Il lui avait été facile de s'esquiver, durant l'encombrement qui

accompagna l'entrée des captifs dans l'enceinte réservée.

La messe finie, on procéda à l'embarquement.

Les deux navires, le _Castor_ et l'_Érable_, étaient mouillés à quelques

centaines de mètres du rivage. En moins de vingt minutes, les passagers

furent transférés à leur bord.

Un coup de canon donna le signal du départ.

Sur le _Castor_ se trouvaient Guillaume de la Roche-Gommard gouverneur

général du Canada; Jean vicomte de Ganay, son écuyer; Alexis Chedotel,

pilote-locman, de l'expédition; Guyonne la poissonnière, et un nombre

considérable de futurs colons.

III

LE CASTOR

Encore aujourd'hui malgré les perfectionnements prodigieux dont on a

enrichi l'art de la navigation, ce n'est pas sans une sorte de crainte

indéfinissable que nous entreprenons un voyage par delà les mers. Et

cependant les énormes et magnifiques navires à voiles on à vapeur qui

sillonnent en tous sens l'Océan offrent presque autant de sûreté et de

commodité que nos maisons et nos châteaux. Quels gigantesques progrès

la marine a faits depuis quatre siècles! quelle différence entre ces

immenses vaisseaux que l'on construit à présent et ceux qui naguère

s'aventuraient intrépidement à la recherche de terres inconnues! Quand

on songe que ce fut avec trois embarcations, dont deux étaient sans pont

et dont la troisième ne jaugeait pas deux cents tonneaux, que Colomb

partit de Palos, le 8 août 1492 pour, découvrir l'Amérique le 12

octobre de la même année; quand on songe que ce fut avec deux misérables

goélettes de soixante tonneaux que Cartier traversa l'Atlantique

pour venir le premier explorer le golfe Saint-Laurent, le Labrador,

Terre-Neuve, etc.; quand on songe que ce fut avec deux bateaux à peu

près semblables que les successeurs de ces grands hommes ont achevé

la reconnaissance et la découverte du Nouveau-Monde, combien on sent

croître et s'exalter l'admiration qu'on a toujours éprouvée pour les

immortels régénérateurs de l'Amérique!

Le _Castor_, qui emportait Guillaume de la Roche et la plupart de nos

héros vers l'Acadie était si petit, qu'un contemporain d'alors affirme

que, de la lisse de plat-bord, on pouvait tremper la main dans la

mer[2].

[Note 2: Lescarbot dit à ce sujet:

«Et pour montrer la petitesse de sa barque (celle de la Roche) et qu'il

fallait céder à la fureur du vent, j'ay, plusieurs fois, ouï dire au

sieur de Poutrincourt que du bord d'icelle, il se lavait les mains dans

la mer.»]

La capacité du _Castor_ était évaluée à cent tonneaux.

Joli navire, d'ailleurs, solide à la vague, fin voilier, et portant

fièrement ses mâts, fermes comme l'acier, flexibles comme la baleine.

Il contenait une cale, un entrepont et deux ponts-coupés.

La cale renfermait les provisions et les munitions de guerre.

Dans l'entrepont étaient parqués les proscrits envoyés à la colonie.

Le pont-coupé de la poupe avait pour hôte le marquis Guillaume de la

Roche, le vicomte Jean de Ganay, le pilote locman, Alexis Chedotel et

quelques autres.

Le pont-coupé de la proue était affecté au logement des matelots.

Lorsqu'on quitta la rade de Saint-Malo, il y avait à bord du _Castor_

quatre-vingt-douze hommes en y comprenant le gouverneur général du

Canada et son état-major composé de quelques cadets de familles nobles.

Plusieurs des transportés avaient obtenu du marquis de la Roche la

permission de rester sur le pont afin de contempler, aussi longtemps

que possible, les rives de cette belle France qu'ils quittaient pour

toujours peut-être!--On avait descendu les autres dans l'entrepont, de

peur qu'ils ne gênassent la manoeuvre.

Tous cependant auraient bien voulu jouir de la faveur accordée à

quelques privilégiés; car si âpres que fussent leurs natures, si

grossiers que fussent leurs appétits, si brisés qu'ils fussent aux

fluctuations de la fortune, ils étaient profondément remués par la

pensée de ce long voyage si loin, si loin de la patrie.

On dit que l'amour du lieu qui nous vit naître est un préjugé, mais

crions-le, oh! crions-le de toutes nos forces, c'est un magnifique

préjugé, supérieur, à notre sens, aux plus nobles affections.

Et la preuve, c'est que l'homme délaissera parfois ses parents, sans

regret; c'est qu'il abandonnera son épouse et ses enfants, sans remords;

c'est qu'il résistera aux rafales de l'adversité comme le roc aux

tourbillonnements de la tempête; que la perte de ses biens, des êtres

qui lui sont chers ne l'affligera point, mais qu'il gémira et sanglotera

comme une femme, s'il est forcé de dire un éternel adieu à sa patrie.

La patrie, mon Dieu! comme nous l'aimons, comme nous l'idolâtrons quand

fuit rapidement le navire qui nous emporte loin d'elle! comme alors nous

voudrions pouvoir l'étreindre! comme nos yeux se rivent passionnément à

la dernière pointe de rocher qui s'efface dans les vapeurs flottantes

à l'horizon! comme le coeur se serre, à mesure que cette pointe chérie

disparaît! et puis, quand elle s'est perdue tout à fait, quand pour

reposer notre regard, il n'y a plus rien, rien devant, derrière, autour

de nous, rien que l'immensité de l'air, l'immensité de l'eau... les

mains du banni s'élèvent vers le ciel, se croisent désespérément, ses

genoux s'affaissent ses paupières s'humectent de larmes,--le malheureux

prie!...

Laissez-le prier, car sa prière est sainte; elle est pure; c'est la

prière de l'infortuné, la seule qui élève l'âme, la seule qui monte à

l'Éternel!

Et la première nuit que l'on passe à bord du vaisseau qui nous arrache

à la patrie, et cette première nuit, si vous saviez comme elle est

affreuse!...

Ah! vous qui jamais n'avez quitté le sol où reposent les ossements de

vos aïeux, vous qui méconnaissez vos trésors de tendresse pour ce sol

dont parfois vous parlez dédaigneusement, vous tous qui vivez dans votre

patrie, faites des voeux afin que la destinée ne vous ravisse point

cette bonne mère, si belle, si riche, si généreuse, si indulgente pour

ses enfants!

Le souvenir de la patrie nourrit l'exilé, l'espérance de la revoir

rafraîchit son front courbé par le malheur et la misère; mais tout

homme, vicieux ou vertueux, n'importe, souffre et pleure en son âme, au

moment où la patrie lui échappe.

--Pourvu que je ne meure pas à l'étranger! murmure-t-il bas.

Guyonne, inscrite sous le nom d'Yvon, numéro 40, jouissait de l'avantage

octroyé à un petit nombre de ses compagnons.

Debout au pied du grand mât, elle voyait se dissiper insensiblement,

comme une brume, les côtes adorées de sa Bretagne, tandis que le soleil

épanchait ses flots d'or sur la rade de Saint-Malo et qu'un vent propice

enflait les voiles du _Castor_.

Qui pourrait dire quelles étaient les pensées de Guyonne? car, de temps

en temps, une larme silencieuse roulait le long de sa joue, et sa tête

se penchait, douloureusement sur sa poitrine.

Noble et digne jeune fille, avait-elle trop compté sur son courage et se

reprochait-elle déjà son héroïque sacrifice?

Non; Guyonne avait l'âme aussi fortement trempée que le corps; les

périls de sa situation ne l'effrayaient pas, le sort qui lui était

réservé l'inquiétait peu, mais elle rêvait à la tombe de sa pauvre

mère, à cette tombe qu'elle entretenait avec sollicitude, qu'elle ornait

chaque jour de fleurs nouvelles, et sur laquelle croîtraient bientôt

les ronces et les épines; elle songeait à son vieux père qui allait

être privé de ses soins attentifs; à son jeune frère, sans guide pour se

diriger à travers les écueils de la vie!

Elle songeait, la pauvre Guyonne, à ses amis, à la chanson du soir, à

la clochette de sa génisse qu'elle n'entendrait plus, à la chapelle du

hameau, à sa chambrette qu'elle ne reverrait peut-être jamais...

puis, elle songeait à ce je ne sais quoi, qui n'est rien, qui est

tout--murmure, bruissement, sentier, corbeille, voix, ustensile de

ménage, colifichet de fête, intérieur de famille, patrie!

Devant elle, adossé au mât d'artimon, Jean de Ganay semblait aussi

enfoncé dans une profonde méditation.

Ses réflexions étaient pleines d'amertumes. N'avait-il pas brisé le

lien qui l'attachait au bonheur? et chaque noeud filé par le _Castor_ ne

l'éloignait-il pas de celle qu'il aimait?

D'ailleurs, un pressentiment étrange torturait l'esprit du vicomte.

Nonobstant les gages de tendresse qu'il avait reçus de Laure, il doutait

qu'elle le payât d'un égal retour.

Toutes ses tentatives pour chasser cet atroce soupçon étaient

infructueuses: il revenait sans cesse et l'obsédait comme un cauchemar.

Jean demeura six heures consécutives dans cette situation, immobile,

insensible à ce qui l'environnait. Mais, quand la terre eut complètement

voilé ses formes blanchâtres, l'écuyer tourna les regards vers l'avant

du navire.

Il aperçut le faux Yvon qui n'avait point bougé de place et tâchait

de percer l'étendue pour distinguer encore une ligne qui indiquât la

patrie.

La sévère beauté du jeune homme, sa physionomie intelligente, la douceur

de ses traits, la chasteté de son maintien, surprirent l'écuyer au point

de l'arracher à sa préoccupation.

Il se demandait déjà par quel hasard ce bel adolescent se trouvait

compris parmi les condamnés, lorsque Chedotel, qui commandait un

changement d'amures, se précipita brusquement du gaillard d'arrière sur

le pont, et, de son porte-voix, asséna un coup violent sur la tête du

faux Yvon.

--Veux-tu bien décamper, avorton du diable!

Étourdie par la violence du choc, la jeune fille obéit lentement. Le

pilote furieux la repoussa avec tant de rudesse qu'elle alla tomber sur

une grosse chaîne d'amarrage et se meurtrit la face.

--Attrape! dit Chedotel, en continuant de donner ses ordres.

Cet acte de brutalité révolta Jean de Ganay. Il se disposait à

réprimander sévèrement le pilote, lorsqu'il se rappela que le marquis

avait investi Chedotel de ses pleins pouvoirs durant le cours de la

traversée. Réprimant sa colère, il descendit pour secourir le blessé,

qui se relevait le visage inondé de sang.

--Veux-tu que je mande le chirurgien? dit-il à Guyonne avec compassion.

--Oh! non merci, monseigneur, répondit-elle. Un peu d'eau de mer suffira

pour sécher ces écorchures.

La douceur de cette voix augmenta l'intérêt que l'écuyer éprouvait pour

le proscrit.

Tirant de son pourpoint un foulard de soie, il le lui présenta en

disant:

Essuie-toi avec ceci. Je vais envoyer quérir ce que tu désires.

Guyonne, émue par un sentiment nouveau et inexprimable, n'osait

accepter.

--Prends, reprit le vicomte, en lui mettant le mouchoir dans la main.

--Oh! monseigneur! fit la jeune fille.

--Bien; tu parleras de reconnaissance plus tard. Maintenant conforme-toi

à ma volonté.

Le remède de Guyonne eut tout l'effet voulu et bientôt, sauf

quelques taches bleuâtres, elle reparut plus charmante, plus fraîche

qu'auparavant.

Son grossier accoutrement de laine grise rehaussait, par le contraste

même, l'éclat de son teint.

Le vicomte ne put retenir un geste d'admiration.

--Comment te nommes-tu? lui demanda-t-il en s'appuyant contre le

bordage.

--Yvon, pour vous servir, monseigneur, répliqua-t-elle après quelques

secondes d'hésitation.

--Yvon! mais j'ai ouï prononcer ce nom-là... Yvon! De qui étais-tu

vassal?

--De monseigneur de la Roche.

--Ah! ah! en effet, je me souviens. Ton père est pêcheur?

--Pêcheur, répéta affirmativement Guyonne.

--Et quel âge as-tu?

--J'aurai tantôt vingt-cinq ans à la Chandeleur.

--Vingt-cinq ans? tu en parais dix-sept à peine.

Le changement de côté était à peine opéré qu'une risée violente siffla

dans les agrès du _Castor_.

Peu après on entendit un bruit sourd comme le roulement lointain du

tonnerre, et le ciel se marbra de taches sombres.

Tous les matelots avaient suspendu leur flânerie pour courir, qui au

gouvernail, qui sur les vergues, qui au cabestan.

--Ferle, ferle tout! tonnait le porte-voix du pilote.

Mais avant que la manoeuvre fût exécutée, une seconde bourrasque

assaillit le _Castor_ par le travers, et il donna une telle bande sur

bâbord que les boute-hors des basses vergues plongèrent fort avant dans

l'eau.

Cette bascule inattendue précipita le marquis contre le bastingage de la

dunette.

Les oeuvres-vives du _Castor_ craquèrent avec un horrible frissonnement.

--Rentrez, monsieur, dit alors Chedotel au soigneur de la Roche; rentrez

dans la cabine, votre place n'est pas ici!

En disant ces mots, le pilote n'était plus cet homme au visage astucieux

et rechigné que nous avons naguère présenté au lecteur; c'était le

marin, dans sa sphère; le marin qui mesure ses forces à celles de la

nature en furie, et ne reconnaît d'autre conseiller que son coup d'oeil,

d'autre maître que son vouloir.

Sur terre, l'être humain rarement oublie son caractère: sur mer il

l'abaisse ou l'exalte au gré des circonstances.

Paresseux, ivrogne, libertin, vil, le matelot est cependant susceptible

d'accomplir des prodiges de travail, de continence, de noblesse.

Le commandant d'un navire, bête, stupide dans un temps calme, deviendra

un génie dans une tempête. Sa voix dominera celle de l'ouragan, sa

volonté domptera la rage des éléments, et sa personne s'incarnera d'une

nouvelle vie pour lutter avec les trois formidables ennemis conjurés à

sa perte:--l'eau, l'air, le feu!

Semblable à un artiste que l'inspiration embrase, Chedotel, son

porte-voix d'une main, son astrolabe de l'autre, était grandi de dix

coudées.

La mer montait, montait. Les lames d'eau, grosses comme des montagnes,

furieuses comme des Ogresses déchaînées, se ruaient tumultueusement

contre la carène et la préceinte du navire.

Les rafales se succédaient avec une rapidité effrayante. On eût dit que

le _Castor_ dansait une sorte de danse macabre sur l'abîme. Tantôt il

s'ensevelissait dans le linceul des flots roulant autour de lui leurs

plis humides; puis, ruisselant d'eau, haletant, il surgissait de

son suaire aquatique et recommençait, à travers mille périls, mille

naufrages, sa course échevelée.

Toutes les voiles heureusement étaient ployées; quatre hommes robustes

se tenaient à la barre du gouvernail, et Chedotel, ferme à son poste,

dirigeait le vaisseau avec l'aisance d'un écuyer habile qui a lancé sa,

monture au milieu des ravines, des fondrières et des précipices.

Les matelots oubliaient les dangers de la situation pour admirer le

sang-froid vraiment extraordinaire du pilote.

La tourmente sévissait toujours avec une opiniâtreté inquiétante. Il

était à craindre que le _Castor_ ne vînt à toucher un de ces nombreux

écueils dont la Manche est si abondamment parsemée.

La nuit approchait à grands pas, et les proscrits, confinés dans

l'entrepont, se livraient, sauf le petit nombre de ceux qui avaient

déjà voyagé en mer, à toutes les transes de la terreur, lorsqu'un cri

terrible mit le comble à leurs angoisses:

--Au feu! au feu!

Presqu'au même moment, Jean de Ganay parut en haut de l'échelle qui

descendait à l'intérieur du _Castor_.

--Dix hommes de bonne volonté! demanda-t-il.

Plus de vingt se jetèrent sur les degrés de l'échelle.

Le vicomte fit rapidement son choix, enjoignit aux élus de monter, et

reforma le panneau.

Pour exécuter tout cela, il avait dépensé moins de temps que nous pour

le dire.

Le feu avait pris aux cuisines, et déjà la caisse de bois qui les

contenait était complètement étreinte par le cercle destructeur des

flammes, lorsque les dix condamnés arrivèrent sur le tillac.

Le vent redoublait d'impétuosité.

Le _Castor_ volait à la cime des flots avec des inclinaisons de roulis

et de tangage permettant à peine aux hommes employés aux pompes de

garder l'équilibre.

--Accrochez-vous aux haubans et aux cabillots! leur criait Chedotel,

qui, du haut de son banc de quart, suivait sans émoi les mouvements

désordonnés de la barque, et déployait une présence d'esprit surprenante

dans la multiplication de ses ordres.

Quand parfois une vague, après avoir balayé le pont, menaçait, furieuse,

blanche de colère, le gaillard, d'arrière, notre pilote roulait son bras

autour du mât d'artimon, et, sans courber la tête, sans contraindre

une seconde la posture de son corps, continuait de transmettre les

commandements nécessaires au salut du navire.

Cependant, l'incendie gagnait du terrain, les pompes mal menées étaient

insuffisantes à combattre ses voraces empiétements.

--Je crois que nous sommes flambés! disait un matelot.

--Frits comme des goujons en poêle, répondait un autre.

--A moins que l'_Érable_ ne nous rejoigne d'ici à une heure.

--Ah! oui, ajoutait un quatrième. Mais, avec pareil chassé croisé de

vents, je le défie de nous accoster.

--La barre sous le vent! et vous autres, hardi, hardi aux pompes! dit à

cet instant la voix vibrante de Chedotel.

--Sommes-nous donc perdus? demanda le marquis de la Roche qui était

sorti de sa cabine et revenu sur le pont.

--Hum! répondit Chedotel, perdus! hum! ça se peut bien.

--Mais... voulut objecter de la Roche que les sèches paroles du pilote

commençaient à impatienter.

--Mais, s'écria celui-ci en frappant du pied, retirez-vous, monsieur,

votre présence me gêne, vos questions sont intempestives.

--Qu'est-ce à dire? fit de la Roche blessé au vif.

--Encore une fois, partez ou j'abandonne la direction du navire.

--Ce ton...

--Mais ne voyez-vous donc pas que chaque seconde que vous me faites

perdre compromet notre salut! dit Chedotel d'une voix sourde en

saisissant et secouant dans ses mains le poignet du marquis.

--Manant! essaya le grand seigneur.

Un paquet de mer, gros comme une montagne, fort comme une avalanche,

fondant de bâbord vers tribord, en ligne oblique, couvrit à cet instant

le foyer de l'incendie, coupa la parole au marquis de la Roche et

l'aurait assurément entraîné avec lui, si les muscles d'acier du pilote

ne l'eussent disputé à la violence du choc.

Quoique tous les hommes alors sur le pont se tinssent sur leurs gardes,

deux d'entre eux arrachés aux étais du mât de misaine par l'irruption

des flots disparurent dans l'abîme inexorable:

Without a grave, unknell'd uncoffin'd and unknown.

Surpris par l'arrivée soudaine de cette lame, Jean de Ganay, qui

travaillait aux pompes, n'eut que le loisir de happer un bout de drisse,

pour ne pas être précipité par-dessus le bastingage; mais la corde

s'étant rompue, le malheureux jeune homme allait périr d'une mort

affreuse, quand Guyonne se cramponnant d'une main aux porte-haubans, et

tendant l'autre à l'écuyer, parvint, grâce à la vigueur extraordinaire

dont la nature l'avait douée, à le ramener sur la drome, d'où il put

facilement remonter à bord du navire lorsque la lame fut écoulée.

Guyonne alors releva la tête. Ses longs cheveux étaient plaqués contre

ses joues, ses vêtements ruisselaient d'eau, mais sur son beau front on

lisait le contentement.

Avant de remettre le pied sur le pont, elle fit dévotement le signe de

la croix et porta à ses lèvres un petit sachet de cuir, qu'elle avait

pendu au cou et qui renfermait probablement une pieuse relique.

--Hum! ce n'est qu'une saute de vent, après tout, murmura Chedotel, en

remarquant que la pluie commençait à tomber, et que le feu avait été

éteint par cette vague énorme qui aurait peut-être englouti le _Castor_,

si elle l'eût pris en proue ou en poupe.

De la Roche s'était prosterné et priait en égrenant son chapelet.

Quelques matelots et routiers imitaient cet exemple.

--Debout! debout, racaille! leur cria Chedotel d'un ton impérieux; et

vous, monsieur, ajouta-t-il en s'adressant au marquis, je vous somme,

au nom de la sécurité de tous ceux qui se trouvent sur ce vaisseau, de

rentrer immédiatement dans votre cabine, car vos actes amollissent mon

équipage et aggravent notre commune position.

Le seigneur de la Roche s'éloigna sans mot dire. L'imminence du péril

auquel l'avait ravi Chedotel, était encore trop fraîche à sa mémoire

pour ne pas imposer silence aux murmures de la morgue du haut

dignitaire. De ce jour, néanmoins, il voua au pilote une haine mortelle.

Tandis qu'il se retirait, celui-ci, profitant des premiers indices d'une

embellie, faisait pour la deuxième fois changer les amures et régler

ses basses voiles. A dix heures du soir, le _Castor_, poussé par un bon

vent, avait repris ses allures ordinaires et cinglait rapidement vers

sa destination. Le ciel s'était dégagé des nuages qui en souillaient

l'éclat. Les astres scintillaient au milieu d'une poussière nacrée et

l'on n'entendait abord que les pas de Chedotel arpentant la dunette et

le chuchotement de deux matelots qui veillaient au bossoir.

--Notre-Dame de Bon-Secours! quel fier homme que notre pilote! disait

l'un. As-tu vu, Noël, comme il se tenait ferme à son poste?

--Quasiment comme une barre de guindeau qu'on aurait clouée au mât

d'artimon, répondit l'autre.

--Et sans lui, le marquis de la Roche...

--Ah! oui, le marquis de la Roche et son expédition étaient joliment

enfoncés. Mais tu ne sais pas, Jacques, je n'augure rien de bon pour

cette traversée. Pendant la tempête j'ai vu...

--Eh bien?

--J'ai vu, Jacques, de mes propres yeux vu, comme je te vois, la

sorcière d'Ouessant qui planait sur le navire.

--La sorcière d'Ouessant! répéta Jacques avec une terreur profonde...

Sainte mère de Dieu, intercédez pour nous pauvres pécheurs!

--Il doit y avoir un grand criminel à bord, poursuivit Noël, car jamais

la sorcière n'apparaît que pour punir les crimes.

--Si c'était le pilote?

--Peut-être! Ne te souviens-tu pas qu'il nous a défendu de prier, alors

que nous étions prosternés pour implorer l'appui du ciel? Et comme il

parlait au marquis! et comme ses yeux lançaient des éclairs! ça n'est

pas naturel.

--Si cet homme était un démon déguisé?

--Plus bas, Noël, plus bas, répliqua l'homme en se signant.

--J'ai peur...

A cet instant un éclat de rire sarcastique retentit derrière les deux

matelots.

IV

LE COMPLOT

Quinze jours se sont écoulés depuis le départ de l'expédition pour la

Nouvelle-France. A l'exception de la tempête dont nous venons de parler,

le temps a presque toujours été favorable.

Le _Castor_ et l'_Érable_ naviguent dans les mêmes eaux et approchent du

banc de Terre-Neuve.

A bord du premier de ces navires, tout semble paisible et souvent le

chant des matelots et des proscrits se marie aux murmures des flots; les

joyeuses histoires appellent de bruyants éclats de rire; et les sombres

légendes endorment la durée des heures.

Ce calme toutefois n'est qu'apparent. De même que l'Atlantique sous sa

limpidité recèle des gouffres, des colères terribles; de même sous sa

tranquillité, le _Castor_ cache des abîmes, des passions épouvantables.

Les visages sont gais, mais les coeurs sont tristes; les bouches

prononcent de douces paroles, mais les esprits brassent de sinistres

complots; on prie, on danse, on s'amuse, mais la prière est fausse, la

danse est guindée, les amusements forcés. A l'intérieur de la barque

fermentent des aliments de discorde: qu'une étincelle jaillisse et le

volcan fera son éruption.

Et cependant le _Castor_ filait ce soir-là sous la brise comme une

bachelette respectueuse devant sa mère, suivant la pittoresque

expression du matelot, Noël. Ah! dame, il fallait le voir se cabrant

fièrement pour recevoir le baiser des petites vagues écumeuses et

déroulant derrière lui un long ruban de moire argentée. C'est qu'il

avait fait grande toilette dans l'après-midi, le _Castor_; il avait

bien, ma foi! toutes voiles dehors depuis ses bonnettes basses jusqu'à

celles du perroquet. Et le vent ronflait dans ses larges ailes que

c'était plaisir à entendre.

Pourquoi donc alors maître Chedotel, assis près de la table de sa

cabane[3], le coude appuyé sur le dossier d'une chaise, paraissait-il

si sombre? Pourquoi le marquis Guillaume de la Roche armait-il ses

pistolets dans la cabane voisine? Pourquoi le vicomte Jean de Ganay

parcourait-il la grande chambre en poussant des soupirs brûlants?

Pourquoi Guyonne pleurait-elle silencieusement dans le compartiment

séparé qu'elle occupait depuis le lendemain de la tempête? Pourquoi,

enfin, au lieu de dormir, les routiers réunis au pied du grand mât

causaient-ils à voix basse dans l'entrepont.

L'île de sable · 第 4 / 19 段