--Noyée! non, monseigneur, mais sur le point de périr de froid!
--Elle vit! tu dis qu'elle vit! exclama le vicomte d'un ton passionné.
--Elle est à quelques pas d'ici.
--Oh! merci, mon Dieu! dit Jean en levant au ciel ses yeux rayonnants de
gratitude.
Le matelot narra brièvement au vicomte l'histoire de Guyonne, depuis sa
disparition du camp jusqu'au moment où elle avait été si miraculeusement
sauvée. Jean écouta ce récit avec une attention muette et pour ainsi
dire suspendu aux lèvres du conteur.
--Viens, viens, dit-il aussitôt que Philippe eut cessé de parler. Allons
la chercher. Car tu ne sais pas qui elle est, cette jeune fille... Tu ne
sais pas qu'elle appartient, à la noble famille... Mais le saisissement,
me rend fou! Hâte-toi... dépêchons!
--Pardon, monseigneur, dit le matelot sans bouger.
--Non, marche! je grille d'impatience, s'écria le vicomte, tout
frémissant de cette impétuosité égoïste dont une félicité imprévue anime
notre sang.
--Monseigneur, écoutez-moi, je vous en conjure, objecta Philippe
en arrêtant l'écuyer par un regard. Avant tout il faut prendre nos
précautions. Soyons circonspects. Le retour de Guyonne pourrait nous
être funeste à tous, si son sexe était connu. Du sang-froid donc.
Cette sage admonestation réprima la fougue du jeune homme.
--Tu as raison, mon cher Philippe, et je suis mi insensé, dit-il, en
tendant la main au Maléficieux.
--Oh! je comprends cet empressement, répondit Francoeur, avec un sourire
que lui permettaient son âge et les nombreux services qu'il avait rendus
au vicomte de Ganay. Vous resterez ici, continua-t-il, votre rang et
votre dignité le commandent. Moi je retournerai près d'Yvon et vous
l'amènerai. Soyez sur la porte du castel quand nous arriverons; et, en
présence des colons qui savent déjà la bonne nouvelle, accueillez-le de
façon à ne pas exciter les soupçons. Vous excuserez votre vieux matelot.
Il est bien hardi de vous donner des conseils.
--Donne toujours, mon bon Philippe. Tout t'est permis, à toi.
--Ensuite, reprit le marin en se grattant le front, ensuite,
monseigneur... ma foi, vous savez ce que vous avez à faire.
--Oui, oui, oui. Vole la quérir!
--C'est Yvon, rien qu'Yvon, le N° 40, n'oubliez pas, monseigneur, dit
Philippe en s'éloignant.
Dès qu'il fut parti, Jean de Ganay ouvrit son coffret de palissandre, en
tira le portrait dont nous avons parlé dans les chapitres précédents
et le contempla avec adoration. Puis il le baisa respectueusement, le
replaça dans le coffret qu'il ferma et sortit.
Les colons au nombre de dix étaient attroupés devant l'habitation du
chef. Ils causaient à haute voix de la miraculeuse trouvaille
qu'avait faite le Maléficieux. L'apparition du vicomte mit fin à leurs
conversations.
Tous les regards se tournèrent vers lui comme pour l'interroger. A son
tour, il raconta en peu de mots les aventures d'Yvon. Et quand
Philippe revint suivi de la jeune fille, toutes les curiosités étaient
satisfaites. Les routiers se précipitèrent au-devant de leur faux
compagnon, rivalisant d'avidité pour lui serrer la main ou lui adresser
une parole d'amitié. Car tous aimaient Guyonne qui en maintes occasions
les avait tour à tour plus ou moins obligés.
Nabot lui sauta au cou et la baisa bruyamment sur les deux joues en
disant:
--Tiens, mon bijou, tu es si beau et si bon, que si tu eusses porté
cornettes et jupons au lieu de haut-de-chausses, je t'aurais offert mon
coeur.
L'assemblée se mit à rire, et Guyonne rougit vivement. Les roses de son
teint s'empourprèrent bien davantage quand elle aperçut le vicomte
Jean. Philippe, qui lui donnait le bras, craignant que son émotion ne la
trahît, lui dit à l'oreille:
--De la fermeté!
Elle s'avança timidement. Le vicomte la félicita, avec assez de
calme, sur sa miraculeuse délivrance. Elle répondit par un bégayement
inintelligible. Et Jean de Ganay, pour mettre fin à une scène qui
devenait embarrassante, lui dit:
--Yvon, entrez et chauffez-vous. Le froid pourrait nuire à votre santé
qui paraît avoir déjà tant souffert.
Le matelot entraîna sa protégée dans la chambre du vicomte qui, quelques
minutes après, se trouvait seul en tête-à-tête avec elle.
VII
DEMANDES ET RÉPONSES
Assise près du feu, Guyonne avait les yeux baissés. Ce qu'elle éprouvait
alors, nous ne pourrions le peindre. C'était un mélange indéfinissable
de timidité, de crainte, de honte et d'amour. Son coeur battait à rompre
sa poitrine. Des pensées confuses se heurtaient dans sa tête, et mille
sensations différentes l'oppressaient.
Jean de Ganay n'était ni moins ému, ni moins gêné. Debout, près de la
table, il affectait de mettre de l'ordre dans ses papiers pour se donner
une contenance. Mais le tremblement de sa main, les regards indécis
qu'il jetait tantôt sur la jeune fille, tantôt à droite, tantôt à gauche
trahissaient la perturbation à laquelle il était en proie.
Un quart d'heure s'écoula ainsi. Le silence Ses deux jeunes gens n'était
interrompu que parlé pétillement du bois dans le foyer. Dix fois le
vicomte ouvrit la bouche pour parler, dix fois il manqua de force.
Enfin, se faisant violence, il vint s'asseoir près de notre héroïne,
qui, succombant au poids de ses impressions, fondit en larmes et plongea
son visage dans ses mains. Cet incident agit sur l'écuyer comme un
réactif. Il apaisa les palpitations désordonnées de son coeur et
interpella doucement Guyonne:
--Mademoiselle...
--Oh! pardon, monseigneur! pardon de vous avoir abusé, sanglota la jeune
fille, tombant à ses pieds.
--Relevez-vous, relevez-vous, dit-il vivement, et détournant la tête
pour dérober les pleurs qui mouillaient ses yeux.
--Non, monseigneur, c'est la seule posture qui convienne à une misérable
pécheresse comme moi, répliqua-t-elle avec exaltation. J'ai gravement
offensé notre Père qui est aux cieux, et vous, monseigneur. Mais croyez
à ma parole; si mon frère Yvon était parti, son père serait mort
de chagrin. Pour pénitence, monseigneur, imposez-moi les plus durs
travaux... Oh! je serai trop heureuse de vous être utile à quelque
chose...
--Noble fille! S'écria le vicomte en la forçant de se rasseoir, séchez
ces larmes. Le trait que vous avez accompli est digne des plus beaux
éloges sur la terre et d'une récompense éternelle dans l'autre monde.
Ne Courbez pas le front, Guyonne, car vous êtes l'honneur de votre sexe.
Qui, moi, j'oserais blâmer un semblable dévouement, j'oserais le traiter
de faute! non, non! bien plutôt je proclamerais à la face du globe que
vous êtes la plus vertueuse et la plus héroïque des femmes.
--Quoi, monseigneur, vous ne me repoussez pas? vous m'absolvez? dit
Guyonne, en saisissant la main du jeune homme qu'elle baisa malgré lui.
--Je vous admire! murmura-t-il d'un accent enthousiaste.
Alors seulement Guyonne osa lever ses yeux humides sur Jean de Ganay,
qui à son tour, par une impulsion irréfléchie, lui prit la main et la
porta à ses lèvres.
Par cette action, le vicomte de Ganay montait jusqu'à lui Guyonne la
poissonnière. Cependant celle-ci fut plus charmée que surprise, car,
avec la pénétration que les femmes conservent, même dans les positions
compliquées, elle pressentait l'amour du jeune homme pour elle.
--Vous vous nommez Guyonne? demanda-t-il, après un moment de silencieuse
rêverie.
--Oui, monseigneur.
--D'où êtes-vous?
--Du hameau de la Roche.
--Du hameau de la Roche! ce n'est pas cela, dit pensivement l'écuyer.
Guyonne n'entendit pas ces paroles, et le vicomte reprit:
--Que fait votre père?
--Il était pêcheur, monseigneur.
--Pêcheur! mais ne m'avez-vous pas dit jadis qu'il était cabotier?
--Il est vrai.
--Remplirait-il ces deux professions?
--Non, monseigneur; mon père, à moi, était cabotier; il fit naufrage, on
le crut mort et ma mère se, remaria à un pêcheur de la seigneurie de la
Roche, le vieux Perrin, qui ainsi est mon beau-père.
--Ah! exclama le vicomte avec une satisfaction marquée. Mais vous avez
un frère?
--Yvon, monseigneur. Il est enfant du second lit, et coûta la vie à
notre mère.
--Et votre mère, vous l'appeliez?
--Marguerite, monseigneur.
--Marguerite! s'écria le jeune homme qui bondit aussitôt, courut à la
table, déplia une lettre, la lut avidement et revint en demandant:
--Votre père ne se nommait-il pas Siméon?
--Siméon, oui, monseigneur, répondit Guyonne avec un profond étonnement.
--Surnommé Leroux, n'est-ce pas?
--Mais oui.
--Il était originaire de la Normandie... et fut s'établir dans un petit
village près de Nantes, à Chantenay, où il épousa votre mère...
--Oui, oui, répliqua Guyonne à ces questions faites avec une rapidité
fiévreuse. Mais comment savez-vous, monseigneur?
Il résidait dans ce village lors de votre naissance?
--Oui, monseigneur, car je suis venue au monde en 1573.
--Oh! quel rayon de lumière! fit le vicomte en lisant à haute voix les
mots suivants sur la lettre qu'il tenait toujours à la main:
«Ce fut le cinq février mil cinq cent soixante-treize, vers quatre
heures du matin, que je donnai le jour au fruit de cet amour malheureux
et réprouvé par la justice de Dieu et des hommes. C'était un enfant du
sexe féminin. Le chapelain du château la baptisa sous le nom de Guyonne:
puis, sans égard pour les prières de la mère qui demandait à voir sa
fille, on l'enleva...»
La poissonnière entendit la lecture de ce passage avec une stupéfaction
qui touchait presque à l'hébétement. Depuis la veille, elle avait reçu
tant de commotions, qu'elle se demandait si elle n'était pas le jouet
d'un affreux cauchemar. Des incidents qui autrefois lui avaient paru
sans importance, des souvenirs oubliés, se représentaient en foule dans
sa mémoire, se classaient, et formaient comme un fil conducteur dont
elle entrevoyait le point de départ, quoiqu'elle ne le distinguât pas
encore nettement.
Aussi quand le vicomte, s'interrompant, lui dit:
--Votre enfance, Guyonne, ne vous rappelle-t-elle rien? elle répondit
d'un ton assuré:
--Mon enfance me rappelle des choses étranges.
Jean rapprocha son escabeau de celui de la jeune fille.
--J'étais bien petite, poursuivit-elle, quand nous demeurions à
Chantenay, aux portes de Nantes. Pourtant j'ai souvenance que chaque
dimanche, une belle dame, richement vêtue, venait à notre maison après
la grand'messe.
--De haute taille? dit le vicomte.
--Oui, monseigneur, elle avait la taille élevée et majestueuse. Lorsque
mon père était au logis, elle se contentait de me donner des bonbons
ou des joujous; mais si j'étais seule ou avec ma mère, alors elle me
prenait sur ses genoux, et me mangeait de caresses. Aussi je l'aimais
bien! Elle était si bonne pour nous!
Guyonne cessa de parler, deux larmes roulaient sous ses longues
paupières.
--Vous rappelez-vous le nom de cette dame? dit le vicomte.
--Son nom? repartit Guyonne; non, je ne me le rappelle plus. Ma mère
l'appelait toujours madame la comtesse...
--Est-ce là tout? demanda encore l'écuyer.
--Tout?... oh! attendez! Un soir que mon père était à la mer, une
vieille femme entra chez nous. Elle dit quelques mots à ma mère qui
poussa un grand cri. Ensuite on me mit à la hâte mes plus beaux atours;
la vieille femme, ma mère et moi, nous montâmes dans une voiture qui
attendait à la porte. Je m'endormis. En m'éveillant, je me trouvai dans
une vaste chambre; couchée sur un lit. La belle dame que j'avais vue à
la maison était étendue à côté de moi. Elle était livide de pâleur, et
cependant une tendresse infinie allumait son oeil quand elle l'attachait
sur moi. Agenouillées au pied du lit, ma mère et la vieille femme
gémissaient et pleuraient. La dame m'embrassa en soupirant, puis elle
dit à ma mère:
--Marguerite, tu me promets de l'élever comme ton enfant?
--Oh! elle l'est! elle l'est! s'écria ma pauvre mère.
--Tu en auras bien soin, n'est-ce pas, ma bonne? continua la dame d'une
voix si faible qu'on l'entendait à peine.
--Elle sera ma fille! dit ma mère en me pressant sur son sein.
--Merci, Marguerite. Je compte sur ta parole. Adieu! je puis maintenant
mourir on paix. Adieu donc, Marguerite!!! Priez pour moi, quand je ne
serai plus.
Un prêtre entra dans la chambre et ma mère m'emporta dans ses bras. La
même voiture nous ramena à la maison. Je m'endormis de nouveau durant
le trajet. Quand, le lendemain, j'interrogeai ma mère sur la scène dont
j'avais été témoin, elle me répondit que j'avais rêvé. Nous quittâmes
le pays peu de jours après. Ma mère était triste et habillée de noir.
Arrivés au village de la Roche, mon père s'embarqua pour aller faire le
trafic sur la côte de la Nouvelle-France, mais il ne reparut plus. Nous
étions sans ressources. Un pêcheur eut pitié de notre détresse. L'année
suivante, il offrit sa main à ma mère. Elle accepta, et je devins la
belle-fille d'Yvon Perrin.
--Connaissez-vous cette figure? dit Jean de Ganay, en montrant tout à
coup à Guyonne le portrait dont nous avons précédemment parlé.
Guyonne prit le cadre des mains du vicomte et alla le contempler à la
lueur de la lampe.
Mon Dieu! s'écria-t-elle, c'est elle!
--Cette dame, n'est-ce pas?
--Oui, oui; je ne saurais me tromper. Voici bien sa physionomie
gracieuse et sévère en même temps; ses magnifiques cheveux bouclés
avec lesquels je jouais, et la robe de taffetas brune, et la fraise
de dentelle, et le chaperon de velours bleu qu'elle portait
habituellement... O monseigneur, c'est elle! j'en ferais le serment!
Les doutes du vicomte s'évanouissaient. Son visage rayonnant reflétait
la joie qui débordait de son coeur. Toutefois il voulut une assurance
entière; car quoique la lumière l'éclairât de toute part, comme les
gens à qui l'on a fait l'opération de la cataracte, il aimait à se faire
répéter qu'il voyait clair. C'est pourquoi il posa cette interrogation:
--Et votre mère ne vous a pas révélé le secret...
--Quel secret, monseigneur?
--Elle ne vous a donc rien dit?
--Rien.
--A l'heure de sa mort? insista le vicomte, dont le regard plus encore
que les paroles questionnaient Guyonne.
--A l'heure de sa mort, dit-elle avec mélancolie, la pauvre femme me
passa au cou un scapulaire, en me recommandant de ne le jamais
quitter, et en ajoutant d'un ton qui résonnera toujours à mes oreilles:
«Souviens-toi, mon enfant, que c'est là tout l'héritage que t'a laissé
ta mère infortunée.»
--Voyons! s'écria Jean.
La jeune fille, rougissante, tira de son corsage deux petits morceaux
d'étoffe cousus ensemble et pendus à son cou par un cordon de cuir.
--Pouvez-vous me le confier? dit Jean en examinant l'objet.
--J'ai juré à ma mère de ne jamais m'en séparer, répliqua la jeune
fille.
--Pour quelques instants?..
--Je voudrais pouvoir ne pas vous refuser, monseigneur, dit Guyonne d'un
accent triste. Mais j'ai promis à ma mère,--à une mourante...
--Si votre avenir, si votre bonheur dépendaient de cette infraction?
--Je ne la commettrais pas volontiers.
--Et, si j'ordonnais! fit le vicomte d'une voix plutôt suppliante
qu'impérative.
--Mon devoir, monseigneur, répondit péniblement la jeune fille, est de
vous obéir. J'obéirais!
--Alors, reprit le vicomte, non sans hésiter, Guyonne, je vous
ordonne de me remettre ce scapulaire, et je m'engage à vous le rendre
aujourd'hui même.
Elle tendit, avec une douloureuse résignation, l'objet au vicomte.
Celui-ci le serra sous son habit et dit en balbutiant:
--Encore un mot, Guyonne: n'avez-vous pas une tache de rousseur, ayant
la forme d'un papillon, au dessous du coeur?
--Oui, monseigneur, dit bien bas la jeune fille dont les joues s'étaient
colorées de l'incarnat du coquelicot.
Aussitôt Jean de Ganay appela:
--Philippe!
Le Maléficieux entra et s'approcha du vicomte.
--Yvon est fatigué, dit Jean. Montre-lui sa chambre.
Francoeur fit signe à Guyonne qui sortit avec lui toute bouleversée de
la scène qui s'était passée entre l'écuyer et elle.
Dès que la porte fut fermée, Jean de Ganay trancha les fils qui liaient
les deux pièces du scapulaire.
Sur l'une d'elles on voyait brodé avec de la soie rouge un G et sur
l'autre un P.
VIII
GUYONNE ET JEAN
L'amour, présente deux traits fort distincts: ou il jaillit
spontanément, volontairement; ou bien il croît lentement,
involontairement. Dans le premier cas, il résulte, le plus souvent,
d'une prédisposition de l'individu qui en reçoit le germe et d'un rayon
de la physionomie ou de l'esprit de l'individu qui le transmet. Dans
le second cas, l'amour tire son éclosion d'une liaison suivie entre
le _subjectif_ et l'_objectif_; il est le fruit d'une sorte d'étude,
toujours d'une appréciation raisonnée. Celui-ci caresse ordinairement
les sentiments; celui-là irrite les sens. C'est assez dire que l'un
ressemble à ces fleurs éphémère, resplendissantes de couleurs, saturées
de parfums le matin, mais flétries et desséchées le soir; et que l'autre
apparaît comme une plante frêle, presque imperceptible à l'heure de
sa naissance, et que les jours et les mois développent tout doucement
jusqu'à ce qu'elle arrive à un épanouissement complet. Alors, à son
tour, elle brille de mille éclats; elle embaume de ses senteurs, et loin
de se faner après une révolution du soleil, elle conserve sa fraîcheur,
ses magnificences. L'été en drape les tissus, en fond les nuances;
l'automne en distille les arômes, en enrichit les saveurs; l'hiver
prépare, comme à regret, son linceul de neige.
--Oh! qu'il est bon, qu'il est délectable cet amour qui mollement
s'insinue dans nos sens, qu'il fait de bien! Comme il apprend à
connaître les choses pures et délicates! Principe du dévouement,
créateur de l'abnégation, lien de la société, ennemi de tout ce qui est
mauvais, serviteur de l'harmonie, flambeau des intelligences, source
de félicités ineffables, il baptise les grandes actions, éclaire
l'ignorance, polit les moeurs, aplanit les inégalités des caractères,
inspire l'artiste, civilise le sauvage, convie la nature entière à un
saint embrassement!
N'est-ce pas à ce pur amour, dis-moi, poète, que tu as emprunté
l'étincelle qui luit à ton front, anime, tes chants, active la chaleur
de ton enthousiasme?
Vous qui aimez sincèrement, répondez: votre amour ne parle-t-il pas
d'unité? L'unité, n'est-ce point la loi qui nous régit, le but où, nous
tendons? n'est-ce point le beau? n'est-ce point Dieu? Dieu! voilà le
verbe éternel, la solution de toute proposition. Dieu! c'est l'inconnu,
le mystère. C'est la personnification, de toute conception comme de tout
enfantement. C'est le mot d'ordre des penseurs et des crétins. Marche!
marche! nous crie la voix d'en haut; et nous marchons sans jamais
rétrograder, laissant des monceaux, de cadavres pour jalonner notre
passage dans l'incommensurable carrière dont la point de départ et le
terme fuient nôtre oeil. La cohorte humaine avance, guidée par la flamme
de l'amour, comme les Hébreux par la colonne de feu. Plus l'amour
nous éclaire, plus nos progrès sont rapides. N'ayant pas d'idée de la
synthèse, ne percevant que la forme, l'antiquité cheminait à tâtons sur
cette route. Il lui manquait un centre de ralliement, le beau unique,
Dieu, comme il lui manquait une lumière unique, l'amour entre les sexes
aussi bien que l'amour entre les arts, bref, la cohésion de toutes les
forces isolées pour travailler à la perfectibilité de l'ensemble...
Les anciens n'aimaient pas, ils s'aimaient. Chez eux, la femme était
un souffre-plaisir, rien de plus. De là, distinction, désunion, partant
idolâtrie. En plaçant la femme à la hauteur de l'homme, le christianisme
a engendré l'amour, par conséquent la foi indivisible.
Bénissons donc le sentiment qui attire les êtres vers un pôle commun,
et, tout en méprisant ces caprices vagues, inconstants comme les
météores, faussement décorés du nom d'amour, admirons les grandes
passions qui enflammèrent le coeur des génies des siècles passés et
présents. Eh! sans l'amour, posséderions-nous ces inimitables toiles de
Raphaël, ces poèmes sublimes du Tasse, ces profondes études politiques
de Machiavel, et ces sonnets de Pétrarque, frais et perlés comme la
rosée du matin, et ces milliers de chefs-d'oeuvre, qui font la gloire et
le bonheur de nous tous? Oui, aimons bien, et quand nous pouvons aimer
un être digne de nous, par ses qualités; quand nous sommes assurés que
nous l'aimons de toute notre puissance, de tous nos instincts, de toutes
nos volontés, unissons nos destinées aux siennes, soyons attachés à
lui comme la tige est attachée à la fleur! Mais s'il ne peut répondre à
notre amour sans blesser les lois divines...
Telles furent, ou à peu près, les pensées du vicomte Jean de Ganay,
pendant les premiers jours qui suivirent son entrevue avec Guyonne la
poissonnière.
Durant ces jours, il sut, toutefois, refouler les émotions de son coeur,
et observer vis-à-vis de la jeune fille une retenue qui accrut dans
l'esprit de celle-ci l'agitation à laquelle elle était livrée depuis son
retour dans l'île de Sable. Elle aimait l'écuyer, elle se savait aimée
de lui; elle était certaine qu'un voile planait sur sa naissance;
aussi vivait-elle dans une inquiétude plus poignante encore que les
afflictions qu'elle avait précédemment endurées.
Cependant, elle n'osait parler; elle craignait autant qu'elle
désirait la présence de son amant. Ce ne fut donc pas sans un trouble
inexprimable qu'elle s'entendit un matin apostropher par lui:
--Yvon, voulez-vous m'accompagner?
Guyonne trembla de tout son corps et répondit en suivant le vicomte.
Avril fermait les yeux, mai héritait du souffle de son devancier.
Au moment où les deux jeunes gens quittaient le castel, l'aube souriait
à l'horizon, et l'éclat de ses teintes réfléchies sur le ciel bleu
prêtait à l'orient des reflets graduels, lesquels, partant d'un orbe
éblouissant, allaient s'amollissant, se mariant insensiblement, et,
passant du pourpre vif à l'écarlate, de l'écarlate au rosé, du rosé à
l'orange, de l'orange au blanchâtre, finissaient par se noyer dans un
océan d'azur. C'était la promesse mensongère d'une belle journée.
Le lever de l'aurore ressemblait à la grimace d'une femme acariâtre,
heureuse de jouer un mauvais tour à ses adorateurs.
Néanmoins, la matinée était rehaussée de tous les agréments, de tous les
arômes d'une matinée de printemps. Si les bois n'avaient pas encore fait
leur toilette, ils s'apprêtaient à la revêtir. Les sucs nourriciers de
la végétation verdissaient le sol, rougissaient les pousses des arbres.
De partout s'élevaient ces murmures mélodieux qu'exhale la création
après un sommeil annuel. Le chardonneret saluait l'apparition du soleil,
le ruisseau gazouillait dans les taillis, l'insecte bruissait sous
l'herbe, la mouche bourdonnait dans l'air, et c'était la zéphyr qui
chantait des hymnes mystérieux et pleins de poésie.
Guyonne et Jean longeaient un sentier serpentant sur les bords du lac.
Le jeune homme marchait devant. Il allait tantôt vite, sans bouger
la tête, et tantôt se tournant soudain pour jeter un long regard à
sa compagne. Ces allures saccadées étaient la traduction fidèle des
incertitudes auxquelles l'écuyer était en proie. La jeune fille,
quoiqu'elle tînt constamment les yeux baissés, imitait comme par
intuition les mouvements de son guide. Elle hâtait le pas quand il
le hâtait, s'arrêtait quand il s'arrêtait. Elle aussi était vivement
préoccupée. Son coeur lui disait qu'elle touchait à l'époque la plus
importante de son existence, et elle éprouvait ces affres à la fois
douloureuses et voluptueuses dont nous sommes presque toujours assaillis
à la veille d'un événement qui doit décider de notre avenir. On voudrait
reculer et accélérer l'heure du dénoûment; on est poltron et téméraire;
on souffre et on se complaît dans cette souffrance.
Au bout d'un quart d'heure, le vicomte de Ganay ouvrit la bouche.
--Guyonne! dit-il d'une voix si timide que l'instinct de la jeune fille
plutôt que son oreille entendit ce nom.
Elle se rapprocha.
--J'ai, poursuivit l'écuyer, de graves révélations à vous faire.
Et il jeta un coup d'oeil sur Guyonne, qui s'inclina sans cesser de
marcher.