jeux de lumière et d'ombre vraiment fantastiques. Cet intérieur était
de la plus grande pauvreté. Quatre poteaux fichés en terre, reliés entre
eux par des claies d'osier plâtrées de boue; un toit presque plat, percé
au centre pour donner issue à la fumée, en formaient la bâtisse. Le long
d'un des pans de la muraille s'étendait le lit sur lequel était couchée
Guyonne. Vis-à-vis s'étalaient quelques grossiers ustensiles de ménage,
de pêche, de chasse et de labour. A deux perches croisées sous le
toit pendaient des chapelets de harengs, morues, sardines; des
bottes d'herbages potagers et des guenilles sans nom. La porte, faite
d'écorces, était placés au sud.
Alors que les clartés brillantes de la flamme commençaient à pâlir sous
les feux de l'aurore, la jeune fille ouvrit les yeux.
Philippe, qui la guettait, s'approcha, d'elle sur-le-champ.
--Je suis bien, lui dit Guyonne, en devinant qu'il allait s'informer de
sa santé.
--Et vos membres?
--Un peu courbaturés, répliqua-t-elle. Mais je puis marcher, et...
monseigneur...
--Noble vicomte, il est cruellement changé! dit Philippe d'un ton ému.
--Ah! il vit! s'écria Guyonne avec transport.
--Il vit, oui. Mais le chagrin, les privations... Ah! il s'est passé de
tristes événements depuis cette nuit... Et vous?
Guyonne ne répondait pas. Elle priait mentalement.
Le matelot, craignant de troubler la pieuse hymne que la jeune fille
élevait de son coeur vers le trône de l'Éternel, le matelot sortit
discrètement.
Quand il rentra, au bout d'un quart d'heure, Guyonne était levée.
--Nous allons déjeuner, dit gaiement Philippe; et ensuite, si vous vous
sentez assez forte, nous démarrerons pour aller au camp. Le vicomte sera
bien heureux.
Philippe acheva sa phrase par un coup d'oeil significatif à Guyonne qui
rougit.
Le matelot connaissait parfaitement, avons-nous dit, le sexe du faux
Yvon; mais un sentiment de délicatesse exquis l'empêchait de montrer,
même en cette circonstance, à la jeune fille, qu'il avait cette
connaissance. De son côté, Guyonne ne doutait pas que pour Philippe
Francoeur son secret n'existât plus, mais sa pudeur l'empêchait aussi de
féminiser sa personne. Il semblait qu'une convention tacite guidât ces
deux êtres, si nobles, si purs, si dignes d'être unis par les liens
d'une tendresse filiale et paternelle. Quand les âmes sont naturellement
belles, elles font preuve dans leurs relations d'une suavité de manières
d'autant plus grande qu'elles ont été moins dégrossies par l'éducation.
L'amour ou la sympathie font éclore en elles des fleurs d'un parfum
pénétrant. Elles inventent des cajoleries, des mignardises dont
s'étonnent les gens des sphères raffinées. C'est que ces âmes ne se
prodiguent pas; c'est qu'elles meurent fréquemment vierges de toute
affection; c'est que rarement elles rencontrent l'âme soeur qui seule
peut enfanter et développer aux rayons de ses tendresses la plante
exotique dont le germe est caché sous les rugosités de leurs plis.
Cependant le Maléficieux avait servi le déjeuner sur un banc de bois.
Ce déjeuner était frugal: de la soupe au maïs et du poisson boucané rôti
sur les charbons. Mais la faim l'assaisonnait, et les convives y firent
honneur.
Quand ils eurent fini, Philippe dit à Guyonne:
--Comme ça, on est capable de naviguer jusqu'au camp?
--Oh! oui; partons, repartit-elle avec empressement.
--Un moment, un moment! Avant de mettre à la voile, il faut se lester,
oui bien, par le trident de Neptune! Allons, buvez une gorgée!
Guyonne fit un signe de refus.
--Buvez, buvez! insista le matelot. Nous avons douze bons noeuds à
filer, et une goutte de cette liqueur...
--Non, je vous remercie.
--Ça ne vous fera pas de mal, au contraire, oui bien... C'est une
distillation de notre invention, voyez-vous, mon gars! Un tout petit
coup!
Plutôt pour ne pas désobliger le matelot que par goût, la jeune fille
accepta. Elle se contenta de mouiller ses lèvres à la gourde que lui
tendait Philippe et la lui rendit. Le Maléficieux ingurgita trois ou
quatre lampées, fit claquer sa langue contre son palais, la promena sur
ses lèvres, et prenant dans un coin de la cabane deux bâtons ferrés:
--Levons l'ancre, dit-il en présentant à Guyonne un des bâtons.
Il ouvrit la porte, et un flot d'éblouissante lumière envahit la hutte.
--Marchez devant, dit Philippe à Guyonne. Je m'en vais matelasser l'huis
de la cambuse...
--Comment!.
--Par tribord, vous ne savez donc pas tous les tours de diable que
nous jouent ces damnés Soudards? Ah! s'ils dénichaient la pêcherie des
Colons...
En disant cela, il amoncelait de la neige devant la porte de la cabane.
Après quoi, il monta sur le faîte, calfeutra le trou avec un glaçon et
le recouvrit aussi de neige amassée par le vent.
Dès qu'il eut terminé, Philippe rejoignit la jeune fille, qui
contemplait tristement la mer.
--Qu'avez-vous, mon enfant? lui demanda-t-il en remarquant qu'elle avait
les yeux gonflés de larmes.
--Oh! bon Philippe, je souffre! répondit Guyonne d'une voix brisée.
--Venez, reprit le matelot avec un accent sympathique qui la toucha
au coeur; venez! vous me conterez vos peines chemin faisant; ça vous
soulagera.
Elle s'arracha à sa pénible rêverie et le suivit.
Le ciel était clair et d'un bleu de turquoise. Dans le miroir de
l'Atlantique le soleil réfléchissait ses paillettes d'or. Une brise
légère fredonnait à travers les rameaux des arbres chenus. C'était
la mise en scène d'une de ces belles journées d'avril, grosses des
promesses du printemps. Le cadre n'appartenait plus à l'hiver, le
tableau le représentait encore, mais ses teintes glaciales allaient se
dégradant comme dans un diorama; l'imagination voyait déjà les tapis
verts de la végétation se substituer à la nappe de neige déployée sur la
terre.
Les deux piétons marchaient en silence, comme absorbés par leurs propres
réflexions.
Le chemin qu'ils parcouraient était d'ailleurs difficile, coupé de
fondrières et de monticules formés par le tassement des glaces. Mais
lorsqu'ils se furent un peu éloignés du rivage de la mer, la route
devint plus praticable. Philippe Francoeur dit alors à Guyonne, en
hochant la tête:
--Voilà cinq ans!
--Cinq ans! répéta-t-elle comme un écho.
--Ah! ce maudit Chedotel!
La jeune fille pâlit.
--Si jamais je jette sur lui mon grappin...
--Probablement le _Castor_ aura fait naufrage.
--Naufrage! non, répliqua Philippe d'un ton sombre. J'ai là quelque
chose qui me dit... Mais suffit. Par la fourche de Neptune, la carcasse
du Maléficieux est encore solide, oui bien!
--Mon Dieu! quelle existence pour monseigneur le vicomte! murmura la
jeune fille.
--Une existence qui l'a blanchi et courbé comme un vieillard, dit
amèrement Philippe. Vaillant jeune homme il a tout supporté, la faim,
la soif, le froid, le dénûment et sans se plaindre, sans gémir! Il nous
encourageait; il... Pauvre jeune homme!
Le vieux marin essuya une larme avec la manche de son habit.
--Et vous? dit-il brusquement pour faire trêve a ses cuisants souvenirs.
--Moi! dit Guyonne du ton d'une personne interrompue au milieu d'une
profonde préoccupation.
--N'avez-vous point disparu dans la nuit de la révolte des Soudards?
--Cette nuit-là même!
--Et comment?
--Vous vous souvenez, dit Guyonne, que j'étais malade?
--Oui bien, vous aviez la fièvre... une suite de...
--La chute que j'avais faite et dans laquelle je m'étais cassé la jambe.
--C'est vrai, je me le rappelle, comme d'hier.
--Monseigneur avait eu la bonté de me venir visiter, continua Guyonne en
baissant les yeux.
Le matelot sourit d'un air fin.
--Et puis, poursuivit-elle, vous êtes entré en criant: aux armes! et
j'ai entendu des coups de mousquet.
--Les brigands, ils voulaient nous égorger!
--Tandis que j'écoutais, sans pouvoir me bouger, le Muet...
--Le Muet, qu'est-ce que c'est que ça?
--L'homme qui m'avait sauvé la vie.
--Ah bien! cette espèce de singe qui a tué Brise-tout?
--Je ne sais, dit Guyonne, mais...
--Par le trident de Neptune, il vous lui a planté un couteau pleine
poitrine à ce diable de Camus, comme l'appelait Nabot, à telle enseigne
que les routiers voulaient lui faire danser la danse des pendus, et sans
monseigneur de Ganay... Mais vous disiez?
--Le Muet entra dans la cabane où j'étais couchée. En m'apercevant, le
pauvre homme se jeta à genoux, riant et pleurant tour à tour comme un
fou, me faisant des signes et...
--Et?
--Et baisant mes mains!
--Ah! le fripon! s'écria Philippe.
--Et, reprit-elle vivement, il modéra ses accès de démence, prêta
l'oreille, entre-bailla la porte, lança un regard au dehors, revint
près de moi, m'enroula dans les couvertures du lit, me plaça sur son
épaule...
--Oui-dà, fit le Maléficieux s'arrêtant court.
--Me plaça sur son épaule et se mit à courir.
--J'y avais songé, dit Philippe en se frappant le front.
--Il m'était impossible de résister. Une torpeur accablante paralysait
tous mes mouvements. A peine avais-je la conscience de ce qui
m'arrivait. Le Muet marcha jusqu'au bord de la mer. Là, il me déposa
dans un canot, et se mit à ramer en poussant un cri bizarre que je lui
avais déjà entendu articuler quand il avait été heureux à la chasse ou à
la pêche.
--Mais qu'était-ce donc que cet homme? s'enquit Philippe.
--C'était mon père! répliqua Guyonne avec émotion.
--Votre père!
--Ah! je n'en puis douter. Il avait sur la poitrine un signe que j'ai vu
un jour...
Elle se mit à fondre en larmes.
--Comment! dit le Maléficieux quand elle se fut un peu calmée.
Guyonne reprit d'une voix entrecoupée de sanglots:
--Il avait fait naufrage; on le croyait mort. Ma mère se remaria; mais
il paraît qu'il avait réussi à aborder sur l'île de Sable, où l'absence
de tout compagnon le rendit sans doute muet et idiot à la longue.
--C'est bien étrange... bien étrange... Qu'est-il devenu?
--Il est mort!
--Mort!
--Oui, hélas! Mais laissez-moi vous finir mon récit.
Soit que ma fièvre se fût augmentée, soit que la fatigue l'emportât
sur ma résolution de rester éveillée, pour voir où il me conduisait,
je m'endormis. Lorsque je m'éveillai, il était à côté de moi, semblant
attendre ce moment pour m'offrir à boire. Mon corps était étendu sur
le gazon et un arbre touffu nous abritait contre la chaleur du jour.
Recueillant mes souvenirs, je pensai que le pauvre insensé nous avait
transportés dans une autre partie de l'île de Sable. Pour m'en assurer,
je lui fis des signes qu'il ne comprit pas ou feignait de ne pas
comprendre.
--Il était fou, dit le matelot.
--Oui, hélas! il avait perdu la raison. Il construisit promptement une
cabane avec des branchages. C'est dans cette cabane que nous avons passé
cinq années!
--Mais où étiez-vous?
--Je ne sais. Dès que ma santé me fut revenue, un matin, je profitai
de son départ pour essayer une reconnaissance, et bientôt je dus me
convaincre que nous avions quitté l'île de Sable. Le point où nous nous
trouvions était un îlot, ayant au plus une lieue de circonférence. Cette
découverte me plongea dans une stupéfaction affreuse. Je cherchai le
canot qui nous avait amenés. Mais sans doute il l'avait submergé, car je
n'en aperçus aucun vestige.
Guyonne se tut, et Philippe Francoeur la considéra avec une surprise
profonde.
Au bout d'un instant, elle reprit;
--Oh! si vous saviez, Philippe, comme il fut toujours bon et dévoué pour
moi, quoiqu'il ne me reconnût pas, lui! J'étais son idole. Quand il me
voyait triste, il se couchait à mes pieds et pleurait; quand parfois
j'étais gaie, il avait des accès de joie... Pauvre malheureux, il a péri
pour moi! Sa mort a encore été un sacrifice pour me sauver... Durant
les cinq années que j'ai coulées avec lui sur cet îlot, il n'a jamais
manifesté d'humeur... Il ne voulait pas me voir travailler. A peine me
permettait-il de l'accompagner à la pêche ou à là chasse! Pauvre Muet,
pauvre père bien-aimé! car c'était mon père, j'en suis sûre, voyez-vous!
Cette marque sur sa poitrine, je me la rappelais bien. Le bon
Dieu veuille avoir son âme! Lorsque je faisais mes dévotions, il
s'agenouillait près de moi et semblait aussi adresser une invocation au
ciel.
--Quelle étrange aventure! dit le matelot. Et votre subsistance?
ajouta-t-il.
--Oh! il y pourvoyait abondamment. L'îlot est plein de gibier. Le
Muet était d'une adresse extraordinaire. Il s'était fabriqué un arc et
rarement ses flèches manquaient le but.
--Mais l'hiver?
--Nous vivions de poisson fumé. Avec des peaux de veau marin je faisais
mes vêtements. Quant aux siens, il les façonnait lui-même sans vouloir
que j'y misse les mains.
--Refusait-il de vous ramener à l'île de Sable?
--Bien souvent, vous le comprenez, je témoignai ce désir. Mais alors il
sanglotait, et ses larmes me tombaient sur le coeur...
--Quelle horrible situation! dit le matelot avec attendrissement;.
--Oh! j'ai bien souffert, allez! répliqua Guyonne. Cependant, si grandes
qu'aient été mes souffrances, durant ces longs jours de misère et
d'abattement, elles n'ont pas égalé celles que j'ai ressenties, quand je
l'ai vu disparaître sous les flots.
--Il s'est noyé!
--Hier nous étions allés à la pêche sur un banc de glace qui s'était
fixé à la rive sud de l'îlot. Pendant que nous pêchions, un ours énorme
arriva près de nous. Mon père se précipita au-devant de l'animal, qui
l'enlaça dans ses pattes et le broyait dans cet embrassement, lorsque
je volai à son secours. A ce moment, la glace se rompit et l'infortuné
s'enfonça dans le gouffre avec le monstre.
--Mais vous?
--Par hasard, je me trouvais sur le glaçon détaché, répondit Guyonne
avec des larmes dans la voix. L'ours revint sur l'eau, il suivit le
glaçon à la nage et essaya de grimper dessus; je le tuai avec une pique,
mais je tombai moi-même dans la mer. Ce fut avec beaucoup de difficultés
que je réussis à rattraper ma planche de sauvetage...
--Pauvre chère enfant! s'écria Philippe en attirant la jeune fille sur
sa poitrine.
IV
PHILIPPE ET GUYONNE
Oubliant son rôle, Guyonne se jeta au cou du matelot et l'embrassa
tendrement.
--Chère enfant! reprit Philippe avec effusion. Oh! je suis aussi heureux
de vous avoir retrouvée que si vous étiez ma propre fille. Cependant,
dites-moi, par quel hasard avez-vous été comprise dans la catégorie des
déportés?
La jeune fille raconta son histoire.
--Oh! c'est beau, trop beau! s'écriait le Maléficieux en écoutant le
récit de cet admirable dévouement.
--Mais, sainte Vierge, je n'ai fait que mon devoir, répondit Guyonne
avec une charmante candeur. Vous ne savez pas combien mon beau-père aime
son fils! Si on le lui avait arraché, il serait mort de chagrin; oh!
c'est sûr. Et, d'ailleurs, ce pauvre Yvon, est-ce qu'il était capable
d'endurer les fatigues et les privations de la vie coloniale? Moi au
contraire, j'étais naturellement forte; mon départ ne devait causer
qu'une affliction temporaire au vieux Perrin. Vous voyez donc bien que
ma conduite est toute simple. A ma place, est-ce que vous n'en eussiez
pas fait autant, vous, Philippe?
--Moi, moi! dit le Maléficieux en la couvrant de caresses, moi, je ne
sais trop. Ainsi... Enfin, ça n'empêche... je ne croyais pas qu'il y eût
tant de vertu sous une cotte, oui bien, par la fourche de Neptune. Mais
monseigneur de Ganay sait-il tout cela?
--Oh! s'écria la jeune fille avec un geste suppliant, je vous en prie,
Philippe, qu'il l'ignore toujours!
--Qu'il l'ignore! et pourquoi, mon enfant?
--Pourquoi? dit-elle en fixant sur le Maléficieux ses beaux yeux
mouillés de pleurs.
--L'action que vous avez accomplie n'est-elle pas héroïque, comme dirait
feu notre ami Grosbec.
--Mais, j'ai fait un mensonge à monseigneur; c'est un gros péché!
Philippe sourit.
--Que ne commet-on souvent de pareils péchés, noble fille! il y aurait
moins de croquants sous la calotte du ciel; oui bien... Au surplus,
Guyonne, ajouta-t-il d'un air fin, vous n'êtes peut-être pas ce que vous
croyez être!
--Hein? fit la jeune fille surprise.
--Bien, bien; je m'entends. Le Maléficieux a bon oeil, bon nez, bonnes
oreilles.
La soeur d'Yvon envoya au matelot un regard plein de curiosité.
--Ah! dit-il joyeusement, je vous ai mis la puce à l'oreille, demoiselle
Guyonne! Hé! hé! nous redevenons fille à ce qu'il paraît. Par les
flèches de Cupidon, comme ces grands yeux-là me mitraillent! Si madame
ma mère m'avait seulement conçu et mis au monde vingt-cinq ans plus
tard, hé! hé!
--Méchant! vous n'auriez pas été ici, et la pauvre Guyonne eût succombé,
répliqua-t-elle en partageant la gaieté de son compagnon.
--C'est ma foi vrai, dit Philippe, émerveillé de cette observation qui
lui parut très-profonde.
Après ces mots, ils marchèrent pendant quelque temps en silence. Guyonne
était femme malgré tout; et les demi-confidence du Maléficieux lui
avait mis la puce à l'oreille, suivant l'expression de ce dernier. Se
rappelant son entretien avec le vicomte de Ganay, un instant avant la
révolte qui avait favorisé son enlèvement, elle soupçonnait un mystère.
Mais quel était ce mystère? Voilà ce que se demandait intérieurement la
jeune fille, voilà ce qu'elle brûlait de demander à Philippe, voilà ce
qu'elle n'osait faire, ce qu'elle ne pouvait résoudre. Le matelot
la lorgnait malicieusement en dessous; mais soit qu'il ne voulût pas
parler, soit qu'il craignît d'en avoir trop dit, il se taisait.
Tous deux côtoyaient alors le bord de la mer. Une chaîne de collines de
glace entassées sur le rivage les empêchait de découvrir l'Atlantique.
Parvenus à un coude, ils furent tout à coup arrêtés comme dans
une impasse. En cet endroit, les flots avaient empilé des môles de
congélations qui obstruaient la voie. Il était indispensable de franchir
cette barricade, car elle s'étageait au milieu de l'unique sentier qui
conduisît au camp. Essayer de tourner l'obstacle eût été périlleux, vu
l'épaisseur des couches de neige dont la terre était encore cotonnée.
--Diable! exclama le Maléficieux, en mesurant de l'oeil l'obstacle au
pied duquel ils venaient d'arriver; diable! voici une citadelle qui ne
semble pas des plus aisées à emporter! Bon signe, toutefois, bon signe!
Par la bouche de Neptune, j'aime mieux voir ces rochers de glaces qu'une
gelée blanche! Ça, au moins, ça indique que monsieur l'hiver fait la
grimace à monsieur le printemps qui lui répond par une nique. Allons,
Yvon, donnez-moi la main et à l'assaut!
--Oh! dit Guyonne, merci, je monterai bien toute seule.
--En avant donc!
Ils commencèrent à gravir, en s'aidant de leurs piques, de leurs mains
et de leurs genoux. Mais l'ascension était plus difficultueuse
encore que le matelot n'avait supposé. Les blocs de glace avaient été
précipités pêle-mêle les uns sur les autres; et tantôt ils projetaient
une arête aiguë, tranchante, tantôt offraient un angle rentrant, tantôt
une surface plane et lisse de cinquante au soixante pieds carrés.
S'élever sur ces concrétions monstrueuses était un projet téméraire
autant que dangereux. Four le réaliser, il fallait plus que de
l'audace,--du sang-froid;--plus que de la force, un coup d'oeil
sur,--Guyonne fut bien obligée d'avoir parfois recours à son compagnon,
et celui-ci, quoiqu'il lui répugnât d'en appeler à l'assistance de la
jeune fille, fut également obligé de réclamer ses services en plus
d'une occasion. Enfin ils atteignirent une espèce d'anfractuosité située
presque au sommet de cette Alpe factice. Là ils s'arrêtèrent afin de
reprendre haleine. Pour être au faîte, ils n'avaient plus qu'à escalader
un énorme glaçon dressé perpendiculairement sur le flanc. Mais, tandis
que le Maléficieux empruntait philosophiquement une dose de vigueur à
sa gourde, la glace manqua sous les pieds des deux voyageurs, et ils
tombèrent dans une fondrière.
Un cri de joie jaillit de la poitrine de Guyonne. Mais Philippe, quoique
surpris par la soudaineté de l'éboulement, ne perdit pas la tête. Dans
sa chute, il se raccrocha au bord de l'excavation; et, grâce à ses gants
de peau, il put se soutenir assez pour calculer la largeur de l'orifice.
Remarquant qu'il était étroit comme le tuyau d'une cheminée, il
s'arc-bouta à la paroi opposée, tira son couteau, le ficha entre deux
glaçons, mit le pied sur le manche et sortit, du puits.
Une minute à peine lui avait suffit pour opérer son sauvetage.
Restait Guyonne.
Philippe aussitôt se couche à plat ventre, passe la tête dans la gueule
de la fosse et aperçoit la jeune fille. Elle est à plus de dix pieds
au-dessous de lui. Mais elle est debout, elle lui parle; le matelot
respire.
--Les deux bâtons ferrés sont près de vous, n'est-ce pas? dit-il.
--Les voici.
--Plantez-en un à la hauteur de vos hanches; vous enfoncerez l'autre à
la hauteur de votre tête, vous monterez sur le premier, en vous servant
du second comme d'un point d'appui pour vos mains. Là, je vous tendrai
ma ceinture, pour vous aider à vous établir à califourchon sur la
deuxième pique, d'où il sera possible de vous haler, en me donnant les
mains.
Guyonne se hâta de mettre ce plan à exécution.
Il eut tout le succès désirable. La jeune fille fut enfin dans les bras
de son ami.
--Chère enfant, vous n'êtes pas blessée, au moins!
--Non, non, mon brave Philippe.
--Mais du sang! s'écria le matelot palpitant d'inquiétude.
--Oh! ce n'est rien, une légère écorchure que je me suis faite à la
joue.
Philippe examina la blessure; elle était effectivement insignifiante.
--Sainte patronne, comment nous tirer d'ici? demanda Guyonne.
Le matelot réfléchit pendant une minute.
--Il n'y à qu'un moyen, dit-il ensuite. Je vais m'adosser à ce glaçon et
vous faire la courte échelle.
--Et vous, Philippe?
--Moi! Oh! rassurez-vous. Est-ce que je n'ai pas le pied marin? est-ce
qu'il y a un chat capable de passer là où le Maléficieux ne passerait
pas?
--Dame! dit Guyonne en souriant, c'est qu'un chat serait fort embarrassé
pour...
--Ta! ta! ta! L'escalier est prêt; houp!
Il s'était planté debout contre le monolithe de glace, le buste droit,
la jambe gauche un peu avancée et un peu ployée, les bras collés aux
mains, et les mains croisées, la paume tournée vers la face.
Guyonne, saisissant Philippe par la manche de son habit, posa un pied
sur le genou du matelot, l'autre dans l'étrier formé par ses doigts,
puis s'exhaussa sur ses épaules, sur sa tête, et finalement s'assit à
la crête du glaçon.
--Et la descente! demanda le Maléficieux.
--Oh! fort aisée.
--Heureusement! pensa Philippe.
--Mais, pour l'amour du ciel, comment ferez-vous? dit Guyonne.
--Par le diable, je ferai comme... hum! hum! hum!... Ah! j'y suis...
En achevant ce monologue, le Maléficieux retira de sa poche une corde à
noeuds.
--Mort de vie, dit-il, j'avais oublié ma garcette. Attrapez! et
amarrez-la quelque part.
Il lança le bout de la corde à Guyonne qui l'attacha à un bloc de glace.
Philippe se suspendit au câble et grimpa avec l'agilité d'un écureuil.
--Ouf! souffla-t-il en rejoignant sa compagne! Si la route de l'enfer
est aussi raboteuse que celle-ci, je plains ma pauvre âme!
--Oh! ne blasphémez pas, mon cher ami. C'est mal que de plaisanter des
choses sacrées, dit Guyonne avec un accent de doux reproche.
--Vous avez raison, répliqua Philippe. Mais que voulez-vous, nous autres
loups de mer, nous avons toujours le petit mot pour rire, oui bien!
Voyons, maintenant laissons-nous couler!
Le versant méridional de la montagne de glace était en pente assez unie.
Nos héros furent promptement au bas.
--Mille sabords! s'écria Philippe d'un ton moitié colère, moitié
lamentable.
--Qu'y a-t-il!
--Par la fourche de Neptune, ma gourde est demeurée dans le trou. Pas
plus de chance qu'un vaisseau qui a perdu son gouvernail! Une gourds
toute pleine! J'ai envie d'aller la chercher.
--La chercher!
--Elle était toute pleine, répéta piteusement le matelot en dévorant des
yeux le monticule.
--Mais Philippe, vous ne commettrez pas cette folie!
--Au fait, dit-il en se ravisant, elle n'est qu'égarée. Après la fonte
des neiges, je pourrai la ravoir, oui bien! Alarchotis! C'est une
fameuse gourde, tout de même. Je ne l'aurais pas échangée pour dix
angelots d'argent.
--Je crois bien, riposta Guyonne en riant. De quelle utilité vous
seraient dix angelots d'argent, voire même d'or.
--Elle à de l'esprit comme un démon! marmotta Philippe.
Puis il ajouta à voix haute;
--Nous approchons, Yvon. A présent, reprenez le nom de votre frère.
Personne autre que monseigneur de Ganay, vous et moi, ne doit savoir...
Vous comprenez, mon enfant?
--Oh oui! exclama Guyonne en le remerciant du regard.
--Avant d'outrer au camp, vous vous arrêterez, afin que j'aille prévenir
le vicomte.
--Mais, dit la jeune fille, êtes-vous tous réunis?