de longs jours de souffrances et de privations, dans les entrailles d'un
vaisseau où ils étaient entassés comme des nègres à fond de cale, avoir
aperçu, la terre, l'avoir saluée avec l'enthousiasme du prisonnier
saluant l'heure de sa délivrance, avoir formé mille projets, de félicité
future, savouré les voluptés imaginaires de bientôt boire et manger
à discrétion,--après tant d'émotions, tomber soudain sur une plage
inconnue, stérile suivant toute apparence, au commencement d'une
tempête, sans abri contre la pluie, sans vivres pour réparer leurs
forces exténuées par un jeûne mortel!--Le stoïcisme incarné aurait-il
lui-même résisté à de si rudes assauts?
Essayer de les calmer, de leur faire entendre raison alors, c'eût été
jeter de l'huile sur un brasier ardent afin de l'éteindre.
Le vicomte Jean de Ganay, malgré sa jeunesse, avait une trop grande
expérience des hommes et, des choses pour exciter encore ces natures
sauvages par une tentative précipitée. Croyant d'ailleurs que le
_Castor_ n'avait levé l'ancre que dans le but d'éviter le grain et
de chercher un mouillage plus sûr, il attendit silencieusement que
l'effervescence se fût apaisée d'elle-même.
Les prévisions de l'écuyer par rapport à ses compagnons d'infortune se
réalisèrent.
Fatigués de blasphémer et de se tordre inutilement les bras, les mieux
résolus finirent par envisager froidement la situation. Jean, alors,
accompagné de Guyonne, des quatre matelots qui l'avaient amené et lui
servaient d'escorte, Jean jugea qu'il était temps d'agir et s'approcha
des groupes.
Dans leur trouble, les routiers n'avaient, point remarqué la présence du
vicomte parmi eux. Lorsqu'elle fut connue, l'espérance renaquit dans ces
coeurs susceptibles de se livrer instantanément aux sensations les plus
divergentes. Jean de Ganay leur apparaissait comme un otage sacré, comme
la preuve certaine que le gouverneur de la Nouvelle-France n'avait pas
voulu les abandonner à jamais. Envers eux, réprouvés du monde, un haut
et puissant seigneur avait droit de perfidie; mais le vicomte était bon
gentilhomme; ses armes l'attestaient, et certainement le marquis de la
Roche n'aurait pas eu l'audace de jouer un vilain tour à un membre de la
très-considérable famille bourguignonne des Ganay.
Ces réflexions, bien naturelles, passèrent des esprits sur les lèvres,
et le vicomte trouva bientôt les oreilles prêtes à l'écouter, les mains
prêtes à obéir à ses ordres.
La nuit déployait rapidement son manteau de ténèbres; la pluie tombait
à flots et le vent arrachait aux lames des masses d'eau saumâtre qu'il
rejetait avec force sur le rivage.
--Allons, mes braves, dit l'écuyer aux exilés qui l'entouraient, comme
il n'est pas probable que nous ayons des nouvelles du _Castor_ avant
demain matin, il faut nous disposer à camper ici. Formez-vous en groupes
de dix; mes matelots donneront à chaque groupe des rations de vin et
de viande salée que j'ai apportées dans mon canot; puis, en coupant
quelques arbustes, les fichant dans le sable, et étendant dessus vos
souquenilles de laine, vous vous construirez des tentes passables pour
de vaillants routiers plus accoutumés à coucher à l'hôtellerie de la
belle étoile que sous des lambris dorés! Vive monseigneur de la Roche,
gouverneur de la Nouvelle-France!
--Vive monseigneur de la Roche, gouverneur de la Nouvelle-France!
répétèrent unanimement les condamnés; car Jean de Ganay en faisant appel
à la valeur de ces bandits les avait pris par leur côté faible. Flatter
l'amour-propre des masses, tel est le secret de l'éloquence des grands
orateurs populaires.
Les rations de vin et de vivres furent scrupuleusement distribuées,
promptement avalées, et chaque groupe se mit en devoir de se
confectionner un refuge contre la tempête qui sévissait toujours avec
furie.
Enveloppé dans son manteau, Jean de Ganay surveilla les travaux, tandis
que ses matelots et Guyonne lui préparaient une tente au centre du petit
camp. Vers neuf heures, toute la besogne était terminée, la pluie
cessait peu à peu; mais un froid piquant succédait aussi peu à peu, et
les pauvres routiers, trempés jusqu'aux os avaient en perspective
une nuit fort désagréable, quand un vieux marin qui avait pris part à
l'expédition de Roberval, dit tout à coup en s'adressant au vicomte:
--Si monseigneur nous permettait d'allumer du feu?
--Allumez, mon brave, répondit l'écuyer; mais j'ai bien peur que vous ne
puissiez en venir à bout. Les deux barils de poudre que j'ai transportés
du _Castor_ ici sont avariés, et comme il se pourrait que j'eusse besoin
de mes pistolets pour quelque chose de plus nécessaire...
--Qu'à cela ne tienne, monseigneur! J'ai appris des sauvages de l'Acadie
le moyen d'allumer du feu sans poudre ni pierre à mousquet.
--Vraiment, voilà qui est curieux! comment faites-vous?
--Rien de plus simple, vous allez voir.
Le matelot s'éloigna, et, guidé par la lune qui sortait par intervalles
de dessous un vaste réseau de nuages, parvint à découvrir dans les
cavités du rivage quelques varechs secs et deux rameaux de hêtre morts.
Ayant rapporté le tout dans la tente du vicomte, il pratiqua un
trou dans le plus gros des morceaux de bois, aiguisa l'autre, et
l'introduisant dans le trou qu'il avait fait, frotta les deux rameaux
simultanément jusqu'à ce que des étincelles en jaillirent.
A la vue de ces étincelles, la surprise éclata sur les visages des
routiers: quelques-uns, croyant à un sortilège, se signèrent dévotement;
d'autres crièrent résolument au miracle; d'autres enfin plus fanatiques
prononcèrent les mots de nécromancien; terrible inculpation à cette
époque de superstitions, où les phénomènes de la physique étaient
considérés comme de la magie et ceux qui les produisaient punis par le
supplice du bûcher.
Par bonheur pour l'ingénieux matelot, Jean de Ganay ne partageait pas
les préjugés du précepte: «Aux ignorants prends garde de montrer
ta science: sur dix qui en seront témoins, il y en aura neuf qui la
nieront, un qui la réfutera et dix qui la jalouseront.»
A l'exception du vicomte, des trois autres matelots et de Guyonne,
les proscrits refusèrent longtemps de se chauffer à ce feu «allumé
par l'enfer.» A la fin, pourtant, le froid doublant d'intensité,
quelques-uns se hasardèrent, le reste les imita comme les moutons
de Panurge; mais, l'écuyer les ayant engagés à prendre des tisons au
brasier, afin d'allumer d'autres feux, nul n'osa s'y décider. Ces hommes
qui ne craignaient, disaient-ils, ni dieu ni diable, et qui, en vérité,
ne se souciaient guère des lois divines et humaines, professaient tous
pour le surnaturel une horreur invincible.
A partir de cette soirée, comme nous le verrons dans le cours de ce
récit, le matelot Philippe Francoeur, surnommé le _Maléficieux_, fut
pour la troupe entière des bannis, un objet d'aversion, d'effroi et de
respect!
III
PREMIÈRE JOURNÉE SUR L'ILE DE SABLE
La nuit s'écoula sans incident digne d'être raconté. Le lendemain
matin, de bonne heure, les proscrits debout sur les hauteurs du rivage,
cherchaient des yeux un indice du navire qui les avait amenés. Mais,
vaine attente! quoique nul brouillard n'étendît son rideau sur la face
de l'Océan, quoique le soleil brillât d'une clarté resplendissante,
le regard venait mourir intact contre les impénétrables barrières de
l'horizon.
--Ventre de biche! dit un ex-lansquenet qui avait servi sous Mayenne et
affectait les manières et les expressions favorites du célèbre ligueur,
ventre de biche, je crois que nous voici plus prisonniers que perroquets
en cage.
--Crois-tu, Grosbec?
--Ventre de biche, c'est ma mélancolique opinion. Pas plus de _Castor_
sur la plaine liquide, comme disait M. Virgilius Maro, que de sous d'or
dans la paume de ma main.
--Oui, mais il va venir.
--Qui ça?
--Le _Castor_ donc!
--Compte là-dessus, mon brave Allemand et tire la langue en attendant.
--Ah! j'aperçois...
--Qu'est-ce que tu aperçois?
--Là-bas, au sud!
--Nigaud, c'est une mouette.
--Oui, c'est une mouette, dit sourdement un gros homme, sorte d'hercule
à la mine rébarbative, qui jusque-là s'était tenu coi.
--Une mouette, répéta l'ex-lansquenet, et j'ai bien peur... qu'en
dis-tu, père François Rivet dit Brise-tout?
--Je dis, moi, répliqua le colosse en frappant du pied contre terre, que
tu as raison, Grosbec, nous nous sommes laissés prendre comme rats en
souricière, puis bêtement débarquer ici pour y crever de faim. Ah! Molin
le diable l'ait en sa chaudière! devinait juste. Vois-tu, me disait-il,
on veut se débarrasser de nous, faire de nos carcasses de la chair à
poissons ou à corbeaux, ça n'est pas douteux!
--Pour ce qui le regardait, il ne s'est pas trompé, ce pauvre Molin, dit
Grosbec d'un air fin; mais ventre de biche, nous n'en sommes pas encore
réduits là.
--Pas encore, possible! reprit Brise-tout, d'un ton creux, et demain...
--Demain, dit un autre personnage perdu dans la foule, le _Castor_ nous
aura repris à son bord.
--Qui dit cela? demanda Grosbec.
--Le Nabot, répondirent plusieurs voix en ricanant.
--Le Nabot est un imbécile, fit Brise-tout avec impatience.
--Un imbécile! où est celui qui m'a donné son nom? s'écria un bonhomme,
haut de trois pieds et demi à peine se faufilant à travers les jambes
des spectateurs et s'avançant vers le géant.
--L'imbécile qui t'a donné son nom, c'est moi! repartit Brise-tout.
--Toi! dit le nain, campant fièrement les poings sur les hanches.
--Hélas! oui, mon bel avorton!
Le visage de Nabot blêmit de fureur.
--Tu t'imagines donc que tu es bien fort?
--Par la mordieu! dit Brise-tout en souriant, je suis en tous les cas
aussi fort qu'un embryon comme toi!
--Oui-dà!
Un rire général accueillit cette fanfaronnade.
--Tu ne sais peut-être pas, dit Nabot, que si petite qu'elle soit, la
cognée abat les plus robustes chênes, que l'espadon tue la baleine?
--Après?
--Après?... gare à toi!
En achevant ces mots, le nain se jetant brusquement à plat ventre
saisissait Brise-tout par une jambe, et, avant que celui-ci eût songé à
s'opposer à son dessein, le renversait tout de son long sur le sable, à
la grande hilarité des assistants.
Le colosse se releva, en mâchant des paroles menaçantes entre ses dents
serrées, et voulut chercher son malin adversaire, mais Nabot s'était
prudemment éclipsé.
Les murmures, suspendus par cette plaisanterie, recommencèrent avec plus
d'aigreur. Brise-tout, autant, pour faire oublier sa déconvenue que par
goût naturel, se constitua le porte-voix de ces murmures.
Il avait plus d'une toise, mesurée des talons au sommet de l'os
occipital, et à cette stature extraordinaire il joignait un
développement d'épaules presque fabuleux. L'aspect de Brise-tout était
fort étrange. Son crâne énorme, carré, hérissé de cheveux ardents,
écrasait un cou grêle, long, mais auquel des muscles saillants donnaient
l'élasticité et la vigueur d'une barre d'acier. Grâce à la souplesse de
ses muscles, Brise-tout pouvait tourner la tête en arrière sans que le
reste de son corps opérât un mouvement. Cette faculté était fort utile
à notre homme, lorsqu'il avait maille à partir avec quelque rufian de sa
trempe, ce qui lui arrivait souvent, attendu que son caractère était
en harmonie avec son physique. On pouvait rencontrer visage aussi laid,
mais pas plus affreusement laid que le sien. Forcez-vous l'imagination
et concevez un masque où, entre deux bourrelets de chair sanguinolente,
clignotent deux petits yeux percés en trous de vrille, pointillez le
reste de la face d'une barbe rousse, courte, drue, véritable brosse de
cardeur, qui se partage de temps à autre, pour découvrir des mâchoires
qui feraient honneur à un hippopotame, supposez que tous nous naquîmes
sans nez, et vous aurez le portrait humain de François Rivet, dit
Brise-tout. Le buste et les membres étaient à l'avenant du faciès. Un
thorax monstrueux surplombait deux jambes osseuses et décharnées, dont
il semblait avoir escroqué le modèle à une cigogne, et pour compléter ce
type, bizarre caprice de la nature, nous dirons que ses bras, gros comme
des couleuvrines, ne descendaient guère ait dessous des hanches, ce qui
diminuait considérablement la vanité de leur propriétaire et maître.
Mélange étonnant de force incroyable et de faiblesse puérile, Brise-tout
n'était dangereux pour un adversaire que lorsqu'il pouvait l'étreindre
entre ses mains larges, épatées, capables de tordre un fer à cheval
ou de réduire en poudre les plus durs cailloux. Mais il éprouvait à se
baisser une difficulté insurmontable, comme si les articulations de
ses cuisses à son torse eussent été nouées par un calus, et ce vice de
conformation, en paralysant toute agilité de sa part, affaiblissait dans
l'esprit de ceux qui le connaissaient l'effroi que ne manquait jamais
d'inspirer son extérieur.
--Puisque nous sommes abandonnés, beugla-t-il avec l'accent de rogomme
qui lui était propre, je suis d'avis qu'on se partage toutes les
munitions, et que chacun ensuite s'arrange à sa guise pour vivre ici ou
s'en tirer.
--C'est juste, c'est juste, mille tonnerres! répondirent plusieurs
routiers en dirigeant vers la tente de Jean de Ganay des oeillades
envieuses. Pas de privilège, pas de chef, partageons!
--Oui, partagez, bande de fai-chiens, dit un matelot qui parut tout à
coup au milieu des mutins.
--Le Maléficieux! firent les routiers en s'écartant sur le passage du
matelot.
--Le Maléficieux, soit! tas de clampins et d'huîtres que vous êtes! Par
le trident de Neptune, qu'est-ce que vous avez encore à rouler dans vos
caboches? Êtes-vous si novices qu'il faille vous enseigner la manoeuvre
à coups de barre de guindeau?
--Qu'est-ce qu'il baragouine donc? dit Brise-tout, en cassant entre ses
doigts un galet rond, en manière de passe-temps.
--Je baragouine que vous êtes plus bêtes que des marsouins, toi le
premier, descendant de Goliath le Camus, continua le Maléficieux. Quoi!
vous marronnez parce que le _Castor_ n'est pas encore revenu! Mais,
busons, est-ce que vous ignorez qu'une risée chasse quelquefois un
vaisseau à cent lieues de sa route ordinaire? Et si je vous disais, moi
qui, depuis vingt ans, traîne mon cuir sur les mers, si je vous disais
que je ne crois pas que le _Castor_ puisse être ici avant demain! Là,
ouvrez vos gueules comme des sabords, et écarquillez vos yeux comme des
écubiers! Non, il ne sera pas ici avant demain, en admettant même que
le vent lui soit favorable, ce qui n'est pas très-probable, puisque la
brise souille de terre. Comprenez-vous, dindons? Mais voici le sire de
Ganay qui sort de sa tente, je vous engage à filer doux, si vous tenez
à votre peau, gibier de potence! Allons, silence dans les rangs, mille
caronades! Vous souvenez-vous pas de la danse Molin, Tronchard, Pepoli
et compagnie, hein!
Cette interrogation, empreinte d'une railleuse ironie, eût été plus que
suffisante pour imposer silence aux mutineries, en supposant qu'elles
eussent pu dégénérer en révolte. Aussi quand le vicomte de Ganay arriva
au milieu des groupes, trouva-t-il les routiers généralement disposés à
l'écouter.
L'écuyer avait profondément réfléchi pendant la nuit. Il en était venu à
conclure que, tout de suite il devait s'imposer avec énergie aux esprits
inquiets et agitateurs des gens confiés à sa direction, s'il voulait les
maîtriser. En conséquence, après s'être assuré que ses quatre matelots
lui seraient dévoués jusqu'à la mort, il se résolut à explorer l'île,
puis à établir son campement dans un endroit convenable.
Il divisa donc ses hommes en quatre bandes de dix, qu'il plaça chacune
sous l'autorité d'un matelot.
Une demi-douzaine de paires de pistolets, autant de haches, telles
étaient les seules armes et instruments que possédassent les bannis. Ces
armes furent partagées entre les chefs des troupes; ensuite on convint
d'un cri de ralliement, soit en cas de danger, soit pour se réunir;
on décida que, vers deux heures de l'après-midi, les diverses bandes
rebrousseraient chemin pour regagner le point de départ, et l'on se
mit en route, trois escouades du moins, car la quatrième avait ordre de
demeurer en place pour recevoir le _Castor_, si, par hasard, ce navire
réapparaissait, durant l'absence des explorateurs.
Une bande se dirigea vers l'est, l'autre vers l'ouest, la troisième
s'achemina entre elles deux, c'est-à-dire vers le centre présumé de
l'île.
Cette troisième bande était commandée par Jean de Ganay en personne,
avec le Maléficieux pour lieutenant. Parmi ceux qui la composaient, on
remarquait notre connaissance Guyonne, Brise-tout, le Nabot, Grosbec.
La journée était luxuriante de charmes. Rien ne pouvait égaler la pureté
du ciel semblable à une coupole de saphir au milieu de laquelle on
aurait enchâssé une étincelante escarboucle. Les sables de la grève
brillants de mille feux sous les rayons de l'astre céleste, paraissaient
former autour de l'île un collier de perles et de rubis, il n'était
pas jusqu'aux maigres buissons et arbustes qu'on apercevait dans le
lointain, qui ne donnassent à cette plage désolée un certain air de
gaieté décevante, qui d'abord dissipa les sinistres appréhensions des
déportés.
--Ventre de biche! dit Grosbec, en s'adressant à Brise-tout, m'est avis
que nous avions tort de nous désoler; nous sommes on pays de Cocagne.
Pourvu que les demoiselles sauvages ne se montrent pas trop rébarbatives
sur le chapitre des moeurs... A propos de ces dames, où diable se
cachent-elles? je n'ai pas encore ou l'avantage d'entrevoir la cotte
d'une de ces charmantes!
--Les sauvages! il ne manque plus que cela! maugréa Brise-tout.
--Monsieur Grosbec, veillez à votre pif, dit à cet instant Nabot.
--A mon pif! répliqua l'ex-lansquenet, en portant la main à son nez
qu'il avait, démesurément prononcé.
--Eh! sans doute, les Indiens sont très-friands de cet organe; demandez
plutôt au Maléficieux.
--Tais-toi, vermine, répliqua François Rivet en tirant l'oreille du
nain.
--Aïe! cria celui-ci. Pensez-vous que je sois sourd?
--Attrape, ver de terre, dit Grosbec. Ventre de biche! quelle fameuse
odeur on respire céans!
--Excusez! une odeur de marée corrompue, dit le nain.
--De verveine, bêta.
--Ça dépend des nez.
--Des... quoi!
--Des nez! ventre de biche! riposta Nabot, en contrefaisant l'accent
gascon de Grosbec.
Ce mauvais calembour eut un succès fou, et souleva de perçants éclats de
rire.
--Silence! intervint le Maléficieux. Ce n'est ni l'heure ni le lieu de
jouer comme des écoliers en goguette. Voyons, qu'est-ce que cela?
La troupe marchait alors sur une lande marécageuse, à travers des
bouquets de coudriers et de pruches rabougris. Au cri du matelot, Jean
de Ganay s'arrêta et fût imité de ses hommes, dont les yeux se portèrent
anxieusement vers un point que Philippe Francoeur indiquait du bout du
doigt. Là, parmi les branchages de quelques genévriers, se montrait un
corps blanchâtre qui paissait le gazon avec la plus grande tranquillité
du monde. Jean de Ganay arma un pistolet, ajusta et fit feu; mais
sans résultat, car on vit aussitôt l'animal s'enfuir en bondissant.
Interrompue par cet incident, la marche fut aussitôt reprise. A midi
les bannis atteignirent un lac et une halte fut ordonnée. Nulle trace
humaine n'avait été remarquée, et l'île dans les parties que Jean de
Ganay avait visitées n'était pas seulement déserte, mais dépourvue
de tout ce qui est indispensable à la subsistance de notre espèce.
Cependant, la vue du lac ranima son espoir, les rives en étaient
fleuries, et leur sol pouvait être propre à la culture. Désireux de
poursuivre ses observations, l'écuyer longea le bord de ce lac, tandis
que ses compagnons se reposaient ou faisaient la guerre aux habitants
des eaux. Il arriva ainsi à un bois de bouleaux; l'ayant franchi, il
se trouva tout à coup devant une hutte de branchages, grossièrement
construite. Au bruit de ses pas, un individu couvert de peaux, qui se
tenait accroupi au seuil de la cabane, poussa un cri aigu et plongea
dans le lac. Jean ignorait ce que c'est que la crainte; mais une sage
prudence lui conseilla de ne pas s'aventurer davantage, ces bruyères
pouvant être hantées par une tribu sauvage. Il se détermina même à ne
point faire part immédiatement de sa découverte aux routiers, pour ne
pas augmenter leur mécontentement. Étant revenu près d'eux, il partagea
un modeste repas de poisson qu'ils avaient préparé, puis les ramena,
assez peu favorablement impressionnés, au cantonnement de la veille.
Déjà les deux autres troupes étaient de retour. Leur rapport fut
unanime: l'île ne produisait que du sable.
On fit l'appel général des proscrite, il en manquait un: le numéro 40,
Guyonne!
IV
BRISE-TOUT
Seul, Jean de Ganay conçut quelques inquiétudes de l'absence du numéro
40. Le reste de la bande était naturellement trop égoïste et trop
habitué aux vicissitudes du sort pour s'en soucier. Au surplus, le faux
Yvon, loin d'inspirer de l'affection aux routiers, s'était attiré
leur jalousie, à cause de l'intérêt que n'avait cessé de lui porter
le vicomte. Dans tous les lieux, dans toutes les positions, les hommes
voient avec déplaisir un de leurs semblables plus favorisé qu'eux; mais
c'est surtout dans le coeur des malheureux que l'envie a établi le siège
de son empire. Quant à l'écuyer, deux raisons lui faisaient regretter
la disparition de Guyonne: d'abord l'attachement dont il se sentait pris
pour le prétendu jeune homme, puis la crainte que cette disparition
dût être attribuée au personnage qu'il avait aperçu sur le bord du lac.
Cependant, il dissimula ses appréhensions et tâcha de se montrer plus
gai que d'ordinaire, afin de rassurer les proscrits. La troupe restée
au campement avait employé la journée à construire des tentes aussi
confortables que possible. Les débris d'un navire naufragé lui avaient
servi à cet effet, et, lorsque les explorateurs revinrent, ces tentes
étaient assez avancées pour leur faire espérer qu'ils passeraient une
nuit meilleure que la première. Chacun des détachements avait apporté
quelques comestibles de son expédition: ceux-ci du poisson, ceux-là des
coquillages. Le souper fut préparé et on l'expédia gaillardement, car,
avant de commencer son repas, le Maléficieux avait fait remarquer que
le vent ayant tourné au sud-est, il était présumable que le _Castor_
reparaîtrait à l'aube suivante.
--Si ta prévision s'accomplit, matelot, dit Grosbec, je jure de te faire
roi... des ribauds.
--Et moi, dit le Nabot, je demande que le très-illustre Brise-tout soit
nommé pape des fous.
--Bien trouvé! s'écrièrent les convives qui suspendirent leur bruyante
mastication pour arrêter un regard moqueur sur le visage hideux du
colosse.
Omelette! dit celui-ci sans perdre une bouchée. Il me le payera!
--En monnaie de singe! riposta le nain, faisant la nique à Brise-tout.
--Gare à toi, lui dit Grosbec bas à l'oreille. Quand l'éléphant est
fatigué de jouer avec un roquet, il l'écrase.
--Peuh! siffla le petit homme, mon ami Brise-tout a le caractère aussi
délicatement conformé que la face. Nul danger qu'il prenne jamais mes
douceurs pour de l'absinthe; pas vrai, fils de Vénus la laide?
--Satané diablotin! dit Philippe Francoeur en tapotant sûr la joue de
Nabot avec le manche de son couteau.
--Oui, diablotin que je réduirai à l'état d'angelot, grommela le
colosse.
--Peste! la réduction ne serait pas des plus à dédaigner. Moi qui n'ai
jamais valu un liard, je ne me verrais pas sans plaisir métamorphosé...
Ohé! qu'y a-t-il? Un seau d'eau! maître Polyphème se trouve mal! Vite!
vite! ne voyez-vous pas qu'il tire la langue comme un balancier de
potence?
Nabot disait vrai; Brise-tout, dont la colère ne pouvait dompter une
effroyable voracité, venait d'avaler une arête et faisait des efforts
inouïs pour se délivrer de l'os engagé dans sa gorge. Il gesticulait,
se démenait, suait, pleurait, écumait, mais vainement. L'arête, loin de
céder à ses tentatives pour l'expectorer, s'enfonçait de plus en plus
dans les chairs.
Je laisse à penser si grande était l'hilarité des spectateurs.
--Une paire de pinces, pour aider notre Hercule, dit l'un.
--Non, ne lui dérobez pas le mérite d'accomplir seul et, sans secours ce
treizième travail, reprit l'ex-lansquenet.
--Sacramente! ajouta l'Allemand, il va éclater, si vous ne le
déboutonnez.
--Pauvre chéri, continua le Nabot, riant jusqu'aux larmes, ne te
décourage pas. De la valeur! encore un grognement! plus fort! là...
bien... comme ça!
--Il vaincra!--il ne vaincra pas!--Je te dis qu'il vaincra!--Je te dis
que non.--Gageons...--Ah! il étouffe!
--Pour Dieu, mon amour, ne casse pas cette arête au moins; je la
retiens, je la conserverai comme une relique... pour m'en faire un
cure-dents!
Et les rires de redoubler!