Le nain ne put achever sa phrase, Brise-tout, usant de la facilité qu'il

avait de faire jouer sa tête sur son cou comme un pivot, avait tourné

son épouvantable visage en arrière, et empoigné l'épaule du malheureux

imprudent entre ses mâchoires. Celui-ci lâcha un cri aigu: il aurait

culbuté à la renverse, si Brise-tout, le tenant toujours avec les dents

par l'omoplate, ne l'eût apporté devant lui, comme il eût fait d'un fétu

de paille, et, nonobstant les efforts du petit homme pour se débarrasser

de la douloureuse étreinte, nonobstant les coups de poings qu'il lui

assénait, balance une demi-minute en l'air et finalement déposé à

califourchon sur le dos du mouton.

Cet incident causa une hilarité générale, qui gagna même le vicomte

Jean de Ganay, malgré la gravité que lui commandait son rang. Une fois

délivré des serres de son terrible ennemi, pour échapper aux huées dont,

à son tour, il était devenu l'objet, Nabot courut digérer son dépit et

les brûlures de sa morsure derrière le cercle des routiers.

--En avant! dit l'écuyer. Que l'un de vous se charge de cet animal. Nous

le dépècerons et le ferons rôtir sur le bord du lac.

Puis il rechargea son mousquet, et la petite troupe reprit sa marche.

Le soleil se dégageait des humides vapeurs qui avaient voilé ses rayons,

quand on arriva au terme du voyage. Toutes chargées des perles du matin,

les rives du lac reflétaient entre les brins d'herbes des millions de

diamants, éclairées qu'elles étaient par les premiers feux de l'astre du

jour. Vraiment, ce site, surtout après qu'on avait parcouru les landes

arides qui le précédaient, portait un cachet féerique; c'était comme

l'oasis au sein du désert.

Diaphanes et ridées par le souffle d'une brise capricieuse, les eaux

du lac miraient la tremblante image des oseraies qui lui formaient

une ceinture d'émeraudes. Des poissons, aux écailles étincelantes

sautillaient à travers les larges feuilles de nénuphar pour happer

les moucherons dont les essaims, semblables à des atomes, tournoyaient

au-dessus des ondes. L'air était imprégné de senteurs parfumées, et pour

ajouter aux charmes du paysage, tandis que des hirondelles, au svelte

corsage, à la noire envergure, se croisant en tous sens, rasaient la

vague de leurs ailes légères, abrités dans les buissons circonvoisins,

quelques oiseaux chanteurs disaient leur romance d'amour.

Cette puissance hâtive de végétation qui, en cinq ou six jours, dans

l'Amérique septentrionale, brode la mantille des campagnes, tisse le

parasol des arbres, avait tellement transformé ces lieux que Jean de

Ganay se refusait presque à les reconnaître.

Après quelques instants de repos, le vicomte, ayant donné l'ordre de

préparer le déjeuner, manda près de lui Grosbec.

--Tu vas m'accompagner, lui dit-il. Munis-toi d'une hache.

--Oui, monseigneur, répondit l'ex-lansquenet.

Puis, ils longèrent les bords du lac, du côté de la hutte que Jean de

Ganay avait aperçue lors de sa première excursion. Ils ne tardèrent

point à atteindre le fourré au delà duquel elle s'élevait. L'écuyer,

avant d'aller plus loin, renouvela l'amorce de son arme, et enjoignant

à Grosbec d'être sur ses gardes, s'avança d'un pas discret à travers le

bois.

--Oh! exclama soudain l'ex-lansquenet, découvrant la cabane. Qu'est-ce?

--Chut! fit son guide, en redoublant de précautions.

Le zéphyr caressait la cime des arbres avec un doux frémissement, un

ruisseau mêlait sa voix argentine au murmure de l'air. Aucun autre bruit

ne se faisait entendre.

Une main sur la garde de son épée, l'autre à la platine de son

mousqueton, le vicomte arriva jusqu'à la porte de la hutte. Cette

porte était grande ouverte; de Ganay entra bravement. Nulle fenêtre

n'éclairait l'intérieur du réduit. D'abord, l'écuyer se trouva enveloppé

dans des ombres épaisses; mais, peu à peu, ses yeux s'accoutumant à

l'obscurité perçurent les objets qui l'entouraient. C'étaient, pour la

plupart, de grossiers instruments de pêche, des vaisseaux de bois, des

ferrures rouillées pendues à la muraille d'argile, et, au centre de

la cabane qui semblait fuir sous terre, quatre pierres noircies, sur

lesquelles, par une ouverture pratiquée dans le toit, filtrait un rayon

de soleil, composaient le foyer.

Jean de Ganay s'abandonnait à la surprise, lorsque le son d'une

respiration agitée l'avertit qu'il n'était pas seul dans la cabane.

Attachant ses regards vers l'endroit d'où partait ce son, il discerna

une personne étendue sur un lit d branchages.

--Sois vigilant, dit-il à Grosbec qui était resté à la porte.

Ensuite il s'approcha du lit en toussant fortement. L'individu endormi

s'éveilla.

--Je souffre! dit-il d'une voix faible.

--Qui êtes-vous? interrogea le vicomte.

--Ah! monseigneur de Ganay! s'écria l'autre, essayant de se mettre sur

son séant.

--Serait-ce vous, Yvon?

--Oui, monseigneur! O ciel! quel bonheur! ma sainte patronne a donc

exaucé mes ardentes prières!

--Mais, comment?... Que faites-vous ici?

--Monseigneur! oh, que je suis heureuse..., disait Guyonne, folle de

joie et oubliant son rôle.

--Enfin!...

La jeune fille couvrait de baisers la main de l'écuyer.

--Enfin? reprit-il, quand elle se fut un peu calmée.

--Oui, monseigneur... Que Dieu est bon de m'avoir accordé la faveur!...

--Parlez, Yvon, dit Jean de Ganay, d'un ton un peu sévère.

Puis il ajouta plus doucement:

--Que vous est-il survenu?

--Messire, répondit Guyonne, au retour de l'excursion dans l'île, étant

demeurée en arrière, j'ai voulu accélérer la marche pour vous rejoindre.

Mais en courant, mon pied glissa, je tombai et me cassai la jambe.

--Vous vous êtes cassé la jambe? s'écria Jean avec une vive sympathie.

--Hélas! messire! répondit naïvement Guyonne, j'avais sans doute offensé

le Seigneur. Que sa sainte volonté soit faite!

Mais cette cabane!...

--Je passai la nuit sur le lieu de ma chute, incapable de faire un

mouvement, et je me résignais à mourir de douleur et de faim, quand le

matin je vis venir un être étrange, qui me parut un démon. Croyant que

c'était la mort, je me résignais à demander pardon à Dieu de mes péchés;

mais lui, dès qu'il m'aperçut, il se cacha, puis revint lentement, se

cacha de nouveau, revint une troisième fois, avançant de plus en plus.

Ce manège dissipa mes appréhensions. Je lui parlai, il ne répondit pas;

je fis des signes alors, et peu à peu il approcha tout à fait.

--C'était un sauvage? s'enquit anxieusement le vicomte.

--Non, monseigneur; c'est un Français.

--Un Français!

--Oui, il est complètement muet et idiot, le pauvre homme! Je crois

qu'il aura fait naufrage, il y a bien des années, et aura réussi à

gagner cette île où l'instinct de la conservation lui a enseigné les

moyens de pourvoir à son existence.

--Et vous... Yvon?

--Oh! messire, votre bonté pour un pauvre serf est trop grande! Il m'a

transporté dans sa cabane et nourri...

--Mais votre fracture?

--Ma jambe me fait encore horriblement souffrir, répliqua la jeune

fille.

--Est-elle remise, au moins?

--Oui, messire. Il me l'a remise lui-même. Ça n'a pas été sans peine,

mais j'ai tant prié le bon Dieu de me conserver la vie et la santé, pour

vous la consacrer, messire, qu'il a daigné m'accorder les secours de sa

toute-puissance.

--Où est cet homme?

--Il est sorti pour pêcher, messire.

--Rentrera-t-il bientôt?

--Je ne saurais le dire. Mais votre vue le ferait...

--Fuir, ajouta le vicomte, observant qu'Yvon n'osait achever.

--Je le crains, monseigneur.

Jean de Ganay réfléchit durant quelques secondes.

--Il vous est impossible de marcher?

--Impossible, messire.

--Attendez jusqu'à ce soir, je reviendrai vous chercher pour vous

transférer au camp.

Après avoir encore échangé quelques paroles avec le faux Yvon, Jean de

Ganay sortit de la hutte, et retourna vers ses compagnons, en commandant

à Grosbec de ne rien révéler de cette aventure.

XII

MORT DE BRISE-TOUT

Comme le vicomte de Ganay et l'ex-lansquenet Grosbec approchaient du

lieu où ils avaient laissé les routiers, ils remarquèrent qu'une grande

agitation régnait parmi ces derniers. Rassemblés en cercle au pied d'un

chêne, les déportés semblaient discuter chaudement. Ils trépignaient,

criaient à haute voix, tendaient la presse, se remuaient en tous sens,

et, de loin, avaient l'air de gens prêts à se battre.

Le premier, Grosbec distingua cette scène extraordinaire; il appela sur

elle l'attention de son chef:

--Messire! dit-il.

Jean de Ganay, dont les pensées s'égaraient dans le royaume de l'idéal,

tressaillit et leva la tête.

--Messire, reprit son interlocuteur, je crois qu'il se passe quelque

chose d'insolite là-bas.

Et son doigt s'étendit dans la direction du campement.

Le jeune seigneur regarda dans cette direction.

--Une querelle, sans doute, dit-il ensuite. Avançons!

Ils doublèrent silencieusement le pas et bientôt atteignirent les

premiers rangs de la ceinture formée par les bannis.

L'esprit de ceux-ci était si puissamment tendu vers d'autres objets

qu'ils continuèrent leurs clameurs et leurs gestes sans s'occuper de la

présence du vicomte. Au milieu d'eux la foule était étroitement annelée.

Jean de Ganay fut dans la nécessité de sommer ses subordonnés de se

séparer pour avoir connaissance de ce qui les réunissait ainsi.

Son ordre demeura d'abord sans effet; mais Grosbec l'ayant réitéré

d'un ton impérieux, les turbulents cédèrent et Jean put pénétrer sur le

théâtre même de l'action.

Un drame des plus tragiques paraissait sur le point de s'y dénouer,

tandis que les spectateurs hurlaient diaboliquement autour de deux

individus dont l'aspect était aussi différent que l'emploi dans lequel

ils figuraient.

L'un de ces personnages n'était autre que notre vieille connaissance,

le géant François Rivet, surnommé Brise-tout. Mais le deuxième était un

étranger, singulièrement accoutré, d'un habillement composé de diverses

peaux cousues ensemble par des plantes ligamenteuses. Il portait ce

costume comme un manteau: sa tête, ses jambes et ses bras étaient

nus. Rien de bizarre comme la physionomie de cet individu. Une épaisse

chevelure ébouriffée couvrait son crâne et descendait, en touffes

longues et incultes, sur ses épaules tannées par le haie. Elle servait

de cadre à un visage maigrelet, rechigné, qui avait un caractère

enfantin, quoique la vieillesse en eût déjà marqué les traits de son

sceau indélébile. Les membres de cet être étaient secs, démesurément

longs, et velus comme ceux d'une bête fauve. Cependant, sa face était

veuve de tout poil. On discernait facilement que cette glabréité n'était

pas due à des moyens artificiels, mais à la nature.

La position de l'inconnu était celle d'un condamné à mort.

Il avait les mains liées derrière le dos et à son cou s'enroulait un

cordeau, grossièrement fabriqué, dont un bout, jeté par-dessus une

branche basse du chêne, était tenu par deux robustes routiers, qui

attendaient sans doute un signal pour tirer la corde et étrangler la

victime placée à l'autre extrémité.

Soit qu'il n'eût pas le sentiment du supplice auquel on le destinait,

soit qu'il méprisât les tortures, le malheureux ne faisait aucun

mouvement pour essayer d'échapper à ses bourreaux et promenait sur

eux des regards indifférents. Devant lui, le corps de Brise-tout. La,

poitrine du colosse était toute découverte, et au-dessous du sein gauche

on voyait une large blessure de laquelle sortait un sang noir et épais.

François Rivet n'avait pas encore exhalé le dernier soupir, mais l'heure

suprême approchait pour lui. Sa respiration était inégale et sifflante;

une pâleur verdâtre envahissait peu à peu sa figure et ses prunelles

s'éclipsaient sous la paupière dans ses grands yeux écarquillés.

Au moment où le vicomte se présenta, Brise-tout, comme une lampe qui se

ranime avant de s'éteindre, se souleva sur un coude et traînant vers les

assistants une menace hideuse, il râla plutôt qu'il n'articula les mots

suivants:

--Corne de boeuf! accrochez-le haut et court, compaings; mais

hâtez-vous, si vous voulez que je voie la dernière danse du maudit avant

de descendre chez monsieur Satan!

--N'oublie pas de lui présenter mes respects, ami Piffard, dit Nabot

qui trouvait, à son habitude, matière à plaisanter, même dans une

circonstance aussi grave.

François Rivet essaya de prononcer quelques autres paroles; mais il fut

pris d'une convulsion soudaine; sa bouche rejeta des caillots de

sang, en grimaçant un rire sardonique, ses dents s'entre-choquèrent

bruyamment, ses bras qu'il tenait douloureusement croisés contre sa

poitrine se détendirent et il expira.

--Un phénomène animal de trépassé! _De Profundis!_ glapit la voix

aigrelette du nain.

--Silence! s'écria le vicomte tristement impressionné.

Cette scène s'était accomplie en bien moins de temps que nous n'avons

mis pour la raconter et sa dernière phase avait été si rapide que

les routiers avaient presque oublié l'étranger qui, la corde au cou,

considérait tout cela d'un air impassible. Mais, dès que François

Rivet eut rendu le dernier souffle, les cris «A la hart! à la hart, le

meurtrier!» grondèrent de tous côtés.

--Oui, pendons l'assassin, pendons l'assassin! répéta Nabot du milieu de

la foule où il s'était réfugié.

Déjà les deux exécuteurs improvisés, pour témoigner de leur bonne

volonté, tiraient le cordon fatal qui devait lancer une vie humaine dans

l'éternité, quand l'écuyer, mettant son épée au vent, d'un coup trancha

le lien. L'inconnu retomba à terre, en poussant un cri strangulé.

--Que pas un de vous ne touche à cet homme! dit Jean de Ganay avec un

geste irrésistible.

Et, remarquant que, malgré son commandement, le matelot Pierre

manifestait des dispositions récalcitrantes, il marcha sur lui, l'épée

haute, et lui dit résolument:

--Encore un mot, et tu es mort.

Rien n'est plus propre, on le sait, à intimider les masses que l'audace

jointe a la spontanéité: aussi les déportés frissonnèrent-ils sous

le regard intrépide du vicomte. Certain de leur obéissance, celui-ci

ordonna à l'un de ses voisins de délier la victime. Son ordre fut

exécuté sur-le-champ. Et, l'inconnu aux vêtements de peaux se releva

lestement, bondit à travers la cohue de spectateurs qui l'environnait,

et, avant qu'on eût même songé à s'opposer à son dessein, se précipita

dans le lac.

Là, il plongea et disparut à tous les yeux.

Revenu de sa surprise, Jean de Ganay s'imagina aisément que cet individu

était le propriétaire de la hutte, qui avait prodigué ses bons offices

à Yvon. Mais restait un mystère à éclaircir: celui de la mort de

Brise-tout.

L'écuyer interrogea ses gens. Il apprit qu'après son départ, François

Rivet, étant allé explorer la partie sud-est de l'île, avait aperçu un

homme qui pêchait. Supposant que c'était un sauvage, le géant s'élança

sur lui avec l'intention de le faire prisonnier. Une lutte s'en serait

suivie, pendant laquelle l'attaqué aurait frappé son adversaire avec un

instrument tranchant. Se sentant blessé, Brise-tout appela au secours,

mais sans lâcher prise. Quelques compagnons qui vaguaient près de

là accoururent. Ils s'emparèrent de l'étranger, le garrottèrent, le

conduisirent au camp, et se préparaient à le pendre pour venger leur

camarade et se conformer à ses désirs, lorsque l'arrivée soudaine du

vicomte les en empêcha.

Ce récit avait un caractère de vraisemblance assez plausible. Jean de

Ganay s'en contenta pour le moment, il fit creuser une fosse et inhumer

le malheureux Brise-tout, dont la fin prématurée souleva peu de regrets.

En guise d'oraison funèbre, le Nabot récita sur la tombe du défunt,

avec une légère variante, le sixain qu'il avait composé quelques jours

auparavant:

Passant, sous cet amas de sable amoncelé,

Gît la pourriture d'un goinfre ensorcelé

François Rivet, surnommé Brise-tout

Passé maître dans l'art de faire atout,

Qui, faute de soudure

Creva d'une blessure.

XIII

PERPLEXITÉ

La fin de l'été de l'année mil cinq cent quatre-vingt-dix-huit approche.

Depuis trois mois bientôt le _Castor_ a débarqué sa cargaison humaine

sur l'île de Sable; depuis ce temps, chaque jour les malheureux

abandonnés se sont bercés de l'espoir de voir poindre à l'horizon le

navire qui les a amenés, et chaque jour cet espoir a été déçu. L'anxiété

plombe leurs fronts, le découragement amollit leurs bras, des colères

sourdes grondent dans leur tête. Cependant, sur le rivage de la mer

et sur le bord du lac, des tentes, puis des cabanes se sont élevées,

l'existence des proscrits s'est régularisée, ils jouissent d'un certain

bien-être. Ceux-ci tuent du gibier, ceux-là capturent du poisson; tous

travaillent plus ou moins; les provisions ne manquent point. Outre une

assez grande quantité de viandes salées et fort peu avariées qu'ils ont

recueillies du naufrage de l'_Érable_, ils trouvent encore sur le

lieu de leur exil bon nombre de moutons, chèvres et autres herbivores

domestiques, qui ont été probablement laissés par des colons qui l'ont

précédemment habité[11]. Mais les causes d'afflictions abondent: pour la

plupart, l'ignorance absolue de la situation de l'île qu'ils occupent,

l'obligation de se livrer à des labeurs auxquels ils n'ont point été

accoutumés, la sévérité de la discipline à laquelle les soumet le

vicomte, la monotonie des relations, sont des motifs de cuisants soucis;

pour quelques-unes, pour les meilleurs natures, la stérilité du sol,

l'isolement, l'incertitude, sont des sujets de dégoût; chez tous, déjà,

la perspective d'un hiver dans ces régions sauvages suscite de terribles

appréhensions.

[Note 11: Ce fait est historique.]

Le vicomte Jean de Ganay lui-même est en proie au doute et à la

crainte. Son fidèle matelot, Philippe Francoeur, cherche, vainement à

le rassurer. L'écuyer triomphe difficilement de ses chagrins. Mille

angoisses lui déchirent l'âme. Le souvenir de sa chère Bourgogne, de

sa famille, de ses amis, des gais romans dont son imagination de

jeune homme avait brodé les fleurs, planent souvent devant son esprit.

Néanmoins il pense rarement à la reine de ses premières amours, à Laure

de Kerskoên, et, quand l'image de la charmante châtelaine lui sourit

encore, il s'impatiente et se dérobe à ce sourire. Les nuits du

vicomte sont pleines d'insomnies, ses veilles pleines de conjectures.

L'abattement des gens laissés à son commandement, leur mauvais vouloir,

leurs instincts turbulents ne lui ont pas échappé. Il a conçu des

soupçons sur la loyauté du matelot Pierre ou Caliban. Cet homme lui,

apparaît comme un scélérat capable de tout. Mais, jusqu'ici, rien n'est

venu justifier sa méfiance, et il n'ose l'exprimer, de peur de s'attirer

la haine des partisans du matelot, car ce dernier, tout en protestant de

sa fidélité au chef, s'est formé une sorte de parti qu'il dirige à son

gré. Ce parti est composé de tous les plus mutins de la bande, de ceux

qui opposent des murmures ou la résistance de l'inertie aux ordres de

l'écuyer, qui délibèrent parfois en conciliabule secret et contrarient

les projets d'amélioration conçus par Jean de Ganay.

Voulant se mettre à l'abri des intentions malveillantes qu'il leur

présumait, l'écuyer les avait renvoyés avec Caliban au poste de la

côte, et avait rappelé le Maléficieux près de lui au camp du lac. Les

premiers, pensait-il, ennemis de la culture, proféreraient s'adonner

exclusivement à la pêche et à la chasse, tandis que ceux qui demeuraient

avec lui défricheraient la terre. Par ce moyen, aussitôt la récolte

achevée, les deux troupes feraient l'échange de leurs divers produits,

et pourraient vivre commodément. Ce plan, au premier abord, paraîtra

assez sage. Mais en y réfléchissant, on s'apercevra qu'il ne pouvait

produire que des résultats désastreux. Et, on effet, il créait la

jalousie, la rivalité entre des gens aigris par le malheur, et, de plus,

il habituait les amis de Caliban à méconnaître le contrôle du vicomte

pour ne plus admettre que celui du matelot. Or, si ce dernier était

réellement animé de sentiments bas et envieux, sans doute il profiterait

de son ascendant temporaire pour indisposer ses subordonnés contre leur

chef réel et peut-être même s'emparer du pouvoir. S'il avait eu plus

d'expérience des hommes et des choses, Jean de Ganay n'aurait pas

agi aussi imprudemment. Il est hors de question que la jalousie peut

commettre les plus noirs forfaits pour satisfaire ses appétits. Ne

pourrait-on pas en dire autant de l'ambition, si le code social de

l'hypocrisie n'avait légalisé l'une et condamné l'autre? Mais, comme

nous ne nous sommes pas proposé la tâche de réformer les passions et

les lois, abandonnons le thème aux philosophes et retournons à l'île de

Sable.

Il était huit heures de relevée; la chaleur, durant tout le jour, avait

été suffoquante. A ce moment, le soleil, penché à l'occident, semblait

plaquer d'or les eaux du lac. Une brise caressante gazouillait dans les

rameaux des arbustes; et, couchés à l'ombre, les routiers jouaient aux

dés ou respiraient la fraîcheur du soir.

Après s'être promené pendant quelques minutes à travers les groupes,

le vicomte s'approcha d'une hutte au seuil de laquelle le Maléficieux

échiffait un lambeau de voile pour faire du fil et confectionner des

rets.

--Eh bien! fit l'écuyer d'un ton mystérieux.

Philippe Francoeur jeta un coup d'oeil autour de lui avant de répondre.

--Y a-t-il du mieux? poursuivit Jean de Ganay.

--Du mieux! non, messire; non, la fièvre augmente, hélas! et tenez, ça

me fend le coeur rien que d'y songer...

--Chut! fit l'écuyer portant le doigt sur ses lèvres à la vue d'un

routier qui rôdait près de la cabane.

Le matelot comprit ce geste, et apostrophant le routier:

--Ohé, Poitevin, va donc lever la nasse que j'ai posée ce matin au bas

du lac, tu sais?... Elle doit être bellement grosse de fretins, oui

bien, par la fourche de Neptune!

--Cuides-tu, vieux loup de mer? repartit l'autre.

--Par tous les diables, j'en suis aussi sûr que si je l'entendais déjà

chanter dans la poêle, mon gars! s'écria Philippe.

--Jarnidieu! alors j'y cours... mais j'en aurai ma part?

--Oui bien, par la fourche de Neptune!

Quand l'importun se fut éloigné, Philippe Francoeur dit à voix basse au

vicomte:

--Pourtant, il y a de l'espoir... beaucoup d'espoir... je me connais un

peu en choses médicales, messire...

--Le délire a-t-il cessé?

--Je le crois. Voyez vous-même. Je veillerai tandis que vous y serez.

Le vicomte poussa une claire-voie d'osier qui servait de porte à la

hutte et entra. L'intérieur était nu, mais d'une propreté remarquable.

Filtrant par une ouverture pratiquée A hauteur d'homme et tamisée par un

rideau de toile fixé devant cette ouverture, le soleil répandait dans la

cabane une clarté douce et rosée. Vis-à-vis de la fenêtre, sur un lit

de bruyères, gisait une personne. Elle semblait profondément endormie,

quoique sa respiration fût saccadée. Un drap grossier, mais d'une grande

propreté, était jeté sur elle.

Le vicomte avança d'un pas imperceptible, en retenant son baleine.

Longtemps, il considéra silencieusement la malade.

Est-il nécessaire de dire que c'était Guyonne?

On l'avait transférée au camp. La fièvre et le délire s'étaient emparés

d'elle, le soir même de son arrivée, et ne l'avaient point quittée

depuis lors.

Le premier, Philippe Francoeur, qui s'était chargé de la soigner, avait

découvert le sexe du faux Yvon. Informé de cette découverte, Jean de

Ganay en recommanda le secret au Maléficieux. Celui-ci n'avait pas

besoin de la recommandation; il savait trop bien à quels désordres

pourrait donner lieu une telle révélation. Rude, mais affectueux;

enjoué, mais moral, il eut pour la jeune fille des trésors de tendresse

inexprimables. Une mère ne se montrerait pas plus empressée au chevet de

son enfant alité que ne le fut le vieux marin près du grabat de Guyonne.

Il poussa la délicatesse jusqu'à lui laisser ignorer qu'il savait

ce qu'elle était. Mais le jour, la nuit, à toute heure, il faisait

sentinelle; et aucun des routiers ne soupçonnait le mystère.

Les souffrances avaient cruellement ravagé les traits de la pauvre

enfant. Une pâleur morbide remplaçait les roses de son teint; ses joues

étaient creusées, ses pommettes enflammées et ses lèvres sèches et

écaillées de pellicules jaunâtres. Cependant, sa beauté n'avait pas

disparu; le caractère s'en était seulement altéré. La langueur lui

avait, enlevé ce qu'elle avait de trop mâle pour y substituer la

féminéité propre aux femmes.

Ainsi, vue dans cette cabane, à la lueur affaiblie du soleil couchant,

Guyonne représentait une admirable incarnation de la douleur physique.

Dans son sommeil, elle murmurait des paroles incohérentes, au milieu

desquelles le prénom du vicomte revenait fréquemment, accompagné de

soupirs.

L'île de sable · 第 12 / 19 段