demain pour la Nouvelle-France.
--Alors, dit Perrin, terrifié par cette nouvelle, notre miséricordieux
seigneur de la Roche t'a promis...
--Monseigneur de la Roche est parti lui-même, avec son écuyer. Ils ont
escorté les captifs.
Le vieillard pâlit et chancela.
--Soyez sans crainte, dit vivement Guyonne; je sauverai Yvon, je vous le
jure.
--Ah! exclama le pêcheur, pouvais-tu m'abuser ainsi, ma fille! Je
ne t'ai jamais fait de mal, moi; et voilà que tu me rassures pour me
replonger plus avant dans l'affliction.
--Je vous ai dit et je vous répète que je le sauverai! s'écria-t-elle
d'un accent si persuasif, que Perrin se sentit renaître à l'espérance.
--Comment? quel est ton projet? demanda-t-il encore.
C'est mon affaire, fiez-vous à moi, mon père. Je tiendrai ma parole.
Avant douze heures, Yvon sera ici; seulement il faudra vous placer
sous la protection du due de Mercoeur. A présent, donnez-moi votre
bénédiction, car jamais, peut-être, nous ne nous reverrons.
Soit qu'il n'eût pas entendu cette dernière phrase, soit qu'il n'en eût
pas bien compris le sens, Perrin reprit interrogativement:
--Quoi! dans douze heures, j'aurai recouvré mon brave Yvon? tu en es
certaine, Guyonne?
--Autant qu'on peut l'être! Mais le temps presse, donnez-moi votre
bénédiction, mon père, répliqua-t-elle, en s'agenouillant aux pieds du
vieillard.
--Où veux-tu aller?
--A Saint-Malo, chercher Yvon. Priez le Tout-Puissant de secourir mes
desseins.
--Va, ma fille, dit le pêcheur en étendant les mains au-dessus de
Guyonne; va! que Dieu te soit en aide! Pour moi, je m'en rapporte à ton
courage et à ta prudence Ah! si tu parviens à sauver mon Yvon, je ne
vivrai pas assez d'années pour te prouver ma gratitude.
S'étant relevée, Guyonne se jeta dans les bras du vieillard, puis, après
avoir échangé quelques paroles avec lui, elle se dirigea vers le bord
de la mer, détacha l'amarre d'un bateau, sauta agilement dedans, et
s'éloigna à force de rames, en adressant à son père un signe d'adieu.
La Manche, ordinairement inégale et moutonneuse, était, ce soir-là,
unie comme une glace. Nulle brise ne rayait sa nappe illuminée par les
derniers feux du jour, et damassée à l'horizon de blanches voiles qui
attendaient que la fraîcheur de la nuit les gonflât pour mouiller dans
les ports de la côte.
Penchée sur ses avirons, Guyonne frappait l'onde avec la régularité et
la prestesse d'un batelier consommé. Son canot sillait légèrement la
mer, en déroulant un ruban d'écume.
C'était une belle et forte femme que Guyonne. Impossible d'imaginer plus
magnifique assemblage de formes masculines unies aux grâces féminines.
Sa tête, admirable d'expression, surmontait un buste richement
proportionné, quoique d'apparence athlétique. Son épaisse chevelure
noire flottait sur ses épaules en boucles soyeuses encadrant un visage
d'un ovale parfait. Le front découvert, large, les sourcils bien
accusés, le nez quelque peu busqué et surtout la vivacité des yeux
de Guyonne, dénotaient chez elle un caractère opiniâtre et exalté.
Cependant, malgré sa haute taille et son organisation virile, ses mains
étaient mignonnes, bien que bistrées par de rudes travaux, ses pieds
comparativement, petits. Si son coup d'oeil d'aigle imposait aux plus
téméraires, l'aménité de ses manières, la douceur touchante de sa voix
séduisaient ceux qu'elle traitait en amis. Fière avec les dédaigneux,
soumise sans bassesse avec ses supérieurs, affable avec ses égaux,
Guyonne déployait envers ses proches une abnégation à toute épreuve.
Force physique, vigueur morale, telle était la créature; attraits
matériels, amabilité, ingénuité, chasteté, telle était la femme. Loin
de la déparer, sa stature herculéenne ajoutait un charme de plus à sa
personne, quand par la fréquentation on avait pu apprécier les rares
qualités dont elle était douée.
Guyonne avait vingt-cinq ans. Elle passait pour être fille d'un
caboteur qui avait, croyait-on, péri dans un naufrage sur les côtes de
Terre-Neuve, et d'une femme qui avait épousé Perrin en secondes noces.
Cette femme mourut en mettant au monde Yvon. Le pêcheur conçut pour son
propre enfant une tendresse poussée jusqu'à l'idolâtrie. Il releva avec
tout le soin que lui permettait sa condition précaire. Mais Yvon, comme
il arrive fréquemment, ne répondit point à l'affection de son père.
Léger, paresseux, il compta bientôt parmi les plus mauvais sujets du
voisinage.
Un matin, il disparut et resta plusieurs années absent. Cette fugue
faillit être fatale à Perrin. Dans sa douleur, il voulait se suicider;
Guyonne l'en empêcha. Yvon qui était allé faire la guerre pour le compte
des Seize, rentra subitement, comme il était parti, et la joie que causa
son retour au vieux pêcheur faillit également lui être funeste. Hélas!
cette joie ne fut pas de longue durée, car Yvon que la fainéantise
inhérente à l'état militaire avait alléché, et qui voyait dans le
seigneur de la Roche un ennemi de l'Église catholique, Yvon s'engagea
dans une bande de routiers à la solde du duc de Mercoeur.
S'étant trouvé à l'attaque du château de la Roche, il y fut fait
prisonnier avec tous ceux de ses compagnons qui avaient échappé aux
coups de la garnison. Le marquis, qui recrutait alors des hommes
pour l'expédition qu'il projetait, demanda et obtint la permission de
transporter dans les colonies de la Nouvelle-France ses captifs, dont la
plupart étaient des repris de justice ou des malfaiteurs--tous gens
de sac et de corde. Maître Yvon ne s'accommodait guère du sort qui lui
était réservé. Une traversée de douze à quinze cents lieues, ensuite de
quoi, un exercice illimité à la hache, à la bêche, à la houe, souriaient
médiocrement à son imagination. Sachant que son père avait jadis rendu
service au marquis de la Roche, il informa Perrin de sa situation, en le
suppliant de solliciter sa grâce. Certes, le pêcheur n'avait pas besoin
d'être supplié. A la nouvelle que son fils bien-aimé allait lui être
ravi, il courut au château, Guillaume de la Roche l'accueillit avec une
cordialité dont il n'était pas coutumier vis-à-vis de ses vassaux. Mais
dès que le vieillard lui eut appris l'objet de sa visite, il fronça le
sourcil, et répliqua sèchement qu'Yvon partagerait le châtiment de ses
complices.
Le pêcheur revint chez lui; son âme était brisée. Il fallut l'attentive
sollicitude de Guyonne pour adoucir l'amertume de ses chagrins et
ranimer l'espérance dans son coeur.
--Tout n'est pas perdu, lui dit-elle; dame Catherine m'aime comme une
mère. Elle a, vous le savez, été la nourrice de notre damoiselle Laure
de Kerskoên, et exerce beaucoup d'empire sur l'esprit de monseigneur
de la Roche. Laissez-moi lui parler; peut-être, avec son concours,
parviendrons-nous à fléchir le courroux du marquis.
Comme tous ceux qui aspirent à la réalisation d'un souhait, Perrin
accepta cette persuasion, et Guyonne s'achemina vers le manoir.
Dame Catherine, toute marrie du départ de sa jeune maîtresse, pleura
avec Guyonne, et finalement promit d'intervenir auprès du marquis de la
Roche.
Guillaume fut inexorable. C'était un caractère de fer; jamais il n'avait
modifié une résolution prise. Il mettait son point d'honneur dans
l'inflexibilité.
--Tout ce que je puis faire pour toi, mon enfant, dit la nourrice à
Guyonne, c'est de te ménager une entrevue avec ce pauvre Yvon, quand
il sera à Saint-Malo. Le sire de Ganay est chargé de la garde des
prisonniers; il ne refusera pas de nous obliger. Je causerai avec lui.
Reviens demain.
Guyonne passa la nuit à réfléchir et à prier. L'aube la surprit
prosternée sur la tombe de sa mère.
Elle était mélancolique; mais le voile d'anxiété qui couvrait son front
depuis quelques jours avait disparu.
Une détermination inconcevable germait dans le cerveau de la
poissonnière. Elle monta au château.
Ils sont en route pour Saint-Malo, et s'embarqueront demain, mon enfant,
lui dit la vieille femme.
--Avez-vous obtenu?
--Tu pourras le voir cette nuit, en présentant ce billet à la sentinelle
de faction.
--Oh! merci, merci, dame Catherine! Dieu vous récompense!
Guyonne descendit la montagne en courant. On se rappelle l'entretien
qu'elle eue ensuite avec son beau-père.
Maintenant, nous reprendrons le fil de notre histoire et suivrons la
jeune fille à Saint-Malo.
Le couvre-feu n'était pas encore sonné quand elle aborda dans le port
de la cité malouine, et les étoiles s'allumaient une à une au firmament.
Guyonne n'eut pas de difficulté à se faire indiquer le lieu où avaient
été casernes les captifs, car les rues étaient encombrées de personnes
qui devisaient sur les chances probables de l'expédition de la Roche.
On avait enfermé les routiers dans un ancien couvent, situé au sud de la
ville. Un piquier se promenait, l'arme à la main, devant la porte.
--Pourrais-je parler au sergent du poste? demanda Guyonne.
--Au sergent du poste, repartit le militaire, oui-dà, ma poulette! Et
que lui voulons-nous au sergent du poste?
--J'ai un billet à lui communiquer.
--Un billet! par les griffes de Belzébut! quel fortuné mortel que notre
sergent! Approche ici, sous ce falot, mon ange! Pardieu, nous taillerons
bien une bavette ensemble!
En disant ces mots, le piquier s'avança pour enlacer Guyonne A la
taille; mais celle-ci, l'étreignant par le milieu du corps dans ses
doigts musculeux, le souleva de terre comme une plume et le lança
violemment contre le mur du monastère.
Le soudard se remit sur ses pieds en articulant un juron.
Néanmoins, il se disposait à réitérer ses insolentes agaceries, lorsque
la porte du couvent s'ouvrit pour livrer passage à Jean de Ganay.
--Ah! messire, c'est le ciel qui vous envoie, dit Guyonne à l'écuyer.
--Que désirez-vous?
--Dame Catherine..., commença la jeune fille.
--Bien, mon enfant, je sais ce que vous voulez, dit le vicomte avec
intérêt. Vous êtes la soeur...
--D'Yvon, messire.
--Entrez; je vais donner ordre qu'on vous conduise vers lui.
Après avoir adressé quelques paroles au commandant du poste et salué
Guyonne, Jean de Ganay sortit de nouveau.
--Suivez-moi, dit le sergent à la jeune femme.
En haut d'un escalier, ils enfilèrent un grand corridor dont les dalles
sonores répercutaient le bruit des pas, et s'arrêtèrent à une porte
basse.
--Numéro 40, dit le sergent, c'est ici.
Il tira un verrou, déposa sur une table la torche de résine qui avait
éclairé leur marche et se retira en disant:
--Dans une heure, je vous querrai.
Pendant ce temps, Guyonne s'était précipitée dans les bras d'Yvon.
--Dis-moi, cher frère, murmura la jeune fille, lorsque leur effusion fut
passée, tu soupires pour la liberté?
--Oui; je mourrais avant d'arriver dans cet infernal pays, où,
raconte-t-on, il n'y a que plaies et bosses à gagner.
--Je suis à même de te délivrer.
--Toi?
--A une condition.
--A une condition? parle; je souscris à tout, pourvu que je ne sois pas
exilé sur cette terre maudite de la Nouvelle-France.
--Si tu veux jurer de ne plus délaisser notre vieux père...
--Mais quel est ton plan?
--Tu le sauras plus tard.
--Je fais le serment que tu exiges, Guyonne.
--Merci, Yvon, dit la jeune fille, les yeux humides d'allégresse.
Maintenant, ajouta-t-elle, nous allons troquer nos vêtements. Ta
prendras ma robe et ma mante, moi je prendrai ton pourpoint et tes
haut-de-chausses!
--Et tu resteras prisonnière à ma place!
--Sans doute, riposta-t-elle en souriant.
--Y songes-tu, Guyonne?
--Oh! j'y ai songé durant toute la nuit dernière sur la fosse de notre
mère; c'est elle qui m'a suggéré ce stratagème.
--Excellent coeur! dit le jeune homme en l'embrassant. Mais, ne crois
pas que je souscrive...
--Yvon, pense à notre père! il ne peut vivre sans toi.
--Non, non, ma soeur; je ne commettrai pas une lâcheté. Tu ignores
quelle sorte de brigands sont ces routiers avec qui j'ai été condamné.
--Que m'importe!
--Que t'importe! mais on t'emmènera avec eux.
--Enfant! oublies-tu que le marquis de la Roche a refusé d'embarquer une
seule femme à son bord? Demain, je déclarerai mon sexe et on me lâchera.
Ce raisonnement paraissait très-admissible, l'amour de la liberté
bourdonnait dans l'esprit d'Yvon, aussi fut-il bien vite convaincu.
Les deux jeunes gens étaient à peu près de la même grandeur. Ils
échangèrent leur costume, et Guyonne dit à son frère, en lui arrangeant
sa cornette sur la tête:
--Lorsque le sergent viendra te chercher, feins de pleurer et tiens
ce mouchoir contre ton visage afin qu'il ne s'aperçoive point de la
substitution. Une fois hors du moustier, tu gagneras le port où j'ai
attaché notre canot.
--Je comprends, dit Yvon. Mais toi?
--N'aie aucune inquiétude. Je saurai, avec l'aide de la bonne
Sainte-Vierge, me tirer d'affaire.
Tout se passa comme l'avait prévu la noble jeune fille. Yvon sortit du
couvent sans que l'on se doutât de la supercherie, et quand la porte de
l'enceinte se referma en grinçant sur ses gonds, Guyonne tomba à genoux
en s'écriant:
--J'ai sauvé mon père et mon frère. Seigneur, que votre nom soit
sanctifié dans ce monde comme dans l'autre!
II
L'EMBARQUEMENT
Aux premières lueurs de l'aurore, la diane résonna et bientôt les
prisonniers furent alignés sur deux rangs, dans la cour du monastère,
pour être passés en revue.
Cette réunion d'individus, appartenant à toutes les nationalités
européennes et portant chacun son accoutrement indigène, ou la partie la
plus caractéristique, formait un spectacle étrange et pittoresque.
Ici se carrait un volumineux Allemand, à la figure blondasse, flanqué à
droite d'un Espagnol grêle, sec, au teint d'olive, à gauche d'un Anglais
gigantesque, riche de maigreur, de rousseur et couvert d'une casaque
rouge. Là, on distinguait un Suisse, armé de toutes pièces, coudoyant
un Languedocien à l'air fanfaron et un hallebardier limousin. Plus loin,
l'oeil rencontrait le chapeau empanaché d'un Italien, la toque verte
d'un montagnard, le pourpoint bariolé d'un Tyrolien, le museau futé d'un
Normand, la face rubiconde et joviale d'un Bourguignon, l'équipement
broché de lambeaux de similor d'un bâtard portugais. Enfin c'était un
pêle-mêle de contrastes, un amalgame d'hétérogénéités, une profusion
d'antithèses humaines, une variété de portraits dont nul tableau ne
pourrait donner l'idée exacte. Un seul point de similitude rapprochait
la majorité de ces hommes--l'audace gravée sur leurs visages en traits
indélébiles. Hormis cela, les routiers différaient autant au moral qu'au
physique.
Un officier subalterne fit l'appel, personne ne manquait; et comme
l'officier terminait son rapport, Guillaume de la Roche, accompagné de
Jean de Ganay, d'un marin, et d'une nombreuse suite, entra dans la cour
du couvent.
Ce marin marquait quarante années. Ses traits étaient d'une hardiesse
telle, qu'à son aspect on oubliait la taille lilliputienne que la nature
lui avait accordée comme à regret. De son oeil gris jaillissaient des
éclairs et son front fuyant, son menton déjeté, sa lèvre supérieure
proéminente, son nez en bec de corbin lui prêtaient le mascaron d'un
oiseau de proie.
Il était vêtu avec une mesquinerie sordide, d'un chapeau de toile
goudronnée, d'une jaquette amoureuse des solutions de continuité, d'une
_broeck_ étriquée. Ses chaussures consistaient en une paire de bottes
molles rapiécées sur toutes les coutures. La rapacité coulée dans le
moule de l'avarice avait dû servir à la conformation de cet homme, que,
nonobstant sa physionomie repoussante, le fier marquis, Guillaume de la
Roche-Gommard, traitait avec une déférence toute particulière. On peut
en juger par le dialogue suivant:
--Que dites-vous de ces lurons, maître locman?
--Hum! répliqua le marin en faisant claquer sa langue contre son palais,
triste fumier pour féconder la terre!
--Pensez-vous qu'ils s'acclimateront?
--Hum! s'acclimater! ce bétail-là s'acclimate partout, quand on le
frictionne avec des étrivières.
--Vous n'êtes pas satisfait de la cargaison que le hasard m'a confiée?
--Hum! à vrai dire, j'aurais préféré une vingtaine de rustres bretons à
cette séquelle de va-nu-pieds, dont les chevelures ébouriffées ne sont
bonnes qu'à décorer les temples des Algonquins.
--Vous désapprouvez donc mon choix?
--Je ne désapprouve rien. Vous m'interrogez, je réponds.
De la Roche, blessé par le ton de cette impertinence, fit un
haut-le-corps en arrière. Mais son interlocuteur ne prit pas garde à son
geste.
--Hum! dit-il en se pinçant le nez, mouvement qui indiquait chez lui la
contrariété, je crois que le vent vire du sud-est au nord-est. Il
serait urgent de nous presser, si nous voulons profiter de la brise pour
appareiller.
--Alors, qu'on fasse distribuer les costumes à ces gens, dit le marquis
à voix haute.
Aussitôt des caisses remplies de vêtements furent apportées dans la
cour, et un sous-officier remit à chacun des condamnés un uniforme
complet.
Cet uniforme se composait d'un bonnet, d'un sarrau et d'un pantalon, le
tout en laine brune et marque d'un chiffre grossièrement brodé.
En perdant leur liberté les transportés perdaient aussi leur nom; ils
devenaient simplement le numéro un tel.
Ils dépouillèrent leur défroque pour endosser l'habillement commun, en
plaisantant sur les avantages que leur procurait la toilette coloniale.
--Par la barbe du bourgmestre, dit un épais Flamand, en se coiffant de
sa tuque, avec un attifet de cette forme gracieuse et agréable, j'aurais
séduit les onze mille vierges de la légende.
--Zé té crois bien, mon cer Tronchard, zézaia un Marseillais. Bagasse!
nous sommes gréés comme pour un jour dé nocé.
--Mais reluque donc ce blanc-bec, continua le Flamand, désignant du
doigt un des captifs qui cherchait à se cacher derrière des décombres
pour s'habiller; ne se figure-t-il pas que nous sommes épris de ses
charmes? ohé! beau damoiseau, as-tu peur qu'on te violente comme fit
madame Putiphar à monsieur Joseph!
--Troun de l'air! riposta le Marseillais, zè regrette de n'avoir pas une
couronné dé fleurs d'oranger à offrir à ce cérubin. Il la mérité mieux
que plus d'une jouvencelle quèz è sais.
--_Der Teuffel_! je vais aller t'aider à ôter tes braies, mon bijou,
ajouta un Wurtembergeois, en se dirigeant vers celui qui, par sa
modestie, s'attirait ces quolibets.
Mais sa bravade lui coûta cher, car, avant qu'il eût franchi le monceau
de décombres, deux éloquents coups de poing dans l'estomac l'envoyaient
mesurer la surface plane.
Comme il arrive toujours en pareille circonstance, les railleurs se
tournèrent du côté du vainqueur et un immense éclat de rire accueillit
la chute du Germain.
--Sacrament! maugréa-t-il en se relevant pour s'élancer sur son
adversaire.
--Kss! kss! kss! siffla le Marseillais, comme s'il excitait des chiens
au combat.
--Silence, mille sabords, tas de marsouins! cria en ce moment la voix
aigre et perçante du locman.
--Cap dé dious! riposta le Provençal, en approchant sa main à demi
fermée de son oeil droit pour lorgner le pilote; cap de dious! quel est
cè griffon qui pépie là-bas?
--Gare qu'il ne te pose la patte sur l'épaule! dit un Breton.
--Bast! zè lui poserai la mienne autour du col...
--Silence! répéta le locman; si j'entends encore un mot, quarante coups
de garcette à toute la bande.
Cette menace rétablit instantanément l'ordre troublé. Ensuite les
routiers furent attachés deux à deux; et Guillaume de la Roche et son
escorte s'étant mis à leur tête, les exilés commencèrent à sortir du
couvent.
Il était environ six heures du matin.
Une foule bruyante, animée, encombrait déjà les rues de Saint-Malo,
avide d'assister à l'embarquement des aventuriers. Aux balcons, aux
fenêtres et jusque sur les toits des maisons se massaient des grappes de
curieux.
C'est que ce n'était pas mince événement en 1598, que le départ d'un
navire pour l'Amérique. Cinquante-quatre années s'étaient à peine
écoulées depuis que Cartier, ayant mis à la voile dans ce même port,
pour explorer la partie du grand continent américain connue sous le nom
de Terres-Neuves, avait découvert le Saint-Laurent, et, au retour
de leurs différents voyages, les compagnons de l'immortel navigateur
avaient raconté tant de merveilles sur ce magnifique pays du Canada,
que chacun voulait contempler ceux qui étaient destinée à le civiliser.
Aussi toutes les voies sur leur passage étaient-elles encombrées. Mais
c'était particulièrement, sur les quais que la foule se pressait en
essaims tumultueux.
Là, entre la Manche et les murs de Saint-Malo, se déroulait une vaste
esplanade. A son extrémité orientale, vis-à-vis de la mer, on avait
élevé un autel champêtre, ombragé par des rameaux de châtaignier. En
avant se bouclait une ceinture de soldats, fort affairés à contenir les
flots de la cohue grossissante.
Dans la baie, faisant face à l'autel, se balançaient deux navires de
quatre-vingts ou cent tonneaux environ. Au bout de leurs mâts pavoisés
et enrubannés, flottait la bannière de France et Navarre, blanche,
constellée de fleurs de lis d'or. Le plus gros de ces navires portait en
outre l'oriflamme de la maison de la Roche-Gommard au _champ, de sable
semé de trèfles d'or, au lion du même armé et lampassé de gueules_.
Tous deux semblaient près de lever l'ancre. Le pont, les haubans, les
porte-haubans, les hunes et les vergues étaient garnis de matelots.
Cependant le cortége, commandé par le marquis de la Roche, descendait
lentement vers la plage, ondulant à travers les groupes bigarrés comme
un serpent à travers les touffes d'herbe d'une prairie.
Au nombre des bannis, il y en avait un qui concentrait particulièrement
les regards. L'opposition qui régnait entre lui et son compagnon de
chaîne contribuait puissamment à faire ressortir la noblesse de son
maintien et la mâle beauté de son visage. Ce jeune homme n'était autre
que celui qui avait expérimenté la vigueur de son poignet sur le thorax
de l'Allemand.
--Mais, sainte Thérèse, qu'il est donc gentil, murmura une piquante
Bretonne; n'est-ce pas honteux, Marthe, d'enlever un si brave gars pour
le conduire au fin fond de la mer?
--Ah! dame, oui, il est bien joli à côté de ce vilain ours poilu qu'on
dirait échappé de l'enfer.
--Quasiment comme si on avait amarré un ange à un démon.
--Arrière, les fillettes! ordonna un cavalier, en écartant la multitude
avec sa lance.
Cet incident, comme une goutte d'eau tombée sur un charbon ardent,
refroidit heureusement l'ardeur des deux bachelettes, qui déjà
s'enflammaient à la vue du beau déporté.
Quand la colonne déboucha sur l'esplanade que nous avons décrite, une
salve d'artillerie salua son arrivée. Les prisonniers pénétrèrent en
se découvrant dans l'enceinte qui leur avait été ménagée et se mirent à
genoux. Tous les spectateurs imitèrent cet exemple.
Peu après parut une procession de moines, précédant un dais sous lequel
s'avançait pieusement l'évêque de Rennes, mandé pour bénir le départ des
aventuriers. Le prélat monta les marches de l'autel et dit la messe qui
fut entendue avec un profond recueillement. Jamais cérémonie ne fut plus
majestueuse ni plus imposante.
Lorsque, en présence de cette multitude muette, de cette mer endormie
dont les limites se fondaient dans l'azur de la voûte céleste, le
vieillard à cheveux blancs, à la voix sympathique et solennelle, implora
l'assistance divine pour le succès de l'entreprise, les auditeurs se
sentirent émus jusqu'aux larmes.
Les routiers eux-mêmes courbèrent la tête, comme autrefois Clovis à
l'injonction de saint Rémi.
Guillaume de la Roche, le locman, plusieurs marins communièrent et
reçurent l'hostie consacrée de la main du vénérable prélat.
Un observateur eût pu remarquer que non-seulement l'écuyer Jean de Ganay
ne prit point part à cette communion, mais encore qu'il n'assista pas à
l'office.
Que servirait de cacher plus longtemps ce que mon lecteur sagace a
deviné? Le vicomte de Ganay avait embrassé le culte de la religion
réformée. S'il n'osait dévoiler ses doctrines, à cette époque où
l'abjuration de Henri IV était retombée comme un anathème sur le parti
calviniste entier, Jean demeurait fidèle à la foi de ses convictions
et se conformait secrètement aux rites qu'il ne pouvait pratiquer en
public.