Le vicomte de Ganay ignorait tout, et le sexe de son libérateur, et

la flamme qu'il avait allumée dans son sein. Peut-être que si un autre

amour ne l'eût pas embrasé, il se serait étonné de certains mouvements

d'Yvon, peut-être aurait-il remarqué que, parfois, quand il croyait ne

pas être vu, il attachait sur lui ses grands yeux humides de langueur;

mais l'image de Laure s'interposait toujours entre l'écuyer et le

prétendu routier et jamais il ne lui vint à la pensée qu'un coeur de

jeune fille aimante battait sous cet accoutrement masculin. Néanmoins,

l'ayant un jour surprise, prosternée devant un crucifix et dans une

attitude de dévotion qui attestait des sentiments religieux excessifs,

il ne put s'empêcher de lui dire:

--Tu crois donc en Dieu?

--En Dieu, monseigneur! et qui refuserait d'y croire?.

--Trop d'ingrats, répondit l'écuyer. Mais quand on croit en Dieu, on

craint de l'offenser.

--Aussi est-ce ma crainte la plus vive.

Jean de Ganay sourit, et ce sourire fit monter le pourpre aux joues de

la jeune fille.

--Comment, reprit le vicomte, allies-tu la crainte de Dieu à tes

relations avec des misérables perdus de vices et de débauches?

A cette question, le visage de Guyonne passa du pourpre au cramoisi et

des larmes brûlantes étincelèrent au coin de sa paupière.

--C'est d'autant plus étrange, poursuivit le gentilhomme, que tu

appartiens à une famille honnête, au milieu de laquelle tu n'aurais dû

sucer que de bons principes.

On conçoit le coup que porta à la pauvre Guyonne cette accusation,

malheureusement justifiée par les apparences. Incapable de se contenir

davantage, elle éclata en sanglots.

--Allons, ne pleure pas, enfant, dit le vicomte, interprétant

maladroitement l'expression de son affliction; sache te repentir et Dieu

te pardonnera, comme ceux que tu as offensés sur cette terre t'ont déjà

pardonné.

Un pénible soupir fut toute la réponse de la pauvre fille.

L'inculpation qui pesait sur sa tête n'était cependant que le plus

minime de ses chagrins; elle avait une croix plus lourde à porter: son

aversion pour Chedotel et la passion insensée de ce dernier pour elle.

Cette passion était née le jour même du départ.

Il importe, pour l'intelligence de notre narration, de relater ici

quelques événements antérieurs.

Jean de Ganay arraché à la mort par Guyonne, les vêtements du libérateur

et du libéré se trouvaient trempés d'eau. L'écuyer ayant changé de

costume, fit donner un autre uniforme au faux Yvon. Celui-ci s'empressa

de se dépouiller de ses habits humides pour endosser ceux que lui avait

apportés le valet du vicomte. Le troc opéré, Guyonne remonta sur le

pont, afin d'étendre son sarrau pour qu'il séchât à la brise du soir.

Une poche de ce sarrau contenait le billet de Jean de Ganay pour visiter

son frère Yvon à la prison de Saint-Malo. Par hasard, cette passe, qui

portait simplement le nom de la solliciteuse écrit à l'encre rouge et

un cachet aux armes du vicomte de Ganay, par hasard, disons-nous, cette

passe vint à tomber de la poche qui la recelait, sur une vergue de

rechange, où elle resta toute la nuit. Le lendemain matin Chedotel, en

faisant laver le pont, aperçut l'objet, le ramassa, et laissa échapper

un blasphème en voyant ce qu'il renfermait. A ce moment, Guyonne

revenait chercher son sarrau. Maître Chedotel fut frappé de sa bonne

tournure et de sa beauté, dont certaines apparences décelaient une

nature féminine. Rapprochant alors ses propres remarques du nom qu'il

avait lu sur la passe, il conçut quelques soupçons. L'espionnage lui

coûtait peu, il épia le proscrit déguisé et le soir même ses soupçons

étaient justifiés. Il connaissait le sexe du numéro 40.

L'idée d'un sentiment généreux ne saurait pas plus germer dans certaines

âmes qu'un grain de blé dans du sable; et Chedotel avait une de ces

âmes-là. Guyonne ne pouvait être suivant lui, qu'une truande qui,

fatiguée de courir les bouges de Nantes ou Saint-Malo, avait voulu

transporter sa misérable existence et ses faveurs banales dans un autre

hémisphère. Le premier mouvement du pilote fut d'avertir Guillaume de la

Roche, afin d'éviter par une incarcération immédiate de la donzelle les

désordres que causerait sa présence, si elle venait à être divulguée.

Puis une réflexion l'arrêta:

--Hum! fit-il en hochant la tête, ce n'est pas une laideron, Dieu me

pardonne! Il y a des formes appétissantes, hum! si nous nous réservions

cette poulette...

Un sourire lubrique et un claquement de la langue contre le palais

achevèrent la pensée de Chedotel. Mais il ne tarda guère à s'apercevoir

qu'il s'était étrangement abusé sur le compte de la jeune fille. A ses

infâmes propositions, elle répondit avec une fermeté qui le stupéfia. La

résistance transforma le caprice en passion, la passion en délire. Nous

ne rapporterons ni ses promesse, ni ses menaces à Guyonne. On a vu de

quel crime Chedotel se serait rendu coupable pour assouvir sa brutalité

si l'insurrection des condamnés n'avait fait échouer cet odieux

attentat. Il est maintenant aisé de concevoir la haine de Guyonne pour

le pilote. N'eût-elle pas aimé Jean de Ganay de cet amour enthousiaste

et pur que nous avons essayé de peindre, que la sensualité de Chedotel

l'eût révoltée. Indifférent, cet homme, brute à face humaine, ne pouvait

inspirer que le mépris: mais qu'il aimât ou qu'il détestât, il devait

inspirer une haine, un dégoût invincibles.

Pauvre Guyonne! elle s'en voulait souvent de l'aversion que lui causait

ce monstre; oui, une heure après la rébellion des bannis, la sainte

jeune fille implorait Dieu en faveur du scélérat dont elle avait failli

devenir victime! Sa situation était affreuse: aimer et ne pas être

connue, détester et être aimée!

Il y a des tortures morales plus cruelles mille fois que les tortures

physiques!

Et songer que broyée entre les roues de ce double cylindre qui

l'attiraient en sens inverse, elle ne pouvait ouvrir la bouche pour

crier grâce ou merci!

VIII

DISETTE

Il semblait que le malheur eût étendu son aile noire sur l'expédition du

marquis de la Roche, comme sur la plupart des expéditions du même genre

qui l'avaient précédée. Autant la découverte et la colonisation

de l'Amérique du Sud fut favorisée de la fortune, autant celle de

l'Amérique septentrionale fut maltraitée par le sort.

Qu'on ne s'étonne pas si la monarchie française apporta si grande

négligence, pour ne pas dire mauvaise volonté, à fonder des

établissements sur les bords du Saint-Laurent. Lorsque Cartier partit de

Saint-Malo, le 20 avril 1534, pour reconnaître le Labrador, on pensait

généralement qu'à l'exemple de Colomb, Cortès, Vespuce, Pizarro, etc.,

il planterait le drapeau de son roi sur des pays riches en mines d'or

ou d'argent; mais quand, à son retour, il ne ramena que des matelots

chagrins, épuisés, qui n'avaient trouvé, disaient-ils, que «noires

forêts, neiges profondes, glaces épaisses,» François Ier en conçut

un tel dépit qu'il refusa d'accorder au hardi navigateur une audience

particulière. Grâces, cependant, aux sollicitations de Philippe de

Chabot, Charles de Mouy et quelques autres seigneurs, Cartier put

recommencer ses explorations l'année suivante. On sait que de dangers il

affronta dans le cours de ce deuxième voyage qui amena la découverte de

la contrée désignée depuis sous le nom général de Canada; on sait

aussi quel terrible hiver les aventuriers passèrent sur les bords de

la rivière Saint-Charles, et quel concert de malédictions salua le

débarquement de leur chef en France, où il se hâta de revenir vers le

printemps suivant. Certains auteurs, Champlain entre autres, prétendent

qu'il fut dégoûté par cet échec; cela n'est pas probable; s'il conçut

quoique dégoût, ce ne fut point parce qu'il n'avait pas réussi au gré

de son désir, car il avait l'âme trop fortement trompée pour se laisser

abattre par les revers, et l'esprit trop élevé pour ne pas comprendre

quelle source de richesses il avait léguées à la postérité; mais parce

que des intrigants ignares et jaloux le desservaient auprès de la cour,

et parce qu'on méconnaissait les bienfaits que son audace opiniâtre

acquérait à la patrie.

Quoi qu'il en soit, comme le dit Charlevoix, «il eut beau vanter le pays

qu'il avait découvert, le peu qu'il en rapporta, et le triste état

où ses gens y avaient été réduits par le froid et par le scorbut,

persuadèrent à la plupart qu'il ne serait jamais d'aucune utilité à

la France. On insista principalement sur ce qu'il n'y avait vu aucune

apparence de mines; car alors, plus encore qu'aujourd'hui, une terre

étrangère qui ne produisait ni or ni argent n'était comptée pour rien.»

Néanmoins, quatre ans après, en 1540, Cartier triomphe des difficultés

et remet à la voile en compagnie de François de la Roque, seigneur

de Roberval. Cette expédition n'a pas plus de bonheur que ses aînées.

L'hiver, la famine déciment les rangs des colons, et Jacques Cartier

disparaît du théâtre de l'histoire.

Les querelles politiques, les dissensions religieuses firent oublier

l'Amérique septentrionale jusqu'en 1549. A cotte époque, Roberval,

alléché par sa première tentative, affréta un navire et marcha sur les

traces de son devancier; mais le vaisseau se perdit corps et biens et

l'on n'en entendit plus parler.

Cela suffit pour détourner l'attention publique du projet qui l'avait

occupée pendant quelque temps. Un demi-siècle environ s'écoula avant

qu'on y songeât de nouveau.

Nous avons assisté au départ de la Roche, nous l'avons vu, aidé de

Chedotel, lutter avec la furie des éléments et des hommes; maintenant

nous allons le voir se roidir contre un fléau plus redoutable, contre la

disette.

Le _Castor_ n'avait emporté des vivres que pour cinquante jours;

il comptait sur l'_Érable_, dont la cargaison renfermait un vaste

approvisionnement de munitions de toute espèce. Mais, battu par la

tempête, le _Castor_ dévia de sa route, et quarante jours s'étaient

déjà écoulés sans que l'on aperçût un signe de la terre. Pour comble

d'infortune, on avait perdu l'_Érable_ dans une tourmente. Il fallut

diminuer les rations d'eau, et bientôt après les rations de farine. Ces

mesures, que commandait une impérieuse nécessité, ne s'accomplirent pas

sans soulever les mécontentements des proscrits, mais le supplice des

meneurs de la première révolte les avait trop intimidés pour qu'ils

osassent se rebeller une seconde fois. D'ailleurs, ils savaient que le

marquis et son état-major partageaient leurs misères; c'était assez

pour arrêter les plus séditieux. L'homme est ainsi fait: il souffre

volontiers avec ceux qui souffrent et ne pardonne pas ses privations

quand il voit des gens qui nagent dans l'abondance.

Toute notre existence s'écoule à forger des spéculations sur la

comparaison.

La tristesse étendait donc son crêpe au-dessus du _Castor_; on ne

rencontrait que visages amaigris, décharnés; on n'entendait que plaintes

étouffées!

Guillaume de la Roche sortait rarement du château de poupe; il craignait

que sa physionomie soucieuse ne trahît les secrètes angoisses qui

l'agitaient, et consumait les heures dans la prière et la méditation.

Jean de Ganay n'était pas moins sombre que son maître. A mesure que la

position se faisait plus critique, l'écuyer regrettait davantage d'avoir

quitté le doux ciel de la France. Il songeait à l'idole de ses pensées.

De sinistres pressentiments le mordaient au coeur comme des aspics.

Mille circonstances passées inaperçues, alors que les rayons des beaux

yeux de Laure l'aveuglaient, se pressaient à sa mémoire. Tantôt, ne se

sentant pas aimé, il rugissait de douleur; tantôt, croyant son amour

partagé, il pleurait la folie qui l'avait poussé loin de l'objet de

ses feux; puis à ces poignantes émotions se joignait le souvenir de sa

Bourgogne chérie, au climat si tempéré, aux pampres si verts, au soleil

si pur! Il revoyait le manoir où s'étaient écoulées son enfance et sa

première jeunesse; il s'asseyait sous le manteau de la grande cheminée,

écoutait le récit des exploits de ses braves aïeux, appuyait sa tête sur

les genoux de sa mère et s'endormait au chant d'une caressante romance.

Enfin, comme c'est l'ordinaire, plus la félicité paraissait près de lui

échapper, plus il s'attachait à elle en respirant le parfum des fleurs

qu'elle avait semées ça et là sur son passage. Souvent il cherchait dans

la Bible un remède contre l'affliction; mais les saintes Écritures ne

l'impressionnaient plus comme autrefois. Il trouvait leurs paraboles

monotones et obscures, leurs conseils froids et sentencieux, leur morale

sèche et aride. Jean de Ganay n'était plus que l'ombre de lui-même.

Deux de nos personnages seulement avaient conservé le calme et la force

indispensables pour défier l'adversité. C'étaient Guyonne et Chedotel.

Élevée côte à côte avec le dénûment, ayant fréquemment rongé sa faim,

la soeur d'Yvon ne ressentait pas comme ses compagnons ce besoin

de nourriture qui croît par les entraves mêmes qui s'opposent à sa

satisfaction; et, bien que les déportés fussent réduits à quelques onces

de biscuit et de viande salée par jour, elle était aussi fraîche, aussi

sereine que lors du départ de Saint-Malo. Pourtant son âme était en

proie à d'incessantes tortures, surtout depuis qu'elle constatait le

dépérissement du vicomte de Ganay; mais la vigueur de sa constitution

n'avait point été ébranlée, et ses gais propos, ses pieuses exhortations

ranimaient souvent les misérables à qui elle avait volontairement lié sa

destinée.

Quant au pilote, tel il était au commencement de ce récit, tel il était

encore au plus fort de la disette: dur, hargneux, moqueur, méchant comme

le génie du mal. Ne pouvant assouvir sur Guyonne ses infâmes désirs, il

avait résolu de se venger. Mais Chedotel n'était pas homme à se venger

d'une façon vulgaire. Il voulait une vengeance atroce, épouvantable.

Un matin, après avoir relevé le méridien et observé que le _Castor_

approchait des 42° longitude et 53° latitude, un sourire méchant vint

effleurer le coin de ses lèvres.

--Hum! hum! fit-il avec le claquement de langue' qui lui était

particulier, m'est avis que voici sonner l'heure de jouer beau tour

de mon invention à cette pécore qui fait tant la sucrée. Ah! vous avez

voulu rogner les griffes du chat, ma mignonne! hum! gare au coup de

patte! il vous en cuira!

Et le pilote, ayant donné quelques instructions relatives à la

manoeuvre, se rendit immédiatement près du marquis de la Roche. Celui-ci

était en conférence avec ses officiers, au nombre desquels figurait Jean

de Ganay. Chedotel s'avança vers eux en affectant un air consterné.

--Qu'est-ce encore? s'écria le seigneur de la Roche; le courroux du ciel

ne cessera-t-il de s'appesantir sur son humble serviteur?

--Hum! répondit Chedotel. En mer, on doit s'attendre à tout. Le fait est

que jamais je n'eus moins de chance qu'en cette occasion.

--Mais qu'y a-t-il? parlez! reprit le marquis.

Les regards des assistants interrogèrent avidement le visage de

Chedotel.

--Vraiment, dit-il, à moins que ce damné _Érable_ ne nous rallie, nous

courons risque...

--Eh bien?

--Hum! c'est dur à digérer, quoique tous, nous ayons l'estomac aussi

souple que des vessies dégonflées.

--Pas de plaisanteries en ma présence! s'écria hautainement Guillaume de

la Roche. Maître pilote, je vous en enjoins de parler et de ne me taire

rien.

--Hum! répliqua Chedotel sans s'émouvoir, je ne vous croyais pas si

pressé d'apprendre une mauvaise nouvelle, monseigneur; mais puisque vous

le souhaitez, je me soumets à votre volonté! Le calier m'a assuré que

nous n'avions plus qu'une barrique d'eau.

Plus qu'une barrique d'eau! exclamèrent les assistants.

--Une seule, hélas! repartit Chedotel, en pesant sur le chiffre.

--Oh! c'est impossible! dit Jean de Ganay.

--Et, poursuivit le pilote avec une intention diabolique, pour une

semaine de vivres... à peine.

--Comment?

--En rognant les portions, ajouta-t-il.

Un cri d'effroi souleva toutes les poitrines.

--Mais, reprit Chedotel, qui savourait voluptueusement l'anxiété de ses

auditeurs, peut-être y a-t-il un moyen d'échapper à la mort affreuse

dont nous sommes menacés; car c'est une horrible chose, allez,

messeigneurs, que de mourir de faim entre le ciel et l'eau. Hum! je me

rappelle qu'une fois, c'était, vrai Dieu! à bord de l'_Amphitrite_, nous

avions fait naufrage, et pour ne pas mourir de cette affreuse mort dont

je vous parle, nous fûmes obligés de manger un de nos camarades...

--Assez! s'écria de la Roche. Pilote, gardez vos souvenirs pour vous et

vos pareils. Sommes-nous loin de terre?

--Hum! on ne saurait préciser au juste. La sonde donne vingt-quatre

brasses et un fond de coquillages... Tenez, entendez-vous nos matelots

crier: Vive le roi! cela annonce les écorres[4], et que nous

_bancquons_, c'est-à-dire que nous entrons sur le banc des

Terres-Neuves.

[Note 4: On nommait ainsi les extrémités du grand banc de Terre-Neuve.]

--Donc les côtes de l'Acadie...

--Monseigneur, les courants sont nombreux dans ces parages, les vents

très-variables. Je ne puis rien affirmer, à moins que vous ne consentiez

à adopter un plan...

--Voyons, quel est-il? soyez bref.

--A quelques centaines de noeuds de nous doit exister une île, qui

renferme un petit lac d'eau douce. Nous pourrions, si tel était votre

bon plaisir, y débarquer toute cette canaille que nous avons à bord, et

aller nous approvisionner chez les peuplades sauvages de l'Acadie. Puis

nous chercherions un lieu convenable pour fonder le nouvel établissement

colonial, et ensuite nous reviendrions quérir notre monde.

--Par la messe! voilà qui est sagement pensé, maître Chedotel, dit l'un

des gentilshommes.

--Oui, repartit de la Roche, en croisant les bras; mais qui nourrira ces

gens pendant notre absence.

--Hum! répondit le pilote, ils ne seront pas gênés, la pêche! la chasse!

l'île abonde en gibier et en poisson.

Le marquis se leva, fit quatre ou cinq tours dans l'appartement, et

s'adressant à Chedotel:

--Que Dieu nous assiste! agissez à votre guise!

IX

TERRE

Cinq jours après cet entretien, l'aube apparut à travers les brumes

froides et compactes. Une bonne et forte brise chantait dans les agrès

de _Castor_, et la gaieté déridait les fronts des passagers. C'est que

déjà bouillonnaient autour du navire ces lignes parallèles de globules

argentés qui indiquent la proximité des côtes.

Cependant, tous les dangers n'étaient point évités. Le _Castor_ faisait

route entre des montagnes de glaçons qui, à chaque instant, menaçaient

de l'écraser sous leur poids. Mais la nouvelle que bientôt on

atterrirait, que bientôt on descendrait sur la terre ferme, suffisait

pour ranimer les esprits les plus découragés; car il n'est peut-être

point donné à l'homme d'éprouver de sensations aussi vives que celles

qui l'inonde en remettant le pied sur son élément propre, après en avoir

été séparé pendant d'éternelles semaines. Jamais amant ne revoit sa

maîtresse avec plus de transport que l'individu ayant accompli une

première traversée ne revoit la vieille Cybèle. Fatigues, périls,

privations, tout est immédiatement oublié, et les vieux marins eux-mêmes

ne sont jamais blasés sur cette jouissance inexprimable. Quand en mer

retentit le commandement: Apprêtez les ancres! c'est la joie dans le

coeur, l'agilité dans les membres, un refrain sur les lèvres, que tous

les matelots s'empressent à cette pénible besogne. Les plus mous sont

les plus alertes, les moins robustes, les plus vigoureux: et il faut

être témoin de la facilité, du plaisir dont chacun fait preuve pour

arrimer les énormes câbles, les chaînes pesantes! il faut être témoin de

ce mouvement, de cet harmonieux va-et-vient, de cette entente cordiale

qui se manifestent alors dans un navire! il faut entendre ces vibrantes

exclamations, ces jeux de mots, ces trépignements d'allégresse!

La terre, même la terre étrangère, sonne aux oreilles comme une musique

mélodieuse. Il y a si longtemps qu'on ne l'a aperçue, qu'on ne l'a

sentie, foulée!

Contemplez la scène qui se joue déjà sur le pont du _Castor_: le

brouillard enveloppe la barque d'un nuage impénétrable; il y a quinze

heures que tous ces malheureux n'ont avalé une bouchée; l'horizon est

fermé à leurs regards, et les voici qui chantent, les voici qui sautent,

se trémoussent, s'agitent, pleurent, s'embrassent... C'est qu'ils

viennent d'apprendre qu'on touche au terme du voyage.

--Par saint Jacques de Compostelle, je te salue, toi, le plus beau jour

de ma vie, quoique ta face soit en ce moment aussi rechignée que celle

d'un drapier qui a surpris sa femme en péché de tête-à-tête avec un

cornette aux chevau-légers, s'écrie un Espagnol, en agitant son bonnet

de laine brune.

--Je brûlerai trois chandelles en l'honneur de monsieur mon patron, dit

un Breton.

--Et moi, ajoute un Allemand, je fais voeu de ne pas boire un seul pot

de bière cette année durant, si nous arrivons à bon port.

--Corne de boeuf, j'imagine, mon gars, que l'abstinence ne sera pas

malaisée, répond le maître d'équipage, en le repoussant brusquement.

Crois-tu, par hasard, que bière coule là-bas comme flots dans la grande

tasse?

--Pas moins vrai, reprit l'enfant de la Germanie, un peu refroidi, que

s'il y a du houblon, on peut brasser de la bière, que si on peut la

brasser on peut la boire, que si on peut la boire...

--Ohé! qui est-ce qui veut danser une bourrée! braille un Auvergnat.

--Non, un menuet!--Non, un fandango!--Non, une valse!--Non, une

courante!--Non, une gavotte!--Non, un tricotté!--Non, une ronde!

La dernière proposition, lancée d'une voix de stentor, au milieu du

choc de ces clameurs, réunit tous les suffrages. Aussitôt quatre ou cinq

exilés descendirent dans l'entrepont, en rapportèrent des instruments de

cuisine, chaudrons, poêles ou écuelles, s'armèrent de chevilles de fer,

et revinrent se poster au-dessus du roufle, d'autres se juchèrent sur

des tonnes vides, avec des cabillots en guise de baguettes; le reste

des proscrits boucla une chaîne autour du grand mât, et une ronde

fantastique commença, au charivari assourdissant de cet orchestre

improvisé.

Chedotel, que son humeur tracassière et jalouse rendait l'ennemi des

distractions d'autrui, voulut s'opposer à la fête des bannis; mais de

la Roche intervint, et, bien que le pilote alléguât que ce tohu-bohu

embarrassait le service, le marquis ne voulut point qu'il troublât les

maigres amusements de ces pauvres gens.

--Le navire file à merveille, dit-il, le vent nous est propice. Qu'ils

se divertissent une heure ou deux, il n'y a aucun inconvénient.

--Aucun inconvénient! hum! aucun inconvénient, maugréa le pilote. Ça

se connaît en marine comme un Algonquin en mathématiques, et ça veut...

hum! Lui aussi il aura à se rappeler maître Chedotel, pilote-locman.

Hum! hum! rira bien qui rira le dernier!

Le claquement de langue indispensable à l'expression de tous ses accès

de misanthropie termina ce charitable soliloque.

En ce moment, Guyonne, attirée par le vacarme, se montra sur le pont.

Chedotel l'aperçut et alla droit à elle.

--Écoute, lui dit-il, en la prenant par le bras et l'entraînant vers les

batayoles.

La jeune fille aurait pu facilement s'arracher à cette étreinte, mais

la fausseté de sa position à bord du _Castor_ ne lui permettait pas de

faire résistance.

Elle suivit résolument Chedotel.

--Écoute, répéta-t-il, avec une intonation sourde et passionnée,

et retiens bien ce que je vais te dire; car dans deux heures ma

détermination sera irrévocable.--Je t'aime, tu le sais. Pour un mot

d'amour de toi, je coulerais ce vaisseau avec tout ce qu'il contient;

pour un baiser de tes lèvres, j'irais chercher le trépas au fond des

abîmes béants sous nos yeux, pour ta possession...

La voix du pilote devint frémissante, ses prunelles dardèrent des lueurs

fauves comme celles d'un chacal, tous ses muscles frissonnèrent comme

les cordes d'un instrument de musique pendant l'orage, et ces paroles

jaillirent sèches, embrasées de sa gorge.

L'île de sable · 第 6 / 19 段