En prononçant ce mot, le Maléficieux étendit la main et indiqua du doigt

à Jean de Ganay le cadavre d'un homme lié à des boulons de fer, sous

l'accastillage.

--Le capitaine! s'écria Jean reconnaissant l'uniforme que portait le

cadavre.

--Oui, dit Philippe d'une voix émue en se découvrant. Les misérables,

ils l'auront assassiné!

--Pauvre capitaine! reprit le vicomte. Mais, grand Dieu! que s'est-il

donc passé ici?

--On s'est insurgé, répliqua le matelot. Les rebelles auront été les

plus forts, ils auront tué les officiers, garrotté le commandant et

abandonné le vaisseau à la merci de l'Océan.

--Transportons ce corps sur l'île, dit Jean. Nous lui donnerons la

sépulture.

--Pardon, messire, objecta respectueusement Philippe Francoeur; nous

n'avons guère de temps à dépenser. L'_Érable_ est tout disloqué. Le

retour de la marée achèvera de le mettre en pièces. Il vaudrait mieux

s'emparer des effets précieux qui peuvent se trouver dans les cabanes,

non encore submergées.

L'avis était bon à suivre; aussi, l'écuyer y répondit-il par un signe de

tête affirmatif. Laissant donc la malheureuse victime du drame probable,

ils entrèrent dans le château d'arrière. Partout régnait un affreux

désordre. Quoique la mer eût balayé et lavé en grande partie le traces

de la révolte, on sentait immédiatement qu'elle avait dû être affreuse.

Des débris de vaisselles, d'armes, de poteries; des tonnes défoncées

à coups de hache; des lambeaux de vêtements; des fragments de meubles,

disaient assez que les mutins, après avoir massacré l'équipage,

s'étaient livrés à une dégoûtante débauche et que la mort les avait

surpris au sein de l'orgie.

--Insensés! dit Jean de Ganay d'un ton douloureux: ils ont cruellement

expié leurs forfaits. Puisse le Seigneur qui les a punis sur cette terre

leur pardonner là-haut!

--Ne les plaignez pas, messire, repartit le matelot brusquement; ils

n'ont eu que ce qu'ils méritaient.

--Les Saintes Écritures nous apprennent qu'il faut pardonner à ceux qui

ne sont plus, dit le vicomte avec une pieuse sévérité. Qui de nous peut

répondre qu'il restera innocent devant Dieu? Mais dites-moi, comment se

fait-il qu'à l'exception du capitaine nous ne trouvions aucun vestige

des officiers qui étaient à bord?

--Ils les auront ou enfermés dans la cale ou jetés à la mer.

A cet instant un frémissement courut dans la charpente du navire qui

oscilla sur lui-même.

--Hâtons-nous, messire! s'écria le Maléficieux.

--Hâtons-nous?

--Oui, l'épave de l'_Érable_ menace de se démembrer entièrement.

--Partons alors, car je ne vois rien ici...

--Dans la chambre du capitaine, peut-être...

--Vous avez raison.

Jean pénétra à travers des amas de lambris dans une petite pièce et,

d'un coup d'oeil, s'assura qu'elle ne renfermait qu'une malle défoncée.

Il allait s'éloigner, quand le matelot qui avait fouillé la malle le

rappela en lui disant qu'elle était à double boîte. Et, plongeant la

main dans la caisse, il retira un coffret qu'il remit au vicomte. Le

vicomte le prit, l'examina avec une sorte de satisfaction curieuse et

dit à Philippe:

--Sans doute l'entrepont est entièrement submergé?

--Entièrement, messire, jusqu'à la lisse de gabari.

--Alors regagnons le rivage et emportons le corps du capitaine. Je veux

qu'on lui rende les honneurs funèbres.

Philippe Francoeur poussait à l'excès le sentiment de l'obéissance à ses

chefs. Bien qu'il ne goûtât pas l'idée d'ensevelir le capitaine, autre

part que dans la tombe qui se fermait sur le squelette de l'_Érable_, il

s'abstint de toute observation; et, saisissant un tronçon de sabre, il

coupa les liens qui fixaient le cadavre aux oeuvres mortes. Ensuite il

s'agenouilla, le chargea sur ses épaules, et dit au vicomte qui l'avait

regardé faire, les bras croisés, la tête mélancoliquement inclinée sur

la poitrine:

--Maintenant, si vous daignez m'en croire, messire, nous ne resterons

pas une minute de plus ici. Entendez-vous ces craquements dans

l'intérieur du navire?

Le conseil arrivait à point. Ébranlée par les terribles secousses

qu'elle avait reçues, et incapable d'une plus longue résistance, la

carène de l'_Érable_ se disjoignait au retour de la marée, et déjà les

eaux s'engouffraient avec fracas dans les ouvertures béantes qu'elle

offrait à leur irruption.

D'un bond, Jean de Ganay fut sur le radeau. Malgré le poids de son

fardeau, le Maléficieux voulut aussi sauter, mais soit qu'il eût mal

calculé la distance, soit que sa charge fût trop lourde, il tomba à la

mer.

Le vicomte poussa un cri.

--Larguez l'amarre! pour l'amour du ciel, larguez l'amarre, messire! lui

dit le matelot en reparaissant à la surface.

L'écuyer obéit machinalement, et presque aussitôt la, carcasse du

bâtiment naufragé se morcela en une multitude de fragments qui devinrent

le jouet des flots.

Philippe Francoeur n'avait pas lâché le corps du capitaine. D'une main,

il le traînait avec lui; de l'autre, il nageait vigoureusement vers le

radeau. Quand il l'eut atteint, se cramponnant à l'une des pièces de

bois qui étaient entrées dans sa structure, il essaya de s'y placer à

califourchon, avec son faix, mais cela était au-dessus de ses forces.

--Abandonnez ce cadavre, lui dit Jean de Ganay.

Le matelot laissa aller la masse inerte, qui surnagea quelques secondes

et disparut dans l'abîme sans fond.

Telle qu'une fournaise ardente allumée aux confins de l'horizon, le

soleil embrasait de teintes rouges les plaines de l'île de Sable,

lorsque Jean de Ganay et le Maléficieux rejoignirent leurs compagnons,

qui les attendaient impatiemment le long du rivage.

IX

LE COFFRET

Pendant ce temps, les routiers n'étaient pas restés inactifs. Dirigés

par les trois matelots, ils avaient réparé leurs tentes et construit

pour le vicomte de Ganay une sorte de pavillon, grossier, il est vrai,

mais fort confortable, vu la dureté des circonstances. Jean trouva dans

son coeur quelques bonnes paroles pour les remercier de cette attention,

à laquelle il ne s'attendait pas.

Après le souper en commun, notre héros se retira dans sa nouvelle

demeure, suivi du Maléficieux, qu'il considérait dès lors plutôt comme

un ami que comme un vassal.

L'infortune a cela de bon qu'elle rapproche les caractères les plus

opposés, égalise les conditions les plus diverses et nivelle les classes

les plus distinctes. Autant la richesse et le bonheur creusent de

démarcations entre les individus, autant la misère et le malheur tendent

à combler l'abîme qui les sépare. «La douleur, a dit l'abbé Constant,

est la fatigue de l'humanité au progrès.» Cette idée profonde et juste

appuie celles que nous venons d'exprimer.--Pour que l'humanité marche

rapidement dans la voie de la perfection, il faut détruire les préjugés

séculaires, éteindre ce tison de haines allumé par la division des

castes, réunir dans un ensemble harmonieux toutes tes fractions éparses

d'une société, équilibrer ses forces; et, pour cela, il faut aussi que

les membres de cette société souffrent, que les mieux partagés aient

besoin de ceux qu'on nomme les déshérités! Rarement, ceux-ci peuvent

s'élever d'un coup, mais toujours ceux-là peuvent descendre. Comme

d'ordinaire les facultés morales sont plus développées chez les premiers

que chez les derniers, leur sensibilité est plus grande. Quand ils

pâtissent d'un mal, ils pâtissent doublement, en comparaison des autres.

C'est pourquoi ils les appellent ou vont à eux car nous cherchons

toujours à nous décharger du poids de nos afflictions sur ceux qui nous

semblent plus forts que nous et même à les étayer avec l'indifférence

d'autrui...

Brisé de lassitude, Philippe Francoeur, aussitôt entré dans le pavillon,

s'étendit en un coin et s'endormit. Le vicomte était abattu; mais son

esprit, travaillé par la variété des émotions qu'il avait éprouvées

depuis deux jours, ne lui permit pas de livrer immédiatement son corps

au repos.

Le Maléficieux bourdonnait toujours son sommeil sonore et régulier. En

s'arrêtant pour contempler son visage calme et ouvert, qui reflétait

une âme tranquille, Jean aperçut la cassette qu'il avait rapportée de

l'_Érable_ et déposée sous la tente, à son arrivée. Autant par curiosité

que pour faire diversion à sa mélancolie, il prit cette cassette,

s'approcha d'une torche et se mit à l'examiner. C'est une simple boîte

de palissandre, incrustée d'argent et portant, ciselées en relief, sur

une plaque, deux initiales entrelacées.

--Ce coffret appartenait au capitaine de l'_Érable_, M. de Pentoêk

murmura l'écuyer à la vue du chiffre que surmontait une couronne de

comte. Il est bien léger! Que peut-il contenir? ajouta-t-il en soupesant

l'objet dans sa main; des papiers, sans doute. Peut-être y trouverais-je

des renseignements sur les premiers actes du drame...

D'un autre côté, s'il renfermait des choses privées... je les brûlerai

ou je conserverai le tout pour le rendre à sa famille, si jamais...

Un long soupir termina la phrase du jeune homme; il reprit, après

quelques minutes de recueillement:

--Oui, mon devoir est d'ouvrir ce coffret; l'honneur et la délicatesse

ne sauraient s'en offenser.

Mais l'ouverture de la cassette n'était pas affaire aisée; le vicomte

y perdait son temps et ses peines, quand le bruit qu'il faisait en

essayant de forcer la serrure éveilla Philippe Francoeur. Saisissant du

premier coup d'oeil l'intention du vicomte, il lui dit:

--Pardon, messire, mais si vous voulez me confier cette boîte, je crois

savoir le secret pour l'ouvrir.

--Vous, Philippe! et comment cela? fit le jeune homme en souriant.

--Oh! je me connais en serrurerie, messire. Mon père était arquebusier,

et, quand j'étais jeune,--un bon temps que celui-là!--il m'exerçait au

métier.

--Alors, essayez, mais je crains bien que vous n'en veniez pas à bout,

dit Jean de Ganay, en lui tendant la cassette.

Le Maléficieux la prit, l'examina attentivement, la tourna dans ses

doigts pendant près d'un quart d'heure, et déjà l'écuyer riait de ses

vains efforts, lorsque, tout à coup, Philippe s'écria avec joie:

--Ah! j'y suis!

--Vraiment! exclama Jean de Ganay, d'un ton à demi incrédule.

--Tenez, messire, répliqua triomphalement Francoeur.

--Voyons, dit le premier, en s'approchant du matelot qui, ayant, à force

de fureter, fini par apercevoir un petit bouton presque imperceptible au

milieu des incrustations du coffret, le pressait avec le pouce.

--Eh bien? demanda Jean.

--Eh bien, j'y suis, messire. Voici votre cassette ouverte.

Au même moment, le couvert, mû par un ressort intérieur, se souleva

brusquement.

--Donne! dit le vicomte d'une voix émue.

François lui rendit la boîte et s'éloigna discrètement à quelques pas.

Jean de Ganay courut à la table et regarda dans le coffret. D'abord, il

ne trouva que des papiers jaunis qu'il retira. C'étaient des parchemins,

puis des lettres qu'on avait dû lire et relire bien des fois, à en juger

par l'usé des plis et les taches dont elles étaient maculées. Le vicomte

se demanda s'il les lirait à son tour. Il hésitait. Mais l'adresse

de l'une d'elles attira son attention, en lui rappelant le nom de la

famille des de la Roche, dans laquelle il devait entrer. Mettant alors

de côté ses scrupules, il ouvrit la lettre, la parcourut en entier avec

une avidité fiévreuse, puis dévora de même toutes les autres. Dans

son maintien, dans les exclamations qui lui échappaient, de moment en

moment, on pouvait voir que le jeune homme était surpris jusqu'à la

stupéfaction.

Après avoir fini, il se promena rapidement dans la chambre; ensuite,

il revint au coffret, y plongea la main, comme pour chercher d'autres

papiers, et ramena un médaillon richement monté en or et en pierreries.

Ce médaillon contenait un portrait. A peine Jean l'eut-il aperçu qu'il

poussa un cri.

--Comme elle est belle!

--Et un moment après, il ajouta avec émotion:

--Pauvre Guyonne de la Roche! si noble, si charmante, si malheureuse!

C'était, en effet, une belle et noble femme qu'il avait sous les yeux.

De grande prestance, elle avait cet air digne et imposant particulier

aux vieilles familles. Ses traits étaient fins, mais nettement dessinés.

Ses cheveux noirs, ses yeux bleus et l'expression mélancolique de sa

bouche imprimaient à sa physionomie un caractère sympathique. Vêtue à la

mode du temps de Charles IX, elle portait une robe de taffetas montante,

avec fraise de dentelle, et chaperon de velours. Tout en elle respirait

l'élégance alliée à la simplicité, la douleur à la résignation.

Sous le portrait était gravé le millésime 1573.

Jean de Ganay la contempla longuement. Il semblait qu'il ne pût se

rassasier de ce tableau. Parfois, il se frappait le front, et paraissait

chercher à rassembler des souvenirs fugitifs ou indécis et murmurait:

--C'est singulier!... je connais quelqu'un qui ressemble à s'y méprendre

à cette personne... Ce n'est pas la mère de Laure de Kerskoên; non,

elle était plus grêle, plus délicate. Qui est-ce donc? Pourtant, j'ai vu

cette tête quelque part, et il n'y a pas longtemps... Mais où...? où...?

Reprenant le portrait, il le considéra encore avec un redoublement de

fixité, enfouit sa tête dans ses mains pour réfléchir, et, par mégarde,

laissa échapper le médaillon.

Philippe, qui l'observait silencieusement, se précipita pour ramasser

l'objet, sur lequel, en le présentant au vicomte, il jeta un coup d'oeil

qui lui arracha une exclamation.

--N'est-ce pas qu'elle est bien belle? dit celui-ci, répondant à ses

propres pensées.

--Belle, messire! mais on dirait que c'est Yvon, répondit le matelot.

--Yvon! cet exilé!... Ah! j'y suis, repartit Jean de Ganay, comme un

homme qui vient de retrouver le fil d'une idée vainement et longtemps

cherchée.

--N'est-ce pas, messire?

--Oui, en effet, il y a de la ressemblance... une ressemblance

frappante... C'est vraiment extraordinaire! Plus je le regarde et plus

j'en suis saisi... On dirait que cette dame fut sa mère, et si ce jeune

homme était une fille...

--Eh! pourquoi pas, messire? dit le matelot d'un air fin.

--Que dites-vous, Philippe?

--Eh! messire j'ai le flair bon, et je gagerais dix ans de ma vie contre

rien que notre Yvon ferait meilleure figure sous une cornette que sous

un casque.

--Ah! bah! folie, rêve, de mon imagination! s'écria le vicomte en

faisant signe à Philippe de se coucher.

Celui-ci s'étendit sur son lit, où il ne tarda pas à se rendormir.

Jean de Ganay aurait bien voulu l'imiter; mais, malgré lui, il était

en proie à mille préoccupations, et il ne put fermer l'oeil pendant, le

reste de la nuit.

X

MYSTÉRIEUX

Deux nuits d'insomnie, jointes aux incessantes fatigues morales et

physiques essuyées depuis son débarquement sur l'île de Sable, avaient

considérablement abattu le vicomte de Ganay. Le sommeil réclamait

impérieusement ses droits. Néanmoins, depuis la lecture des papiers

trouvés dans le coffret, l'esprit du jeune homme était agité d'une idée

si brûlante, que, repoussant les désirs de la nature, il éveilla dès

l'aurore Maléficieux et lui dit:

--Philippe, je crois qu'il nous faut recommencer nos explorations. Le

retour du _Castor_ est incertain. Quoique le naufrage de l'_Érable_ nous

ait fourni quelques provisions, il serait imprudent de les consommer

avant de nous être assurés que nous pourrons nous en procurer de

nouvelles! Le littoral de la mer n'est point propre à la culture. Comme

moi, vous avez sans doute remarqué que les bords du lac, où nous nous

sommes déjà rendus, paraissent fertiles. Il serait donc urgent, à mon

avis, d'y retourner au plus tôt et d'essayer d'en labourer une partie.

Qu'en pensez-vous?

Le matelot réfléchit quelques instants et il répliqua:

--Votre opinion, messire, me paraît judicieuse. Autant que j'aie pu

voir, le gibier n'abonde pas sur l'île, quoi qu'en ait dit ce satané...

Arrêté par un regard sévère de l'écuyer, il se reprit:

--Je veux dire le pilote Chedotel. Tenez, messire, je ne sais pas si je

me trompe, mais ce diable de marin...

Un nouveau regard expressif lui coupa la parole.

--Passons! dit brièvement le vicomte.

--Enfin, continua Philippe Francoeur avec obstination, ce Chedotel,

voyez-vous, messire, il m'avait toujours fait l'effet d'un loup-cervier,

oui bien, par... Pour revenir à l'affaire en question, je l'envisage,

comme vous, messire. Il y a plus de corbeaux que de bécasses ici,

et plus de grains de sable que de lièvres. La pêche ne donnera pas

longtemps.

--Alors, il faut se mettre à l'oeuvre au plus vite.

--Au plus vite, messire. Dans ce pays, c'est comme dans la

Nouvelle-France, la saison n'attend pas.

--Voici mon projet, dit Jean. Nous laisserons ici dix hommes; ils seront

chargés de terminer les tentes, de préparer la nourriture et de veiller

au camp. Avec les autres, j'irai commencer les travaux.

--Mais des instruments? objecta Philippe.

--Des instruments, c'est vrai! répondit le vicomte en se frappant le

front, des instruments! nous n'en avons pas... à moins...

Un éclair d'espérance illumina son visage.

--Appelez Pierre!

Pierre était un des trois matelots qui avaient été préposés à la garde

des caisses laissées par la mer sur la grève après l'engloutissement de

l'_Érable_ et transportées depuis, comme nous l'avons dit, au camp des

bannis.

Il accourut.

C'était un homme de moyenne taille, à la mine basse et sournoise,--un de

ces êtres qui durent inspirer à Shakespeare son type de Caliban, surnom

dont on l'avait affublé.

--Que renferment les coffres? demanda Jean de Ganay.

--Des farines et des graines avariées.

--Il y a aussi des instruments?

--Oui, messire, les outils du charpentier.

--Est-ce tout?

--Des pelles et des pioches!

--Ah! exclama l'écuyer, comme s'il eût été soulagé d'un grand poids.

Une caisse contenait des armes, deux barils de poudre. Mais Caliban

s'était bien gardé de faire part de cette circonstance au vicomte. Il

avait même enfoui, de ses propres mains, et durant la nuit précédente,

à l'insu de tous ses compagnons, la caisse d'armes et un des barils de

poudre.

Caliban avait ses desseins.

--C'est bien, lui dit l'écuyer; tu peux sortir.

Le matelot salua humblement et se retira en jetant à la dérobée au

vicomte un regard plein d'une jalousie haineuse.

--Le ciel exauce mes voeux, oh! béni soit-il! murmura dévotieusement de

Ganay quand Caliban fut parti.

--Philippe!

Le Maléficieux qui, par respect, s'était tenu à l'écart, se rapprocha.

--Vous demeurerez ici, et en mon absence, vous commanderez. Mieux que

tout autre vous êtes capable de remplir ce devoir. Si la Providence

permettait que le _Castor_ revînt, vous me feriez prévenir

immédiatement. Je compte sur Votre dévouement.

Francoeur s'inclina.

--Peut-être, poursuivit Jean, ne retournerai-je que dans quelques jours.

Chaque matin, envoyez-moi un courrier avec un rapport de la situation!

je vous transmettrai mes ordres par lui.

Bien qu'il lui en coûtât de ne pas accompagner dans cette entreprise le

seigneur de Ganay, pour lequel il avait conçu une sorte de vénération,

Philippe Francoeur répondit:

--Oui, messire.

--Et, ajouta encore le Bourguignon, en désignant au matelot le coffret

dont il avait extrait les papiers, sans en enlever le portrait, et vous

aurez soin de cette cassette. Je vous la confie.

Il n'en dit pas davantage; mais le ton de ses paroles, le geste qui les

accentua, équivalaient, à une injonction.

--Elle ne me quittera ni le jour, ni la nuit, répondit le Maléficieux,

en se découvrant.

--Merci, Philippe, s'écria le vicomte, tendant au matelot, une main que

celui-ci n'osa d'abord toucher, mais qu'il serra avec chaleur, et en se

mettant à genoux, quand de Ganay lui eut dit:

--Quoi, Philippe, refuserez-vous de me donner un signe d'amitié?

Les préparatifs de l'expédition furent promptement terminés. Ceux des

routiers qui étaient malades ou peu robustes furent laissés au camp, et

les autres, munis de vivres, instruments aratoires, haches et cognées,

se mirent gaiement en marche.

Un mousquet sur l'épaule, le vicomte Jean de Ganay s'avançait en tête de

la colonne.

Dans les rangs, on chantait, on riait, on causait. L'infatigable Nabot

tarabustait son bon ami Brise-tout, qui jurait, tempêtait, menaçait.

L'ex-lansquenet essayait d'adapter à un air impossible une tentative

de bardit, non moins impossible; enfin, malgré la tristesse du temps

nébuleux et humide, la troupe paraissait presque satisfaite de son sort.

Seul, Jean de Ganay ne partageait point la loquacité générale. Il

réfléchissait. Le vicomte semblait s'être rattaché à la vie. Dans ses

yeux animés, on lisait je ne sais quoi de mystérieux comme le titre de

certains livres. Sans doute, Jean n'était pas un esprit vulgaire. Si

singulière, si critique que fût sa situation au milieu de cette bande

de routiers dissolus et forcenés quand la passion les enflammait, il

n'avait point encore faibli. Mais pourtant, il eût été naturel que le

découragement amollît son énergie et couvrît son front. Pourquoi donc

alors, une anxiété fiévreuse empourprait-elle ses joues? pourquoi ce feu

dans ses prunelles? pourquoi ces regards pénétrants de côté et d'autre,

ces pas tantôt lents, tantôt précipités? pourquoi ces mouvements

brusques, cette incertitude? Quelles émotions le peignaient!

qu'attendait-il? que désirait-il? que redoutait-il?

XI

DÉCOUVERTS

Tout à coup, l'ex-lansquenet s'interrompit au beau milieu d'une gamme

chromatique du plus bel effet, et courant de la queue à la tête de la

colonne:

--Pardon, monseigneur, dit-il en abordant Jean de Ganay.

--Qu'y a-t-il? demanda un peu brusquement le vicomte, fâché d'être

troublé dans sa rêverie.

--Regardez, s'il vous plaît, messire, répondit Grosbec; là, dans la

direction de mon doigt...

La troupe s'était arrêtée et faisait silence.

--Je ne vois rien, repartit l'écuyer.

--Il vient de se cacher derrière ce gros buisson; mais il ne tardera pas

à reparaître... Tenez, voyez-vous, maintenant?...

--Bien, dit Jean, lui ordonnant de se taire, par un geste de la main

gauche, tandis que de la droite, il apprêtait son mousquet.

On distinguait parfaitement, à cinquante pas de distance, un animal qui

paissait le gazon.

L'écuyer l'ajusta et fit feu. Le quadrupède bondit sur les quatre

pattes, en poussant un bêlement et retomba sur le tapis de mousse. Il

était mort.

--Un mouton! c'est un mouton, s'écria triomphalement un des routiers,

qui aussitôt après s'était élancé pour saisir le gibier que venait

d'abattre Jean de Ganay.

Le routier ne se trompait pas; c'était un mouton et un mouton de

magnifique espèce.

On comprend le cri de joie que souleva cette découverte. Jamais

dépouilles opimes rapportées par un conquérant ne furent plus fêtées que

le cadavre du pauvre membre de la race ovine.

Évidemment il ne devait pas être, il n'était pas seul. L'un prétendit

avoir remarqué des traces de nombreux troupeaux; l'autre assura qu'il

en avait vu plusieurs fuyant à travers les broussailles, mais que,

craignant de leurrer ses compagnons d'une fausse espérance, il n'avait

osé en parler. Enfin, ce fut un déluge de paroles au milieu desquelles

se heurtaient les assertions les plus saugrenues, les hypothèses les

plus incroyables.

Jean de Ganay ne savait trop que penser, quoique son contentement

égalât, s'il ne surpassait, l'allégresse bruyante de ses subordonnés.

Une crainte atroce cessait de mordre son esprit;--puisque l'île

renfermait des moutons, ils ne risquaient plus de mourir de faim.

--Ventre et corne, faut allumer du feu et manger la bête! s'écria

Brise-tout, en caressant de la langue sa barbe rousse.

--Un moment! riposta Nabot, sautant sur le dos du colosse; un moment,

mon ami, monsieur Galimâfré; il nous faut est fort bon, mais je vous ai

gagne votre ration de déjeuner et par conséquent...

L'île de sable · 第 11 / 19 段