--Ces révélations, continua Jean, j'aurais peut-être dû vous les faire

le jour où le bon Philippe vous ramena au camp; mais elles sont d'une

importance telle que pour vous initier au secret qu'elles renferment, la

certitude de n'être entendu que de Dieu et de vous m'était nécessaire.

Il a fallu attendre que le temps me permit de vous conduire en un lieu

sûr, à l'abri des indiscrets. Ce lieu est éloigné de deux lieues d'ici

environ. Avant de vous y introduire, promettez-moi, mademoiselle, de me

pardonner la triste condition à laquelle les circonstances m'ont

forcé de vous asservir, même depuis' que je sais...

--Oh! monseigneur, s'écria-t-elle d'un ton ému, bien plutôt que de

pardonner, laissez-moi bénir le généreux et noble maître...

--Arrêtez! interrompit-il en fléchissant le genou, entre vous et moi il

n'y a d'autre, maître que l'Éternel!

Puis, remarquant que la jeune fille le considérait d'un air interdit, il

ajouta rapidement:

--Venez, Guyonne, oh! venez vite!

Ils reprirent leur course sans mot dire et ne s'arrêtèrent que sur le

rivage de la mer.

Là, au flanc d'une falaise, la nature avait creusé une grotte d'où la

vue pouvait embrasser l'Océan et une partie de l'île de Sable. Au fond

de la grotte s'étendait un banc tapissé de mousse.

--Entrez, dit le vicomte en montrant le réduit à Guyonne.

Elle voulut, par déférence, lui céder le pas, mais il dit d'un ton

solennel:

--Mademoiselle la comtesse de Pentoêk veut-elle me faire l'honneur...

Son geste acheva l'invitation.

Guyonne pénétra dans la grotte et, à la prière du gentilhomme, s'assit

sur le banc de gazon.

Alors, Jean, vicomte de Ganay, seigneur de Pouilly, Gevrolles et autres

fiefs du duché de Bourgogne; écuyer de monseigneur le marquis de la

Roche, gouverneur de la colonie de l'île de Sable, se découvrit, tira de

son sein un papier cacheté, et, mettant un genou à terre, présenta, avec

ces mots, le papier à la jeune fille:

--Noble damoiselle Marie-Antoinette-Guyonne, comtesse de Pentoêk,

souffrez que le plus humble de vos serviteurs vous offre votre extrait

baptistaire.

Plus profondément étonnée encore par l'acte du vicomte que par la

vue des sceaux armoriés qui ornaient le pli, Guyonne ne fit pas un

mouvement.

--Prenez, reprit l'écuyer d'une voix douce; ce papier contient la preuve

de l'illustre origine de laquelle vous descendez.

Et comme la jeune fille surprise jusqu'à l'effroi par cette déclaration

soudaine dont la portée même lui échappait, demeurait toujours dans une

immobilité voisine de la prostration, Jean de Ganay lui prit la main et

la baisa respectueusement en y déposant le parchemin.

--Monseigneur, balbutia, Guyonne je ne comprends pas.

--Écoutez-moi, dit vivement le jeune homme, écoutez-moi, noble fille,

vous ne me devez plus le titre de monseigneur. Pour vous, je ne suis

qu'un simple écuyer, et vous, damoiselle Guyonne, vous comptez parmi

vos ancêtres les plus illustres et les plus valeureux seigneurs de la

Normandie et de la Bretagne. Damoiselle Guyonne, celle que vous aviez

coutume de nommer votre mère ne l'était pas; celui que vous aviez

coutume de nommer votre père ne l'était pas non plus. Votre mère,

Guyonne, s'appelait Élisabeth-Guyonne de la Roche; elle était soeur du

marquis Guillaume de la Roche-Gommard, et d'Adélaïde de la Roche, mère

de Laure de Kerskoên. Vous appartenez donc, damoiselle Guyonne, aux de

la Roche par les femmes, et monseigneur Guillaume de la Roche est votre

oncle maternel.

--Sainte Vierge! se peut-il? n'est-ce pas un rêve? s'écria-t-elle,

tandis que le vicomte continuait:

--Votre père, damoiselle Guyonne, fut un vaillant capitaine,

Georges-Arthur-Maxime de Pentoêk, comte de Saint-Lô.

--Mais comment? c'est une erreur! vous vous trompez, monseigneur...,

disait la jeune fille bouleversée.

--Descellez ce parchemin et vous reconnaîtrez la vérité.

--Non, non, Jésus, mon doux Sauveur, je n'oserais jamais.

--Eh bien! si vous m'autorisez, noble damoiselle, dit Jean de Ganay en

reprenant le pli que Guyonne tenait dans sa main entr'ouverte.

--Ah! quittez cette posture, monseigneur, murmura-t-elle.

Et sa prière fut énoncée avec une amabilité charmante, mais qui

équivalait à un ordre.

La jeune fille avait retrouvé son tact féminin, et avec cette

promptitude qu'ont les femmes à se mettre subitement au niveau des

circonstances, elle savait déjà être gracieuse et impérative dans ses

paroles.

L'écuyer se leva et resta debout la tête nue.

Dans cette position, il faisait face à Guyonne, et son corps, placé

devant l'entrée de la grotte, empêchait de voir au dehors.

--Daignez vous asseoir, lui dit-elle en l'invitant avec la main à

prendre place auprès d'elle.

Jean, joyeux, allait obéir, quand une explosion retentit à quelques pas.

Le vicomte lâcha un cri et tomba baigné dans son sang.

IX

AMOUR

Au cri du jeune homme, comme un lugubre écho, répondirent deux autres

cris: l'un déchirant, plein d'angoisses; l'autre, terrible, plein de

menaces. Guyonne avait poussé le premier, Philippe Francoeur, le second.

Débouchant d'un bouquet de sapins, ce dernier se précipita vers une dune

de sable derrière laquelle un homme se tenait tapi. Le Maléficieux était

pourpre de fureur sa main brandissait un long coutelas. Il fondit sur

l'homme et l'assaillit avec rage. Une lutte s'engagea, lutte courte et

fatale. Bientôt le matelot eut désarmé son adversaire, qui se défendait

avec la crosse d'un mousquet; puis il le terrassa et lui plongea son

couteau dans le coeur.

Ce combat avait été rapide comme l'éclair. Après s'être assuré que

l'ennemi n'existait plus, Philippe s'avança vers la grotte. Il trouva

Guyonne accroupie près du vicomte de Ganay, blessé à l'épaule par une

balle. La jeune fille, tout en pleurs, avait déchiré le vêtement du

vicomte et s'efforçait d'étancher le sang qui jaillissait à flots d'une

plaie béante.

Durant cette opération, le jeune homme lui souriait doucement; il

semblait heureux de l'accident qui, mieux qu'un aveu, lui apprenait

l'amour de Guyonne pour lui.

--Oh! Philippe, s'écria-t-elle en apercevant le matelot, c'est le ciel

qui vous envoie! venez, venez vite, monseigneur se meurt, aidez-moi à le

secourir!

--Monseigneur!... répéta Philippe d'un ton douloureux.

--N'ayez pas d'inquiétudes, mes chers amis, dit dolemment le vicomte,

ce ne sera rien; aucune des parties nobles n'a été attaquée. Tâchez

seulement d'arrêter l'effusion du sang, car je m'affaiblis.

--Mon Dieu! mon Dieu! sauvez sa vie et prenez la mienne! sanglotait la

pauvre Guyonne.

--Voyons, dit Philippe, en se baissant, je me connais aux entailles,

moi, oui bien!

Et se tournant vers Guyonne:

--Vous, mon enfant, lui dit-il, allez chercher de l'eau à la source la

plus voisine; pendant ce temps j'examinerai la blessure.

La jeune fille ne se le fit pas répéter. Et tandis que Francoeur

procédait à son examen avec toute l'habileté d'un praticien consommé,

Jean de Ganay lui dit:

--Mais comment...

--Pierre, monseigneur! encore, mais, pour la dernière fois, ce Pierre!

--Lui, ce misérable!...

--Il a reçu sa punition, monseigneur; je lui ai servi de valet des

hautes-oeuvres! Allons, voilà qui est bien; cette blessure n'est qu'une

avarie. Huit jours de repos serviront, à la réparer. L'os de l'épaule a

été froissé, mais il n'y a rien de rompu dans les agrès... Oui bien, je

lui ai rendu le bon service d'en débarrasser la colonie. Je savais qu'il

rôdait dû ce côté; un de nos gens disait l'avoir aperçu; aussi, quand je

vous ai vu sortir, je me suis permis de vous suivre de loin. Ça n'était

pas la consigne, mais enfin, monseigneur, ça me faisait tic tac dans

l'entrepont, et coûte que coûte, je fis voile après vous. Punissez-moi,

monseigneur, je l'ai mérité...

--Bon Philippe! murmura le vicomte en lui tendant la main.

--Donc, reprit le matelot, j'arrive au coin du petit bois, à quelques

toises d'ici, et, bête comme un novice, au lieu de monter mon quart, je

m'amuse à rêvasser sur l'herbe...

--Voici de l'eau, interrompit Guyonne en apportant sa casquette de peau

remplie d'eau fraîche. Mais comment va monseigneur, dites-moi, Philippe?

ce ne sera pas sérieux, n'est-ce pas? Oh! bonne sainte Vierge, comme le

sang coule!...

--Ne craignez rien, mon enfant, répondit le Maléficieux. Par bonheur, le

maladroit a manqué son coup; nous en serons quitte pour une écorchure.

Assisté de la jeune fille, il lava la plaie avec soin, y appliqua une

compresse d'eau froide, banda le tout tant bien que mal, en continuant

son histoire, et quand il eut fini, il présenta une gourde au vicomte.

--Buvez un petit coup, monseigneur; rien de meilleur pour ranimer les

forces. Cette outre, c'est mon _vade mecum_, comme disait mon pauvre

ami, feu Grosbec. Heureusement que je l'ai retrouvée, car je l'avais

perdue dans les glaces. Une fameuse gourde, oui bien, par la fourche

de Neptune! je ne la donnerais pas pour dix angelots d'or... Bon, mon

tonique a fait son effet; qu'est-ce que je vous disais? ses couleurs

reviennent, n'est-ce pas, l'enfant?

Pour toute réponse, Guyonne se pendit à son cou et l'embrassa.

--Ça fait toujours du bien, quoiqu'on ait cinquante ans sur les épaules,

des baisers comme ça, dit-il gaiement.

Ensuite, il prit le vicomte dans ses bras, le coucha sur le banc de

gazon et parut se consulter. De temps en temps, il regardait le ciel

et grommelait des paroles de contrariété. Ni Guyonne ni Jean ne

l'écoutaient. L'un, alangui par une perte de sang assez abondante,

demeurait plongé dans cette sorte de voluptueuse torpeur, suite

ordinaire d'une hémorrhagie; l'autre, agenouillée près du vicomte,

lui formait un oreiller avec son bras et le contemplait avec cette

expression d'amour divin que Raphaël a mise dans la tête de sa Marie.

--Mille écoutilles! s'écria tout à coup le matelot, en frappant du pied;

il ne manquait plus que ça! la pluie!

Cette exclamation éveilla Guyonne.

--Il pleut, répéta-t-elle.

--Oui bien, il pleut par la fourche... Bast! n'importe! vous, ma chère

enfant, vous resterez ici avec monseigneur, et moi j'irai chercher

quelques-uns de nos gens pour le transporter au camp.

--Oh non, pas vous, Philippe, mais moi, dit vivement la jeune fille.

Il est préférable que vous demeuriez avec monseigneur. Si on attentait

encore à sa vie, pensez donc! je ne pourrais le défendre aussi bien que

vous.

--Quant à une nouvelle attaque, elle n'est pas à redouter, cependant

comme vous avez le pied plus leste que le mien...

--Eh bien! reprit-elle, venez soutenir la tête de monseigneur, et avant

deux heures je serai de retour!

Elle s'inclina pour retirer son bras, et le jeune homme profitant de ce

moment, prit le cou de Guyonne avec sa main gauche, lui abaissa la tête

et la baisa au front...

Une brûlante rougeur protesta pour la pudeur de la jeune fille, mais une

sensation de plaisir indicible avait gagné la cause de l'amant.

--C'est convenu, partez! dit Philippe qui avait fait semblant de ne pas

remarquer cette petite scène intime.

Guyonne s'éloigna, non sans avoir multiplié ses recommandations au

matelot, et laissé pour adieu à l'idole de son coeur un long regard.

Son absence fut aussi courte que possible. Elle revint suivie de quatre

colons qui portaient un large brancard couvert de peaux, car il pleuvait

à torrents. Vers le soir, Jean de Ganay reposait dans son lit au castel

du camp; Guyonne veillait à ses côtés. A dater de ce jour, le cours des

relations entre les deux jeunes gens changea complètement. La maladie

de Jean de Ganay fut le trait d'union qui acheva de marier leurs

belles âmes. L'un par l'autre, ils comprirent combien ils étaient bons,

vertueux et nobles. N'eût été l'accident arrivé au vicomte, bien

des mois peut-être se seraient écoulés avant que Guyonne osât se

familiariser avec l'idée d'être aimée par Jean de Ganay, et que celui-ci

connût la suavité des sentiments qui animaient la jeune fille. Mais

les heures qu'ils coulèrent en tête-à-tête, sans être distraits par les

influences extérieures, les petits soins qu'exigeait l'état du blessé,

les épanchements de l'esprit achevèrent d'embraser ces deux êtres si

bien faits l'un pour l'autre.

La jeune fille était si lasse de son rôle d'homme, qu'elle inventait

mille mignardises charmantes pour rappeler son sexe. Une pensionnaire

n'aurait pas été plus chaste qu'elle, une amante pas plus tendre, une

mère plus empressée. On eût dit que les trois qualités de la femme

étaient réunies en elle, la pudeur, l'amour, le dévoilement; trinité

sacrée dont l'auréole brillait à son front et enflammait le vicomte

d'une douce ivresse. Elle lui apparaissait comme un ange descendu du

ciel pour le guider au bonheur. Et il était si heureux qu'il craignait

presque de voir approcher sa guérison. Que faire, en effet, lorsque sa

Santé serait rétablie? Découvrirait-il à ses compagnons le sexe du faux

Yvon? l'épouserait-il à la face de Dieu! ou bien continuerait-il de se

comporter comme au temps où il ignorait tout? Le dilemme était affreux.

Jean ne pouvait opter ni pour une décision, ni pour une autre. La seule

chance de salut qui lui restât, c'était la prompte arrivée d'un vaisseau

qui les délivrerait tous. Mais devait-il s'arrêter à cette illusion?

Depuis cinq ans qu'il la ravivait et qu'elle s'éteignait, n'avait-il

pas appris à la considérer sous son vrai jour? Pauvre Jean, ces soucis

empoisonnaient la source à laquelle il buvait à longs traits. Souvent,

en contemplant Guyonne vaincue par la fatigue et endormie sur un

escabeau à son chevet, le jeune homme gémissait et des larmes gonflaient

ses paupières; souvent au milieu d'une de ces conversations muettes

dont les amants savent si bien la langue, il soupirait tristement. Mais

Guyonne devinait immédiatement la cause de ce soupir, et pour chasser

de l'esprit de son bien-aimé des réflexions pénibles, la jeune fille

souriait. De même que le soleil dissipe les nuages, ce sourire dissipait

les chagrins du vicomte. Leur tendresse était profonde comme la cause

qui l'avait fait naître, pure comme l'aile de la colombe. Ils s'aimaient

en enfants, suçant le miel de ce premier amour avec ardeur, et luttant

de sacrifices pour se cacher leurs tourments. Car Guyonne ne souffrait

pas moins que Jean de Ganay de sa position équivoque, et l'avenir

l'épouvantait! Mais c'était à ces heures de doute et d'amertume qu'elle

recueillait les trésors de son affection pour les verser sur le vicomte;

c'était à ces heures surtout, qu'elle le berçait de chastes caresses,

qu'elle lui chantait les divines mélodies de l'amour, et endormait son

esprit endolori dans les bras roses de l'Espérance. Elle réussissait

facilement, si facilement qu'elle-même finissait par le suivre dans ses

rêves de félicité. Nous aimons tant à tromper nos ennuis, il y a tant de

ressource dans un jeune amour! Guyonne, parvenue à trente ans sans

avoir été aimée, et rencontrant tout à coup l'amour qu'elle désirait,

ressemblait au voyageur altéré qui trouve un fruit au milieu du désert.

D'abord il craint d'y toucher; s'il était venimeux, se dit-il? Puis il

avance la main, la retire, l'avance encore, saisit le fruit, le flaire,

y porte la dent; le rejette, le reprend et enfin le dévore avidement,

tout en redoutant qu'il ne contienne des sucs mortels.

Le jour où Jean de Ganay sortit de son lit fut un beau jour. Les huit

colons qui restaient vinrent le féliciter, et lui apporter les plus

beaux produits de leur chasse ou de leur pêche.

La maladie, les privations, les révoltes avaient réduit à quatre le

nombre des soudards. Cependant, ils ne s'étaient pas ralliés aux colons

et vivaient toujours misérablement sur un coin de l'île.

Le soir, le vicomte s'étant, après un repas partagé avec ses compagnons,

rendu dans sa chambre, dit à Guyonne, de sa voix touchante et

sympathique:

--Maintenant, mon amie, je vais vous rendre l'héritage de vos parents.

Voici, ajouta-t-il en ouvrant le coffret, le portrait de votre mère, la

noble Élisabeth-Guyonne de la Roche, et voilà la correspondance de vos

malheureux parents.

La jeune fille baisa tendrement le souvenir que lui présentait le

vicomte, et celui-ci reprit:

--Vous me pardonnerez, j'ose l'espérer, d'avoir violé le secret de ces

lettres en apprenant comment elles sont tombées en ma possession.

Ayant raconté ce qui lui était arrivé à bord de l'épave de l'_Érable_,

Jean continua:

--Quand j'eus forcé la cassette, le portrait qui y était renfermé me

frappa vivement. Je savais bien avoir vu quelque part sa ressemblance.

Mais sans Philippe qui m'éclaira, je n'aurais pas songé tout de suite à

ma bien-aimée.

Guyonne lui pressa la main pour le remercier.

--Alors j'eus l'indiscrétion de lire cette correspondance de deux amants

infortunés ici-bas, qui jouissent, sans doute, dans l'autre monde, du

bonheur qu'ils n'ont pu obtenir dans celui-ci... Oui, ils se sont bien

aimés, eux aussi, votre père et votre mère, ma Guyonne! Oh! j'ai pleuré

en parcourant ces pages éloquentes, écrites avec les larmes de la

douleur... Votre père, Georges-Arthur-Maxime de Pentoêk, avait de bonne

heure embrassé la carrière maritime. A vingt ans on le considérait comme

un des officiers les plus distingués dans sa profession. Venu en congé à

Nantes, vers 1571, il y fit la connaissance de votre mère, Guyonne de la

Roche. Ils étaient beaux tous deux, ils s'éprirent l'un de l'autre. Mais

une vieille rancune divisait la famille des de la Roche et celle des

Pentoêk. Au mot de mariage avec un Pentoêk, le vieux marquis de la

Roche fronça les sourcils, et votre mère fut convaincue que jamais elle

n'aurait l'acquiescement de son père. Les obstacles enflammèrent la

passion des deux jeunes gens. Ils se jurèrent fidélité éternelle. Un

prêtre compatissant consentit à les unir en secret. L'hymen eut

lieu dans la cabane d'un paysan. Une seule personne fut mise dans la

confidence. Cette personne, ma Guyonne, ce fut Marguerite, votre mère

adoptive. Elle était soeur de lait de Guyonne de la Roche. Elle aida sa

maîtresse à cacher une grossesse qui ne tarda guère à se déclarer. Puis,

à votre naissance, elle vous recueillit et vous éleva comme son enfant.

Pendant ce temps, votre père était allé à Brest. C'est là qu'il apprit

que sa femme adorée lui avait donné une fille. Oh! vous lirez la lettre

qu'il écrivit alors à votre mère, Guyonne! Comme il l'aimait, comme

il savait alléger ses peines! Mon Dieu! je voudrais pouvoir vous aimer

comme cela...

--Bon ami, poursuivez, je vous prie, dit la jeune fille tout en larmes.

--Hélas! ce que j'ai à vous narrer maintenant est bien navrant. La

_Navarre_, où servait Maxime de Pentoêk, reçut l'ordre d'aller aux

Indes. Quatre années s'écoulèrent sans qu'on en entendît parler. Puis la

nouvelle se répandit qu'il avait fait naufrage. Ce fut le coup de mort

pour votre mère...

Jean de Ganay fit une pause, pour ne pas troubler la douleur de la jeune

fille qui éclatait en sanglots; et quand elle se fut un peu calmée, il

termina ainsi cette mélancolique histoire:

--Votre père, cependant, n'avait pas péri. Le navire qui le portait

ayant sombré sur les côtes des Indes orientales, il y resta jusqu'à ce

qu'il pût revenir en France, où il comptait retrouver une épouse chérie

et un petit ange pour le consoler de ses malheurs passés. Jugez de son

désespoir lorsqu'il rentra à Nantes!... Il demanda Catherine. On ne

savait ce qu'elle était devenue...

--Mon ami, murmura Guyonne, d'une voix brisée et en tombant à genoux,

prions Dieu pour ceux qui ne sont plus!

X

RETOUR DU CASTOR

Une semaine après, le vicomte Jean de Ganay était complètement rétabli.

Par une belle après-midi, il proposa à Guyonne une partie de pêche.

La jeune fille s'empressa d'accepter. S'étant munis de lignes, ils

montèrent dans un grand canot fait avec les débris de l'_Érable_ et

partirent accompagnés du Maléficieux, qui devait remplir l'office de

rameur.

Les deux jeunes gens s'assirent à la poupe de l'embarcation, et

Philippe, se doutant bien qu'ils songeraient plus à s'entretenir de leur

amour qu'à faire la guerre aux habitants des eaux, se plaça de façon

à leur tourner le dos. Pour les moins gêner par sa présence, le brave

matelot se mit à entonner une vieille chanson guerrière.

Aussi préoccupé de leur avenir qu'ils l'étaient eux-mêmes de leur

mutuelle tendresse, Francoeur ne prit garde, ni au temps qui fuyait

avec la rapidité de l'aigle, ni à un cercle de petits nuages qui cernait

l'orbe du soleil couchant.

Subjugués par les effluves de ce fluide magnétique que l'amour

communique et reçoit en même temps par la présence des amants, Guyonne

et Jean rêvaient bien plus encore qu'ils ne causaient. Mais cette

rêverie était le langage harmonieux de leurs coeurs. Ils lisaient

plus aisément leurs pensées que si elles eussent été écrites, ils se

comprenaient mieux que s'ils eussent parlé. Le véritable amour est si

immatériel que tout effort, tout mouvement physique, pour se promener,

lui répugne. C'est une fleur délicate qu'on ne reconnaît qu'à son

parfum, à ses couleurs naturelles; une mélodie du soir qu'on savoure

silencieusement, et dont on détruirait le charme en la voulant analyser.

On peut encore comparer cette sensibilité exquise de tout notre être,

quand, aimant sincèrement, nous sommes près de l'objet aimé, à la

disposition dans laquelle nous nous trouvons, lorsqu'un soir d'automne,

à la tombée du crépuscule, plongé dans un fauteuil, devant un bon feu,

nous évoquons les gracieuses images de l'imagination. Elles accourent,

nous les voyons, nous les sentons, nous respirons leur haleine, nous

devisons avec elles, et nous n'appartenons plus à ce monde. Baigné dans

un fleuve de délices, nous désirons nous y noyer, et nous craignons

de remuer la tête, nous craignons de bouger, tant nous avons peur

d'effaroucher les fantômes de notre somnolence.......

Tout à coup, Philippe Francoeur suspendit son chant et se dressa debout

dans le canot.

Guyonne et Jean tressaillirent.

--Qu'y a-t-il? demanda ce dernier.

Les regards attachés à l'occident, le matelot ne répondit pas.

En ce moment, un nuage noir, aux franges rouges comme le feu, cachait le

soleil.

--Le cap au nord-ouest, monseigneur! le cap au nord-ouest! s'écria

Philippe, sans essayer de déguiser son émoi.

Jean de Ganay imprima au gouvernail fixé derrière lui un mouvement si

brusque que la planchette se brisa. Au même instant, un mugissement

sourd et lointain se fit entendre.

Le matelot se jeta sur ses avirons.

Deux rafales successives sifflèrent dans l'air.

--Mon Dieu! fit Guyonne en se serrant contre le vicomte, qui l'entoura

de ses bras, par cet instinct qui nous rapproche tous pour lutter contre

le danger, même lorsque la lutte est impossible.

Le ciel se marbrait de taches sombres, la mer grossissait, de lourds

goélands voletaient au-dessus de l'embarcation.

--Faut-il te venir en aide, Philippe? dit l'écuyer.

Le Maléficieux n'entendit pas, une nouvelle bouffée de vent poussait

contre le canot des montagnes d'eau.

--Cramponnez-vous au banc! s'écria Francoeur.

Par bonheur les lames passèrent à côté.

Dégagé de son voile, le soleil jetait un dernier regard sur l'Océan

courroucé.

--Un navire! j'aperçois un navire! clama Guyonne. En effet un vaisseau

était en vue.

--Ah! nous sommes sauvés! Il se dirige vers l'île de Sable, dit le

vicomte, qui oubliait déjà le péril auquel ils étaient exposés.

Philippe demeura silencieux, tous ses efforts tendaient à maintenir

l'esquif en équilibre.

Rapidement la nuit arriva. L'Atlantique hurlait comme une bête fauve, et

mêlait sa voix formidable aux glapissements du vent.

On n'osait ouvrir la bouche, on n'osait se mouvoir sur le canot.

Soudain, comme la chaloupe arrivait à la cime d'une vague, une masse

sombre se profila près d'elle.

--Au secours! vociféra Jean de Ganay, reconnaissant le navire qu'ils

avaient distingué deux heures auparavant.

Enlacée à son amant, Guyonne leva la tête, et poussa un cri d'indicible

effroi!

Un rayon de lune lui avait montré la figure sardonique du pilote

Alexis Chedotel, accoudé à la lisse de tribord du navire...............

Le lendemain matin, il y avait grande allégresse sur l'île de Sable. Une

barque de cent tonneaux se balançait coquettement à un demi-mille de la

côte.

Chedotel la commandait.

L'île de sable · 第 18 / 19 段