--Tous réunis, jour de Dieu! Non, hélas! Ce misérable Pierre a été

pour nous un brandon de discorde et un agent de malheur. Ce fut à son

instigation que les soudards s'insurgèrent pour la première fois, il y a

cinq ans. Depuis lors, ni la communauté de misères, ni les tentatives de

M. de Ganay n'ont pu les amener à de meilleurs sentiments. Je m'imagine

que ce scélérat de Pierre les a ensorcelés. A vingt reprises nous avons

été contraints de les repousser par la force des armes; à vingt reprises

ils ont tenté de nous surprendre, à la faveur de la nuit, et de nous

massacrer. Cependant, Dieu sait si le vicomte a été indulgent pour ces

bandits. Sans lui, ils auraient tous crevé de faim. Tout a été inutile.

Présentement, ce qui reste de cette clique est disséminé sur l'île, et

subsiste par le pillage de nos biens. Mais ce Pierre, ce Pierre!... Ah!

si jamais je lui mets la main au collet...

Un geste menaçant compléta la phrase de Maléficieux, dont les traits

contractés annonçaient une colère sourde et terrible.

--Mais j'aperçois le quartier-général, reprit-il après quelques minutes.

Yvon, cachez-vous derrière ces pins je cours avertir monseigneur de

Ganay.

Ayant affectueusement pressé la main de Guyonne, Philippe Francoeur

s'éloigna à grands pas.

V

FRAGMENTS DE JOURNAL

Nous sommes dans une petite chambre quadrangulaire.

Cette chambre a une apparence plus que rustique. Ses murailles sont

tendues de pelleteries bariolées, au milieu desquelles se mêlent le

manteau chatoyant du renard argenté, la toison bouclée de la brebis,

le poil ras et luisant du phoque, et la blanche robe de l'hermine. Une

simple toile jaunie par l'usage dérobe le plafond. Sur le plancher, en

guise de tapis, s'étend une mosaïque de peaux. Le mobilier est rare;

quelques escabeaux de bois, deux valises, un bahut grossièrement

fabriqué et une lourde table le composent. Une large cheminée en

cailloux non crépis embrasse tout un côté de la pièce. Le côté parallèle

est occupé par un lit recouvert de pelleteries comme les murailles,

et le plancher. Au milieu de l'un des deux autres côtés, on voit une

fenêtre carrelée de parchemins en place de vitres, et une porte basse

vis-à-vis.

Des armes sont pendues ça et là ou réunies en faisceaux.

Un homme est assis près de la table; il a les jambes croisées l'une sur

l'autre, le coude gauche appuyé sur la cuisse et la tête soutenue dans

la paume de sa main. Devant lui gisent divers papiers et un cahier qu'il

feuillette avec distraction. Cet homme est entièrement vêtu de fourrure.

Une épée à la coque ornée d'un ruban flétri est passée à sa ceinture. Il

porte longs cheveux et longue barbe; barbe et cheveux sont bruns, soyeux

et abondants. Sa physionomie a une beauté typique. Visage bronzé par le

hâle; traits réguliers, fins, traits de race; expression fière, mais

empreinte de mélancolie; oeil vif, hardi, et cependant voilé par une

douleur lente et continue; taille mince, hardie dans son jet, quoique un

peu voûtée par l'habitude de la concentration; tel est le portrait de

cet homme à qui l'on donnerait de trente-cinq à quarante ans.

--Avec quelle rapidité fuit le temps, murmurait-il on tournant une à

une les pages du manuscrit, couvertes d'une écriture cursive, serrée.

Bientôt cinq années!--cinq années d'afflictions!--Pourtant, il me semble

que c'est hier seulement que nous avons débarqué. Vivons-nous donc

plus d'espérance que de souvenir? Bon ou mauvais, le passé s'escompte

toujours à la banque de l'avenir, et, rarement, le présent est un billet

qui, pour nous, a de la valeur. Chose indéchiffrable que la vie humaine!

Pour éveil, nous avons un rêve. Que vaste est donc la distance qui

sépare notre petitesse de la grandeur divine! Ne pas même posséder la

maîtrise de sa volonté!

Il s'arrêta et regarda la flamme de la lampe qui brûlait sur la table;

car, bien qu'il fît grand jour, les carreaux de parchemin tamisaient à

l'intérieur trop peu de clarté pour qu'il fût possible de lire sans le

secours d'une lumière.

Après un instant de muette contemplation, ses yeux se reposèrent sur le

manuscrit.

Isle de Sable, 29 octobre 1598.

«Seigneur, Seigneur! ne vous lasserez-vous pas de frapper votre humble

serviteur! Voyez, mon corps est abattu, mon âme endolorie; je marche, à

l'abîme du désespoir.

»Quelles émotions m'agitent! je sens et je ne sens pas. Les pensées

montent à mon cerveau comme les bulles montent à la surface de l'eau

bouillante. Tout me frappe; tout me navre. Je voudrais pouvoir pleurer;

les larmes me soulageraient; mais mes yeux sont secs et brûlants. Je

n'ai pas même la faiblesse de la douleur. Les peines m'épuisent, et

j'ignore où est mon mal. C'est bien étrange! A ma chère France, à ma

bien-aimée Laure, pourtant je songe moins. Les privations de

toute espèce me trouvent indifférent, mais je souffre! Mystère, me

permettras-tu de déchirer ton voile? D'où vient cette agitation; d'où

viennent ces troubles, dis? J'attends avec impatience le retour du

marquis de la Roche, et je ne sais pourquoi je crains de le voir

arriver. Cotte île, elle me plaît, toute stérile qu'elle est. Y demeurer

avec une femme tendre et vertueuse, entouré de vassaux honnêtes et

laborieux, me paraîtrait un bonheur! Une femme, ai-je dit... Qu'est-elle

devenue, elle qui était parmi nous? Comment, dans quel but s'était-elle

glissée au sein de cette troupe de malfaiteurs? Elle avait l'air bon;

sa conduite était, exemplaire; son courage, son énergie, surpassaient

l'imagination, et puis quelle mâle beauté sur son visage! Oh! la vie

de cette femme devait celer un bien profond secret! Sans doute quelque

sublime dévouement l'avait poussée... Mais, ne suis-je, pas; insensé!

Cette, femme avait peut-être un amant parmi les déportés! Oh! non, non,

bannissons cette monstrueuse, présomption! Elle, un amant! elle, une

femme, dépravée! cela, n'est pas, mon coeur me le dit, ma raison me le

prouve! Est-ce ainsi que j'honore la mémoire de celle qui, au péril

des siens, sauva les jours de monseigneur de la Roche et les miens?

Ma reconnaissance se traduirait par une insulte! Ah! pardonne, noble

inconnue, pardonne, si tu es morte; ignore, si tu respires encore. Dieu!

comme, elle était belle! Quel port de reine! Quelle dignité dans la

maintien! Quelle angélique douceur sur sa figure! Non, cet ange n'avait

pas reçu sa naissance dans la cahute d'un serf; je me refuse à le

croire. C'est un manoir qu'elle eut pour berceau; ce sont de hauts et

puissants seigneurs qu'elle eut pour parents... Encore cette pensée!

elle m'obsède sans cesse! je la chasse sous une forme, elle me reparaît

sous une autre. Je ferme les yeux elle se réfléchit comme dans un

miroir; je les rouvre, elle est devant moi je me promène, elle me suit;

je travaille, elle se mêle à mes labeurs; je me couche, elle est sous

mon chevet; je m'endors, elle voltige au-dessus de ma tête. On dit que

la Providence divine nous envoie souvent des avertissements pour nous

instruire; en serait-ce un? A quoi bon m'en occuper? A quoi bon m'user

à la recherche d'une chose désormais inutile? Plus de deux mois ne se

sont-ils pas écoulés depuis sa disparition? N'ai-je pas fait battre

l'île en tous sens, fouiller tous les taillis, dans l'espoir de la

retrouver? Le lac n'a-t-il pas été sondé par Philippe?... Pauvre jeune

fille, elle est morte! peut-être de mort horrible! Qui sait? peut-être

que, durant la nuit de la rébellion, un de ces misérables... Oh! je

frémis à cette seule appréhension. Quoi! il se serait rencontré un être

à face humaine assez lâche, assez féroce pour profiter de l'état de

malaise de cette pauvre enfant!... Mon Dieu, les hommes sont donc bien

méchants, puisqu'ils peuvent même supposer la possibilité de pareils

crimes!... Des ténèbres épaisses m'environnent. Ces papiers recueillis à

bord de l'_Érable_... ce portrait dont la ressemblance avec elle est

si frappante... ce portrait, je viens de l'examiner de nouveau

attentivement. Plus je le compare, plus mes soupçons prennent

consistance. C'est sa fille; quelque chose me le crie au fond des

entrailles. Ai-je le droit de me mentir à moi-même? Et ne me rappelé-je,

pas les dernières paroles échangées, entre elle et moi? Quand je lui ai

demandé s'il était vrai qu'elle se nommât Yvon, n'a-t-elle pas balbutié;

puis n'a-t-elle pas avoué son sexe?... Quel dédale! je m'y perds... Ne

jamais la revoir! n'être pas certain de connaître la vérité! Seigneur,

aidez-moi à effacer toutes ces impressions qui m'ardent comme autant de

fers rouges! Rétablissez la paix dans mon âme, et que je puisse renoncer

à des mondanités condamnables, pour remplir mes devoirs envers vous et

envers tous ces pauvres gens que vous m'avez donné mission de former à

l'adoration de votre nom et à l'obéissance à vos saintes lois!»

Le jeune homme n'avait pas parcouru ces lignes sans faire de fréquentes

pauses pour méditer.

--Mon Dieu! s'écria-t-il en achevant, les heures, les jours, les

semaines, les mois, les saisons, les années, se sont écoulés, et ni le

temps, qui ronge tout, ni les maladies physiques, qui affaiblissent le

corps, ni les maladies morales, qui oblitèrent la sensibilité, n'ont

pu user ces empreintes laissées sur mon esprit et sur mon coeur. Le

Tout-Puissant n'a pas eu pitié de moi!

Il baissa tristement la tête et souleva avec son pouce quelques feuilles

du journal.

2 janvier 1599.

«Comme la journée d'hier m'a doucement ému! J'étais bien loin de

m'attendre à cette délicieuse surprise. Brave Philippe! quel coeur sous

sa rude enveloppe de matelot! C'est lui, sans nul doute, qui a décidé

les colons à me souhaiter une heureuse année! Oh! j'aurais été bien

heureux, si tous ils étaient venus! La certitude que j'avais des ennemis

ici, où tous nous devrions être unis comme des frères, a répandu un

léger nuage sur cette fête de famille. Fasse notre divin Rédempteur que

les soudards,--ces brebis égarées plutôt par la lassitude que par la

malignité,--ne persévèrent pas dans leur endurcissement! Combien il eût

été agréable de remercier tous ensemble le ciel qui a daigné jusqu'ici

pourvoir à notre subsistance, et de le supplier de nous continuer ses

bienfaits! Que c'eût été dignement et délicieusement saluer l'aube

d'une nouvelle année!--Il était huit heures quand mes chers colons sont

arrivés, parés de leurs meilleurs vêtements. Philippe marchait en tête.

L'honnête matelot a essayé de me débiter un compliment; mais l'éloquence

ne répondant pas à son intention, il s'est jeté à mes genoux, et a

baisé ma main, en s'écriant les larmes aux yeux:--Excusez, monseigneur,

j'aurais voulu... j'aurais désiré... enfin, pour vous dire la chose

en deux mots, les camarades et moi nous vous souhaitons toutes les

prospérités...--Bien, bien, Philippe, ai-je répondu, en voyant qu'il ne

pouvait continuer. Et m'adressant à la troupe, qui criait à tue-tête:

Vive, vive! monseigneur de Ganay! j'ai fait un petit discours qui a

touché ces bonnes gens. Ensuite, nous avons élevé nos coeurs à Dieu!--Le

dîner a été gai, plus copieux que d'ordinaire, et au dessert j'ai

fait distribuer le reste de la dernière barrique d'eau-de-vie qui nous

restât! Étaient-ils joyeux mes sujets! En un instant, ils oublièrent les

incertitudes de leur situation, les rigueurs de cet horrible hiver qui

soumet la mer elle-même à son empire! Ils oublièrent que si, demain, la

pêche manquait nous mourrions de faim! Ah! si je pouvais oublier, moi!

hélas!»

6 février.

«C'est horrible! deux de nos hommes ont été gelés ce matin en allant à

la chasse. On me dit que les soudards sont en proie à la famine. Je

vais leur envoyer un peu de poisson. Pourquoi, mon Dieu! refusent-ils de

suivre mes conseils.»

11 février.

«Dieu tout-puissant, éloignerez-vous de moi ce calice d'amertume! Il a

fallu nous défendre contre le meurtre conduit par le pillage; il a fallu

verser le sang de nos frères!--L'esprit malin s'est-il emparé de ces

malheureux? Dans la matinée, ils sont arrivés, armés jusqu'aux dents;

et, sans la valeur de nos colons, nous serions tombés sous les coups

de ces forcenés. La lutte a duré deux heures. Il tombait une neige

abondante! Nous fûmes obligés de faire usage de nos mousquets. Six

hommes ont été tués; deux colons et quatre soudards. Cette leçon

profitera-t-elle aux derniers? J'en doute. A moins que leur chef,

ce Pierre, ne périsse, ils reviendront tôt ou tard à la charge. Par

malheur, nous n'avons plus que quelques onces de poudre et j'ai tout

lieu de craindre qu'ils n'en possèdent encore une grande quantité. Si

j'en croyais le Maléficieux, nous marcherions sur les baraques des

soudards et les forcerions à nous livrer leurs armes. Mais ce plan me

répugne. Il ne pourrait s'effectuer que par des moyens violents; je

préfère attendre encore. Dieu aidant, les infidèles rentreront au

bercail. Seulement je vais enjoindre à mes gens de tâcher de s'emparer

de Pierre. Si je réussis à le prendre, l'ordre régnera promptement et

nous pourrons en sûreté entreprendre au printemps prochain la culture

des terres.»

1 mars.

«La colère divine pèse sur nous de tout son poids. Mon Dieu, que votre

sainte volonté soit faite, sur la terre comme au ciel! Mais, je vous en

supplie, épargnez ces pauvres malheureux... Le scorbut sévit au camp!»

2 mars.

«Un routier, le nommé Ludovic Bernard, est mort du scorbut, ce matin,

à dix heures. Deux autres sont affectés de cette horrible maladie. Un

soudard a déserté pour venir se joindre à nous. J'ai donné des ordres

pour qu'il fût bien reçu. Espérons que son exemple trouvera des

imitateurs.»

--Le misérable! dit le lecteur en se levant avec agitation; il avait

été dépêché par ses complices pour m'assassiner. Sans la prudence de

Philippe qui découvrit le complot, c'en était fait de moi.

Il fit quelques tours dans l'appartement, revint s'asseoir et ouvrit le

cahier au hasard.

7 avril.

«Le froid est toujours excessif et nous avons faim... Ah! que c'est

hideux, la faim! Des visages rechignés, des esprits irritables; des

hommes qui sanglotent ou blasphèment, voilà, pour mon entourage. A

l'exception de Francoeur, dont la fermeté et l'abnégation sont à toute

épreuve, je ne vois que prostration et haine à mes côtés! Moi-même,

je sens fléchir mon énergie. J'ai faim... La pêche ayant soudain fait

défaut, nous avons mangé des peaux de lapin bouillies; puis nous avons

creusé dans la neige pour extirper quelques racines, et, au moment où

j'écris, cette dernière ressource manque... Mon Dieu! j'apprends qu'ils

veulent déterrer les cadavres des deux hommes gelés en mars, pour

assouvir le besoin qui les presse... Seigneur, Seigneur, faites que

cette profanation n'ait pas lieu!»

8 avril.

«J'ai la fièvre, ma tête brûle, une sueur froide trempe mon corps...

Mes cheveux se hérissent sur ma tête... La plume tremble dans ma main!

Infortunés, ils ont réalisé leur dessein. Ces corps morts, ces

corps livides, ils les ont retirés de dessous les glaces... je n'ose

achever...»

9 avril.

«Dieu tout-puissant, fais-moi mourir... la faim me dévore... Il y a du

feu dans mon estomac... Oh! si je pouvais mourir...»

--Oui, dit le jeune homme, je souhaitais de mourir alors! Mais

c'était moins à cause des épouvantables tiraillements d'entrailles que

j'endurais, qu'à cause des sinistres projets que le jeûne enfantait dans

mon cerveau! J'en frissonne... Il me prenait des fureurs de cannibale!

Loin de me répugner, la chair humaine m'attirait invinciblement. Je me

souviens que je me suis levé de mon lit, j'ai saisi mon poignard, et si,

dans ce moment, un homme se fût présenté, je l'aurais égorgé pour sucer

son sang, déchirer ses membres avec mes dents... Horreur...

Il cacha son visage dans ses mains et demeura plongé dans une

préoccupation interrompue, d'intervalle en intervalle, par des

tressaillements spasmodiques.

Un bruit venu du dehors arracha le rêveur à ses amères réflexions. Il

courut à la fenêtre, et s'apercevant que le bruit avait été produit par

la chute d'une avalanche de neige tombée du toit de la maison où il se

tenait, il retourna à son siège.

Agitée par un courant d'air, la page du manuscrit se balançait à droite

et à gauche.

Le jeune homme, du bout du doigt, la coucha sur le verso, et son visage

s'égaya à la vue de la date suivante:

1 mai 1599.

«Enfin le printemps a fondu les frimas de l'hiver. Souriante est la

nature; mon âme nage dans une suave ivresse. Ah! qui saurait méconnaître

la bonté de Dieu à la vue des magnificences déployées autour de nous! Ce

soleil chaud et vivificateur qui baigne l'or fluide de ses rayons dans

la mer; ce ciel sans tache, qui éblouit par la pureté de son azur, et

puis ce monde qui s'anime à nos pieds, à nos côtés, sur nos têtes! ah!

comme tout cela est donc ravissant! Voyez, l'herbe pousse ses émeraudes;

les fleurettes allongent leurs corolles de toutes couleurs; les arbres

ouvrent leurs bourgeons aux caresses de la brise! Entendez! ce sont les

oiselets; ils disent les timidités, les impatiences, les jalousies et

les voluptés de l'amour, et leur langage vous ravit en extase! Chantez,

chantez encore petits oiseaux! vos romances endorment mes peines, comme

autrefois la ballade de ma nourrice endormait mon enfance... Tout le

monde est radieux au camp. Une ardeur, nouvelle comme l'ardeur de la

création, anime mes gens. Ils réparent leurs maisonnettes endommagées

par l'hiver, plantent des pieux autour de l'enceinte, et me construisent

un petit castel, comme dit Philippe. Oh! j'aime ce retour à l'espérance.

Il est de bon augure. L'homme qui a pris une détermination, fût-elle

fausse, est toujours plus fort que celui qui languit dans l'indécision.

Et mes colons sont bien résolus à mettre cette année en culture le peu

de terres arables qui entourent le lac. Le Maléficieux a eu l'heureuse

idée d'enfouir dans le sable une barrique, de graines de diverses

espèces; de plus, il a eu le courage de n'y point toucher durant

l'horrible disette que nous avons traversée; nous les sèmerons, et, de

cette façon, s'il plaît au Seigneur, on pourra, dès cette année,

obtenir une récolte qui permettra d'attendre... Attendre! La Providence

guidera-t-elle un navire jusqu'à ces rives? Le _Castor_ n'a-t-il pas

sombré? Monseigneur de la Roche vit-il encore? Ces questions se heurtent

continuellement dans mon esprit. Mais aujourd'hui, je veux leur imposer

silence. Elles empoisonneraient encore la béatitude dont m'inonde le

premier soupir du renouveau. Nos destinées sont entre les mains du

Très-Haut. Je me confie humblement à lui. Avec la foi, la certitude

de revivre dans un monde meilleur, la créature humaine n'est jamais

malheureuse.

»Il n'y a que les impies et les athées qui maudissent la lumière, car le

Seigneur a dit:

»Celui qui conteste avec le Tout-Puissant lui apprendra-t-il quelque

chose? Que celui qui dispute avec Dieu réponde à ceci.»

«P.-S.--Philippe vient de tuer deux renards argentés que des glaçons en

dérive avaient amenés sur l'île. Serions-nous donc si près de la terre

ferme?»

29 septembre.

«Quelles angoisses rongent ma pauvre âme saignante.» le doute m'accable.

O mon pieu!

»N'y a-t-il pas un temps de guerre limité à l'homme sur la terre? et ses

jours ne sont-ils pas comme les jours d'un mercenaire?

»Comme le serviteur soupire après l'ombre, et comme l'ouvrier attend son

salaire.

»Ainsi il m'a été donné pour mon partage des mois qui ne m'apportent

rien et il m'a été assigné des nuits de travail.

»Si je suis couché, je dis; Quand me lèverai-je? et quand, est-ce que

la nuit aura achevé sa mesure? et je suis plein d'inquiétudes jusqu'au

point du jour.

»Mes jours ont passé plus légèrement que la navette d'un tisserand et

ils se consument sans espérance.»

3 octobre.

«Déjà l'automne a rougi les feuilles des arbres et des buissons. Les

chantres ailés fuient vers les climats plus doux, et nous, hélas! nous

ne pouvons même attacher une espérance au jour de demain. Seigneur,

arrêtez la malédiction sur mes lèvres! Cette île doit-elle nous servir

de cercueil jusqu'au dernier!

»Les déceptions me brisent? Cependant ne jouissons-nous pas du bien-être

matériel? Nos prévisions sur la récolte se sont vérifiées. Notre grenier

est comble. La faim ne nous armera pas cet hiver les uns contre les

autres. Les colons s'améliorent. Une discipline salutaire et des

exhortations quotidiennes ont dompté ces natures sauvages. Maintenant

je devrais m'applaudir de mon oeuvre, car j'ai fait le bien autant qu'il

était en mon pouvoir. Ils écoutent ma voix, ces hommes farouches! ils

prient avec ferveur et si la Providence nous ramène dans la patrie, ils

feront des citoyens probes et pieux. Pourquoi, dis-je, cette agitation

qui me mine? D'où vient qu'à certaines heures ma poitrine se resserre,

des larmes brûlantes jaillissent de mes yeux? pourquoi suis-je à charge

à moi-même?

»Ce matin, dans une promenade solitaire, j'ai poussé jusqu'à, la hutte

en ruines qu'elle a habitée avec le naufragé. M'étant assis sur une

poutre, j'ai longuement rêvé d'elle. Qui était-elle? Où, comment

a-t-elle péri?

La nuit répand ses ombres sur cette vie éteinte, et jamais une lueur

n'en éclaira le fil perdu! Mon Dieu, si pourtant mes pressentiments ne

m'avaient pas trompé!»

Comme le jeune homme finissait cette phrase, on frappa doucement à la

porte. Il se hâta de fermer le cahier et le cacha au fond d'un coffret

de palissandre.

--Entrez, dit-il ensuite.

VI

LA SURPRISE

La porte s'ouvrit et Philippe Francoeur parut.

--Ah! c'est toi, mon vieil ami, dit le jeune homme se levant et allant

serrer la main du matelot. Mais qu'as-tu donc? tu es tout essoufflé...

--Oh! monseigneur, monseigneur, répondit Philippe d'une voix

entrecoupée, je savais bien, je savais bien...

--Que savais-tu?

--Ah! le vieux Francoeur est plus matois qu'il n'en a l'air, allez!

--De quoi s'agit-il?

--Ça m'étouffe, oui bien...

--Assieds-toi, et remets-toi de ton émotion.

--Mon... émotion, vous avez dit le mot, car je suis diantrement ému. Le

moyen de ne pas l'être aussi!

--Raconte-moi ça, dit le vicomte de Ganay en frappant amicalement sur

l'épaule du Maléficieux.

--Mais au moins, monseigneur, vous me promettez...

--Tout ce que tu voudras.

--C'est que, voyez-vous, dit Philippe dont les yeux pétillaient de joie,

voyez-vous, cette nouvelle est si extraordinaire...

--Aurais-tu découvert un banc de harengs?

--Oh! que nenni.

--Seigneur! un navire...

--Non, non, répondit Philippe en hochant la tête. L'heure de notre

délivrance n'a pas encore sonné.

Une lueur brillante qui avait illuminé le front du vicomte de Ganay

s'éteignit.

--Alors parle, mon dévoué serviteur, dit-il.

--Je crains que cette nouvelle...

--Serait-elle mauvaise? s'écria Jean en fronçant les sourcils.

--Au contraire.

--Explique-toi donc.

--Si j'étais sûr que... Enfin, je n'y puis plus tenir; oui bien, par la

fourche de Neptune. Elle est retrouvée!

Le matelot jeta cette dernière phrase avec une vivacité si grande qu'on

eût cru que les paroles lui brûlaient le gosier.

--Retrouvée! qui? fit le vicomte en pâlissant.

--Oh! s'écria Philippe, pardon, j'ai été trop brusque! Je savais qu'on

vous apprenant cela tout à coup... Excusez-moi, j'ignore ce que c'est

que les ménagements.

--Mais qui, elle? répétait le vicomte d'une voix strangulée.

--Monseigneur, monseigneur, ne m'en veuillez, pas, reprit Philippe,

effrayé de l'agitation de son chef.

--Qui, elle... pour la troisième fois?

--Yvon! dit le matelot, d'un ton si bas que Jean pensa avoir mal

entendu.

--Yvon!... cette jeune fille... retrouvée!...

--Oui, monseigneur!

--Tu l'as retrouvée!

--Oui, monseigneur.

--Ah! mais tu ne me, leurres pas Philippe, n'est-ce pas, mon ami? dit le

vicomte pressant fébrilement dans ses mains les doigts du matelot.

--Vous leurrer, jour de Dieu! moi vous leurrer, monseigneur!

--Mais où est-elle, Philippe? Vite! courons!

Puis, soudain, le visage du jeune homme blêmit, ses muscles

frissonnèrent. Il s'appuya à la table, pour ne pas tomber. L'immensité

de son bonheur venait de sauter sous la mine d'une simple réflexion. Il

fit un mouvement ouvrit la bouche pour parler et les sons expirèrent sur

ses lèvres.

Philippe fut épouvante par cette révolution qui s'opérait dans le

vicomte.

--Donne-moi de l'eau, articula Jean avec une extrême difficulté.

Il avala quelques gouttes et s'humecta les tempes. Peu à peu il parut

se calmer, et quoiqu'un volcan couvât dans son coeur, il dit assez

tranquillement au matelot:

--Et où l'as-tu retrouvée?

--A la Pêcherie, sur le bord de la mer.

L'île de sable · 第 16 / 19 段