Jean de Ganay tua aussi plusieurs oiseaux de mer, qui, préparés par le

Maléficieux, inventeur du mode de filets que nous venons de décrire, ne

parurent pas un mets des moins succulents à tous ceux qui y goûtèrent.

En général les routiers ne manifestèrent pas des dispositions trop

rebelles. Soit qu'ils comprissent qu'une mutinerie n'améliorerait en

rien leur position, soit que les quatre matelots leur inspirassent une

terreur salutaire, ils obéirent strictement aux ordres du vicomte de

Ganay.

Le dimanche se montra plus clair que les cinq jours précédents, sans que

le soleil se levât à l'horizon. Des nuages aux teintes grises ouataient

le ciel, et un vent impétueux soufflait du sud-est.

Dès le matin, Jean de Ganay réunit autour de lui ses compagnons et leur

fit un touchant discours pour les exhorter à la patience. Ensuite, il

leur lut quelques passages de la Bible. Ces hommes l'écoutèrent avec

recueillement. Plusieurs même se sentirent émus jusqu'aux larmes en

entendant les consolantes maximes des saintes Écritures. La parole de

Dieu, si souvent stérile pour les heureux de la terre, ne manque jamais

d'attendrir et de relever tout à la fois ceux qui souffrent. Telle

qu'une douce rosée, elle tombe goutte à goutte sur le coeur, l'épanouit

et l'inonde de parfums. Ces deux livres éternellement vieux sont

éternellement nouveaux: La Bible et l'Imitation de Jésus-Christ. Le

premier, grand, noble et fort, élève de tout l'espace qu'il y a entre

le ciel et la terre. Le second, doux, aimant, humanise, pour ainsi dire,

l'humanité en la divisant.

A celui-ci les tendresses infinies, les conseils séduisants, les

sollicitudes maternelles, les pensées virginales; à celui-là les hautes

conceptions, les préceptes sévères, les larges inspirations, la poésie

grandiose!

Monument colossal et inébranlable, la Bible effraye les natures timides,

par la profondeur de ses observations et l'austérité de ses règles de

foi. Haut justicier de l'Éternel, elle frappe plus impitoyablement le

crime qu'elle ne récompense la vertu. Au coupable, elle dit: Tu seras

condamné! au sage: Continue à faire ton devoir!--Rien ne l'arrête, rien

ne la surprend, rien ne la fléchit. Sans passions pour les hommes ou

pour les choses elle raconte avec la roideur de la vérité; elle fouille

dans les arcanes du coeur avec la dureté du chirurgien; elle burine

ses pages philosophiques sur des tablettes d'airain; et toujours, soit

qu'elle se fasse historiographe, psychologiste ou mentor, soit qu'elle

prenne la trompette du prophète, qu'elle parle du présent et du passé;

soit qu'elle interpelle les masses ou les individus, les grands ou les

petits; soit qu'elle discute, critique, expose; soit qu'elle s'adresse

aux sentiments ou aux sens, toujours elle plane dans les régions du

sublime.

Pour comprendre la Bible, il faut être homme; pour l'expliquer, il

faudrait être Dieu!

Après les pieuses instructions, Jean conseilla à ses subordonnés de ne

pas trop s'éloigner des tentes, car la tempête menaçait, et comme

ils n'avaient pas encore une connaissance exacte de l'île, il était à

craindre qu'ils ne s'égarassent dans le cours d'une excursion.

Mais il n'aurait pas besoin de faire ces recommandations; les routiers,

fatigués par leurs travaux antérieurs, se sentirent bien moins disposés

à courir la campagne qu'à se reposer sur leurs lits de ramilles de pin,

soit en dormant, soit en devisant entre eux.

Quelques-uns, cependant, se dirigèrent vers le Poste du Mât (c'est

ainsi qu'on avait nommé le corps de garde dont nous avons parlé), où le

Maléficieux était de service, afin de lui faire conter des histoires.

Vers trois heures de l'après-midi, le vent, qui n'avait cessé de balayer

l'air avec force, redoubla de violence.

--Par la fourche de Neptune! s'écria tout à coup Philippe Francoeur,

s'interrompant à l'endroit le plus dramatique de son récit, monsieur

Borée voudrait-il nous prendre à son bord pour nous transporter

sur l'autre rive de l'Atlantique? Ça ne serait pas là une mauvaise

manoeuvre! Comme il s'époumone, le vieux, là haut, hum!

--Quelles rafales! quelles rafales! dit un des assistants.

--Elles sont bien capables de renverser nos tentes, ajouta un autre.

--Et nous avec! continua un troisième.

--Allons donc! dit Grosbec, avec sa suffisance ordinaire; ventre de

biche! est-ce que vous avez jamais vu le vent abattre un homme comme une

branche de peuplier? C'est bon dans les contes de fée.

--Ah! oui-dà, tu crois ça toi, beau lansquenet, dit le Maléficieux, en

guignant Grosbec d'un air narquois; tu crois ça? Et si je te disais que

moi, qui te parle, j'ai vu, ce qui s'appelle vu...

Un sifflement aigu, suivi d'un craquement et d'une irruption d'air dans

la cabane, coupa la parole au matelot.

La tourmente, dans ses folles colères, venait d'enlever le toit du corps

de garde. Et presqu'au même moment, le routier qui était de faction au

pied du grand mât cria:

--Un navire! j'aperçois un navire!

La surprise et la joie répondirent bruyamment à cette exclamation.

Tous les hommes qui se trouvaient dans la salle du corps de garde se

précipitèrent au dehors.

Le château de poupe d'un navire apparaissait, en effet, vers l'ouest.

Mais la position de ce bâtiment quel qu'il fût, était évidemment

affreuse. Trois coups de canon et, un drapeau noir arboré à l'extrémité

d'une vergue annoncèrent presque aussitôt la détresse de ceux qui le

montaient.

--Par la fourche de Neptune, on dirait que c'est l'_Érable_, oui bien!

dit Philippe Francoeur.

Le bruit des trois coups de canon avait résonné jusque sous les tentes

occupées par les routiers. Sommeil, conversations, chants, contes furent

sur-le-champ interrompus et tout le monde courut à la côte.

La tempête écumait de fureur. De grands nuages cuivres se pourchassaient

au ciel avec une effrayante rapidité. Quelques rares éclairs

échancraient la zone méridionale de leurs langues barbelées. Le vent,

impétueux par moment, se taisait une minute, abandonnant l'atmosphère

à un silence mortel, l'eau à ses propres convulsions; puis, haletant,

courroucé, s'élançait comme la foudre, tourbillonnait en colonnes

immenses, mêlant, confondant, anéantissant, élevant des montagnes de

sable, soulevant les vagues, les écrasant les unes contre les autres ou

les transportant à des distances considérables.

Jean de Ganay arriva l'un des premiers vers les ruines du poste.

--Qu'y a-t-il?

--Un navire était en vue tout à l'heure, répondit le Maléficieux. La

hauteur de la mer nous le cache maintenant, mais il ne tardera pas à se

montrer.

--Est-ce le _Castor_? demanda le vicomte, en ajustant à son oeil un

petit télescope qu'il tenait à la main.

--Je ne crois pas, messire, et bien plutôt je pense que c'est

l'_Érable_.

--L'_Érable_! ce serait, Dieu me pardonne, une excellente aubaine!

La satisfaction de l'écuyer rayonnait sur tous ses traits, et certes

il fallait qu'elle fût bien grande pour qu'il se permît une pareille

exclamation, lui, le sévère huguenot.

--Oui, ça doit être l'_Érable_, par la fourche de Neptune, reprit le

matelot. N'a-t-il pas sa préceinte rouge!

--Rouge, bordée de bleu, je m'en souviens parfaitement, répliqua Jean de

Ganay.

--Rouge, bordée de bleu! c'est lui alors; vous pouvez en être certain,

comme je m'appelle Philippe Francoeur, surnommé le Maléficieux.

--A genoux! et remercions le Seigneur, maître de toutes choses, car nous

allons être sauvés, dit Jean.

--Sauvés! pas si vite, messire.

--Que voulez-vous dire!

--Je dis qu'il faut, tout de suite, faire signe à ce navire d'éviter...

si cela lui est encore possible. Autrement...

--Le matelot leva les yeux au ciel.

--Autrement, il est perdu! s'écria le vicomte.

--Perdu, je vous le garantis.

--Mais comment établir des signaux?

--C'est tout simple, messire.

Fermant la main droite, Philippe Francoeur siffla entre ses doigts

serrés, et une demi-minute après les trois autres matelots, ses

compagnons, se rapprochaient de lui.

Ils conférèrent brièvement ensemble, puis l'un d'eux grimpa au mât

voisin, y attacha deux perches en croix, aux bouts desquelles étaient

fixés des lambeaux d'étoffe de nuances diverses, ainsi que de longues

ficelles tombant jusqu'à terre, et sa besogne finie, il redescendit.

Pendant ce temps, le vaisseau avait reparu à la cime des ondes.

Jean de Ganay l'aperçut en entier.

C'était vraiment l'_Érable_! mais dans quel triste état! Ses mâts

brisés, ses roufles enfoncés, son bastingage en pièces, sa poulaine

fracassée parlaient d'une longue et terrible lutte avec les éléments.

Des essaims d'hommes encombraient le pont. Et parmi ces hommes il y en

avait qui dansaient des rondes infernales, d'autres qui pleuraient comme

des femmes; d'autres qui, prosternés, les mains jointes, semblaient

implorer les secours de la Providence; d'autres qui, armés de larges

pots, paraissaient boire l'ivresse à longs traits, d'autres qui

riaient d'un rire farouche; d'autres qui se battaient et d'autres qui

cherchaient vainement à pacifier tous ces malheureux.

Le vicomte, effrayé par ce spectacle, s'imagina voir une embarcation de

damnés. Son visage pâlit; ses yeux se remplirent de larmes.

--Tenez! dit-il, en passant la lunette à Philippe Francoeur.

Celui-ci examina longuement, mais son visage conserva l'immobilité. Se

penchant ensuite à l'oreille du vicomte:

--Pas un mot, messire, lui dit-il en posant le doigt sur ses lèvres. Ils

se seront sans doute révoltés à bord de l'_Érable_ et soûlés; mais si le

Dieu des ivrognes veut qu'ils abordent ici, nous saurons leur rafraîchir

la tête, pourvu que les nôtres ne se doutent de rien.

--Quelqu'un dirige-t-il le vaisseau? dit le Bourguignon.

--Je ne distingue personne. Pourtant il doit y avoir un pilote au

gouvernail, car la barque ne roule pas trop. Je vais ordonner un signal.

Mais, comme il achevait ces paroles, une saute de vent, brusque autant

que formidable, cassa en deux le mât au sommet duquel Philippe Francoeur

avait établi son appareil de télégraphie.

--Point de chance, par le trident de Neptune! s'écria-t-il en frappant

du pied.

--Quel branle-bas, ventre de biche! ajouta Grosbec.

--Ce n'est que la parade, attendons le bouquet, glapit la voix perçante

du Nabot.

--Silence donc! commanda le Maléficieux que ces colloques importunaient.

L'_Érable_ rangeait la côte de plus en plus près.

La nuit commençait à se faire, et pourtant on apercevait distinctement

sa coque désemparée, tantôt au faîte d'une vague monstrueuse qui la

portait, sur l'ouverture d'un abîme, à une autre vague; tantôt ensevelie

dans une gorge profonde, pressée par des paquets de mer acharnés à sa

destruction.

--Mille écoutilles, ils touchent la barre; c'en est fait d'eux! dit le

matelot.

--Ne peut-on les secourir! hasarda la vicomte avec une douloureuse

appréhension.

--Levez les lofs! levez les lofs! cria le Maléficieux disposant ses

mains devant ses lèvres, en manière de porte-voix.

Du navire on ne l'entendit pas; on ne pouvait l'entendre.

Une lame d'eau gigantesque s'était abattue sur l'avant par bâbord, et

presque au même instant un craquement lugubre disait que le vaisseau

avait donné sur un écueil.

Un cri immense lutta de sauvage énergie avec les cris de la tempête: à

la surface des eaux se montrèrent des malheureux que l'Océan s'amusa à

déchirer contre les rochers, et les ténèbres couvrirent de leurs voiles

les râlements de l'_Érable_ à l'agonie.

VII

LES ÉPAVES

L'aurore, en sortant, belle et radieuse, son globe d'or des ondes de

l'Atlantique, illumina sur l'île de Sable un spectacle plus désolant

encore que celui dont le crépuscule avait, la veille, vu et éclairé

toutes les péripéties et l'horrible dénoûment.

L'air était frais et parfumé de pénétrantes exhalaisons. Au-dessus

des terres et des eaux pas le moindre nuage follet, pas la plus

légère brume. Le ciel bleu comme l'iris, diaphane comme un miroir,

s'arc-boutait, dôme incommensurable sur la mer, dont la transparente

limpidité réfléchissait sa splendeur et son éclat. Les arbustes,

froissés par la tempête précédente, se redressaient aux premiers baisers

du soleil; leurs feuilles humides de rosée scintillaient comme des

émeraudes; et quelques petits oiseaux cachés dans les broussailles

saluaient mélodieusement de leurs gazouillis la promesse d'un beau

jour. Quelle différence entre le lever de ce jour et le coucher de

celui auquel il succédait! Hier soir, les éléments faisaient rage contre

eux-mêmes, comme s'ils eussent voulu se replonger dans un chaos informe;

ce matin, ils se sourient de leur sourire harmonieux, rivalisent

d'attraits, de coquetteries, se pressent amoureusement dans les bras les

uns des autres, comme de jeunes mariés qui s'éveillent, pour la première

fois, dans la couche nuptiale.

Mais il reste de leur colère passée des traces sinistres pour

l'humanité--traces d'autant plus lugubres que le temps est plus beau,

que la nature s'est parée de ses plus gais atours; car beauté et

gaieté endolorissent davantage le coeur de l'homme quand le chagrin y a

distillé quelques gouttes de son poison.

Considérez la plage de l'île de Sable près du camp des déportés! Les

tentes sont abattues ou dispersées; une montagne de gravier s'élève là

où se creusait une ravine: Une ravine laboure profondément l'endroit

qu'exhaussait une montagne; le sol est sillonné de cicatrices béantes;

des arbres tordus, fendus, comme par la foudre, découronnés ou

déracinés, montrent partout leurs plaies.

Mais un tableau bien autrement affreux, bien autrement éloquent,

rappelle sur la grève l'orage du dimanche.

Ce sont, au milieu d'innombrables débris d'un navire, des monceaux de

cadavres humains. Tous, sauf quelques rares exceptions, portent le

même uniforme que les routiers qui sont dans l'île, et la plupart sont

cruellement mutilés. A l'un, il semblerait qu'on eût fait subir la peine

de la décollation; à l'autre, qu'on lui eût coupé les membres; à un

troisième, qu'on lui eût lacéré le corps avec des cailloux pointus; à

tous, qu'on les eût défigurés à plaisir.

Ils s'étalent pêle-mêle, parmi les caisses, les barriques, les madriers,

les fragments de vergues ou d'espars; et, à mesure que la mer se retire,

elle laisse sur les galets de nouvelles victimes de son courroux. Ces

cadavres, ces caisses, ces barriques, est-il besoin de le dire, viennent

de l'_Érable_ dont on distingue parfaitement la coque, échouée entre des

rochers à cent brasses du littoral environ. C'est tout ce qui reste

du pauvre navire, naguère si fringant sous sa svelte mâture. Nul être

vivant n'a échappé à la catastrophe qui l'engloutit, nul ne pourra

raconter le drame qui précéda et prépara sans doute ses derniers

moments; car inutilement les compagnons de Jean de Ganay ont passé

la nuit sur pied, allumé des feux le long de la côte pour secourir et

guider les naufragés, la violence du flux et du reflux s'est opposée

à tout sauvetage. Puis, quand, vers une heure du matin, l'Océan a, de

lassitude, endormi ses fureurs, quand sa surface a nivelé ses houleuses

inégalités, vomies par la marée, les épaves, hommes et choses, de

l'_Érable_, ont été traînées jusqu'au rivage de l'île de Sable.

Infortunés! mourir si loin de leur pays, à la fleur de l'âge! et de

quelle mort!

Mais, du moins, ils auront une sépulture chrétienne, car les nouveaux

insulaires ont déjà ouvert une grande fosse dans les entrailles de la

terre, et, les larmes aux yeux, la prière aux lèvres, ils y déposent

pieusement ceux qui devaient à jamais partager leur bonne ou mauvaise

fortune.

Navrantes obsèques que celles-là! On sanglote, on tâche de reconnaître

un ami dans un corps froid, inerte, livide, déchiré, et, en même temps,

on lui enlève son misérable vêtement de condamné. Ne faut-il pas tout

prévoir? Ce vêtement en haillons, ce vêtement qui suinte et sent le

cadavre, ce vêtement il pourra être utile, indispensable à une vie

d'homme.

Jean de Ganay préside aux funérailles. Son visage est pâle, ses yeux

rouges et secs. Il ne pleure pas, le bon jeune homme. Mais quels efforts

il fait pour arrêter les larmes brûlant sous sa paupière! Sensibilité

serait faiblesse dans la circonstance; il le sait et il impose silence

aux émotions qui brisent son âme.

--Allons, amis, dit-il, hâtons-nous d'accomplir ce funèbre devoir, et

profitons du jusan pour mettre en sûreté tous les objets que nous a

apportés la marée haute.

--Philippe!

Le Maléficieux s'approcha respectueusement.

--A-t-on retrouvé le corps du capitaine on de quelqu'un de ses

officiers!

--Non, messire, répondit le matelot, en branlant la tête.

--Pensez-vous qu'ils aient échappé au naufrage?

--Échappé au naufrage, messire! s'écria Philippe avec une surprise qui

équivalait à la plus énergique négation.

Il est singulier pourtant, murmura le vicomte, que les flots de la mer

aient rejeté les restes de la plupart des routiers qui étaient à bord de

l'_Érable_, sans en rendre un seul de l'équipage; c'est singulier! c'est

singulier!

--N'accusons pas ceux qui ne sont plus, dit le Maléficieux, à mi-voix;

mais j'ai vu ce que j'ai vu. Tantôt, si je ne me trompe, nous aurons

basse mer; alors, si vous le voulez, messire, nous éclaircirons ce

mystère.

--Comment cela?

Le matelot indiqua du doigt la ligne rouge que l'_Érable_ traçait à la

surface de l'Atlantique.

--Eh bien? dit Jean.

--Avec un radeau, je me charge d'aller là; et, si les murs ne parlent

pas, peut-être les planches parleront-elles.

--Je comprends, répliqua l'écuyer songeur.

L'inhumation étant terminée, les bannis se mirent à genoux sur le bord

de la fosse, et l'ex-mousquetaire entonna les prières des morts: le

reste de la bande donna les répons, sans remarquer que le vicomte ne

s'était point prosterné, à son exemple.

Après cet office funéraire, solennel par cela même qu'il était simple,

que les oraisons partaient du coeur et non pas seulement de la bouche;

solennel par cela même qu'il avait lieu à la face du ciel et non sous

les lambris dorés des basiliques, on planta temporairement une croix de

bois en tête du charnier, et l'on transféra au camp tous les débris du

bâtiment amoncelés sur la plage.

Ce travail fut surveillé par les quatre matelots, et un poste, composé

d'hommes sûrs, eut mission de faire bonne garde autour des divers

objets.

Le vicomte avait jugé avec raison ces précaution nécessaires pour

empêcher le gaspillage d'effets précieux, quelle que fût leur nature,

et prévenir des querelles et des pertes de temps. Les condamnés étaient

sous l'empire d'une sombre mélancolie; mais peu à peu leur naturel

jovial et léger reprit le dessus. Après tout, ils allaient tirer

parti du naufrage de l'_Érable_, et comme l'égoïsme domine les autres

sentiments de l'homme, insensiblement des plaisanteries et des éclats de

rire déridèrent les fronts moroses.

Nabot et Brise-tout, son plastron, ouvrirent le feu.

Ce dernier, debout devant une tonne énorme, assise sur son fond,

essayait de l'étreindre dans ses bras pour l'emporter, mais la tonne

plus lourde qu'il n'était fort, défiait ses tentatives et le géant

jurait, piétinait et se démenait autour avec une colère vraiment

comique.

Ohé, maître Grosbec, cria le Nabot, auriez-vous pas d'aventure une grue?

--Une grue! et pourquoi faire, répliqua l'ex-lansquenet occupé à tirer

une longue pièce de bois. Ventre de biche! si grue j'avais en main, bien

vite grue j'aurais au pot et grue sous la dent.

--Ouais! dit le nain en ricanant, c'est un pied de chèvre que je te

demande, monsieur le marquis du ventre creux.

--Un pied de chèvre! pied de diable même je rongerais, riposta l'autre.

--Mange donc un morceau du tien et gardes-en pour demain, mon vertueux

affamé. Mais alors, pour l'amour de la très-sainte engeance titanesque,

viens ça, brave soudard, en aide à un pauvret; qui se meurt à la peine.

--Qu'y a-t-il? dit Grosbec, en tournant les yeux du côté du Nabot.

--Vois, repartit effrontément celui-ci, mon affectueux ami, François

Rivet, mâle de belle allure et de hautes espérances, qui se tue pour ne

rien faire.

Brise-tout leva la tête et chercha infructueusement à croiser ses gros

bras courts sur sa poitrine.

--Serait-ce une nouvelle arête qui te raclerait la gorge, doux François

de mon coeur? dit le Nabot d'un ton comique.

--Une arête! bougonna le colosse, dont ce souvenir hérissa les cheveux

et la barbe; une arête, je t'en fabriquerai une quelque jour, qui te

fera passer le goût du pain, marmouset.

--Pour cela, ce sera pas malaisé, aimable Brise-tout. Onc, mon palais

ne se souilla au contact de ce grossier aliment. D'ailleurs, ça ne te

guérirait pas de ton arête.

--Encore!

--Et moi je puis t'en guérir, comme de l'autre; tu sais, je fus ton

généreux Esculape.

--Voilà pour tes honoraires, vilain museau de singe, clama François

Rivet, en ramassant une poignée de galets et la lançant au malin enfant

qui se renversa sur le sable pour éviter l'atteinte des projectiles.

--Ce n'est pas digne de votre noblesse ça, mon gentilhomme de la

monstruosité, dit-il sans quitter la position horizontale. Puis

s'accroupissant sur les talons:

--Je vous fais un pari, M. Rivet: je gage ma portion de dîner contre

la vôtre que je mènerai à vingt pas du lieu où elle est cette tonne que

vous ne parvenez pas à bouger de place.

--Faquin manqué! nasilla Grosbec, en abaissant ses regards sur la tonne

à Nabot.

--Eh bien! vous allez voir, dit Nabot, et rira bien qui rira le dernier,

savants docteurs.

Il bondit agilement sur ses petites jambes fuselées et courut à la tonne

qui le dépassait d'une demi-toise en élévation.

La mer l'avait juchée, pour ainsi dire, au faîte d'un môle de sable,

derrière lequel la côte fuyait en pente douce. Nabot incrusta d'abord

dans le gravier, au pied de la barrique, une planche mince provenant de

l'_Érable_; puis, armé d'un long bâton, il mina le sol mouvant sous

le tonneau. Le résultat de cette opération ne se fit pas longtemps

attendre. Bientôt la futaille péchant à sa base, pencha, vacilla une

seconde, s'abattit transversalement avec un clapotis sourd sur l'éclisse

et roula sur le plan incliné devant elle. L'élan une fois imprimé

l'énorme cylindre poursuivit rapidement sa course au delà du but

déterminé par les termes du pari, tandis que l'ex-lansquenet se mordait

les lèvres, en cherchant une pointe pour la tremper dans le venin de son

dépit et la décocher au vainqueur, et tandis que Brise-tout s'écriait

avec une stupéfaction naïve:

--Ventremahom! si l'âme de Lucifer n'est pas logée dans le corps de ce

gringalet-là, je veux que mon bon ange gardien m'abandonne sur-le-champ!

VIII

L'ÉRABLE

Par un bonheur inespéré, une grande quantité d'outils de charpentier et

de forgeron se trouvaient au nombre des objets arrachés au naufrage

de l'_Érable_. L'inventaire de ces objets amena aussi la découverte de

plusieurs armes et de quelques barils renfermant des semences et graines

de diverses espèces.

Le Maléficieux se mit aussitôt en devoir de construire un radeau, avec

lequel il se proposait de conduire Jean de Ganay vers la carcasse

du navire échoué. L'esquif terminé, tant bien que mal, tous deux le

poussèrent à flots; et le vicomte ayant chargé les trois autres matelots

de veiller pendant son absence, Philippe Francoeur et lui montèrent sur

l'embarcation et se dirigèrent à l'aviron du côté de l'épave.

En dix minutes le vicomte et le Maléficieux y arrivèrent.

Ce fut avec un profond serrement de coeur que Jean s'approcha du

vaisseau où il avait vu embarquer et périr tant de braves gens parmi

lesquels, au moment du départ, on comptait plusieurs rejetons des plus

illustres familles de France. Mais quand après avoir attaché leur radeau

à la joue de tribord de l'_Érable_, ils commencèrent à se hisser sur

le pont, l'écuyer était si vivement ému qu'il fut obligé de recourir à

l'aide du matelot pour effectuer son ascension.

Philippe Francoeur lui-même, tout endurci qu'il fût par une longue vie

de périls, avait les larmes aux yeux en posant le pied sur le gaillard

d'avant.

--Pauvres diables! murmura-t-il; ils ont payé bien cher leur révolte!

--Que dites-vous? demanda le vicomte.

--Hélas! messire; les soupçons que j'avais conçus hier soir se

confirment. Il y a eu une émeute à bord et c'est à elle probablement

qu'il faut attribuer la perte de l'_Érable_. Voyez!

L'île de sable · 第 10 / 19 段