la langue

parlée est faite avec des phrases de livre, c'est un _caquetage_

amoureux d'une fausseté insupportable, insupportable. Quant à notre

style, il est encore bien trop plaqué du plus beau romantisme de 1830,

de son clinquant, de son _similor_. On y compare le plus naturellement

du monde la blancheur de la peau des femmes avec l'amalgatolithe, et les

reflets bleuâtres de leur chevelure noire avec les aciers à la trempe

de Coulauxa, etc., etc.

Il existe un vice plus radical dans le style de ce roman d'EN 18.. Il

est composé de deux styles disparates: d'un style alors amoureux de

Janin, celui du frère cadet; d'un style alors amoureux de Théophile

Gautier, celui du frère aîné;--et ces deux styles ne se sont point

fondus, amalgamés en un style personnel, rejetant et l'excessif

sautillement de Janin et la trop grosse matérialité de Gautier: un style

dont Michelet voulait bien dire plus tard, qu'il donnait à voir, d'une

manière toute spéciale, les objets d'art du XVIIIe siècle, un style

peut-être trop ambitieux de choses impossibles, et auquel, dans une

gronderie amicale, Sainte-Beuve reprochait de vouloir rendre _l'âme des

paysages_, et de chercher à attraper _le mouvement dans la couleur_, un

style enfin, tel quel, et qu'on peut juger diversement, mais un style

arrivé à être bien un.

Au fond, la grande faiblesse du livre, veut-on la savoir? la voici:

quand nous l'avons écrit, nous n'avions pas encore la _vision directe_

de l'humanité, la vision sans souvenirs et réminiscences aucunes d'une

humanité apprise dans les livres. Et cette vision directe, c'est ce qui

fait pour moi le romancier original.

Tous ces défauts, je suis le premier à les reconnaître, mais aussi que

de manières de voir, de systèmes, d'idées en faveur, à l'heure présente,

auprès de l'attention publique, commencent à prendre voix, à balbutier

dans ce méchant petit volume. On y rencontre et du _déterminisme_ et du

_pessimisme_, et voire même du _japonisme_.

Non vraiment, on ne peut nier aux auteurs un certain flair des goûts

futurs de la pensée et de l'esprit français, en incubation dans l'air.

Et, pressentiment bizarre, l'héroïne de ce livre se trouve être une

espionne prussienne!

Donc, après m'être longtemps refusé à la réédition de ce premier livre,

sur une toute récente lecture, je me suis rendu aux aimables et

pressantes instances du vaillant éditeur belge, désireux de le joindre

dans sa bibliothèque aux premiers livres des _jeunes_ de ce temps.

Je demande seulement comme une grâce à mon lecteur de demain, qu'au lieu

et place de «_Kistemaeckers, Bruxelles_, 1884,» il veuille bien

s'imaginer lire, sur la couverture du volume, le titre de la première

édition:

PARIS

CHEZ DUMINERAY, ÉDITEUR,

RUE RICHELIEU, 52.

1851

EDMOND DE GONCOURT.

Château de Jean d'Heurs, août 84.

CHARLES DEMAILLY[3]

PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION

«Je dis en effet ce que je dis, et nullement ce qu'on assure que j'ai

voulu dire, et je réponds encore moins de ce qu'on me fait dire, et que

je ne dis point.»

LA BRUYÈRE[4].

RENÉE MAUPERIN

PRÉFACE DE L'ÉDITION ILLUSTRÉE[5]

RENÉE MAUPERIN, est-ce le vrai, est-ce le bon titre de ce livre? LA

JEUNE BOURGEOISIE, le titre sous lequel mon frère et moi annoncions le

roman, avant qu'il fût terminé, ne définissait-il pas mieux l'analyse

psychologique que nous tentions, en 1864, de la jeunesse contemporaine?

Mais à l'heure qu'il est, il est vraiment bien tard pour débaptiser le

volume. Et, il m'est donné seulement aujourd'hui, de prévenir le

lecteur que l'affabulation d'un roman à l'instar de tous les romans,

n'est que secondaire dans cette oeuvre.

Ses auteurs, en effet, ont, préférablement à tout, cherché à peindre,

avec le moins d'imagination possible, _la jeune fille moderne_, telle

que l'éducation artistique et garçonnière des trente dernières années

l'ont faite. Les auteurs se sont préoccupés, avant tout, de montrer _le

jeune homme moderne_; tel que le font au sortir du collège, depuis

l'avènement du roi Louis-Philippe, la fortune des doctrinaires, le règne

du parlementarisme.

EDMOND DE GONCOURT.

Ce 24 janvier 1875.

GERMINIE LACERTEUX

PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[6]

Il nous faut demander pardon au public de lui donner ce livre, et

l'avertir de ce qu'il y trouvera.

Le public aime les romans faux: ce roman est un roman vrai.

Il aime les livres qui font semblant d'aller dans le monde: ce livre

vient de la rue.

Il aime les petites oeuvres polissonnes, les mémoires de filles, les

confessions d'alcôves, les saletés érotiques, le scandale qui se

retrousse dans une image aux devantures des libraires: ce qu'il va lire

est sévère et pur. Qu'il ne s'attende point à la photographie décolletée

du Plaisir: l'étude qui suit est la clinique de l'Amour.

Le public aime encore les lectures anodines et consolantes, les

aventures qui finissent bien, les imaginations qui ne dérangent ni sa

digestion ni sa sérénité: ce livre, avec sa triste et violente

distraction, est fait pour contrarier ses habitudes et nuire à son

hygiène.

Pourquoi donc l'avons-nous écrit? Est-ce simplement pour choquer le

public et scandaliser ses goûts?

Non.

Vivant au XIXe siècle, dans un temps de suffrage universel, de

démocratie, de libéralisme, nous nous sommes demandé si ce qu'on appelle

«les basses classes» n'avait pas droit au Roman; si ce monde sous un

monde, le peuple, devait rester sous le coup de l'interdit littéraire et

des dédains d'auteurs, qui ont fait jusqu'ici le silence sur l'âme et le

coeur qu'il peut avoir. Nous nous sommes demandé s'il y avait encore pour

l'écrivain et pour le lecteur, en ces années d'égalité où nous sommes,

des classes indignes, des malheurs trop bas, des drames trop mal

embouchés, des catastrophes d'une terreur trop peu noble. Il nous est

venu la curiosité de savoir si cette forme conventionnelle d'une

littérature oubliée et d'une société disparue, la Tragédie, était

définitivement morte; si dans un pays sans caste et sans aristocratie

légale, les misères des petits et des pauvres parleraient à l'intérêt, à

l'émotion, à la pitié, aussi haut que les misères des grands et des

riches; si, en un mot, les larmes qu'on pleure en bas, pourraient faire

pleurer comme celles qu'on pleure en haut.

Ces pensées nous avaient fait oser l'humble roman de SOEUR PHILOMÈNE, en

1861; elles nous font publier aujourd'hui GERMINIE LACERTEUX.

Maintenant, que ce livre soit calomnié: peu lui importe. Aujourd'hui que

le Roman s'élargit et grandit, qu'il commence à être la forme sérieuse,

passionnée, vivante, de l'étude littéraire et de l'enquête sociale,

qu'il devient, par l'analyse et par la recherche psychologique,

l'Histoire morale contemporaine; aujourd'hui que le Roman s'est imposé

les études et les devoirs de la science, il peut en revendiquer les

libertés et les franchises. Et qu'il cherche l'Art et la Vérité; qu'il

montre des misères bonnes à ne pas laisser oublier aux heureux de Paris;

qu'il fasse voir aux gens du monde ce que les dames de charité ont le

courage de voir, ce que les Reines autrefois faisaient toucher de l'oeil

à leurs enfants dans les hospices: la souffrance humaine, présente et

toute vive, qui apprend la charité; que le Roman ait cette religion que

le siècle passé appelait de ce vaste et large nom: _Humanité_;--il lui

suffit de cette conscience: son droit est là.

Paris, octobre 1861.

* * * * *

PRÉFACE DE L'ÉDITION ILLUSTRÉE[7]

22 _juillet_ 1862.--La maladie fait, peu à peu, dans notre pauvre Rose,

son travail destructeur. C'est comme une mort lente et successive des

manifestations presque immatérielles qui émanaient de son corps. Sa

physionomie est toute changée. Elle n'a plus les mêmes regards, elle

n'a plus les mêmes gestes; et elle m'apparaît comme se dépouillant,

chaque jour, de ce quelque chose d'humainement indéfinissable qui fait

la personnalité d'un vivant. La maladie, avant de tuer quelqu'un,

apporte à son corps de l'inconnu, de l'étranger, du _non lui_, en fait

une espèce de nouvel être, dans lequel il faut chercher l'ancien...

celui dont la silhouette animée et affectueuse n'est déjà plus.

* * * * *

31 _juillet_.--Le docteur Simon va me dire, tout à l'heure, si notre

vieille Rose vivra ou mourra. J'attends son coup de sonnette, qui est

pour moi celui d'un jury des assises rentrant en séance... «C'est fini,

plus d'espoir, une question de temps. Le mal a marché bien vite. Un

poumon est perdu et l'autre tout comme...» Et il faut revenir à la

malade, lui verser de la sérénité avec notre sourire, lui faire espérer

sa convalescence dans tout l'air de nos personnes... Puis une hâte nous

prend de fuir l'appartement, et cette pauvre femme. Nous sortons, nous

allons au hasard dans Paris...; enfin, fatigués, nous nous attablons à

une table de café. Là, nous prenons machinalement un numéro de

l'ILLUSTRATION, et sous nos yeux tombe le mot du dernier rébus: _Contre

la mort, il n'y a pas d'appel!_

* * * * *

_Lundi_ 11 _août_.--La péritonite s'est mêlée à la maladie de poitrine.

Elle souffre du ventre affreusement, ne peut se remuer, ne peut se tenir

couchée sur le dos ou le côté gauche. La mort, ce n'est donc pas assez!

il faut encore la souffrance, la torture, comme le suprême et implacable

finale des organes humains... Et elle souffre cela, la pauvre

malheureuse! dans une de ces chambres de domestiques, où le soleil,

donnant sur une tabatière, fait l'air brûlant comme en une serre

chaude, et où il y a si peu de place, que le médecin est obligé de poser

son chapeau sur le lit... Nous avons lutté jusqu'au bout pour la garder,

à la fin il a fallu se décider à la laisser partir. Elle n'a pas voulu

aller à la maison Dubois, où nous nous proposions de la mettre: elle y a

été voir, il y a de cela vingt-cinq ans, quand elle est entrée chez

nous; elle y a été voir la nourrice d'Edmond qui y est morte, et cette

maison de santé lui représente la maison où l'on meurt. J'attends Simon,

qui doit lui apporter son billet d'entrée pour Lariboisière. Elle a

passé presque une bonne nuit. Elle est toute prête, gaie même. Nous lui

avons de notre mieux tout voilé. Elle aspire à s'en aller. Elle est

pressée. Il lui semble qu'elle va guérir là. À deux heures, Simon

arrive: «Voici, c'est fait...» Elle ne veut pas de brancard pour partir:

«Je croirais être morte!» a-t-elle dit. On l'habille. Aussitôt hors du

lit, tout ce qu'il y avait de vie sur son visage, disparaît. C'est comme

de la terre qui lui monterait sous le teint. Elle descend dans

l'appartement. Assise dans la salle à manger, d'une main tremblotante et

dont les doigts se cognent, elle met ses bas, sur des jambes comme des

manches à balai, sur des jambes de phtisique. Puis, un long moment, elle

regarde les choses avec ces yeux de mourant qui paraissent vouloir

emporter le souvenir des lieux qu'ils quittent, et la porte de

l'appartement, en se fermant sur elle, fait un bruit d'adieu. Elle

arrive au bas de l'escalier, où elle se repose un instant sur une

chaise. Le portier lui promet, en goguenardant, la santé dans six

semaines. Elle incline la tête en disant un oui, un oui étouffé... Le

fiacre roule. Elle se tient de la main à la portière. Je la soutiens

contre l'oreiller qu'elle a derrière le dos. De ses yeux ouverts et

vides, elle regarde vaguement défiler les maisons, elle ne parle

plus... Arrivée à la porte de l'hôpital, elle veut descendre sans qu'on

la porte: «Pouvez-vous aller jusque-là?» dit le concierge. Elle fait un

signe affirmatif et marche. Je ne sais vraiment où elle a ramassé les

dernières forces avec lesquelles elle va devant elle. Enfin nous voilà

dans la grande salle, haute, froide, rigide et nette, où un brancard

tout prêt attend au milieu. Je l'assieds dans un fauteuil de paille près

d'un guichet vitré. Un jeune homme ouvre le guichet, me demande le nom,

l'âge... couvre d'écritures, pendant un quart d'heure, une dizaine de

feuilles de papier, qui ont en tête une image religieuse. Enfin c'est

fini, je l'embrasse... Un garçon la prend sous un bras, la femme de

ménage sous l'autre. Alors je n'ai plus rien vu.

* * * * *

_Jeudi_ 14 _août_.--Nous allons à Lariboisière. Nous trouvons Rose,

tranquille, espérante, parlant de sa sortie prochaine,--dans trois

semaines au plus,--et si dégagée de la pensée de la mort, qu'elle nous

raconte une furieuse scène d'amour qui a eu lieu hier entre une femme

couchée à côté d'elle et un frère des écoles chrétiennes, qui est encore

là aujourd'hui. Cette pauvre Rose est la mort, mais la mort tout occupée

de la vie.

Voisine de son lit se trouve une jeune femme qu'est venu voir son mari,

un ouvrier, et auquel elle dit: «Va, aussitôt que je pourrai marcher, je

me promènerai tant dans le jardin, qu'ils seront bien forcés de me

renvoyer!» Et la mère ajoute: «L'enfant demande-t-il quelquefois après

moi?

--Quelquefois, comme ça», répond l'ouvrier.

* * * * *

_Samedi_ 16 _août_.--Ce matin, à dix heures, on sonne. J'entends un

colloque à la porte entre la femme de ménage et le portier. La porte

s'ouvre. Le portier entre tenant une lettre. Je prends la lettre; elle

porte le timbre de Lariboisière. Rose est morte ce matin à sept heures.

Pauvre fille! C'est donc fini! Je savais bien qu'elle était condamnée;

mais l'avoir vue jeudi, si vivante encore, presque heureuse, gaie... Et

nous voilà tous les deux marchant dans le salon avec cette pensée que

fait la mort des personnes: Nous ne la reverrons plus!--une pensée

machinale et qui se répète sans cesse au dedans de vous. Quel vide! quel

trou dans notre intérieur! Une habitude, une affection de vingt-cinq

ans, une fille qui savait notre vie, ouvrait nos lettres en notre

absence, à qui nous racontions nos affaires. Tout petit, j'avais joué au

cerceau avec elle, et elle m'achetait, sur son argent, des chaussons aux

pommes dans nos promenades. Elle attendait Edmond jusqu'au matin pour

lui ouvrir la porte de l'appartement, quand il allait, en cachette de

ma mère, au bal de l'Opéra... Elle était la femme, la garde-malade

admirable, dont ma mère en mourant avait mis les mains dans les

nôtres... Elle avait les clefs de tout, elle menait, elle faisait tout

autour de nous. Depuis vingt-cinq ans, elle nous bordait tous les soirs

dans nos lits, et tous les soirs c'étaient les mêmes plaisanteries sur

sa laideur et la disgrâce de son physique... Chagrins, joies, elle les

partageait avec nous. Elle était un de ces dévouements dont on espère la

sollicitude pour vous fermer les yeux. Nos corps, dans nos maladies,

dans nos malaises, étaient habitués à ses soins. Elle possédait toutes

nos manies. Elle avait connu toutes nos maîtresses. C'était un morceau

de notre vie, un meuble de notre appartement, une épave de notre

jeunesse, je ne sais quoi de tendre et de grognon et de _veilleur_ à la

façon d'un chien de garde que nous avions l'habitude d'avoir à côté de

nous, autour de nous, et qui semblait ne devoir finir qu'avec nous. Et

jamais nous ne la reverrons! Ce qui remue dans l'appartement, ce n'est

plus elle; ce qui nous dira bonjour le matin, en entrant dans notre

chambre, ce ne sera plus elle! Grand déchirement, grand changement dans

notre vie, et qui nous semble, je ne sais pourquoi, une de ces coupures

solennelles de l'existence où, comme dit Byron, les destins changent de

chevaux.

* * * * *

_Dimanche_ 17 _août._--Ce matin, nous devons faire toutes les tristes

démarches. Il faut retourner à l'hôpital, rentrer dans cette salle

d'admission, où, sur le fauteuil contre le guichet, il me semble revoir

le spectre de la maigre créature que j'y ai assise, il n'y a pas huit

jours. «Voulez-vous reconnaître le corps?» me jette d'une voix dure le

garçon. Nous allons au fin fond de l'hôpital, à une grande porte

jaunâtre sur laquelle il y a écrit en grosses lettres noires:

_Amphithéâtre_. Le garçon frappe. La porte s'entr'ouvre au bout de

quelque temps, et il en sort une tête de garçon boucher, le brûle-gueule

à la bouche: une tête où le belluaire se mêle au fossoyeur. J'ai cru

voir au Cirque l'esclave qui recevait les corps des gladiateurs,--et lui

aussi reçoit les tués de ce grand cirque: la société. On nous a fait, un

long moment attendre, avant d'ouvrir une autre porte, et pendant ces

minutes d'attente, tout notre courage s'en est allé, comme s'en va,

goutte à goutte, le sang d'un blessé s'efforçant de rester debout.

L'inconnu de ce que nous allions voir, la terreur d'un spectacle vous

déchirant le coeur, la recherche de ce visage au milieu d'autres corps,

l'étude et la reconnaissance de ce pauvre corps, sans doute défiguré,

tout cela nous a fait lâches comme des enfants. Nous étions à bout de

force, à bout de volonté, à bout de tension nerveuse, et quand la porte

s'est ouverte, nous avons dit: «Nous enverrons quelqu'un», et nous nous

sommes sauvés... De là nous sommes allés à la mairie, roulés dans un

fiacre qui nous cahotait et nous secouait la tête, comme une chose vide.

Et je ne sais quelle horreur nous est venue de cette mort d'hôpital qui

semble n'être qu'une formalité administrative. On dirait que dans ce

phalanstère d'agonie, tout est si bien administré, réglé, ordonnancé,

que la Mort y ouvre comme un bureau.

Pendant que nous étions à faire inscrire le décès,--que de papier, mon

Dieu, griffonné et paraphé pour une mort de pauvre!--de la pièce à côté

un homme s'est élancé, joyeux, exultant, pour voir sur l'almanach,

accroché au mur, le nom du saint du jour et le donner à son enfant. En

passant, la basque de la redingote de l'heureux père frôle et balaye la

feuille de papier, où l'on inscrit la morte.

Revenus chez nous, il a fallu regarder dans ses papiers, faire ramasser

ses hardes, démêler l'entassement des choses, des fioles, des linges que

fait la maladie... remuer de la mort enfin. Ç'a été affreux de rentrer

dans cette mansarde où il y avait encore, dans le creux du lit

entr'ouvert, les miettes de pain de son repas. J'ai jeté la couverture

sur le traversin, comme un drap sur l'ombre d'un mort.

* * * * *

_Lundi_ 18 _août._--... La chapelle est à côté de l'amphithéâtre. À

l'hôpital, Dieu et le cadavre voisinent. À la messe dite pour la pauvre

femme, à côté de sa bière, on en range deux ou trois autres qui

bénéficient du service. Il y a je ne sais quelle répugnante promiscuité

de salut dans cette adjonction: c'est la fosse commune de la prière...

Derrière moi, à la chapelle, pleure la nièce de Rose, la petite qu'elle

a eue un moment chez nous, et qui est maintenant une jeune fille de

dix-neuf ans, élevée chez les soeurs de Saint-Laurent: pauvre petite

fillette étiolée, pâlotte, rachitique, nouée de misère, la tête trop

grosse pour le corps, le torse déjeté, l'air d'une Mayeux, triste reste

de toute cette famille poitrinaire attendue par la Mort et dès

maintenant touchée par elle,--avec, en ses doux yeux, déjà une lueur

d'outre-vie.

Puis, de la chapelle, au fond du cimetière Montmartre, élargi comme une

nécropole et prenant un quartier de la ville, une marche à pas lents et

qui n'en finit pas dans la boue... Enfin les psalmodies des prêtres, et

le cercueil, que les bras des fossoyeurs laissent glisser avec effort,

au bout de cordes, comme une pièce de vin qu'on descend à la cave.

* * * * *

_Mercredi_ 20 _août_.--Il me faut encore retourner à l'hôpital. Car

entre la visite, que j'ai faite à Rose le jeudi, et sa brusque mort, un

jour après, il y a pour moi un inconnu que je repousse de ma pensée,

mais qui revient toujours en moi: l'inconnu de cette agonie dont je ne

sais rien, de cette fin si soudaine. Je veux savoir et je crains

d'apprendre. Il ne me paraît pas qu'elle soit morte; j'ai seulement

d'elle le sentiment d'une personne disparue. Mon imagination va à ses

dernières heures, les cherche à tâtons, les reconstruit dans la nuit, et

elles me tourmentent de leur horreur voilée, ces heures!... j'ai besoin

d'être fixé. Enfin, ce matin, je prends mon courage à deux mains. Et je

revois l'hôpital, et je revois le concierge rougeaud, obèse, puant la

vie comme on pue le vin; et je revois ces corridors où de la lumière du

matin tombe sur la pâleur de convalescentes souriantes...

Dans un coin reculé, je sonne à une porte aux petits rideaux blancs. On

ouvre et je me trouve dans un parloir, où, entre deux fenêtres, une

Vierge est posée sur une sorte d'autel. Aux murs de la pièce exposée au

nord, de la pièce froide et nue, il y a, je ne m'explique pas pourquoi,

deux vues du Vésuve encadrées, de malheureuses gouaches, qui semblent,

là toutes frissonnantes et toutes dépaysées. Par une porte ouverte

derrière moi, d'une petite pièce où le soleil donne en plein, il

m'arrive des caquetages de soeurs et d'enfants, de jeunes joies, de bons

petits éclats de rire, toutes sortes de notes et de vocalisations

fraîches: un bruit de volière ensoleillée... Des soeurs en blanc, à

coiffe noire, passent et repassent; une s'arrête devant ma chaise. Elle

est petite, mal venue, avec une figure laide et tendre, une pauvre

figure à la grâce de Dieu. C'est la mère de la salle Saint-Joseph. Elle

me raconte comment Rose est morte, ne souffrant pour ainsi dire plus, se

trouvant mieux, presque bien, toute remplie de soulagement et

d'espérance. Le matin, son lit refait, sans se voir du tout mourir,

soudainement elle s'en est allée dans un vomissement de sang qui a duré

quelques secondes. Je suis sorti de là, rasséréné, délivré de l'horrible

pensée qu'elle avait eu l'avant-goût de la mort, la terreur de son

approche.

* * * * *

_Jeudi_ 21 _août._

... Au milieu du dîner rendu tout triste par la causerie qui va et

revient sur la morte, Maria, qui est venue dîner ce soir, après deux ou

trois coups nerveux du bout de ses doigts sur le crépage de ses blonds

cheveux bouffants, s'écrie: «Mes amis, tant que la pauvre fille a vécu,

j'ai gardé le secret professionnel de mon métier... Mais maintenant

qu'elle est en terre, il faut que vous sachiez la vérité.»

Et nous apprenons sur la malheureuse des choses qui nous coupent

l'appétit, en nous mettant dans la bouche l'amertume acide d'un fruit

coupé avec un couteau d'acier. Et toute une existence inconnue, odieuse,

répugnante, lamentable, nous est révélée. Les billets qu'elle a signés,

les dettes qu'elle a laissées chez tous les fournisseurs, ont le dessous

le plus imprévu, le plus surprenant, le plus incroyable. Elle

entretenait des hommes, le fils de la crémière, auquel elle a meublé une

chambre, un autre auquel elle portait notre vin, des poulets, de la

victuaille... Une vie secrète d'orgies nocturnes, de découchages, de

fureurs utérines qui faisaient dire à ses amants: «Nous y resterons,

elle ou moi!» Une passion, des passions à la fois de toute la tête, de

tout le coeur, de tous les sens, et où se mêlaient toutes les maladies de

la misérable fille, la phtisie qui apporte de la fureur à la jouissance,

l'hystérie, un commencement de folie. Elle a eu avec le fils de la

crémière deux enfants, dont l'un a vécu six mois. Il y a quelques

années, quand elle nous a dit qu'elle allait dans son pays, c'était pour

accoucher. Et à l'égard de ces hommes, c'était une ardeur si

extravagante, si maladive, si démente, qu'elle--l'honnêteté en personne

autrefois--nous volait, nous prenait des pièces de vingt francs sur des

rouleaux de cent francs, pour que les amoureux qu'elle payait, ne la

quittassent pas. Or, après ces malhonnêtes actions involontaires, ces

petits crimes arrachés à sa droite nature, elle s'enfonçait en de tels

reproches, en de tels remords, en de telles tristesses, en de tels noirs

de l'âme, que dans cet enfer, où elle roulait de fautes en fautes,

désespérée et inassouvie, elle s'était mise à boire pour échapper à

elle-même, se sauver du présent, se noyer et sombrer quelques heures

dans ces sommeils, dans ces torpeurs léthargiques qui la vautraient

toute une journée en travers d'un lit, sur lequel elle échouait en le

faisant. La malheureuse! que de prédispositions et de motifs et de

raisons, elle trouvait en elle pour se dévorer et saigner en dedans:

d'abord le repoussement par moments d'idées religieuses avec les

terreurs d'un enfer de feu et de soufre; puis la jalousie, cette

jalousie toute particulière qui, à propos de tout et de tous,

empoisonnait sa vie; puis, puis... puis le dégoût que les hommes, au

bout de quelque temps, lui témoignaient brutalement pour sa laideur, et

qui la poussait de plus en plus à la boisson, l'amenait un jour à faire

une fausse couche, en tombant ivre-morte sur le parquet. Cet affreux

déchirement du voile que nous avions devant les yeux, c'est comme

l'autopsie d'une poche pleine d'horribles choses dans une morte tout à

coup ouverte... Par ce qui nous est dit, j'entrevois soudainement tout

ce qu'elle a dû souffrir depuis dix ans: et les craintes près de nous

d'une lettre anonyme, d'une dénonciation de fournisseur, et la

trépidation continuelle à propos de l'argent qu'on lui réclamait et

qu'elle ne pouvait rendre, et la honte éprouvée par l'orgueilleuse

créature pervertie, en cet abominable quartier Saint-Georges, à la suite

de ses fréquentations avec de basses gens qu'elle méprisait, et la vue

douloureuse de la sénilité prématurée que lui apportait l'ivrognerie, et

les exigences et les duretés inhumaines des maquereaux du ruisseau, et

les tentations de suicide qui me la faisaient un jour retirer d'une

fenêtre, où elle était complètement penchée en dehors... et enfin toutes

ces larmes que nous croyions sans causes;--cela mêlé à une tendresse

d'entrailles très profonde pour nous, à un dévouement, comme pris de

fièvre, dans les maladies de l'un ou de l'autre.

Et chez cette femme, une énergie de caractère, une force de volonté, un

art du mystère auxquels rien ne peut être comparé. Oui, oui, une

fermeture de tous ces affreux secrets, cachés et renfoncés en elle, sans

une échappade à nos yeux, à nos oreilles, à nos sens d'observateur, même

dans ses attaques de nerfs, où rien ne sortait d'elle que des

gémissements: un mystère continué jusqu'à la mort et qu'elle devait

croire enterré avec elle.

Et de quoi est-elle morte? d'avoir été, il y a de cela huit mois, en

hiver, par la pluie, guetter toute une nuit, à Montmartre, le fils de la

crémière qui l'avait chassée, pour savoir par quelle femme il l'avait

remplacée: toute une nuit passée contre la fenêtre d'un rez-de-chaussée,

et dont elle avait rapporté ses effets trempés jusqu'aux os avec une

pleurésie mortelle!

Pauvre créature, nous lui pardonnons, et même une grande commisération

nous vient pour elle, en nous rendant compte de tout ce qu'elle a

souffert... Mais, pour la vie, il est entré en nous la défiance du sexe

entier de la femme, et de la femme de bas en haut comme de la femme de

haut en bas. Une épouvante nous a pris du double fond de son âme, de la

faculté puissante, de la science, du génie consommé, que tout son être a

du mensonge...

* * * * *

Ces notes, je les extrais de notre journal: JOURNAL DES GONCOURT

(_Mémoires de la vie littéraire_); elles sont l'embryon documentaire sur

lequel, deux ans après, mon frère et moi composions GERMINIE LACERTEUX,

étudiée et montrée par nous en service chez notre vieille cousine, Mlle

de Courmont, dont nous écrivions une biographie véridique à la façon

d'une biographie d'histoire moderne.

EDMOND DE GONCOURT.

Auteuil, avril 1886.

LA FILLE ÉLISA

PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[8]

Mon frère et moi, il y a treize ans, nous écrivions en tête de GERMINIE

LACERTEUX:

Aujourd'hui que le roman s'élargit et grandit, qu'il commence à

être la grande forme sérieuse, passionnée, vivante de l'étude

littéraire et de l'enquête sociale, qu'il devient par l'analyse et

la recherche psychologique l'Histoire morale contemporaine;

aujourd'hui que le roman s'est imposé les études et les devoirs de

la science, il peut en revendiquer les libertés et les franchises.

En 1877, ces libertés et ces franchises, je viens seul, et une dernière

fois peut-être, les réclamer hautement et bravement pour ce nouveau

livre, écrit dans le même sentiment de curiosité intellectuelle et de

commisération pour les misères humaines.

Ce livre, j'ai la conscience de l'avoir fait austère et chaste, sans que

jamais la page échappée à la nature délicate et brûlante de mon sujet,

apporte autre chose à l'esprit de mon lecteur qu'une méditation triste.

Mais il m'a été impossible parfois de ne pas parler comme un médecin,

comme un savant, comme un historien. Il serait vraiment injurieux pour

nous, la jeune et sérieuse école du roman moderne, de nous défendre de

penser, d'analyser, de décrire tout ce qu'il est permis aux autres de

mettre dans un volume qui porte sur sa couverture: _Étude_ ou tout autre

intitulé grave. On ne peut, à l'heure qu'il est, vraiment plus condamner

le genre à être l'amusement des jeunes demoiselles en chemin de fer.

Nous avons acquis depuis le commencement du siècle, il me semble, le

droit d'écrire pour les hommes faits, sinon s'imposerait à nous la

douloureuse nécessité de recourir aux presses étrangères, et d'avoir

comme sous Louis XIV et sous Louis XV, en plein régime républicain de la

France, nos éditeurs de Hollande.

Les romans, à l'heure présente, sont remplis des faits et gestes de la

prostitution _clandestine_, graciés et pardonnés dans une prose galante

et parfois polissonne. Il n'est question dans les volumes florissant aux

étalages que des amours vénales de dames aux Camélias, de lorettes, de

filles d'amour en contravention et en rupture de ban avec la police des

moeurs, et il y aurait un danger à dessiner une sévère monographie de la

prostituée _non clandestine_, et l'immoralité de l'auteur, remarquez-le,

grandirait en raison de l'abaissement du tarif du vice? Non, je ne puis

le croire!

Mais la prostitution et la prostituée, ce n'est qu'un épisode,--la

prison et la prisonnière: voilà l'intérêt de mon livre.

Ici, je ne me cache pas d'avoir, au moyen du plaidoyer permis du roman,

tenté de toucher, de remuer, de donner à réfléchir. Oui! cette pénalité

du _silence continu_, ce perfectionnement pénitentiaire, auquel l'Europe

n'a pas osé cependant emprunter ses coups de fouet sur les épaules nues

de la femme, cette torture sèche, ce châtiment hypocrite allant au delà

de la peine édictée par les magistrats et tuant pour toujours la raison

de la femme condamnée à un nombre limité d'années de prison, ce régime

américain et non français, ce système Auburn, j'ai travaillé à le

combattre avec un peu de l'encre indignée qui, au XVIIIe siècle, a fait

rayer la torture de notre ancien droit criminel. Et mon ambition, je

l'avoue, serait que mon livre donnât la curiosité de lire les travaux

sur la _folie pénitentiaire_[9], amenât à rechercher le chiffre des

_imbéciles_ qui existent aujourd'hui dans les prisons de Clermont, de

Montpellier, de Cadillac, de Doullens, de Rennes, d'Auberive; fît, en

dernier ressort, examiner et juger la belle illusion de l'amendement

moral par le silence; que mon livre enfin eût l'art de parler au coeur et

à l'émotion de nos législateurs.

Décembre 1876.

LES FRÈRES ZEMGANNO.

PRÉFACE[10]

On peut publier des ASSOMMOIR et des GERMINIE LACERTEUX, et agiter et

remuer et passionner une partie du public. Oui! mais, pour moi, les

succès de ces livres ne sont que de brillants combats d'avant-garde, et

la grande bataille qui décidera de la victoire du réalisme, du

naturalisme, de l'_étude d'après nature_ en littérature, ne se livrera

pas sur le terrain que les auteurs de ces deux romans ont choisi. Le

jour où l'analyse cruelle que mon ami, M. Zola, et peut-être moi-même,

avons apportée dans le peinture du bas de la société, sera reprise par

un écrivain de talent, et employée à la reproduction des hommes et des

femmes du monde, dans des milieux d'éducation et de distinction,--ce

jour là seulement, le classicisme et sa queue seront tués.

Ce roman réaliste de l'élégance, ça avait été notre ambition à mon frère

et à moi de l'écrire. Le Réalisme, pour user du mot bête, du mot

drapeau, n'a pas en effet l'unique mission de décrire ce qui est bas, ce

qui est répugnant, ce qui pue; il est venu au monde aussi, lui, pour

définir, dans de l'écriture _artiste_, ce qui est élevé, ce qui est

joli, ce qui sent bon, et encore pour donner les aspects et les profils

des êtres raffinés et des choses riches: mais cela, en une étude

appliquée, rigoureuse et non conventionnelle et non imaginative de la

beauté, une étude pareille à celle que la nouvelle école vient de faire,

en ces dernières années, de la laideur.

Mais pourquoi, me dira-t-on, ne l'avez-vous pas fait, ce roman? ne

l'avez-vous pas au moins tenté. Ah! voilà... Nous avons commencé, nous,

par la canaille, parce que la femme et l'homme du peuple, plus

rapprochés de la nature et de la sauvagerie, sont des créatures simples

et peu compliquées, tandis que le Parisien et la Parisienne de la

société, ces civilisés excessifs, dont l'originalité tranchée est faite

toute de nuances, toute de demi-teintes, toute de ces riens

insaisissables, pareils aux riens coquets et neutres avec lesquels se

façonne le caractère d'une toilette distinguée de femme, demandent des

années pour qu'on les perce, pour qu'on les sache, pour qu'on les

_attrape_,--et le romancier du plus grand génie, croyez-le bien, ne les

devinera jamais, ces gens de salon, avec les _racontars_ d'amis qui

vont pour lui à la découverte dans le monde.

Puis autour de ce Parisien, de cette Parisienne, tout est long,

difficile, diplomatiquement laborieux à saisir. L'intérieur d'un

ouvrier, d'une ouvrière, un observateur l'emporte en une visite; un

salon parisien, il faut user la soie de ses fauteuils pour en surprendre

l'âme, et confesser à fond son palissandre ou son bois doré.

Donc ces hommes, ces femmes et même les milieux dans lesquels ils

vivent, ne peuvent se rendre qu'au moyen d'immenses emmagasinements

d'observations, d'innombrables notes prises à coups de lorgnon, de

l'amassement d'une collection de _documents humains_, semblable à ces

montagnes de calepins de poche qui représentent, à la mort d'un peintre,

tous les croquis de sa vie. Car seuls, disons-le bien haut, les

documents humains font les bons livres: les livres où il y a de la

vraie humanité sur ses jambes.

Ce projet de roman qui devait se passer dans le grand monde, dans le

monde le plus quintessencié, et dont nous rassemblions lentement et

minutieusement les éléments délicats et fugaces, je l'abandonnais après

la mort de mon frère, convaincu de l'impossibilité de le réussir tout

seul... puis je le reprenais... et ce sera le premier roman que je veux

publier. Mais le ferai-je maintenant à mon âge? c'est peu probable... et

cette préface a pour but de dire aux jeunes que le succès du réalisme

est là, seulement là, et non plus dans le _canaille littéraire_, épuisé

à l'heure qu'il est, par leurs devanciers.

Quant aux FRÈRES ZEMGANNO, le roman que je publie aujourd'hui: c'est une

tentative dans une réalité poétique[11]. Les lecteurs se plaignent des

dures émotions que les écrivains contemporains leur apportent avec leur

réalité brutale; ils ne se doutent guère que ceux qui fabriquent cette

réalité en souffrent bien autrement qu'eux, et que quelquefois ils

restent malades, nerveusement, pendant plusieurs semaines, du livre

péniblement et douloureusement enfanté. Eh bien! cette année, je me suis

trouvé dans une de ces heures de la vie, vieillissantes, maladives,

lâches devant le travail poignant et angoisseux de mes autres livres, en

un état de l'âme où la vérité trop vraie m'était antipathique à moi

aussi!--et j'ai fait cette fois de l'imagination dans du rêve mêlé à du

souvenir.

EDMOND DE GONCOURT.

23 mars 1879.

LA FAUSTIN

PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[12]

Aujourd'hui, lorsqu'un historien se prépare à écrire un livre sur une

femme du passé, il fait appel à tous les détenteurs de l'intime de la

vie de cette femme, à tous les possesseurs de petits morceaux de papier,

où se trouve raconté un peu de l'histoire de l'âme de la morte.

Pourquoi, à l'heure actuelle, un romancier (qui n'est au fond qu'un

historien des gens qui n'ont pas d'histoire), pourquoi ne se

servirait-il pas de cette méthode, en ne recourant plus à d'incomplets

fragments de lettres et de journaux, mais en s'adressant à des souvenirs

vivants, peut-être tout prêts à venir à lui? Je m'explique: je veux

faire un roman qui sera simplement une étude psychologique et

physiologique de jeune fille, grandie et élevée dans la serre chaude

d'une capitale, un roman bâti sur des _documents humains_[13]. Eh bien,

au moment de me mettre à ce travail, je trouve que les livres écrits sur

les femmes par les hommes, manquent, manquent... de la collaboration

féminine,--et je serais désireux de l'avoir, cette collaboration, et non

pas d'une seule femme, mais d'un très grand nombre. Oui, j'aurais

l'ambition de composer mon roman, avec un rien de l'aide et de la

confiance des femmes, qui me font l'honneur de me lire. D'aventures, il

est bien entendu que je n'en ai nul besoin; mais les impressions de

petite fille et de toute petite fille, mais des détails sur l'éveil

simultané de l'intelligence et de la coquetterie, mais des confidences

sur l'être nouveau créé chez l'adolescente par la première communion,

mais des aveux sur les perversions de la musique, mais des épanchements

sur les sensations d'une jeune fille, les premières fois qu'elle va dans

le monde, mais des analyses d'un sentiment dans de l'amour qui s'ignore,

mais le dévoilement d'émotions délicates et de pudeurs raffinées, enfin,

toute l'inconnue _féminilité_ du tréfonds de la femme, que les maris et

même les amants passent leur vie à ignorer... voilà ce que je demande.

Et je m'adresse à mes lectrices de tous les pays, réclamant d'elles, en

ces heures vides de désoeuvrement, où le passé remonte en elles, dans de

la tristesse ou du bonheur, de mettre sur du papier un peu de leur

pensée en train de se ressouvenir, et cela fait, de le jeter anonymement

à l'adresse de mon éditeur.

EDMOND DE CONCOURT.

Auteuil, 15 octobre 1881.

CHÉRIE

PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[14]

Voici le roman que j'annonçais dans l'introduction de LA FAUSTIN, et

auquel je travaille depuis deux ans.

C'est une monographie de jeune fille, observée dans le milieu des

élégances de la richesse, du pouvoir, de la suprême bonne compagnie, une

étude de jeune fille du monde officiel sous le second Empire.

Préfaces et manifestes littéraires · 第 1 / 8 段