ne riait pas, lui! Son visage contracté par la douleur, livide, marbré
de taches couperosées; sa bouche béante, inondée de salive et de
sang; ses yeux grands ouverts dont les prunelles avaient fui sous les
paupières; ses poignets crispés; son corps agité par des mouvements
spasmodiques offraient un horrible tableau, tandis que les sons
caverneux qui s'éraillaient en s'échappant de sa poitrine auraient glacé
d'effroi toute autre assistance que celle qui l'entourait.
--Quelle tête! dit l'incorrigible nain. Décidément, Narcisse et
Antinous n'ont plus qu'à tirer leur révérence! Y a-t-il un peintre
parmi nous?--Pourquoi le signor Titiano est-il mort? ajouta un
Piémontais.--Ah! mais, poursuivit Nabot, la charité chrétienne nous
commande de prier pour les agonisants; prions donc, car notre infortuné
compagnon râle son dernier soupir?--_De profundis clamavi..._ bredouilla
Grosbec.--Mourir d'une arête, lamentable destin!--Regretté Brise-tout,
je composerai une élégie sur son trépas.--Je chanterai son stoïcisme
dans la souffrance.--Je prononcerai son oraison funèbre, avec
accompagnement de guimbarde et de crécelle.
--Voici ton épitaphe, tendre chérubin, dit Nabot. Écoute, et juge avant
de te sacrifier aux jours gras des vers de terre:
Passant, sous cet amas de sable amoncelé,
Gît la pourriture d'un goinfre ensorcelé,
François Rivet, surnommé Brise-tout,
Passé maître dans l'art de faire atout,
Qui, faute d'une arête[9],
Creva par une arête!
[Note 9: Pour comprendre ce mauvais jeu de mots il est bon de se
rappeler qu'avant le dix-septième siècle «arête» s'employait souvent
pour exprimer un temps d'arrêt.]
Toute plate que fût cette bouffonnerie, elle acheva de porter à son
comble la bonne humeur des routiers qui battirent des mains avec
frénésie, car rien ne sourit tant au vulgaire que ce qui peut abaisser
un être supérieur.
Mais c'en était trop. Aiguillonnée par une douleur atroce, la victime
de ces lazzi, à bout de patience, fondit soudainement sur ses bourreaux,
comme un taureau qu'ont exaspéré les mille coups de lance des picadors,
saisit d'une main Grosbec et de l'autre Nabot, qui se trouvèrent sur
son passage, les souleva du sol, les tint un moment en l'air, et l'oeil
injecté de sang, la bave aux lèvres, il allait les broyer l'un contre
l'autre, quand une cuisson insupportable le contraignit à lâcher prise.
Brise-tout se retourna en lâchant un cri strangulé. Derrière lui se
tenait le Maléficieux, qui, armé d'un tison ardent, avait jugé à
propos d'en appliquer l'extrémité sur la joue du géant, pour sauver les
imprudents tombés au pouvoir de sa rage. La folie commençait à gagner
François Rivet. Il ne voyait plus, il n'entendait plus. Les veines
de ses tempes étaient gonflées outre mesure. Une fièvre délirante
bourdonnait dans son cerveau. Incapable de calcul, de réflexion, guidé
par un instinct d'animal courroucé, il se jeta sur le nouvel ennemi qui
osait braver sa furie. Mais Philippe Francoeur était, agile comme un
écureuil. Il abandonne son brandon; d'un bond tourne Brise-tout, et
se précipite ensuite après lui, lui saute sur les épaules, l'étreint
vigoureusement par le cou, et secondé par quelques autres routiers qui
s'étaient joints à lui, le renverse à terre. Là, s'engagea une lutte
terrible, lutte de l'ours acculé par une meute de chiens! mais, à la
fin, succombant sous le nombre des assaillants, Brise-tout essaya un
dernier effort pour se redresser, et au moment où tous ses muscles
étaient distendus, toutes ses facultés physiques en jeu, un beuglement
terrible jaillit de son larynx, avec des flots de sang. L'arête s'était
dégagée dans cette convulsion suprême, et François Rivet saluait à sa
manière le terme de son supplice. Néanmoins, il aurait pu se guérir d'un
mal pour en gagner un cent fois pire, car ses adversaires, irrités
à leur tour par les horions qu'il leur avait distribués, n'étaient
aucunement disposés à l'abandonner; mais l'arrivée de Jean de Ganay sous
la tente fut le signal de sa délivrance.
Le vacarme avait attiré le vicomte qui se promenait solitairement sur la
grève. Il se hâta de pacifier les combattants et se retira, après avoir
reçu du Maléficieux la promesse que l'ordre ne serait plus troublé.
Depuis longtemps déjà la nuit couvrait de son aile l'île de Sable.
Cependant les bannis ne se sentaient nulle envie de dormir. La scène
précédente, en excitant leurs sens, en avait, banni le sommeil. On
raviva le feu, chacun prit place autour du foyer, à l'exception de
Brise-tout, qui s'obstina à grogner dans un coin, et, cédant aux
sollicitations de ses camarades qui le suppliaient de leur raconter une
histoire, le matelot Philippe Francoeur s'exprima en ces termes:
V
LÉGENDE
«Or bien, ouvrez vos écoutilles, mes gars, car je m'en vais vous
filer un câble de longueur. Pour ne pas nous, couler dans la chose des
phrases, il y en a sans doute quelques-uns parmi vous qui ont louvoyé
dans la rue du Possédé, à Saint-Malo; une rue étroite, tortueuse, sombre
comme la cale du _Castor_, vous savez! Par Neptune, elle est la bien
nommée, la rue du Possédé! Rien qu'à voir ses maisons délabrées,
vermoulues, on se sent prêt à recommander son âme à Dieu! Quelle
puanteur! quel avant-goût de l'enfer! aussi n'est-elle hantée encore
aujourd'hui que par les suppôts du démon. C'est donc là que pour
l'instant, nous allons jeter l'ancre. N'ayez pas peur du diable qui l'a
tenue sur les fonds de baptême, il ne viendra pas vous chercher ici; pas
si serviable le vieux cornu!
»Donc, il y a, ma foi, quarante-quatre ans, la rue du Possédé était la
terreur des Malouins, braves gens, dévotieux, payant régulièrement la
dîme et ne manquant jamais au retour de leurs courses en mer d'offrir un
gros cierge de cire jaune à Notre-Dame de Bon-Secours. Mais Lucifer
est un rusé compère. Ne vous avait-il pas ensorcelé l'âme d'un pauvre
pêcheur de la rue du Possédé!
»Bon, par la fourche de Neptune! voilà que le pêcheur: devient amoureux,
amoureux, oui, mes gars, et de la plus jolie fillette de Saint-Malo,
encore! mais elle était fière comme une duchesse, la Louison, oui bien,
par la fourche de Neptune! et Jacques avait beau faire, beau faire, il
ne parvenait pas à mouiller dans le coeur de sa belle. Ça le rendait
triste et sombre comme une tempête si bien qu'il finit par s'enfermer
dans sa cambuse de la rue du Possédé, et que bientôt dans le voisinage,
on répéta qu'il allait chaque samedi au sabat, oui bien, par la, fourche
de Neptune!
»Pendant tout ça, la Louison s'était laissé courtiser par le fils d'un
mégissier, fort riche et si beau garçon que c'était plaisir de les
regarder danger ensemble le dimanche après vêpres, oui bien, par la
fourche de Neptune!
»Il avait été convenu qu'ils se marieraient après Pâques! mais les
vieilles gens, quand on leur parlait du mariage, secouaient la tête, en
disant:
--Les pauvres enfants! les pauvres enfants! Ah! c'est bien à craindre
que le Jacot leur jette un sort!
»Et qu'ils avaient raison, les vieux! car, voyez-vous, mes gars, ceux
qui ont navigué sur l'Océan ont une expérience qui manque aux jeunesses!
oui bien! par la fourche de Neptune!
»Le fait est qu'en reluquant le Jacot, il n'y avait pas moyen de se
méprendre sur ses desseins. Il était un jour blanc comme une voile
neuve; un autre, vert comme les feuilles d'un sapin; un autre, plus
rouge que sang, et toujours, toujours, ses yeux brillaient comme des
charbons.
»D'aucuns disaient que souvent sa bouche déferlait des flots de soufre
et de bitume; d'aucuns rapportaient que la nuit le tonnerre grondait
au-dessus de sa maison, même lorsque le ciel était pur et serein;
d'aucuns l'avaient vu faire le signe de la croix de la main gauche, si
bien que peu à peu la rue du Possédé fut abandonné et qu'il y demeura
seul, en compagnie des damnés, oui bien, par la fourche de Jupiter!
»Voilà que le dimanche de Quasimodo, la veille du jour où le fils du
mégissier devait épouser sa fiancée, il lui proposa de venir se promener
avec lui dans sa chaloupe.
»Le temps était superbe. Pour son malheur la Louison accepta. Ils
partirent à deux heures, gais et joyeux dans une petite barque toute
pavoisée de rubans. Mais au moment où ils quittaient la grève, on
aperçut dans le lointain un canot noir qui tirait des bordées et
semblait guetter le départ des jeunes gens! Aussitôt tous ceux qui se
trouvaient sur le rivage eurent la chair de poule.
»Ce canot noir, c'était celui de Jacques!
»La Louison, qui le distingua la première, sentit le froid de la mort
courir dans ses veines.
--Retournons, revenons à terre, dit-elle à son amoureux.
--Revenir à terre, pourquoi! répondit-il..
--Je tremble!
--Mais...
--Voyez! dit-elle, en lui montrant du bout du doigt l'esquif, de la
coque duquel sortait une lumière si vive qu'elle faisait pâlir les
rayons du soleil...»
--Comment, sacramente? le canot brûlait au milieu de la mer! interrompit
l'Allemand.
--Brûlait, répliqua le Maléficieux, qui est-ce qui t'a dit qu'il
brûlait, à toi?
--Puisqu'il était en feu!
--Ah! novice, est-ce que le feu de l'enfer brûle les démons?
--Brute de Tudesque, dit Grosbec en haussant les épaules, ça n'a jamais
rien vu. Continue ton histoire, matelot.
«... Oui bien, par la fourche de Neptune! reprit
Philippe Francoeur, des flammes ardentes sortaient en tourbillonnant du
canot noir, et au milieu se tenait Jacques, mais grand, grand, comme le
grand mât d'un navire de guerre, et sa bouche vomissait des torrents de
fumée.
»Tous les gens, sur la plage, le voyaient, à l'exception du fils du
mégissier, qui, loin d'écouter les prières de la Louison, se mit à ramer
justement dans la direction du canot noir.
»Celui-ci s'éloigna vers le nord, et le bateau du fils du mégissier
suivit. Le canot noir ayant viré de bord, l'autre vira de bord aussi.
On aurait dit que le premier était d'aimant et le second d'acier, et
fidèlement ils exécutaient les mêmes évolutions!
»Cependant le bateau se rapprochait petit à petit du canot noir, et,
après une heure de manoeuvres dans la baie, ils tournèrent brusquement
vers le septentrion et cinglèrent de ce côté.
»Alors, ils se touchaient presque! Le ciel s'était tout à coup chargé
de nuages; la mer courroucée hurlait sur les rochers, et des bandes de
griffons, plus gros que des vautours, battaient l'air de leurs ailes,
avec des criaillements lugubres.
»Les deux bateaux apparaissaient encore, mais comme un brasier allumé
aux confins de l'horizon. Puis, soudain, un coup de tonnerre effroyable
retentit et l'on ne vit rien... que la mer blanche d'écume qui se
tordait le long du rivage!
»Les gens de Saint-Malo coururent à l'église et prièrent la bonne Vierge
de sauver Louison et le fils du mégissier. La journée se passa sans
qu'on eût de leurs nouvelles. Mais, vers minuit, au plus fort de la
tempête, des mariniers remarquèrent, à la lueur des éclairs, un canot
qui entrait dans le port.
»Il était monté par deux personnes, un homme et une femme.
»En débarquant, l'homme jeta son bras autour du cou de la femme et lui
dit:
»--Tu me jures, sur le salut de ton âme, d'être à moi?
»--Oui, à toi, rien qu'à toi, toujours à toi! répliqua la femme.
»L'inconnu, alors, pencha la tête et embrassa la femme. Elle poussa un
cri, et les mariniers virent un cercle flamboyant à la place où l'homme
avait mis ses lèvres.
»Épouvantés, les mariniers s'enfuirent!
»Le lendemain, on racontait dans Saint-Malo, qu'englouti avec son canot,
pendant l'orage, le fils du mégissier avait péri, et que la Louison
avait été sauvée par Jacques, le possédé.
»Il y en eut qui crurent à ce récit, d'autres considérèrent le fait
comme un tour de sorcellerie, oui bien, par la fourche de Neptune!
»Ce qui est certain, c'est qu'un mois après ces événements, la Louison
épousait Jacques, que le pauvre pêcheur devenait un riche pilote, et
recevait du roi la commission pour aller avec deux vaisseaux reconnaître
les environs du banc de Terre-Neuve, oui bien, par la fourche de
Neptune!»
--Pas possible! dit l'Allemand.
--C'était donc Jacques Cartier, ajouta Grosbec.
--C'était Jacques, je n'en sais pas davantage, mon gars, repartit
le Maléficieux d'un air capable. Mon grand-père, de qui je tiens
l'histoire, ne m'en a pas dit davantage.
--Mais, sapristi! de quelle manière mourut-il, ton Jacques? demanda
la Nabot qui, ramassé en pelote, les coudes appuyés sur les genoux, la
visage dans la paume des mains, avait écouté silencieusement la légende
du matelot.
--De quelle manière mourut-il, oui, de quelle manière mourut-il? appuya
l'ex-lansquenet.
Tous les yeux se braquèrent sur Philippe Francoeur.
--Ah! voilà! dit-il avec la complaisance d'un conteur qui a captivé
l'attention de son auditoire; voilà ce qu'on n'a jamais su, qu'on ne
saura jamais, oui bien, par la fourche de Neptune!
Chacun des routiers fit un geste de désappointement.
«Pourtant, reprit le Maléficieux, semblant recueillir ses souvenirs,
voici ce qu'assurait mon grand-père, qui avait beaucoup connu Jacques:
»Certain soir, le pêcheur ayant rencontré Louison, la supplia de
consentir à être sa femme.
»--Je céderai à tes désirs, quand tu pourras me donner cent sous d'or,
lui répondit-elle.
»Cent sous d'or! c'était plus que Jacques ne pouvait amasser en vingt
années de travail. Il rentra chez lui, désespéré et décidé à s'occire.
Mais, à l'instant où il se passait au cou la corde qui devait le
délivrer d'une vie insupportable, un petit homme, vêtu de noir, entra
brusquement dans sa chambre.
»--Que fais-tu là? lui dit-il.
»Jacques ne répondit pas. L'aspect de cet homme l'avait terrifié.
»--Tu voulais te pendre, imbécile, continua l'étranger. Bien plutôt
brûle cette corde et épouse celle que tu aimes.
»--Épouser Louison!
»--Tiens, sans doute! est-ce que ça ne te gréerait plus?
»--Oh! si, mais...
»--Mais, il te faut cent sous d'or, n'est-ce pas? je t'en donnerai
mille.
»--Vous!
»--Pourquoi non?
»La mine du petit homme n'était guère propre à inspirer la confiance;
car, à travers les nombreux sabords de son habit noir, on voyait sa
peau crasseuse et velue, puis il sentait mauvais... que c'était une
infection! oui bien, par la fourche de Neptune!
»--Bon, lui dit-il en ricanant, suis-moi.
»Jacques ne tenait plus à la vie. Il s'approcha de l'inconnu.
»--Où irons-nous? dit-il.
»--Grimpe sur mes épaules.
»--Je suis trop lourd, je vous écraserais.
»--Grimpe toujours.
»Il obéit. Le petit homme ricana de nouveau et dit:
»--Y es-tu?
»--Oui, répondit le pêcheur, tout tremblant, car en croisant ses bras
sur la gorge de l'inconnu, il lui avait semblé qu'il les appliquait sur
un fer rouge. Jacques voulut sauter à terre; il ne le put: ses doigts
étaient rivés l'un contre l'autre et ses cuisses soudées aux hanches
du petit homme, qui aussitôt blasphéma le nom du bon Dieu, s'éleva au
plafond, lequel s'ouvrit pour lui livrer passage, et en moins d'une
seconde transporta le pauvre pêcheur en haut d'une falaise, éloignée de
plus de vingt lieues de Saint-Malo, oui bien, par la fourche de Neptune!
»Là, une foule de monstres de toutes couleurs grouillaient autour d'une
marmite dans laquelle cuisaient les membres d'un être humain.
»Le petit homme déposa Jacques près de la marmite et lui dit:
»--Regarde.
»Le malheureux, quoique à demi mort d'effroi, regarda et reconnut la
tête du fils du mégissier son rival, que l'eau en bouillonnant avait
fait monter à la surface.
»--Horreur! s'écria-t-il.
»--Tu boiras de ce bouillon, mon bijou, lui dit cette affreuse vieille,
toute ridée, qui écumait la marmite.
»--Non, non! jamais!
»Les monstres éclatèrent en vociférations et commencèrent une ronde
satanique autour du feu.
»Une sueur glacée inondait les membres de Jacques, et, chose étrange, le
sang courait dans ses veines, chaud comme du plomb fondu.
»--J'ai soif, balbutia-t-il.
»Les imprécations des monstres redoublèrent.
»--Voici du bouillon; bois! lui dit la vieille.
»Il recula en arrière! et un instant après s'écria:
»--A boire! oh! donnez-moi à boire!
»--Le bouillon est prêt; bois! répéta la vieille.
»Jacques perdit la tête. Ses lèvres ardentes calcinaient ses dents, et
sa salive s'était transformée en vitriol.
»--Je veux boire, donnez-moi à boire!
»--Tiens, bois, mon amour! lui dit la vieille, en lui présentant une
cuillère remplie de l'infâme breuvage; bois, et tu épouseras la belle
Louison.
»Jacques ne sachant plus ce qu'il faisait, prit la cuillère, l'éleva à
sa bouche, et saisi par un remords de conscience, la lança loin de lui.
Mais, hélas! il était trop tard; une goutte de bouillon tombée sur sa
langue scellait pour l'éternité son pacte avec les démons... oui bien,
par la fourche de Neptune!
»Incontinent, les monstres s'approchèrent de Jacques, l'accolèrent
à tour de rôle sur les deux joues, et disparurent au milieu d'un
épouvantable vacarme.
»Jacques se trouva seul sur la falaise, avec le petit homme.
»--Et maintenant, que désires-tu? lui dit le diable, car c'était le
diable, oui bien, par la fourche de Neptune!
»--Épouser Louison, répondit le pêcheur, qui déjà n'éprouvait plus
aucune crainte pour Satan.
»--Tu l'épouseras. Ensuite?
»--Être riche.
»--Tu le seras. Ensuite?.
»--Faire parler de moi dans le monde entier, jusqu'à la fin des siècles.
»Le roi des ténèbres grimaça son ricanement moqueur.
»--Il sera fait à ta volonté. Ensuite?
»--Rien.
»--Tu n'es pas ambitieux, en vérité! rarement créature n'a coûté moins
cher que la tienne. Mais, comme les bons comptes font les bons amis,
auparavant signe ce papier.
»--Qu'est-ce?
»--Une misère! la vente de ton âme à l'amour, à la fortune, à la gloire.
Signe, le temps presse.
»Jacques eut un frisson. Deux tableaux se déroulèrent devant ses yeux:
ici, son ange gardien et sa mère le conjurant de ne pas abandonner la
route de la vertu; là, la volupté lui faisant des agaceries, appuyée au
bras du luxe et de la renommée...
»Jacques signa!
»--Monte encore en croupe sur moi, lui dit le diable.
»Et l'enlevant comme une plume, ils traversèrent la Manche, l'Océan, et
arrivèrent au-dessus d'un pays sauvage, couvert de neiges et de glaces,
habité par des hommes qui ne ressemblaient pas plus aux autres hommes
qu'un loup de terre ne ressemble à un loup de mer. Quand ils furent
arrivés, le diable dit à Jacques:
»--Sais-tu ce que c'est que cette contrée?
»--Non.
»--C'est une contrée où je n'exerce pas encore mon empire, et où, grâce
à toi, dans deux cents ans, j'étendrai; ma puissance. Tu connais ta
route. Retournons chez toi, car il ne fait pas encore bon pour moi ici,
et quand tu voudras, tu t'immortaliseras. Fouille sous le noyer de ton
jardin et tu y découvriras les mille sous d'or que je t'ai promis. A toi
donc amour, gloire, opulence; à moi ton âme!
»La peur reprit Jacques. Il fit un violent soubresaut pour se séparer de
Satan et se trouva seul dans sa maison de la rue du Possédé.
»Il était grand jour; oui bien, par la fourche de Neptune!
»Satan ne l'avait pas trompé. Ayant creusé à la racine du noyer de son
jardin, Jacques déterra une cassette qui renfermait mille louis d'or.
»Je vous ai dit comment il épousa la Louison, comment il partit pour
explorer le banc de Terre-Neuve. A présent, il ne me reste plus qu'à
vous dire qu'après avoir retrouvé le pays dont le diable lui avait
enseigné le chemin et amassé des trésors innombrables, il entreprenait
son huitième voyage à la Nouvelle-France lorsque Satan lui apparut
pendant une tempête.
»A son aspect Jacques pâlit.
»--Ai-je tenu ma parole? dit le capitaine des ténèbres.
»--Oui.
»--Et tu as été heureux?
»Jacques secoua sa tête blanchie par l'âge, ce qui voulait dire non.
»Le diable sourit de son sourire écoeurant.
»--Tant pis, dit-il. A moi ton âme, l'heure est venue!
»Une flamme scintilla à l'extrémité des perroquets; une lame, haute
comme une montagne, s'abattit sur l'avant du vaisseau. Cinq minutes
après, il avait sombré avec tous ceux qui le montaient[10]!»
[Note 10: Qui a pu donner naissance à cette légende? je l'ignore.
Est-elle populaire en Bretagne? je l'ignore également. Mais je l'ai
entendu raconter à bord de la _Belle-Poule_, par un ancien matelot qu'on
nommait communément «le Malouin.» J'étais très-jeune à cette époque
et peut-être aussi ignorant de l'histoire de la France que de celle
du Canada. Ce qui me frappa dans la légende fut donc simplement son
caractère merveilleux. Lorsque, plus tard, l'étude de la découverte
de l'Amérique me l'eut remise en mémoire, j'aurais beaucoup donné pour
savoir où le «Malouin» l'avait apprise; mais le légendaire était mort et
toutes mes recherches furent stériles.
Il me semble néanmoins qu'elle dut d'abord avoir pour héros un autre
pilote que Jacques Cartier; car celui-ci étant né le 31 décembre
1494, avait quarante ans lorsqu'il explora les côtés de l'Acadie, par
conséquent ce n'était plus un jeune homme. La légende pourrait donc
lui être postérieure, comme la découverte qui lui est attribuée, et
s'appliquer à un autre personnage.]
--Et Jacques?... s'écria le Nabot.
--Jacques! sais pas, oui bien, par la fourche de Neptune! répondit
Philippe Francoeur. Sur ce, bonne nuit, mes gars! ne faites pas de
mauvais rêves, et Dieu nous préserve du diable! oui bien...
Le Maléficieux n'acheva point sa, locution sacramentelle, dont un
glorieux ronflement remplaça la finale.
Il était endormi.
VI
LE NAUFRAGE
Le lendemain et les jours suivants, il tomba une pluie fine et
incessante qui obligea les bannis à demeurer dans le voisinage de
leur campement. Jean de Ganay aurait préféré que le temps lui permît
d'achever la reconnaissance de l'île; mais, dans l'impossibilité de le
faire, il voulut que les routiers employassent leurs loisirs à quelques
travaux utiles. Si rien ne prouvait que le _Castor_ ne reviendrait pas
bientôt les chercher, rien non plus ne prouvait le contraire. Qui
sait? des semaines pouvaient s'écouler avant son retour. Il était donc
important de s'arranger à tout événement. D'ailleurs, Jean savait que
l'oisiveté est mauvaise conseillère. Affairés, ses hommes réfléchiraient
moins à l'incertitude de leur sort et s'habitueraient peu à peu aux
labeurs de la vie coloniale.
Il commença par faire élever une sorte de retranchement autour
des tentes. De gros pieux, aiguisés par le bout, durcis au feu, et
entrelacés de branchages flexibles, servirent à cet effet.
L'écuyer aurait voulu creuser un fossé de circonvallation pour plus
de sûreté. Mais tous ses efforts restèrent infructueux. Le terrain sur
lequel il opérait était sablonneux, et chaque coup de vent remplissait
de gravier les ouvertures qu'on y faisait.
Plusieurs fois, Jean conçut le projet d'aller se fixer plus loin, sur
les bords du lac; chaque fois, quelque crainte l'arrêta.
Pour guider la marche du _Castor_ dans le cas où il approcherait
de l'île, il planta sur la hauteur la plus dominante de la partie
occidentale un mât auquel flottait une pièce d'étoffe rouge, et
établit à son pied une sorte de poste qui devait rester nuit et jour en
observation. Quatre hommes, se relevant successivement à chaque heure,
composèrent ce poste, qui eut, en outre, pour chef un des quatre
matelots. De plus, un autre poste fut maintenu à la porte du camp et
Jean de Ganay en confia alternativement le commandement à celui des
routiers qui s'était le mieux comporté.
Ces dispositions étaient sages autant qu'habiles. Elles accoutumaient à
la discipline militaire les routiers, les invitaient à se bien conduire
pour obtenir la faveur attachée à la bonne tenue, et mettaient la troupe
à l'abri de toute surprise, si, par hasard, l'île était habitée par des
sauvages ou par des bêtes fauves.
Les proscrits s'occupèrent jusqu'au dimanche. Pendant cet intervalle,
ils se nourrirent de poissons qu'ils capturèrent de la manière suivante:
Pratiquant des trous profonds sur le rivage, pendant la marée basse et
les entourant de claies d'osiers, ils attendaient que le reflux les eût
couverts d'eau; puis, quand la mer s'était retirée, ils se rendaient à
leurs pièges qu'ils trouvaient ordinairement remplis de morues, harengs,
soles, crabes et autres poissons abondant sur les côtes de l'Acadie.