la flamme qu'il avait allumée dans son sein. Peut-être que si un autre
amour ne l'eût pas embrasé, il se serait étonné de certains mouvements
d'Yvon, peut-être aurait-il remarqué que, parfois, quand il croyait ne
pas être vu, il attachait sur lui ses grands yeux humides de langueur;
mais l'image de Laure s'interposait toujours entre l'écuyer et le
prétendu routier et jamais il ne lui vint à la pensée qu'un coeur de
jeune fille aimante battait sous cet accoutrement masculin. Néanmoins,
l'ayant un jour surprise, prosternée devant un crucifix et dans une
attitude de dévotion qui attestait des sentiments religieux excessifs,
il ne put s'empêcher de lui dire:
--Tu crois donc en Dieu?
--En Dieu, monseigneur! et qui refuserait d'y croire?.
--Trop d'ingrats, répondit l'écuyer. Mais quand on croit en Dieu, on
craint de l'offenser.
--Aussi est-ce ma crainte la plus vive.
Jean de Ganay sourit, et ce sourire fit monter le pourpre aux joues de
la jeune fille.
--Comment, reprit le vicomte, allies-tu la crainte de Dieu à tes
relations avec des misérables perdus de vices et de débauches?
A cette question, le visage de Guyonne passa du pourpre au cramoisi et
des larmes brûlantes étincelèrent au coin de sa paupière.
--C'est d'autant plus étrange, poursuivit le gentilhomme, que tu
appartiens à une famille honnête, au milieu de laquelle tu n'aurais dû
sucer que de bons principes.
On conçoit le coup que porta à la pauvre Guyonne cette accusation,
malheureusement justifiée par les apparences. Incapable de se contenir
davantage, elle éclata en sanglots.
--Allons, ne pleure pas, enfant, dit le vicomte, interprétant
maladroitement l'expression de son affliction; sache te repentir et Dieu
te pardonnera, comme ceux que tu as offensés sur cette terre t'ont déjà
pardonné.
Un pénible soupir fut toute la réponse de la pauvre fille.
L'inculpation qui pesait sur sa tête n'était cependant que le plus
minime de ses chagrins; elle avait une croix plus lourde à porter: son
aversion pour Chedotel et la passion insensée de ce dernier pour elle.
Cette passion était née le jour même du départ.
Il importe, pour l'intelligence de notre narration, de relater ici
quelques événements antérieurs.
Jean de Ganay arraché à la mort par Guyonne, les vêtements du libérateur
et du libéré se trouvaient trempés d'eau. L'écuyer ayant changé de
costume, fit donner un autre uniforme au faux Yvon. Celui-ci s'empressa
de se dépouiller de ses habits humides pour endosser ceux que lui avait
apportés le valet du vicomte. Le troc opéré, Guyonne remonta sur le
pont, afin d'étendre son sarrau pour qu'il séchât à la brise du soir.
Une poche de ce sarrau contenait le billet de Jean de Ganay pour visiter
son frère Yvon à la prison de Saint-Malo. Par hasard, cette passe, qui
portait simplement le nom de la solliciteuse écrit à l'encre rouge et
un cachet aux armes du vicomte de Ganay, par hasard, disons-nous, cette
passe vint à tomber de la poche qui la recelait, sur une vergue de
rechange, où elle resta toute la nuit. Le lendemain matin Chedotel, en
faisant laver le pont, aperçut l'objet, le ramassa, et laissa échapper
un blasphème en voyant ce qu'il renfermait. A ce moment, Guyonne
revenait chercher son sarrau. Maître Chedotel fut frappé de sa bonne
tournure et de sa beauté, dont certaines apparences décelaient une
nature féminine. Rapprochant alors ses propres remarques du nom qu'il
avait lu sur la passe, il conçut quelques soupçons. L'espionnage lui
coûtait peu, il épia le proscrit déguisé et le soir même ses soupçons
étaient justifiés. Il connaissait le sexe du numéro 40.
L'idée d'un sentiment généreux ne saurait pas plus germer dans certaines
âmes qu'un grain de blé dans du sable; et Chedotel avait une de ces
âmes-là. Guyonne ne pouvait être suivant lui, qu'une truande qui,
fatiguée de courir les bouges de Nantes ou Saint-Malo, avait voulu
transporter sa misérable existence et ses faveurs banales dans un autre
hémisphère. Le premier mouvement du pilote fut d'avertir Guillaume de la
Roche, afin d'éviter par une incarcération immédiate de la donzelle les
désordres que causerait sa présence, si elle venait à être divulguée.
Puis une réflexion l'arrêta:
--Hum! fit-il en hochant la tête, ce n'est pas une laideron, Dieu me
pardonne! Il y a des formes appétissantes, hum! si nous nous réservions
cette poulette...
Un sourire lubrique et un claquement de la langue contre le palais
achevèrent la pensée de Chedotel. Mais il ne tarda guère à s'apercevoir
qu'il s'était étrangement abusé sur le compte de la jeune fille. A ses
infâmes propositions, elle répondit avec une fermeté qui le stupéfia. La
résistance transforma le caprice en passion, la passion en délire. Nous
ne rapporterons ni ses promesse, ni ses menaces à Guyonne. On a vu de
quel crime Chedotel se serait rendu coupable pour assouvir sa brutalité
si l'insurrection des condamnés n'avait fait échouer cet odieux
attentat. Il est maintenant aisé de concevoir la haine de Guyonne pour
le pilote. N'eût-elle pas aimé Jean de Ganay de cet amour enthousiaste
et pur que nous avons essayé de peindre, que la sensualité de Chedotel
l'eût révoltée. Indifférent, cet homme, brute à face humaine, ne pouvait
inspirer que le mépris: mais qu'il aimât ou qu'il détestât, il devait
inspirer une haine, un dégoût invincibles.
Pauvre Guyonne! elle s'en voulait souvent de l'aversion que lui causait
ce monstre; oui, une heure après la rébellion des bannis, la sainte
jeune fille implorait Dieu en faveur du scélérat dont elle avait failli
devenir victime! Sa situation était affreuse: aimer et ne pas être
connue, détester et être aimée!
Il y a des tortures morales plus cruelles mille fois que les tortures
physiques!
Et songer que broyée entre les roues de ce double cylindre qui
l'attiraient en sens inverse, elle ne pouvait ouvrir la bouche pour
crier grâce ou merci!
VIII
DISETTE
Il semblait que le malheur eût étendu son aile noire sur l'expédition du
marquis de la Roche, comme sur la plupart des expéditions du même genre
qui l'avaient précédée. Autant la découverte et la colonisation
de l'Amérique du Sud fut favorisée de la fortune, autant celle de
l'Amérique septentrionale fut maltraitée par le sort.
Qu'on ne s'étonne pas si la monarchie française apporta si grande
négligence, pour ne pas dire mauvaise volonté, à fonder des
établissements sur les bords du Saint-Laurent. Lorsque Cartier partit de
Saint-Malo, le 20 avril 1534, pour reconnaître le Labrador, on pensait
généralement qu'à l'exemple de Colomb, Cortès, Vespuce, Pizarro, etc.,
il planterait le drapeau de son roi sur des pays riches en mines d'or
ou d'argent; mais quand, à son retour, il ne ramena que des matelots
chagrins, épuisés, qui n'avaient trouvé, disaient-ils, que «noires
forêts, neiges profondes, glaces épaisses,» François Ier en conçut
un tel dépit qu'il refusa d'accorder au hardi navigateur une audience
particulière. Grâces, cependant, aux sollicitations de Philippe de
Chabot, Charles de Mouy et quelques autres seigneurs, Cartier put
recommencer ses explorations l'année suivante. On sait que de dangers il
affronta dans le cours de ce deuxième voyage qui amena la découverte de
la contrée désignée depuis sous le nom général de Canada; on sait
aussi quel terrible hiver les aventuriers passèrent sur les bords de
la rivière Saint-Charles, et quel concert de malédictions salua le
débarquement de leur chef en France, où il se hâta de revenir vers le
printemps suivant. Certains auteurs, Champlain entre autres, prétendent
qu'il fut dégoûté par cet échec; cela n'est pas probable; s'il conçut
quoique dégoût, ce ne fut point parce qu'il n'avait pas réussi au gré
de son désir, car il avait l'âme trop fortement trompée pour se laisser
abattre par les revers, et l'esprit trop élevé pour ne pas comprendre
quelle source de richesses il avait léguées à la postérité; mais parce
que des intrigants ignares et jaloux le desservaient auprès de la cour,
et parce qu'on méconnaissait les bienfaits que son audace opiniâtre
acquérait à la patrie.
Quoi qu'il en soit, comme le dit Charlevoix, «il eut beau vanter le pays
qu'il avait découvert, le peu qu'il en rapporta, et le triste état
où ses gens y avaient été réduits par le froid et par le scorbut,
persuadèrent à la plupart qu'il ne serait jamais d'aucune utilité à
la France. On insista principalement sur ce qu'il n'y avait vu aucune
apparence de mines; car alors, plus encore qu'aujourd'hui, une terre
étrangère qui ne produisait ni or ni argent n'était comptée pour rien.»
Néanmoins, quatre ans après, en 1540, Cartier triomphe des difficultés
et remet à la voile en compagnie de François de la Roque, seigneur
de Roberval. Cette expédition n'a pas plus de bonheur que ses aînées.
L'hiver, la famine déciment les rangs des colons, et Jacques Cartier
disparaît du théâtre de l'histoire.
Les querelles politiques, les dissensions religieuses firent oublier
l'Amérique septentrionale jusqu'en 1549. A cotte époque, Roberval,
alléché par sa première tentative, affréta un navire et marcha sur les
traces de son devancier; mais le vaisseau se perdit corps et biens et
l'on n'en entendit plus parler.
Cela suffit pour détourner l'attention publique du projet qui l'avait
occupée pendant quelque temps. Un demi-siècle environ s'écoula avant
qu'on y songeât de nouveau.
Nous avons assisté au départ de la Roche, nous l'avons vu, aidé de
Chedotel, lutter avec la furie des éléments et des hommes; maintenant
nous allons le voir se roidir contre un fléau plus redoutable, contre la
disette.
Le _Castor_ n'avait emporté des vivres que pour cinquante jours;
il comptait sur l'_Érable_, dont la cargaison renfermait un vaste
approvisionnement de munitions de toute espèce. Mais, battu par la
tempête, le _Castor_ dévia de sa route, et quarante jours s'étaient
déjà écoulés sans que l'on aperçût un signe de la terre. Pour comble
d'infortune, on avait perdu l'_Érable_ dans une tourmente. Il fallut
diminuer les rations d'eau, et bientôt après les rations de farine. Ces
mesures, que commandait une impérieuse nécessité, ne s'accomplirent pas
sans soulever les mécontentements des proscrits, mais le supplice des
meneurs de la première révolte les avait trop intimidés pour qu'ils
osassent se rebeller une seconde fois. D'ailleurs, ils savaient que le
marquis et son état-major partageaient leurs misères; c'était assez
pour arrêter les plus séditieux. L'homme est ainsi fait: il souffre
volontiers avec ceux qui souffrent et ne pardonne pas ses privations
quand il voit des gens qui nagent dans l'abondance.
Toute notre existence s'écoule à forger des spéculations sur la
comparaison.
La tristesse étendait donc son crêpe au-dessus du _Castor_; on ne
rencontrait que visages amaigris, décharnés; on n'entendait que plaintes
étouffées!
Guillaume de la Roche sortait rarement du château de poupe; il craignait
que sa physionomie soucieuse ne trahît les secrètes angoisses qui
l'agitaient, et consumait les heures dans la prière et la méditation.
Jean de Ganay n'était pas moins sombre que son maître. A mesure que la
position se faisait plus critique, l'écuyer regrettait davantage d'avoir
quitté le doux ciel de la France. Il songeait à l'idole de ses pensées.
De sinistres pressentiments le mordaient au coeur comme des aspics.
Mille circonstances passées inaperçues, alors que les rayons des beaux
yeux de Laure l'aveuglaient, se pressaient à sa mémoire. Tantôt, ne se
sentant pas aimé, il rugissait de douleur; tantôt, croyant son amour
partagé, il pleurait la folie qui l'avait poussé loin de l'objet de
ses feux; puis à ces poignantes émotions se joignait le souvenir de sa
Bourgogne chérie, au climat si tempéré, aux pampres si verts, au soleil
si pur! Il revoyait le manoir où s'étaient écoulées son enfance et sa
première jeunesse; il s'asseyait sous le manteau de la grande cheminée,
écoutait le récit des exploits de ses braves aïeux, appuyait sa tête sur
les genoux de sa mère et s'endormait au chant d'une caressante romance.
Enfin, comme c'est l'ordinaire, plus la félicité paraissait près de lui
échapper, plus il s'attachait à elle en respirant le parfum des fleurs
qu'elle avait semées ça et là sur son passage. Souvent il cherchait dans
la Bible un remède contre l'affliction; mais les saintes Écritures ne
l'impressionnaient plus comme autrefois. Il trouvait leurs paraboles
monotones et obscures, leurs conseils froids et sentencieux, leur morale
sèche et aride. Jean de Ganay n'était plus que l'ombre de lui-même.
Deux de nos personnages seulement avaient conservé le calme et la force
indispensables pour défier l'adversité. C'étaient Guyonne et Chedotel.
Élevée côte à côte avec le dénûment, ayant fréquemment rongé sa faim,
la soeur d'Yvon ne ressentait pas comme ses compagnons ce besoin
de nourriture qui croît par les entraves mêmes qui s'opposent à sa
satisfaction; et, bien que les déportés fussent réduits à quelques onces
de biscuit et de viande salée par jour, elle était aussi fraîche, aussi
sereine que lors du départ de Saint-Malo. Pourtant son âme était en
proie à d'incessantes tortures, surtout depuis qu'elle constatait le
dépérissement du vicomte de Ganay; mais la vigueur de sa constitution
n'avait point été ébranlée, et ses gais propos, ses pieuses exhortations
ranimaient souvent les misérables à qui elle avait volontairement lié sa
destinée.
Quant au pilote, tel il était au commencement de ce récit, tel il était
encore au plus fort de la disette: dur, hargneux, moqueur, méchant comme
le génie du mal. Ne pouvant assouvir sur Guyonne ses infâmes désirs, il
avait résolu de se venger. Mais Chedotel n'était pas homme à se venger
d'une façon vulgaire. Il voulait une vengeance atroce, épouvantable.
Un matin, après avoir relevé le méridien et observé que le _Castor_
approchait des 42° longitude et 53° latitude, un sourire méchant vint
effleurer le coin de ses lèvres.
--Hum! hum! fit-il avec le claquement de langue' qui lui était
particulier, m'est avis que voici sonner l'heure de jouer beau tour
de mon invention à cette pécore qui fait tant la sucrée. Ah! vous avez
voulu rogner les griffes du chat, ma mignonne! hum! gare au coup de
patte! il vous en cuira!
Et le pilote, ayant donné quelques instructions relatives à la
manoeuvre, se rendit immédiatement près du marquis de la Roche. Celui-ci
était en conférence avec ses officiers, au nombre desquels figurait Jean
de Ganay. Chedotel s'avança vers eux en affectant un air consterné.
--Qu'est-ce encore? s'écria le seigneur de la Roche; le courroux du ciel
ne cessera-t-il de s'appesantir sur son humble serviteur?
--Hum! répondit Chedotel. En mer, on doit s'attendre à tout. Le fait est
que jamais je n'eus moins de chance qu'en cette occasion.
--Mais qu'y a-t-il? parlez! reprit le marquis.
Les regards des assistants interrogèrent avidement le visage de
Chedotel.
--Vraiment, dit-il, à moins que ce damné _Érable_ ne nous rallie, nous
courons risque...
--Eh bien?
--Hum! c'est dur à digérer, quoique tous, nous ayons l'estomac aussi
souple que des vessies dégonflées.
--Pas de plaisanteries en ma présence! s'écria hautainement Guillaume de
la Roche. Maître pilote, je vous en enjoins de parler et de ne me taire
rien.
--Hum! répliqua Chedotel sans s'émouvoir, je ne vous croyais pas si
pressé d'apprendre une mauvaise nouvelle, monseigneur; mais puisque vous
le souhaitez, je me soumets à votre volonté! Le calier m'a assuré que
nous n'avions plus qu'une barrique d'eau.
Plus qu'une barrique d'eau! exclamèrent les assistants.
--Une seule, hélas! repartit Chedotel, en pesant sur le chiffre.
--Oh! c'est impossible! dit Jean de Ganay.
--Et, poursuivit le pilote avec une intention diabolique, pour une
semaine de vivres... à peine.
--Comment?
--En rognant les portions, ajouta-t-il.
Un cri d'effroi souleva toutes les poitrines.
--Mais, reprit Chedotel, qui savourait voluptueusement l'anxiété de ses
auditeurs, peut-être y a-t-il un moyen d'échapper à la mort affreuse
dont nous sommes menacés; car c'est une horrible chose, allez,
messeigneurs, que de mourir de faim entre le ciel et l'eau. Hum! je me
rappelle qu'une fois, c'était, vrai Dieu! à bord de l'_Amphitrite_, nous
avions fait naufrage, et pour ne pas mourir de cette affreuse mort dont
je vous parle, nous fûmes obligés de manger un de nos camarades...
--Assez! s'écria de la Roche. Pilote, gardez vos souvenirs pour vous et
vos pareils. Sommes-nous loin de terre?
--Hum! on ne saurait préciser au juste. La sonde donne vingt-quatre
brasses et un fond de coquillages... Tenez, entendez-vous nos matelots
crier: Vive le roi! cela annonce les écorres[4], et que nous
_bancquons_, c'est-à-dire que nous entrons sur le banc des
Terres-Neuves.
[Note 4: On nommait ainsi les extrémités du grand banc de Terre-Neuve.]
--Donc les côtes de l'Acadie...
--Monseigneur, les courants sont nombreux dans ces parages, les vents
très-variables. Je ne puis rien affirmer, à moins que vous ne consentiez
à adopter un plan...
--Voyons, quel est-il? soyez bref.
--A quelques centaines de noeuds de nous doit exister une île, qui
renferme un petit lac d'eau douce. Nous pourrions, si tel était votre
bon plaisir, y débarquer toute cette canaille que nous avons à bord, et
aller nous approvisionner chez les peuplades sauvages de l'Acadie. Puis
nous chercherions un lieu convenable pour fonder le nouvel établissement
colonial, et ensuite nous reviendrions quérir notre monde.
--Par la messe! voilà qui est sagement pensé, maître Chedotel, dit l'un
des gentilshommes.
--Oui, repartit de la Roche, en croisant les bras; mais qui nourrira ces
gens pendant notre absence.
--Hum! répondit le pilote, ils ne seront pas gênés, la pêche! la chasse!
l'île abonde en gibier et en poisson.
Le marquis se leva, fit quatre ou cinq tours dans l'appartement, et
s'adressant à Chedotel:
--Que Dieu nous assiste! agissez à votre guise!
IX
TERRE
Cinq jours après cet entretien, l'aube apparut à travers les brumes
froides et compactes. Une bonne et forte brise chantait dans les agrès
de _Castor_, et la gaieté déridait les fronts des passagers. C'est que
déjà bouillonnaient autour du navire ces lignes parallèles de globules
argentés qui indiquent la proximité des côtes.
Cependant, tous les dangers n'étaient point évités. Le _Castor_ faisait
route entre des montagnes de glaçons qui, à chaque instant, menaçaient
de l'écraser sous leur poids. Mais la nouvelle que bientôt on
atterrirait, que bientôt on descendrait sur la terre ferme, suffisait
pour ranimer les esprits les plus découragés; car il n'est peut-être
point donné à l'homme d'éprouver de sensations aussi vives que celles
qui l'inonde en remettant le pied sur son élément propre, après en avoir
été séparé pendant d'éternelles semaines. Jamais amant ne revoit sa
maîtresse avec plus de transport que l'individu ayant accompli une
première traversée ne revoit la vieille Cybèle. Fatigues, périls,
privations, tout est immédiatement oublié, et les vieux marins eux-mêmes
ne sont jamais blasés sur cette jouissance inexprimable. Quand en mer
retentit le commandement: Apprêtez les ancres! c'est la joie dans le
coeur, l'agilité dans les membres, un refrain sur les lèvres, que tous
les matelots s'empressent à cette pénible besogne. Les plus mous sont
les plus alertes, les moins robustes, les plus vigoureux: et il faut
être témoin de la facilité, du plaisir dont chacun fait preuve pour
arrimer les énormes câbles, les chaînes pesantes! il faut être témoin de
ce mouvement, de cet harmonieux va-et-vient, de cette entente cordiale
qui se manifestent alors dans un navire! il faut entendre ces vibrantes
exclamations, ces jeux de mots, ces trépignements d'allégresse!
La terre, même la terre étrangère, sonne aux oreilles comme une musique
mélodieuse. Il y a si longtemps qu'on ne l'a aperçue, qu'on ne l'a
sentie, foulée!
Contemplez la scène qui se joue déjà sur le pont du _Castor_: le
brouillard enveloppe la barque d'un nuage impénétrable; il y a quinze
heures que tous ces malheureux n'ont avalé une bouchée; l'horizon est
fermé à leurs regards, et les voici qui chantent, les voici qui sautent,
se trémoussent, s'agitent, pleurent, s'embrassent... C'est qu'ils
viennent d'apprendre qu'on touche au terme du voyage.
--Par saint Jacques de Compostelle, je te salue, toi, le plus beau jour
de ma vie, quoique ta face soit en ce moment aussi rechignée que celle
d'un drapier qui a surpris sa femme en péché de tête-à-tête avec un
cornette aux chevau-légers, s'écrie un Espagnol, en agitant son bonnet
de laine brune.
--Je brûlerai trois chandelles en l'honneur de monsieur mon patron, dit
un Breton.
--Et moi, ajoute un Allemand, je fais voeu de ne pas boire un seul pot
de bière cette année durant, si nous arrivons à bon port.
--Corne de boeuf, j'imagine, mon gars, que l'abstinence ne sera pas
malaisée, répond le maître d'équipage, en le repoussant brusquement.
Crois-tu, par hasard, que bière coule là-bas comme flots dans la grande
tasse?
--Pas moins vrai, reprit l'enfant de la Germanie, un peu refroidi, que
s'il y a du houblon, on peut brasser de la bière, que si on peut la
brasser on peut la boire, que si on peut la boire...
--Ohé! qui est-ce qui veut danser une bourrée! braille un Auvergnat.
--Non, un menuet!--Non, un fandango!--Non, une valse!--Non, une
courante!--Non, une gavotte!--Non, un tricotté!--Non, une ronde!
La dernière proposition, lancée d'une voix de stentor, au milieu du
choc de ces clameurs, réunit tous les suffrages. Aussitôt quatre ou cinq
exilés descendirent dans l'entrepont, en rapportèrent des instruments de
cuisine, chaudrons, poêles ou écuelles, s'armèrent de chevilles de fer,
et revinrent se poster au-dessus du roufle, d'autres se juchèrent sur
des tonnes vides, avec des cabillots en guise de baguettes; le reste
des proscrits boucla une chaîne autour du grand mât, et une ronde
fantastique commença, au charivari assourdissant de cet orchestre
improvisé.
Chedotel, que son humeur tracassière et jalouse rendait l'ennemi des
distractions d'autrui, voulut s'opposer à la fête des bannis; mais de
la Roche intervint, et, bien que le pilote alléguât que ce tohu-bohu
embarrassait le service, le marquis ne voulut point qu'il troublât les
maigres amusements de ces pauvres gens.
--Le navire file à merveille, dit-il, le vent nous est propice. Qu'ils
se divertissent une heure ou deux, il n'y a aucun inconvénient.
--Aucun inconvénient! hum! aucun inconvénient, maugréa le pilote. Ça
se connaît en marine comme un Algonquin en mathématiques, et ça veut...
hum! Lui aussi il aura à se rappeler maître Chedotel, pilote-locman.
Hum! hum! rira bien qui rira le dernier!
Le claquement de langue indispensable à l'expression de tous ses accès
de misanthropie termina ce charitable soliloque.
En ce moment, Guyonne, attirée par le vacarme, se montra sur le pont.
Chedotel l'aperçut et alla droit à elle.
--Écoute, lui dit-il, en la prenant par le bras et l'entraînant vers les
batayoles.
La jeune fille aurait pu facilement s'arracher à cette étreinte, mais
la fausseté de sa position à bord du _Castor_ ne lui permettait pas de
faire résistance.
Elle suivit résolument Chedotel.
--Écoute, répéta-t-il, avec une intonation sourde et passionnée,
et retiens bien ce que je vais te dire; car dans deux heures ma
détermination sera irrévocable.--Je t'aime, tu le sais. Pour un mot
d'amour de toi, je coulerais ce vaisseau avec tout ce qu'il contient;
pour un baiser de tes lèvres, j'irais chercher le trépas au fond des
abîmes béants sous nos yeux, pour ta possession...
La voix du pilote devint frémissante, ses prunelles dardèrent des lueurs
fauves comme celles d'un chacal, tous ses muscles frissonnèrent comme
les cordes d'un instrument de musique pendant l'orage, et ces paroles
jaillirent sèches, embrasées de sa gorge.