--Pour ta possession, reprit-il, pour ta possession, Guyonne, je

damnerais mon âme, je sacrifierais l'humanité entière!.... Vois comme je

t'aime! tu es en mon pouvoir, et je te respecte; et moi qui ai entre mes

mains le sort d'une centaine d'individus, moi devant qui le fier

marquis de la Roche plie le genou; moi qui méprise la fureur des hommes,

dédaigne la colère des flots, moi qui suis plus maître ici que le

roi n'est maître en France, moi, j'implore ta pitié, j'implore ta

compassion, Guyonne! je te supplie de consentir à être ma femme, de

me donner un mot d'espoir... Tiens, veux-tu que je me prosterne à tes

pieds, en présence de tout l'équipage? dis, le veux-tu?

--Non, répondit froidement Guyonne.

--Que faut-il donc que je fasse pour te plaire! s'écria impétueusement

le pilote, en essayant d'embrasser la jeune fille par la taille.

--Rien, répliqua-t-elle, en se jetant en arrière.

--Tu ne m'aimes point, n'est-ce pas! reprit Chedotel d'un accent amer.

Guyonne ne fit aucune réponse.

--Et tu ne m'aimeras jamais? dit encore Chedotel, en essuyant la sueur

froide qui baignait ses tempes, et tu ne consentiras jamais, toi, vil

rebut de la société, écume des clapiers, à être la femme légitime...

--Jamais, dit fermement la soeur d'Yvon.

--Ignores-tu que tu es sous ma dépendance absolue que d'un mot, d'un

geste, je puis signer ton arrêt de mort? Jamais! ah! tu railles; allons

donc! jamais! est-ce que je ne commande pas souverainement ici!...

Jamais, oses-tu dire! ai-je bien entendu? Mais, malheureuse femme, tu

es donc bien fatiguée de la vie pour me parler ainsi!... Jamais!...

Insensée! tu te sens donc bien forte contre les tourments... Jamais!...

En articulant ces imprécations, le pilote serrait, à les briser, les

doigts de Guyonne entre les siens.

Il y eut une pause de quelques secondes dans ce drame solitaire au

milieu de tant de monde, dans ce drame dont le bruit de la danse

couvrait les vociférations. Un observateur eût pu remarquer alors que

le pilote se débattait entre deux passions divergentes, exaltées à leur

paroxysme. Enfin, il parut se décider, sa main lâcha celle de Guyonne,

et il lui dit avec un sourire démoniaque:

--Vous n'aimez pas le vieux loup de mer, ma belle enfant?

--Je vous hais, riposta la jeune fille, à bout de patience.

--Hum! Vous me haïssez, vous me haïssez! Cette franchise m'est agréable,

hum! par le raban, confidence pour confidence, je serai aussi franc que

vous, mademoiselle. Distinguez-vous ce point à l'occident?

--Oui, dit simplement Guyonne.

--Çà donc, apprenez, dès cet instant, que là sera votre tombeau, et

Satan vous ait sous sa protection, la jouvencelle!

Ensuite de ce blasphème, Chedotel alla rejoindre le marquis de la Roche

qui arpentait la dunette, causa quelques minutes et se mit, on personne,

au gouvernail.

Le soleil montant à son zénith avait peu à peu dégagé sa face

éblouissante des voiles qui gazaient l'empyrée. Quelques nuages

floconneux lutinaient bien encore ça et là sur la cime des vagues

écumeuses, mais déjà le dôme céleste dévoilait ses splendeurs éclatantes

et dans le lointain se groupaient des masses blanchâtres qui se

dessinaient, s'échancraient, se nuançaient, s'estompaient à chaque

enjambée du _Castor_ vers elle.

C'était le cap Canceau, les rives de l'Acadie, actuellement la

Nouvelle-Écosse.

X

ARRIVÉE

Chedotel, sans quitter la barre, saisit tout à coup sur l'habitacle un

de ces petits télescopes qu'avait récemment inventés l'Allemand Jensen

et examina la côte.

--Hum! murmura-t-il, ce diable de _Castor_ connaît son chemin; mais il

ne me plaît pas de déposer mon fret de ce côté. Demi-tour sur nous-même.

Puis, remettant la lunette à sa place et élevant la voix:

--Range à changer d'amures! cria-t-il d'un ton perçant.

On entendit grincer les chaînes sur les moufles et les palans; les

voiles lâchées et dégonflées battirent follement les mâts; le soleil

sembla décrire rapidement un arc de cercle à la voûte du ciel, les

chaînes grincèrent de nouveau sur les moufles et les palans; les

voiles se gonflèrent derechef et la barque reprit son allure première.

Seulement elle avait changé de direction, et au lieu de voguer vers le

nord, elle marchait en droite ligne vers le sud-ouest.

Les jeux avaient cessé et, depuis quelques minutes, tous les yeux

attachés aux rivages lointains en étudiaient, muets et palpitants

d'espérance, les contours variés à l'infini. L'évolution du _Castor_

les transporta de surprise; mais attribuant cette manoeuvre à une cause

urgente, ils s'abstinrent de tout commentaire et se contentèrent de

faire volte-face pour voir le littoral de la Nouvelle-France qui déjà

s'évanouissait comme un mirage trompeur.

Cependant, Guillaume de la Roche venait de consulter une des cartes

tracées par Cartier et dont la fidélité est vraiment inconcevable. Il

fut tout étonné de la route que prenait le pilote.

--Ne procédons-nous pas à la façon des écrevisses? lui dit-il on

souriant. Je croyais que nous devions conserver le cap au nord, et voilà

que l'aiguille de la boussole est en ce moment arrêtée sur le sud.

--Au nord, répondit Chedotel, hum! oui, notre route est au nord; mais la

voie la plus courte n'est pas toujours la meilleure.

--Ni la plus prompte, n'est-ce pas, pilote?

--Hum!

--Néanmoins, je serais bien aise de savoir pourquoi nous revenons sur

nos pas. Y aurait-il des récifs, des écueils?

--Hum! des récifs, des écueils, vous l'avez dit, il y en a des récifs,

des écueils, la côte en est hérissée.

--C'est la côte de l'Acadie, n'est-il pas vrai?

--Hum! la côte de l'Acadie; non, ce n'est pas la côte de l'Acadie,

répondit imperturbablement Chedotel, c'est une île.

--Une île! fit le marquis.

--Une île.

--Vous la nommez?

--Hum! Je ne sache pas qu'on lui ait donné un nom.

--C'est singulier, reprit de la Roche pensif; c'est singulier, mais ni

Jacques Cartier, ni Roberval, n'ont signalé cette île.

--Hum! cela ne doit pas vous émerveiller, cette île est un amas

de sables, qui, le plus souvent, sont couverts par les eaux. Les

navigateurs que vous citez ont pu passer auprès sans l'observer.

--Voyons donc, dit de la Roche en prenant le télescope.

Mais il était trop tard. A l'exception d'un point presque imperceptible,

le gouverneur général du Canada ne distingua rien à l'horizon.

--Approchons-nous de l'autre île dont vous m'avez parlé? s'informa-t-il,

après un intervalle.

--Nous la rangerons avant quatre heures de relevée, répliqua Chedotel.

--L'avez-vous parcourue?

--Plusieurs fois.

--Et êtes-vous certain que nos gens pourront y vivre pendant les

quelques jours que durera notre éloignement?

--Y vivre! Par la croix du Sauveur, jamais les rufians n'auront été

en meilleur campement pour faire chère lie. Les morues, les ralingues

essaiment dans les criques, comme abeilles dans une ruche, et les

lièvres, les lapins, les perdrix, il n'y a qu'à allonger la main pour en

prendre en veux-tu, en voilà.

--Souvenez-vous, pilote, que vous répondez d'eux sur votre tête! dit

solennellement de la Roche.

--Sur ma tête, hum! j'estime plus ma tête qu'un million de ces

garnements; mais n'importe, j'en réponds.

Soit qu'il n'eût pas compris, soit qu'il n'eût pas entendu, le marquis

ne releva pas cette grossièreté. Il redescendit à l'intérieur du

_Castor_, tandis que Chedotel marmottait avec un ricanement sinistre:

--Prends garde qu'ils en trouveront des vivres. L'île est aussi stérile

que le pont d'un vaisseau. Ah! monseigneur, vous m'avez rudoyé durant

la traversée! Ah! vous m'avez traité comme un manant, moi Chedotel, qui

cours les mers depuis trente ans... Ah! ah! monseigneur le gouverneur,

vous gouvernerez... les Hurons et les Esquimaux... si vous pouvez...

Et cette péronnelle! ah! ah! hum! Si je pouvais être témoin... Tiens,

qu'est-ce qu'il veut?

Un roulement de tambour avait arraché cette exclamation au pilote.

A cet appel les déportés s'assemblèrent en ordre, et Guillaume de la

Roche, suivi de son état-major, parut sur le couronnement.

--Serrez les perroquets et le beaupré, cria alors Chedotel, dont l'oeil

vigilant ne perdait pas un des mouvements du _Castor_.

--Tandis que les matelots exécutaient l'ordre du pilote, Guillaume

adressa aux condamnés l'allocution suivante:

«Enfants,

»Vous savez que, malgré tous mes soins, la malheur a marqué jusqu'ici

notre expédition. Les vivres manquent à bord. Encore quelques jours de

mer, et nous serions réduits à la dernière extrémité. J'ai partagé vos

misères et vos privations. Comme vous j'ai pâti de la faim, et, sans ma

confiance entière dans la bonté de Dieu, peut-être ma serais-je laissé

aller à une lâche désespérance. Mais celui qui croit il la miséricorde

infinie du Tout-Puissant, celui qui dépose, chaque soir, le fardeau de

ses tribulations aux pieds du Rédempteur du monde, celui-là est fort

contre l'adversité.

»A présent nous approchons de la terre, non du continent, comme vous

avez pu le supposer, mais d'une île fertile, où avec un peu de

travail et d'ingéniosité, vous pourvoirez à vos besoins naturels. Car,

apprenez-le de suite, le manque de vivres, une impérieuse nécessité me

forcent à vous débarquer sur une île voisine. On débarquera avec vous

des provisions pour deux jours, divers outils, des effets de literie,

des instruments de chasse et de pêche, puis le _Castor_ remettra à la

voile pour chercher sur les rives île la Nouvelle-France un endroit

convenable à la fondation de l'établissement colonial que j'ai projeté.

Dès que je l'aurai trouvé, dans quelques jours, je reviendrai pour vous

y transporter.»

A mesure que de la Roche parlait, un sourd grondement, précurseur d'une

tempête, s'élevait dans les rangs des proscrits. Un étincelle suffisait

pour déterminer l'explosion; cette étincelle jaillit.

--On veut nous abandonner au milieu de l'Océan! cria un individu perdu

dans la foule.

--On veut nous abandonner! crièrent en écho vingt bouches, avec un

accent de terreur et de menace inqualifiable.

--Oui, nous abandonner! reprit la première voix; nous abandonner sur

quelque plage inconnue pour y devenir victimes de la faim et des bêtes

fauves.

Un formidable rugissement accueillit cette déclaration; et en moins

d'une seconde, comme mus par un choc électrique, tous les condamnés

s'étaient pressés tumultueusement sous la dunette, dans l'intention de

l'escalader.

Chedotel riait sous cape et continuait de cingler vers le sud-ouest.

De la Roche sentit qu'il lui fallait dépouiller sa morgue habituelle

pour conjurer l'insurrection imminente.

«Écoutez, s'écria-t-il, j'ai tout droit sur vous; le supplice des chefs

de votre ancienne mutinerie aurait du vous le prouver. Mais je

répugne aux exécutions violentes, et je vous pardonne ce mouvement

d'insubordination que tout autre, à ma place, réprimerait par des

condamnations à mort.»

--Oui, des pendaisons comme celles de Molin, Tronchard et des autres!

intervint encore le même individu, d'un ton d'amertume qui réveilla

l'irritation assoupie.

«Pour vous montrer, continua le marquis, dont la voix domina

instantanément les murmures, pour vous montrer que je n'ai point

l'intention de vous délaisser, comme certains esprits soupçonneux le

craignent, mon écuyer, le vicomte Jean de Ganay, restera parmi vous et

vous commandera en mon absence. Êtes-vous satisfaits?»

--Oui, oui, répliquèrent plusieurs routiers.

«Eh bien donc, poursuivit de la Roche, rentrez dans l'entrepont et

faites vos préparatifs.»

Cette promesse comprima aussitôt l'effervescence qui bouillonnait dans

toutes les têtes.

--Sire de Ganay, je compte sur vous, dit le marquis en se tournant vers

son écuyer. Quatre matelots vous serviront de garde.

--J'obéirai, monseigneur, répondit indifféremment le vicomte.

Le _Castor_ nageait sur le banc Craus, et autour de sa carène

s'abattaient des marsouins aux reflets diamantés, des flottants à

l'échine grise, des souffleurs aspirant l'eau pour la rejeter on l'air

par leurs puissantes narines, et de temps en temps on voyait sortir des

ondes le museau effilé d'un loup marin au blanc pelage. Des troupes de

goélands voletaient à la tête des mâts ou rasaient les petites vagues

glapissantes, et de toutes parts surgissaient des môles de sable qui

scintillaient sous les rayons du soleil, comme des incrustations de

pierreries sur une plaque d'argent.

Chedotel fit serrer les voiles, à l'exception de la misaine, et dirigea,

la sonde à la main, le _Castor_ à travers les battures qui encombrent le

passage où il naviguait alors.

Peu après, l'on discerna, à quelques milles au sud, une île couverte

de petits arbres qui, à cette distance, produisaient un effet assez

agréable.

L'ordre de mettre en panne et de jeter les ancres ne tarda guère à

être donné. Puis Guillaume de la Roche, accompagné de ses principaux

officiers, descendit dans un canot et se rendit à terre. Le premier, il

débarqua, planta une croix et le drapeau de France et Navarre dans le

sable du rivage, et prit possession de l'île au nom du roi, son maître.

Le débarquement des proscrits s'effectua de même, à l'aide des

chaloupes, car le _Castor_ ne pouvait, sans danger, approcher davantage.

Le soleil se couchait derrière un gros nuage gris de fer qui maculait

l'azur du firmament, comme une tache d'encre macule une robe de fête,

quand le canot, ramenant. Guillaume de la Roche, vint chercher Jean de

Ganay, les quatre matelots chargés de veiller à sa sûreté personnelle,

et le faux Yvon, qui lui servait de domestique.

Comme, la dernière, Guyonne allait franchir la lisse pour prendre place

dans l'embarcation, Chedotel la saisit par la main et lui dit avec une

fureur concentrée:

--Femme, tu l'as voulu! Eh bien! tu seras la proie des misérables

qui t'attendent là-bas; Adieu, ajouta-t-il, en lui mordant les doigts

jusqu'au sang. N'oublie pas le premier et le dernier baiser de ton amant

Chedotel!

Guyonne frissonna d'épouvante sous le regard infernal du pilote, et

machinalement sauta dans le canot, qui s'éloigna immédiatement.

Il touchait au rivage, lorsqu'un coup de vent subit, impétueux, siffla

dans le gréement du _Castor_. Un grondement de tonnerre succéda à ce

sinistre présage. La barque fit trois embardées successives, roula sur

elle-même et recula comme emportée par une puissance irrésistible.

--Sang et mort! dit Chedotel, l'enfer seconde mes desseins! nous

dérapons!--Levez les ancres! s'écria-t-il, et prenez un ris dans la

misaine!

--Pourquoi cette manoeuvre? demanda Guillaume de la Roche.

--Voyez-vous ces aigrettes phosphorescentes qui dansent à l'extrémité

des cacatois? répondit Chedotel; c'est le feu Saint-Elme[5]. Il faut

regagner incontinent la haute mer, si nous ne voulons pas échouer sur un

banc ou nous briser contre les rochers à fleur d'eau!

Quarante personnes, y compris Guyonne et Jean de Ganay, restaient sur

l'île de Sable.

[Note 5: On sait que le feu Saint-Elme, nommé aussi quelquefois feu

Saint-Nicolas, est une sorte de météore lumineux qui précède souvent les

tempêtes ou apparaît durant les nuits obscures.]

DEUXIÈME PARTIE

L'ILE DE SABLE

I

L'ILE DE SABLE

L'île de Sable, plaine sauvage et aride, est située par les 43° 86°

42° de latitude et les 60° 17° 15° de longitude, sur la grande route

océanique que suivent les navires pour gagner les ports septentrionaux

de l'ancien et du nouveau monde. Sa distance des côtes de l'Acadie[6]

et du cap Breton est d'environ quatre-vingt-cinq milles. Comme son nom

l'indique, des môles de sable, amoncelés par les flots, la composent.

Elle s'élève à peine au-dessus du niveau de la mer. Cependant on y

remarque quelques hauteurs également formées de sable. La plus connue

aujourd'hui est le mont Lutrell, situé à la pointe ouest, côté sud.

L'île de Sable a la figure d'un croissant. Sa plus grande longueur, de

l'est à l'ouest, ne dépasse pas dix lieues, sa largeur cinq. Placée à

l'embouchure du Saint-Laurent, dans l'Atlantique, elle est environnée de

bas-fonds et de bancs considérables, comme il en existe ordinairement au

confluent des fleuves. Une plage fort large, léchée par la mer à l'heure

de la marée montante, laissée à sec à l'heure de la marée descendante,

enserre l'île dans toute sa circonférence. Ce serait pour elle, si la

nature l'avait faite productive et habitable, une meilleure défense

que la plus formidable ceinture de remparts et de bastions; car

non-seulement les navires de haut bord ne peuvent en approcher, mais les

caboteurs n'y arrivent qu'à l'aide de leurs embarcations. Au centre

se trouve un lac[7] qui a cinq milles de circuit. Ses rives seules

jouissent d'une sorte de fécondité maladive. On y voit quelques arbustes

rabougris, étiques, et ça et là un lambeau de pelouse où croissent des

herbages aux nuances pâlottes, aux tiges malingres et décharnées et

des plantes saxatiles. C'est une éternelle désolation oubliée par la

fatalité au coin de l'Atlantique.

[Note 6: Aujourd'hui Nouvelle-Écosse.]

[Note 7: On lui a donné le nom de lac Wallace.]

«Jamais, dit Charlevoix, dans son _Histoire de la Nouvelle-France_,

terre ne fut moins propre pour être la demeure des hommes.»

De temps immémorial, l'île de Sable a été la terreur des marins employés

à la pêche ou à la traite des pelleteries dans les parages de l'Acadie.

Bien avant l'expédition de Jacques Cartier, elle était connue et

redoutée; par les Basques, les Normands et les Bretons. Aux alentours,

la mer roule constamment ses vagues houleuses, et les brouillards

impénétrables qui planent sur elle pendant les neuf dixièmes de l'année,

rendent son abord d'une difficulté presque insurmontable. Encore

aujourd'hui elle apparaît comme un sombre présage à tous ceux qui

l'approchent. Les navigateurs, dans leur langage figuré ont donné le

nom d'Avenue de l'Enfer (_Hell-Avenue_) au passage qui la sépare de la

Nouvelle-Écosse.

En 1804, le gouvernement anglais, poussé par une sollicitude

philanthropique qu'on ne saurait trop louer, y a établi un poste

d'hommes, avec mission de la parcourir en tous gens, afin de recueillir

les naufragés, et, en 1853, il y a érigé des maisons de secours,

approvisionnées de tout ce qui est nécessaire pour assister les

infortunés que chaque mois, chaque semaine, nous pourrions dire, le

malheur jette sur son rivage.

Le tableau suivant, dû à la plume de miss Dix, est une peinture fidèle

de cet horrible désert:

«L'île de Sable, depuis sa découverte, a été l'effroi des marins, durant

les brumes et les tempêtes. Je possède une liste de près de deux cents

vaisseaux et petits bâtiments, appartenant tous à l'Angleterre ou aux

États-Unis, qui s'y sont perdus dans le demi-siècle écoulé. Les gens qui

y ont stationné m'ont dit qu'il n'était pas rare, après des brouillards

épais ou de gros vents, de trouver des fragments de vaisseaux et des

restes de cargaisons dont il n'a plus été entendu parler.

»L'île n'a ni port, ni mouillage sûr. Les navires qui désirent effectuer

une communication avec elle,--et il y en a peu qui l'entreprennent

volontairement,--jettent l'ancre à trois quarts de mille environ du

bord, en prenant position sur le côté septentrional de l'île, quand le

vent souffle de l'est, et plus vers le côte sud quand le vent du nord

domine.

»Les bas-fonds et les barres s'étendent A plus de soixante milles du

côté sud; au nord, les bancs plongent plus brusquement dans les eaux

profondes.

»La province de la Nouvelle-Écosse, soutenue par la mère patrie,

entretient sur l'île un établissement composé de huit matelots

vigoureux, un autre estropié, un bon pilote-côtier et un jeune garçon

actif, qui doivent s'empresser de fournir de l'aide aux navires en

détresse. Une garde régulière est établie, et les rondes se font une

fois toutes les vingt-quatre heures.

»Le surintendant est autorisé à disposer du temps et à diriger tous les

travaux sur l'île; lui-même, le second et le troisième commandant y ont

leur famille. Sauf les personnes précitées, l'île n'a aucun habitant.

Les naufragés peuvent y être retenus plusieurs mois en hiver, et souvent

des semaines entières dans les autres saisons, jusqu'à l'arrivée du

vaisseau du gouvernement qui est chargé de fournir les provisions et de

pourvoir aux besoins des insulaires.

»Les épaves des bâtiments submergés donnent en abondance du bois pour

la construction des maisons d'habitation, ateliers, magasins, maisons de

refuge et bois de chauffage.

»Il y a quatre maisons d'habitation à un étage et une maison de refuge à

l'extrémité sud-ouest de l'île.

»Elle consiste en une chambre décente, ayant un âtre rempli de bois sec,

une boîte d'allumettes, un seau, une coupe d'étain, une hache et un

sac de biscuits pendus à la muraille. La porte est simplement fermée

au loquet. Des inscriptions écrites à la main indiquent les parties de

l'île habitées et qu'on peut se procurer de l'eau fraîche en creusant à

dix-huit pouces on deux pieds dans le sable.

»Au sud il y a une autre maison de refuge fort bien construite par le

surintendant actuel, il y en a une autre plus loin à l'est.

»On y trouve plusieurs bateaux-brisants excellents, mais pas un bon

bateau de sauvetage, aucun phare, aucune cloche pour les brouillards. Il

y a quelques années, un bateau de sauvetage fut construit sur l'île. Il

a un pont convexe et n'est point propre aux avirons, sinon dans une eau

parfaitement calme; aussi tous ceux qui ont quelque connaissance

des affaires nautiques, et qui l'ont vu, l'ont-ils jugé parfaitement

inutile.

»On a songé à établir un phare sur l'île de Sable: cette question a été

discutée, mais jusqu'ici on ne l'a point fait. Je ne saurais préciser

jusqu'à quel point les cloches pour le brouillard seraient avantageuses,

mais je m'imagine que si on en plaçait vers la côte septentrionale elles

rendraient de grands services à diverses stations. Je pense que des

blocs de pierre pour fixer de lourdes chaînes retenant des bouées,

portant un chapiteau et une cloche, pourraient y être jetés comme sur

les côtes du Maine et ailleurs.

»J'ajouterai en terminant que trente heures après mon arrivée à l'île

de Sable, au mois de juillet, dernier, le _Guide_, vaisseau anglais,

presque neuf, chargé d'une cargaison de farine et autres provisions pour

le Labrador, toucha la côte sud pendant une brume et fut complètement

perdu--les hommes et la cargaison furent sauvés.

Tout détail ajouté à ceux-là serait superflu. Par l'attention qu'on

accorde maintenant à l'île de Sable, le lecteur peut se faire une idée

de ce qu'elle devait être en 1598.

Les quelques historiens contemporains de cette époque qui en ont

parlé ne trouvent pas sur leur palette de teintes assez noires pour la

représenter.

Enfin nous aurons complété cette lugubre ébauche, en ajoutant qu'à

l'exception de quelques oiseaux de mer, on ne rencontre aucune espèce de

gibier sur l'île de Sable[8].

A présent, retournons aux quarante individus que le marquis de la Roche

a laissés dans cette solitude affreuse.

[Note 8: M. Martin Montgomery prétend, dans son _Histoire de la

Nouvelle-Écosse_, qu'on trouve encore des lapins et des lièvres sur

l'île de Sable. Mais il est le seul qui fasse cette assertion. Pour moi,

je n'ai rencontré aucun gibier dans l'île quand je l'explorai en 1853.]

II

LES QUARANTE

Comme le _Castor_, après avoir viré de bord, cinglait avec rapidité vers

l'est, un cri s'éleva de l'île de Sable!

Cri spontané, terrible, immense; cri de désespoir indicible, qui chassa

de leur retraite une nuée de goélands, et domina un instant le roulis

des flots irrités!

Ce cri, il était poussé par trente-huit poitrines humaines, il résumait

les appréhensions qui déjà tenaillaient trente-huit êtres humains,

il exprimait le saisissement de trente-huit vies humaines qui voient

disparaître le dernier lien qui les unissait à la société civilisée!

Puis, il y eut des scènes individuelles effrayantes.

Autant d'hommes, autant de rages; autant de voix, autant de clameurs

stridentes; autant de bras, autant d'imprécations contre le ciel et le

navire qui fuyait!

Le pinceau n'aurait pas assez de couleurs, la plaine pas assez de traits

pour reproduire cet horrible tableau!

L'île de sable · 第 7 / 19 段