Dès lors la panique se glissa dans les rangs des ennemis. Ceux qui

étaient les plus proches voulurent fuir, mais refoulés par les plus

éloignés désireux d'arriver sur le théâtre de l'action, ils tombèrent

pêle-mêle dans le fossé où ils furent déchirés, lacérés, par les pointes

de fer qui en garnissaient le talus. Un grand nombre trouvèrent la mort

dans cette bagarre, que les assiégés mirent largement à profit pour

mitrailler leurs adversaires.

Un vent impétueux s'était élevé, chassant les nuées vers l'orient. Entra

les éclaircies faites par leur dispersion, la lune tantôt montrait son

disque d'argent, tantôt se replongeait derrière un impénétrable rideau.

Ces fluctuations de lumière et d'ombre prêtaient au siège du château des

couleurs vraiment fantastiques.

Cependant, le chevalier à la plume noire était parvenu à rétablir

l'ordre parmi les siens. Ils battirent en retraite, mais au moment où

ils atteignaient la porte, une troupe d'arquebusiers que Jean de

Ganay avait à la hâte ramassés sur le rempart fondit sur eux. Les

arquebusiers, contre leur attente, furent reçus avec uns intrépidité qui

les contraignit à se replier. Infructueusement le vicomte s'épuisait

à stimuler leur ardeur, ils n'écoutaient rien et se débandaient,

incapables de résister à l'impulsion de ceux qu'ils avaient cru pouvoir

cerner et tailler en pièces.

Frémissant d'indignation, le vicomte de Ganay allait se jeter au fort

de la mêlée pour y périr les armes à la main, lorsqu'il aperçut le

chevalier à la plume noire.

Abattre deux hommes qui lui barraient le passage et se trouver en face

du chef de cette lâche expédition fut pour notre brave écuyer l'affaire

d'une minute.

--A nous deux! cria-t-il en l'affrontant l'épée en arrêt.

--Es-tu chevalier?

--Oui, j'ai gagné mes éperons au blocus de Paris.

Aussitôt, les fers croisés se choquent, pétillent, grincent, lancent

des milliers d'étincelles, et la trompette résonne annonçant une trêve

momentanée, afin de laisser toute liberté aux deux nobles combattants.

Pour champ clos ils ont une petite esplanade en arrière de la porte

principale, pour lustre la lune qui brille à cet instant au-dessus de

l'arène, pour témoins une ceinture de soldats.

VII

BERTRAND

Le chevalier noir, nos lecteurs l'ont deviné, était Bertrand, l'amant

favori de la belle Laure de Kerskoên. Ne pouvant songer à obtenir la

main de sa maîtresse à cause de la haine qui divisait son oncle, le duc

de Mercoeur et le marquis de la Roche, il avait résolu de profiter de

l'absence de ce dernier pour enlever la jeune châtelaine. Son plan était

des plus simples. Ayant à sa solde un régiment de reîtres, Bertrand

devait se présenter à la porte du manoir sous le costume de troubadour,

qu'il adoptait souvent pour y pénétrer.

Une partie de ses soldats le suivrait de près en rampant le long des

rochers, il solliciterait l'hospitalité qu'on ne lui refusait jamais,

parce que les soldats de la garnison savaient que le trouvère armoricain

était agréable à la nièce de leur seigneur, et se rendrait maître de la

forteresse. Cela explique le message qu'au moyen d'une colombe il avait

expédié, à Laure de Kerskoên. Mais à peine ce message était-il envoyé

qu'un espion avait averti Bertrand que le marquis, alors à Saint-Malo,

s'était mis on marche pour retourner au château. Désespéré de ce

contre-temps qui ajournait l'accomplissement de ses desseins, notre

paladin se décida à s'emparer du marquis. Ayant échoué dans cette

tentative, il poursuivit néanmoins l'exécution de son entreprise, dans

laquelle, comme on l'a vu, il eut à subir de nouveaux revers.

Bertrand connaissait bien le vicomte de Ganay, et s'il avait exigé qu'il

déclinât son titre, c'était pure moquerie; il n'ignorait pas non plus

les prétentions de Jean au coeur de Laure, aussi répondit-il à son

attaque avec cette fureur aveugle qu'aiguillonnent la jalousie et le

désir d'humilier un rival déjà illustre par de nombreux exploits.

Le duel dura plus de vingt minutes avec, un acharnement sans égal. Les

deux antagonistes étaient peut-être de même force, mais à la fougue

de son adversaire, Jean opposait un calme inébranlable, et après les

premières passes, l'on put prévoir qu'à moins d'un accident, le vicomte

resterait vainqueur de ce combat singulier. En effet, le neveu du duc

de Mercoeur, exaspéré par le sang-froid de l'écuyer, ne tarda guère à

ferrailler sans étudier les bottes qu'il poussait; c'était là que Jean

l'attendait; mais comme il désirait plutôt le désarmer que le tuer, il

négligea maintes occasions de riposter, alors qu'il lui était facile

de le faire. A la fin, cependant, lassé lui-même, il rendit estoc pour

estoc, et relevant une fausse parade, atteignit Bertrand à la solution

de continuité de sa cuirasse et de ses brassards.

Le jeune homme chancela et tomba sur les genoux: il avait l'épaule

traversée de part en part.

Cette défaite mettait un terme aux hostilités. Les assaillants se

livrèrent à la merci des assiégés, qui étaient sortis du château par une

poterne secrète, afin d'assister au cartel.

Guillaume de la Roche embrassa chaleureusement son brave écuyer, fit

enchaîner les captifs au nombre de plus de soixante, et transporter

Bertrand dans un des cachots du donjon. Puis, ayant donné des ordres

pour que tous les postes fassent doublés et les cadavres brûlés dans la

chaux vive, il entraîna Jean de Ganay vers son appartement.

--Eh bien! lui dit-il en arrivant, n'avais-je pas raison, mon cher et

valeureux ami?

--Je ne sais, messire.

--Vous ne connaissez donc pas Bertrand de Mercoeur, neveu du duc?

--J'en ai beaucoup ouï parler comme d'un vaillant champion...

--Vaillant! ne lui appliquez pas cette épithète, mon fils; Bertrand

est un lâche, indigne de la couronne qu'il porte sur son blason. En

voulez-vous une preuve irrécusable? c'est lui qui nous a attaqués ce

matin, sur la route de Saint-Malo, lui qui nous a attaqués ce soir

par une trahison dont j'ignore les menées, lui que vous avez provoqué,

blessé!

--Se peut-il! murmura le vicomte.

--Que trop, reprit Guillaume. Mais quel parti prendre à son égard?

--En référer à la justice du roi.

--J'y songeais... oui, c'est, ce me semble, le meilleur expédient, car

son crime ne doit pas demeurer impuni, fit notre sécurité exige que nous

ne le gardions pas ici. Le duc saurait bien nous l'arracher. Allons,

bon courage, Jean! Dans quelques jours nous serons en route pour

aller défendre une cause plus noble--la sainte cause de la religion

chrétienne.

Le seigneur de la Roche, et son écuyer échangèrent encore quelques

paroles, et sa quittèrent l'un pour s'informer de sa nièce, l'autre pour

s'assurer que tout danger avait cessé.

VIII

L'ÉVASION

Et Laure de Kerskoên, qu'était-elle devenue? pourquoi son oncle ne

l'avait-il pas trouvée dans sa chambre?

A neuf heures, la jeune châtelaine avait ouvert le châssis de sa

fenêtre, et entendant le bruit d'un pas sur le rempart, elle avait dit,

le lecteur s'en souvient: «Est-ce vous, Bertrand!» mais la lueur de

l'éclair lui ayant montré Jean de Ganay, au lieu de celui qu'elle

attendait, Laure s'était brusquement retirée, avec une épouvante

augmentée par le cri de guerre qui monta soudain à ses oreilles.

Tremblante, éperdue, Laure pensa d'abord à se réfugier chez son oncle.

Un instinct--l'instinct de l'amour--l'arrêta. Retournant à sa fenêtre,

elle entrevit à travers les ténèbres la plume noire qui ombrageait le

casque de son amant.

--Bertrand! dit-elle, miséricorde divine! c'en est fait de lui!

Mais bientôt une idée traversa l'esprit de la jeune fille. Sans

plus réfléchir, elle sortit de la chambre et descendit dans la cour

d'honneur. Elle espérait pouvoir avertir Bertrand que le marquis était

de retour au château. Par malheur, on achevait de barricader toutes les

issues, et elle fut obligée de regagner son appartement. C'est durant

cette absence que Guillaume était venu chez sa nièce. Palpitante,

affolée, n'osant regarder en dehors, Laure s'assit au bord de son lit

et écouta. Il est plus difficile de décrire que d'imaginer les tortures

morales qu'elle eut à souffrir tant que dura le siège du manoir. Chaque

coup d'arquebuse retentissait dans son coeur comme un glas funéraire, et

quand le Foudroyant tomba sur le pont avec un fracas horrible, la pauvre

enfant manqua de s'évanouir.

Quelle triste situation pour elle! si son oncle était vainqueur, son

amant serait sans doute passé au fil de l'épée; si au contraire Bertrand

l'emportait, qu'adviendrait-il au marquis de la Roche qui l'avait

élevée, la chérissait comme un père? Mon Dieu! que d'afflictions pour

l'âme de l'infortunée Laure! Partagée entre les sentiments du devoir, de

la reconnaissance, et les anxiétés de la passion, de l'amour, combien la

peignait cette cruelle alternative! Son sein battait avec violence et le

sang se précipitait à son cerveau, quand Catherine entra, un flambeau à

la main.

La bonne dame frissonnait de tous ses membres.

--Jésus, seigneur, ayez pitié de nous! s'écria-t-elle. Ils vont nous

prendre, nous piller, nous saccager, comme ils ont fait du moustier de

Rennes! Sainte Marie, mère de Dieu, protégez-nous!

--As-tu donc si peur, nourrice? dit Laure pour faire diversion à ses

angoisses.

--Peur, chère damoiselle!... peur! oh! mettons-nous en prière, ma fille;

implorons la justice du ciel pour que le bon droit triomphe!

Laure ne savait trop que répondre à cette invitation; entraînée par

l'exemple de sa nourrice, elle se prosterna et toutes deux commencèrent

à réciter leurs patenôtres en s'interrompant chaque fois que le tumulte

croissait.

Lorsqu'eut lieu le cartel entre Jean de Ganay et Bertrand, assiégeants

et assiégés firent silence.

--Merci, mon doux Sauveur! dit Catherine, supposant que la Providence

avait exaucé ses voeux, les infidèles sont repoussés.

Chut! dit Laure qui se leva et s'approcha de la fenêtre.

--Oh! damoiselle! damoiselle! où allez-vous?

--Chut!

S'effaçant dans l'embrasure, la jeune fille plongea ses regards au

dehors, tressaillit, bondit en arrière, puis elle s'avança de nouveau,

passa sa tête à travers le châssis... et les doigts crispés à la

tablette de la croisée, le corps ployé, les muscles frémissants, les

prunelles fixes, elle contempla le drame qui se jouait sur l'esplanade.

Je laisse à penser quelles sensations l'agitèrent durant ce long combat

où se trouvait compromise une tête qu'elle affectionnait au delà de

toute expression. Vingt fois elle voulut crier, mais l'émotion lui

coupait la parole; vingt fois elle voulut fermer les yeux et s'éloigner,

mais une puissance d'attraction plus énergique que sa volonté la tenait

clouée à cette place...

Bertrand est touché, il tombe!

Aussitôt les nerfs de Laure se détendent, elle est frappée au coeur,

elle s'affaisse! Catherine vole à son secours.

Le lendemain soir, entre onze heures et minuit, Laure de Kerskoên,

châtelaine de Vornadeck, enveloppée de la tête aux pieds dans une mante

noire, et munie d'une lanterne, traversait furtivement la cour d'honneur

du castel, marchant droit au donjon. Une sentinelle est en faction

à l'entrée, mais on lui a fait boire un soporifique et elle dort

profondément, adossée à la guérite.

Laure pénètre dans la tour, monte au premier étage, et tirant de son

corsage une grosse clef, ouvre, après mille difficultés, la porte d'une

chambre de forme triangulaire.

Cette chambre, c'est la prison de Bertrand.

Enchaîné sur un bloc de pierre, le jeune homme était on proie à

une fièvre ardente, occasionnée par la blessure qu'il avait reçue à

l'épaule.

--Qui est là? dit-il dolemment.

La jeune fille démasqua la lanterne qu'elle avait cachée sous sa mante

et vint s'agenouiller près de lui.

--Laure! est-ce un rêve?

--Las! pauvre Bertrand!

--Mais quoi, je ne rêve pas! c'est vous, bien vous! Oh! approchez...

encore... encore... là, que je sente vos vêtements, que je respire votre

haleine! Mon Dieu! oui, c'est elle. C'est vous, Laure...

--Cher Bertrand, dans quelle position!...

--Ne me plaignez pas, Laure, bon ange, idole adorée, je suis heureux,

puisque vous me donnez cette preuve d'amour. Maintenant, j'affronterais

les derniers supplices sans sourciller.

--Que parlez-vous de supplices, ami! je suis venue pour vous délivrer.

Le prisonnier sourit amèrement.

--Oh! dit-il, en montrant les fers dont il était chargé.

--Êtes-vous trop faible pour vous soutenir?

--Comment cela?

--Tenez, dit Laure en lui présentant une petite lime.

Un éclair de joie colora le visage pâli de Bertrand.

--Ensuite? dit-il.

--Ensuite, ne craignez rien.

Et de ses doigts mignons, la charmante enfant commença à limer la chaîne

qui scellait son amant à la muraille.

Ce travail fut lent et pénible, les blanches mains de Laure se

teignirent de sang. Mais le courage de l'amour l'animait--ce courage qui

a fait tant de femmes héroïques--et au bout d'une heure, la chaîne était

sciée.

--A présent, hâtons-nous, dit-elle.

L'espérance de la liberté prêta des forces au captif. Ils descendirent

les marches du donjon, et arrivèrent au rez-de-chaussée dans une grande

pièce au centre de laquelle on remarquait un puits.

--Écoutez, dit alors la châtelaine, en indiquant le bord du puits,

Bertrand, il faut nous quitter ici. A quelques pieds au-dessous de

la margelle, ce puits renferme un escalier, et plus bas, un passage

souterrain qui vous conduira sur le flanc septentrional de là montagne.

Voici la clef de la poterne dérobée. Mais, sur votre honneur, jurez-moi

que jamais vous ne révélerez le secret que je vous confie!

--Hélas! dit le jeune homme d'un ton plaintif, je ne me gens plus la

volonté de partir. Laure, je voudrais mourir!

--Laissez là, ami!

--Sans vous, l'existence...

--Bertrand, jamais je n'appartiendrai à d'autre qu'à vous. Prenez cet

anneau, c'est celui que me légua ma pauvre mère... qu'il soit le gage de

nos fiançailles!

Le jeune homme s'empara de l'anneau et le porta à ses lèvres.

--Allons, séparons-nous, le temps presse, dit Laure, les yeux gonflés de

larmes.

Aidé par sa maîtresse, Bertrand descendit dans le puits, rencontra le

premier degré de l'escalier à mi-hauteur du corps, et adressa à la jeune

allé un signe d'adieu.

Mais elle se pencha jusqu'à lui et le baisa au front.

--Oh! tu, seras à moi, ma bien-aimée! proféra le prisonnier avec

transport; et, tenant de la main gauche la lanterne que Laure lui avait

remise, il s'enfonça dans les profondeurs du gouffre.

Peu à peu, le son de ses pas s'évanouit, et lorsqu'ils eurent cessé de

résonner sur les degrés humides, la nièce de Guillaume de la Roche se

releva en disant:

--Bénie soit ma secourable patronne! Bertrand est sauvé!

Quelques minutes après, Laure de Kerskoên, comtesse de Vornadeck,

rentrait dans son appartement sans avoir été remarquée.

IX

AVANT LE DÉPART

Un mois s'est écoulé depuis les divers événements que nous avons

racontés. Laure, à la fenêtre où nous l'avons déjà vue, Laure attend.

Une colombe arrive; son blanc plumage rappelle notre gentille messagère

d'amour. En effet, c'est Adresse. Elle apporte une lettre.

Cette lettre lui apprend que Bertrand est en sûreté, remis de ses

blessures, qu'il se propose de l'enlever, et l'engage à feindre de

l'amour pour le vicomte Jean de Ganay et à lui déclarer qu'elle a fait

voeu de ne pas contracter d'engagement avant l'âge de vingt ans, afin

de le déterminer à ajourner à son retour du Canada leurs fiançailles qui

doivent avoir lieu le lendemain.

Après avoir lu et, relu ce billet que, plusieurs fois, elle mouilla de

douces larmes, Laure de Kerskoên se rendit dans la salle d'armes. Elle

savait y rencontrer Jean de Ganay. L'écuyer se promenait soucieux, agité

de sombres pressentiments.

--Vous paraissez bien morne, messire, lui dit la jeune fille, de sa voix

la plus câline; vous serait-il advenu malheur?

--Ah! damoiselle, répondit le vicomte, oui, il m'advient grand malheur!

si grand que je crains de n'en pouvoir supporter l'étendue.

--Vraiment! serais-je indiscrète en vous demandant la cause de cette

vive affliction?

--Vous-même n'êtes-vous donc pas chagrine?

--Moi, sainte Vierge! oui, bien chagrine! Mon oncle a beau dire, je ne

puis m'habituer à l'idée de son départ, et...

--Et? s'écria Jean intrigué.

Laure baissa ses longues paupières avec un geste de pudeur, mais sans

répondre.

--Ne regretterez-vous que le seigneur de la Roche? insinua l'écuyer, en

proie à une émotion poignante.

--Pensez-vous que j'oublie mes amis, messire Jean! répliqua l'amante

de Bertrand, accompagnant cette interrogation d'un coup d'oeil si

expressif, que le pauvre vicomte se crut aimé et faillit se précipiter

aux pieds de la sirène.

--Mais, dit-il d'un ton pénétré, suis-je au nombre de vos amis?

--Comment! c'est vous qui m'adressez une pareille question! vous, Jean,

qui jouissez de la considération de monseigneur de la Roche, vous qui

tout récemment avez délivré ce château, vous... Ah! c'est bien mal,

Jean, de douter ainsi de moi!

Une perle liquide qui vint étinceler au coin de sa paupière, couronna

la série de tendres reproches déjà exprimés par le sens et l'inflexion

qu'elle avait, imprimés à ses paroles.

Les femmes possèdent un talent merveilleux pour simuler les sentiments

qu'elles n'éprouvent pas. Elles sont souvent même plus éloquentes dans

le jeu de la passion que dans son action, réelle.

Est-il donc surprenant que le vicomte se laissât prendre à ce piège

jonché de roses odorantes.

--Quoi, c'est vrai, s'écria-t-il avec chaleur, je ne m'abusais point,

vous m'aimez, Laure! vous partagez les feux qui m'embrasent, et vous...

Oh! la joie me rend fou! c'est qu'il y a si longtemps que j'attends

cet aveu! Oh! mon Dieu! prêtez-moi la force nécessaire pour savourer

pareilles délices!

Il voulut saisir la main de Laure et la baiser, mais la jeune châtelaine

s'y opposa doucement en souriant:

--Fi! le mauvais chevalier, qui n'ajoute pas foi à l'attachement de

ses meilleurs amis! vous mériteriez, messire, que pour votre peine je

brûlasse le noeud d'épée que j'ai tressé à votre intention.

--Un noeud d'épée! ah! Laure, votre bienveillance m'accable!

--Un noeud d'épée que voici, et que j'attacherai moi-même, si vous

le permettez, à la coquille de votre dague. Dorénavant, soyez moins

soupçonneux, ou je me fâcherai pour de bon. Mais j'ai une prière à vous

adresser.

--A moi... une prière! Oh! parlez, soyez sûre que je ferai tout ce

qui est en mon pouvoir pour me montrer digne de la première marque

de confiance que vous daignez m'accorder. Oui, poursuivit-il, me

demanderiez-vous ma vie, je serais heureux de vous l'offrir!

Son teint pâle d'ordinaire s'était nuancé d'un chaud incarnat, sa voix

avait des intonations sympathiques, tout en lui exhalait le parfum

de l'amour vrai, profondément senti. La vanité de Laure dégusta ce

triomphe; mais son coeur était trop occupé pour s'émouvoir au contact de

cette ardente passion.

--Ce que j'ai à vous demander vous coûtera beaucoup, reprit-elle;

toutefois je ne me prévaudrai pas de votre tendresse pour lui arracher,

à l'avance, un serment qu'ensuite vous réprouveriez peut-être...

--Non, non, interrompit de Ganay avec véhémence, non! quoi que vous

ordonniez, je jure, sur la garde de mon épée, de l'exécuter fidèlement!

L'amante de Bertrand ne put réprimer une lueur de satisfaction, en le

voyant tomber dans les rêts qu'elle lui avait si adroitement tendus.

--Je crains que vous ne vous repentiez de cette précipitation,

objecta-t-elle encore.

--Ne craignez rien; parlez.

--Monsieur Jean, mon oncle, souhaite que nous soyons fiancés demain.

--C'est aussi ma plus douce aspiration.

--Voilà ce que je redoutais.

--Vous...

--Hélas! messire, j'ai promis de ne contracter aucun engagement avant

vingt ans et je n'en ai pas encore dix-huit, savez-vous?

--Et cette promesse? balbutia de Ganay, plongé dans l'horreur du

désenchantement.

--Je l'ai faite à une personne qui m'est plus chère que l'existence.

En prononçant ces mots d'un ton larmoyant, Laure chiffonnait le coin de

son mouchoir.

--Que votre volonté soit exaucée, dit le jeune homme, après un moment de

pause pour maîtriser les angoisses qui déchiraient son coeur. Puis, il

ajouta:

--Un serment est sacré, je respecterai le vôtre en respectant le mien;

mais, Laure, serez-vous fidèle?

--Oh! oui, repartit la nièce du marquis, continuant mentalement son

perfide mensonge; oui, je serai fidèle, jusqu'à mon dernier soupir... «à

Bertrand,» murmura-t-elle _in petto_.

--Ah! ah! mes jouvenceaux, vous roucoulez tendre romance d'amour, dit à

cet instant Guillaume de la Roche, en s'approchant du couple.

Laure saisit l'occasion pour s'enfuir comme une biche effarouchée.

Vingt-quatre heures après cet entretien, une cavalcade, composée de

dix hommes d'armes, d'un dominicain et de deux femmes montées sur des

palefrois, quittait le manoir de la Roche.

C'était Laure de Kerskoên qui partait pour la capitale du Blésois, où

elle devait rester dans un couvent jusqu'à la fin de l'expédition de son

oncle.

Debout, au sommet du donjon, Jean de Ganay suivit longtemps des yeux la

chevauchée qui serpentait sur le flanc de la montagne.

L'écuyer espérait que l'une des femmes se retournerait pour lui adresser

un signe, un regard, mais personne ne se retourna, et quand les deux

amazones, précédées de leur escorte, disparurent derrière les massifs

d'arbres, Jean croisa douloureusement les bras sur sa poitrine en

s'écriant:

--Grand Dieu! Laure m'aurait-elle trompé... ne m'aimerait-elle pas?

PREMIÈRE PARTIE

EN MER

I

GUYONNE LA POISSONNIÈRE

A quelque distance du château de la Roche, sur le bord de la mer,

s'élevait une cabane à l'aspect chétif et désolé. Des galets, cimentés

avec de la terre glaise, avaient servi à sa bâtisse, que recouvrait un

toit de chaume. Deux fenêtres étroites, garnies de carreaux en papier

huilé, filtraient à l'intérieur un jour blafard et souffreteux. Devant

cette cabane s'étendait un jardinet potager, généralement mal entretenu,

et derrière séchaient de grands filets accrochés à des pieux.

Telle était l'habitation de Perrin le pêcheur, de son fils Yvon et de sa

belle-fille, Guyonne la poissonnière.

Un soir de la fin de mai de l'année 1598, Perrin le pêcheur, vieillard

sexagénaire, mais encore robuste, malgré ses rides et ses cheveux

argentés, assis sur un banc de pierre, au seuil de la maison, réparait

une seine fortement endommagée.

Le soleil à son déclin secouait ses gerbes d'or au front sourcilleux du

manoir de la Roche, et les vagues de la Manche venaient lécher le sable

irisé du rivage avec un bruit régulier de fusée volante. La soirée se

montrait d'une douceur enchanteresse. Aux senteurs marines se mêlait

l'arôme balsamique des primevères; au gazouillement des linottes se

mariait le ramage des chardonnerets, et l'atmosphère semblait saturée

d'un parfum de bonheur.

Cependant le pêcheur était triste. L'anxiété, le désespoir marquaient

son visage bronzé par le hâle et l'intempérie des saisons.

Souvent il levait vers le château un regard douloureux, puis une larme

brillait au coin de sa paupière; ses mains laissaient échapper le filet,

et, croisant les bras contre sa poitrine, Perrin rêvait profondément.

Ensuite, il reprenait son travail en prononçant quelques mots

inintelligibles.

Tout à coup, au détour d'un buisson, parut une jeune femme, portant sur

la tête un panier d'osier.

Le vieillard poussa un cri de satisfaction.

--Eh bien, Guyonne?

--Consolez-vous, mon père, répondit la femme; Yvon vous sera rendu...

s'il plaît à Dieu de seconder mon projet, ajouta-t-elle intérieurement.

--Rendu!... mon Yvon me sera rendu! dit le pêcheur d'un ton passionné; ô

ma fille! Guyonne, enfant chéri, approche que je t'embrasse.

--Bon père! dit-elle en abandonnant ses joues aux caresses du vieillard.

--Mais, fit soudain celui-ci, tu l'as donc vu? il t'a donc parlé?

Le seigneur de la Roche lui a pardonné, n'est-ce pas! oh! je prierai

Notre-Dame du Saint-Sauveur de favoriser l'entreprise...

--Écoutez, mon père, interrompit gravement Guyonne, je ne veux pas vous

tromper; je n'ai pas vu Yvon.

--Que dis-tu?

--Non, je ne l'ai pas vu. Je ne pouvais le voir. Il est à Saint-Malo

depuis ce matin.

--A Saint-Malo!

L'île de sable · 第 2 / 19 段