Produced by Rénald Lévesque
ÉMILE CHEVALIER
L'ILE
DE SABLE
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
PROLOGUE
EN BRETAGNE
I
LES ROUTIERS
Par une belle matinée de mai 1598, deux cavaliers sortirent de la
ville de Saint-Malo, prirent une route boisée qui conduisait au sud, et
s'avancèrent vers un plateau escarpé.
Ces deux cavaliers portaient un costume mi-parti militaire, mi-parti de
cour. Le plus vieux paraissait âgé de quarante-cinq ans.
L'autre était un jeune homme, vêtu avec un goût sobre et distingué.
Quoique armé, comme son compagnon, il semblait revenir d'une fête ou
aller à quelque gente réunion de châtelaines. Sa physionomie avait ce
caractère d'intrépidité féminine qui distingue les rejetons de la vielle
noblesse; ses traits étaient délicats, mais dans son oeil rayonnait une
indicible fierté; son front était blanc comme le marbre, mais large
et bombé, son nez finement dessiné, mais hardi dans son jet, sa bouche
petite, mais railleuse; son menton agréable mais allongé; son corps
grêle, mais musculeux et vigoureusement charpenté. Enfin, il était le
type de cette race franque qui s'imposa à la Gaule par la force brutale
après la décadence de l'empire romain.
Le premier avait nom Guillaume, marquis de la Roche-Gommard.
Le second avait nom Jean, vicomte de Ganay.
Celui-là était Breton.
Celui-ci était Bourguignon.
Tous deux comptaient des croisés parmi leurs aïeux; et, bien que la
glace féodale commençât à se fondre au soleil de la royauté, les de la
Roche et les de Ganay s'efforçaient de suivre les traditions surannées
de leurs ancêtres. C'est pourquoi Jean avait été envoyé en Bretagne par
le comte Germain de Ganay, son père, pour y faire ses premières armes
sous le patronage du marquis de la Roche, avec lequel il s'était lié
d'amitié durant les guerres de la Ligue. Après avoir été page, Jean
s'était élevé au grade d'écuyer, et, à ce titre, servait Guillaume de la
Roche.
Durant une demi-heure les deux cavaliers chevauchèrent sans prononcer
une parole. Le chemin qu'ils parcouraient était sinueux, raboteux et
profondément encaissé entre une double haie d'aubépine et de merisiers
en fleurs. Le marquis, sombre et soucieux, s'abandonnait à l'allure
nonchalante de sa monture; le vicomte, non moins soucieux, dévorait
l'horizon du regard, et aurait voulu sans doute presser le pas de sa
monture, mais un sentiment de déférence l'empêchait de devancer son
compagnon qu'il suivait à une courte distance. Tout à coup, comme ils
atteignaient un endroit où la route formait un coude, cinq cavaliers,
armés de toutes pièces, lance en arrêt, et visière baissée, s'offrirent
à leur vue.
--Par la messe, que signifie ceci? s'écria Guillaume de la Roche tirant
son épée.
--Rendez-vous, ou vous êtes morts! commanda un des cavaliers dont le
casque était surmonté d'une aigrette noire.
--Sur mon âme! riposta de la Roche, l'invitation est aussi curieuse que
courtoise. Qui es-tu, beau sire, pour te mettre en notre présence, sans
permission? Arrière, manant; sinon te ferai pendre haut et court, toi et
les lâches bandits qui t'accompagnent.
Cette menace n'intimida pas les assaillants, car ils répondirent par un
bruyant éclat de rire, pendant que leur chef reprenait la parole.
--Je suis, dit-il, de bonne lignée, marquis de la Roche, et te déclare
mon prisonnier.
--Attends que tu m'aies pris, avant de te répandre en forfanteries,
chevalier traître et félon. Maintenant, je te somme de détaler, ou je
tire sur toi comme sur un chien enragé.
Et la Roche, après un signe à Jean de Ganay, avait rapidement replacé
son épée dans son fourreau et saisi un pistolet de chaque main. Le jeune
homme avait imité ce mouvement avec non moins de promptitude.
--Sus! sus! Emparez-vous des mécréants, mes braves, cria le chef des
rufians.
--Couard! viens donc te mesurer avec moi, à la longueur d'une lame!
--Cent écus d'or pour vous, si vous m'amenez le marquis vivant! se
contenta de dire l'autre à ses estafiers.
--Reçois toujours ceci comme à-compte, repartit la Roche en dirigeant un
de ses pistolets contre son adversaire.
Mais, quoique le coup fût bien ajusté, il n'eut aucun effet. La balle
rebondit sur la cuisse du chevalier sans même la bossuer, et les
routiers évoluèrent autour de nos héros pour leur couper la retraite.
Trois nouvelles détonations retentirent, presque en même temps. Jean
avait fait feu de ses deux pistolets et la Roche de celui qui lui
restait. Au milieu de la fumée produite par cette triple explosion, il
fut impossible de préciser l'étendue du résultat: cependant, un homme
vida les étriers, roula à terre et l'issue du combat était plus que
douteuse, lorsqu'une troupe de gens d'armes déboucha d'un taillis
voisin.
--A moi, à moi! clama Guillaume de la Roche, distinguant les couleurs de
ses pennons.
Aussitôt les nouveaux venus piquèrent des deux, et les agresseurs, dans
la prévision qu'ils seraient accablés par le nombre, tournèrent bride et
s'enfuirent au galop.
Le marquis détacha quelques hommes à leur poursuite, puis il mit pied
à terre pour savoir quelle était la victime de l'attentat contre
sa personne. Jean de Ganay voulut aider de la Roche dans cette
perquisition, mais un coup d'oeil l'arrêta. Couvert de sang et de
poussière, le blessé haletait sourdement sous son enveloppe de fer. Il
avait été atteint au défaut de l'épaulière droite et se tordait en proie
à d'horribles tortures. Guillaume de la Roche s'approcha de lui, appuya
son genou sur sa poitrine, déboucla les jugulaires de son heaume, enleva
la coiffure et examina un instant la figure du routier.
--Qui es-tu? lui demanda-t-il.
--A boire! j'ai soif, je brûle, pour l'amour du ciel, donnez-moi à
boire! répondit l'inconnu d'une voix étranglée.
Sur l'ordre de Guillaume de la Roche, un des hommes d'armes courut à une
source voisine, puisa de l'eau avec son morion et l'apporta au blessé
qui but avidement ce liquide rafraîchissant.
--Ah! continua-t-il, cela fait du bien!
--Mais qui es-tu? à qui appartiens-tu? réitéra le marquis.
L'étranger garda le silence.
--Parle, ou je te perfore comme un misérable hérétique, poursuivit la
Roche avec un geste significatif.
--Monseigneur! fit le malheureux en tremblant d'effroi.
--Parleras-tu?
--Eh bien! balbutia-t-il d'un ton si bas que Guillaume fut obligé de se
baisser jusqu'à sa bouche pour l'entendre, je suis à la solde du duc de
Mercoeur.
--Du duc de Mercoeur! Ah! je m'en doutais... C'était lui qui avait une
aigrette noire, n'est-ce pas?
--Je l'ignore.
--Jour de Dieu, tu mens, soudard!
--Non, monseigneur, je vous le jure sur les os de mon bienheureux
patron.
--Cuides-tu me leurrer par tes impostures!
--Je souffre, oh! je souffre peines et châtiments infernaux, râlait le
routier que les tiraillements de douleurs étouffaient.
--Qu'on lui enlève sa cuirasse et qu'on l'attache sur un cheval,
enjoignit Guillaume de la Roche en sautant en selle. Nous sommes peu
éloignés du manoir; là, il sera pansé par notre barbier, et demain il
subira un interrogatoire. Vous m'en répondez sur votre col.
Bientôt la petite troupe sa mit en marche, ayant à sa tête les deux
gentilshommes.
--L'infâme! marmottait le marquis entre ses dents, me tendre une
embuscade! Il n'a pas plus de courage qu'une poule mouillée. Qu'il
m'appelle donc en champ clos, s'il a tant de griefs contre moi, et nous
verrons...
Se tournant soudain vers Jean de Ganay, il ajouta:
--J'espère, mon ami, que vous n'avez reçu aucun heurt?
--Non, messire; grâce au ciel, les croquants ne m'ont pas atteint. Mais
sauriez-vous, d'aventure, qui était le chevalier déloyal auquel ils
obéissaient?
Le marquis fixa son interlocuteur avec sévérité et fronça les sourcils.
--Pardon, dit Jean déconcerté par la dureté de ce regard incisif.
--Votre curiosité est excusable, vicomte, reprit de la Roche en
changeant de ton. Au surplus, il est heure que je vous initie aux
secrets de la famille dans laquelle vous désirez entrer. Ne rougissez
pas; je sais que vous êtes affolé de ma nièce, Laure de Kerskoên; et je
crois que la demoiselle ne vous voit pas d'un trop mauvais oeil. Aussi
dois-je vous confier certaines affaires de nature fort grave, avant que
d'accomplir un projet qui me coûtera peut-être la vie. Me jurez-vous que
dans le cas où je viendrais à périr, vous prendriez Laure de Kerskoên
pour femme et légitime épouse?
--Je le jure sur la garde de mon épée! dit solennellement Jean de Ganay.
--Votre serment me suffit. Apprenez maintenant que j'ai dans le duc de
Mercoeur, gouverneur de la belle province de Bretagne, un implacable
ennemi, qui depuis vingt-cinq ans a tout mis en oeuvre pour flétrir
l'écusson des de la Roche, et déshonorer leur chef. Voici le motif de
cette haine. Le duc s'était épris de ma soeur cadette, Adélaïde de la
Roche, la mère de Laure. Comme il était homme de moeurs dissolues et
perverses, mon père lui refusa la main de sa fille qu'il maria au comte
Alfred Kerskoên. Dès lors, de Mercoeur nous voua une inimitié que le
temps n'a fait qu'accroître. Après avoir répandu sur ma soeur des bruits
odieux, il appela son mari en combat singulier et le tua. Puis, les
mains dégouttantes du sang de mon beau-frère, il osa renouveler ses
propositions à la veuve... Elle le repoussa avec horreur, et mourut
presque subitement, en donnant le jour à Laure. Cela se passait en
1581; j'étais au siège de Cambrai. A ma rentrée, en Bretagne, je reçus
communication de ces tristes nouvelles. Sans débotter, je me rendis à
Rennes où le duc tenait sa cour, et là, devant tous ses fiers barons,
je l'insultai grièvement. Le lendemain, nous nous battions à cheval et
à outrance. L'ayant désarçonné, nous recommençâmes le combat à pied.
Son épée se brisa contre mon écu, et il était à ma merci, quand, par un
sentiment de compassion que je me reproche toujours, je lui laissai la
vie sauve. Loin de me témoigner de la reconnaissance pour cet acte de
générosité, il ne rêva plus que vengeance, et telle est la source de
sa profonde animadversion contre notre glorieux Henri IV. Après
l'assassinat du feu roi Henri III, je pris fait et cause pour la Ligue
contre le Béarnais, et le duc de Mercoeur, quoique fervent catholique,
promit secrètement son appui aux calvinistes. Plus tard, Mayenne commit
une faute irréparable pour couvrir ses desseins ambitieux: il fit
proclamer le cardinal de Bourbon sous le nom de Charles X, le 7 août
1589. Alors, comprenant dans quel abîme de maux l'anarchie allait
entraîner notre pauvre France, et pressentant les intentions
usurpatrices de Philippe II, qui, derrière le manteau de la religion,
ne visait à rien moins qu'à l'unité monarchique sur toute l'Europe et à
l'abaissement du trône pontifical, je m'unis franchement aux partisans
de Henri. En revanche le duc de Mercoeur fit volte-face, se coalisa,
contre ce prince avec les ducs de Longueville, de Montpensier,
d'Épernon, d'Aumont, le baron d'O, et cria à qui voulut l'entendre que
j'étais un renégat, un relaps, un hérétique. Mais ce fut en vain qu'il
distilla le venin de la calomnie, pour m'aliéner l'affection des vassaux
bretons; mes principes étaient trop bien connus. Je puis même dire que
j'ai eu une grande part dans l'abjuration de Henri IV. L'excommunication
de Grégoire XIV ne m'a point effrayé, parce que j'étais sûr de gagner
une âme au ciel, et un bon souverain à ma patrie. Et lorsque Clément
VII, cédant aux sollicitations de mes amis, d'Ossant et Duperron,
accorda l'absolution à notre roi bien-aimé, j'ai béni la Providence
de la faveur qu'elle octroyait à la France par l'entremise du divin
pontife. Mais la jalousie du duc de Mercoeur a grandi de tous ses
insuccès. Furieux du triomphe de la cause que j'avais soutenue, il
essaya de se faire passer ici comme l'héritier des anciens ducs,
complota avec Philippe II, et refusa l'allégeance au roi Henri.
Cependant il me craint et, n'osant m'attaquer ouvertement, se déguise
pour m'attendre avec des assassins au coin d'un bois...
--Quoi! dit Jean surpris, c'était...
--Chut! n'avançons rien sans preuve; l'Église le défend, et moi-même,
emporté par la colère, j'ai failli pécher. Au surplus, demain, le doute
ne sera plus permis. Mais, pour terminer, vous êtes informé de la haine
qui anime le duc de Mercoeur contre notre maison.
--Cette haine, je la méprise! s'écria vivement le jeune homme.
De la Roche branla la tête d'un air sombre.
--Le duc est puissant, dit-il ensuite, trop puissant!
--Le crédit du roi, hasarda l'écuyer...
--Le crédit du roi est sans influence sur les fanatiques, et, je vous
l'avoue, j'appréhende fort que, malgré le traité de Vorvins, l'édit de
Nantes, du 13 avril dernier, édit qui assure aux huguenots égalité de
charges, d'honneurs et de dignités avec les catholiques, ne soit mal
vu par la cour de Rome et ne pousse la France dans de nouvelles guerres
religieuses. Enfin!...
Et le marquis passa sur son front sa large main que sillonnait une
cicatrice.
--Enfin, reprit-il, j'ai les lettres patentes qui me confirment dans la
charge de lieutenant général du Canada. Dans huit jours, nous partirons
pour cette terre vierge dont on rapporte tant de merveilles, et Laure
entrera au couvent de Blois où elle attendra patiemment le retour de son
fiancé. Si je succombe, vous la protégerez, n'est-ce pas, Jean?
--Oh! s'écria le jeune homme avec chaleur.
II
LAURE DE KERSKOÊN
Il était midi. Assise dans une vaste chaire sculptée Laure de Kerskoên,
châtelaine de Vornadeck, feuilletait son beau missel imprimé sur
parchemin enluminé de miniatures d'après l'art byzantin et enrichi d'une
brillante couverture ayant des fermoirs d'or ciselé, avec l'améthyste
orientale au centre, enchâssée dans une plaque d'argent selon l'as de
saint Éloi, orfèvre du roi Dagobert.
Laure de Kerskoên, châtelaine de Vornadeck, avait l'âge des illusions,
dix-sept printemps. C'était un bouton de rose près de fendre la capsule
qui jalouse la richesse de ses couleurs, la suavité de ses parfums. Rien
de joli et de mutin à la fois comme son visage, où la témérité et la
douceur harmonisaient leurs traits.
En face de la jeune fille, se tenait sa nourrice, dame Catherine,
vieille Normande qui, depuis l'enfance de Laure, lui avait tenu lieu de
mère.
--Dis donc, nourrice, s'écria tout à coup la noble demoiselle, en posant
le missel sur ses genoux, saurais-tu pas l'heure qu'il est?
--M'est avis que la douzième heure approche, répliqua Catherine, car
voici sonner le cor, pour relever la garde du château. Bientôt notre
bon seigneur de la Roche-Gommard sera céans, avec son aimable écuyer, le
sire de Ganay. Je suis sûr que votre coeur soupire après lui. Le vicomte
Jean est aussi beau damoiseau qu'intrépide cavalier.
Une petite moue tout à fait dédaigneuse monta aux lèvres de Laure, qui
reprit au bout d'une minute:
--Parlais-tu pas, ce matin, d'aller visiter la poissonnière qui s'est
cassé la jambe'?
--Oui, chère damoiselle, j'irai dès que la grande chaleur sera diminuée.
--J'imagine qu'il vaudrait mieux y aller tout de suite. Si mon oncle
et tuteur rentre, dans l'après-dîner, il ne te sera guère possible de
quitter le castel, nourrice.
--De vrai, ma fille, vous raisonnez comme un ange; je vais prendre une
mante et vite porter à cette pauvre femme les herbages et potions qu'a
prescrits le chirurgien-barbier.
Ce disant, la vieille Normande se leva de son siège et sortit.
--Ah! exclama joyeusement Laure, dès que sa «duègne,» comme elle
l'appelait, eut laissé retomber la portière de l'appartement. Ah! je
suis donc libre, enfin! Quelques minutes de plus et peut-être... Après
tout, Catherine est si indulgente pour moi! elle n'en aurait soufflé mot
à monseigneur de la Roche. Il ne tardera moult à revenir et ce Jean de
Ganay avec lui... Quel ennui! Mais elle aussi ne tardera moult à venir,
elle viendra avant eux, ma gentille messagère... Quel bonheur!
Bondissant de gaieté, la nièce du marquis courut à une étroite croisée
en ogive, garnie de vitraux coloriés, et souleva le châssis inférieur.
Un amoureux rayon de soleil l'enveloppa sur-le-champ dans les ondes de
sa lumière éclatante, et s'étendit follement sur le parquet.
Pendant vingt minutes, Laure de Kerskoên, accoudée à l'entablement de
la fenêtre, interrogea l'étendue de la voûte azurée, en effeuillant
les corolles d'une adorable méditation. Elle commençait toutefois à
s'impatienter, quand au nord apparut un point noir.
--Adresse! ma tendre Adresse! murmura la jeune fille.
Le point grossissait insensiblement, prenait des proportions, des
formes sveltes et élancées. C'était une colombe fendant l'atmosphère à
tire-d'ailes. Elle approche, elle approche; déjà on peut distinguer, son
blanc plumage et son col léger que ceint un cercle vert.
--O chère Adresse! répéta Laure, c'est bien toi; je ne m'étais pas
trompée!
Comme un pilote habile, reconnaissant le port après une périlleuse
traversée, l'oiseau double d'ardeur dès qu'il aperçoit la délicieuse
tête de Laure, encadrée dans l'embrasure de la fenêtre. Il a franchi
l'enceinte du castel, plane sur les remparts extérieurs, et ne tardera
pas à recevoir le prix de sa course, lorsque, soudain, une détonation
se fait entendre, et la demoiselle de Kerskoên pâlit, puis pousse un cri
perçant. Toutefois, bientôt, elle recouvre tout son sang-froid. Alors,
elle projette son corps en dehors de la croisée, et voit le volatile,
battant des ailes, désespérément accroché aux rinceaux d'une moulure,
à quelques pieds au-dessous d'elle. Au bas, sur le mur de ronde,
des arquebusiers rient à gorge déployée et félicitent l'un de leurs
_compaings_, dont l'arme meurtrière a blessé l'innocente créature. Ravi
de sa dextérité, le soldat rit plus fort que les autres. Mais à la
vue de la nièce de leur seigneur, les arquebusiers se taisent et
s'éloignent. La jeune châtelaine peut alors, sans crainte d'être
surprise, se baisser davantage, allonger le bras, saisir l'infortunée
colombe. Elle la prend doucement, l'attire à elle, et retourne à son
siège. L'oiseau avait la cuisse cassée. Laure ne put retenir ses larmes.
--Pauvre chérie! dit-elle, d'une voix entrecoupée, elle ne guérira
jamais...
Pourtant, elle lava la plaie avec soin, retira des chairs meurtries le
duvet sanglant qui les souillait, et, après s'être assurée que le plomb
n'avait fait qu'écorcher quelques tendons secondaires, elle enleva du
cou de la colombe un ruban vert, et la porta douillettement sur son lit.
--Notre-Dame de Bon-Secours, disait-elle, ayez pitié de ma mignonnette
Adresse! Je brûlerai en votre honneur quatre gros cierges de cire
parfumée, et donnerai une belle nappe de toile de Flandres pour votre
autel, si me la conservez en vie et santé; sans quoi, ferai occire le
scélérat d'arquebusier qui lui aura baillé la mort!
Cette invocation terminée, Laure de Kerskoên déroula le ruban qu'elle
avait glissé dans son corsage, l'introduisit dans un flacon de bronze
pendu à sa ceinture par une chaînette de même métal et l'en retira au
bout de cinq secondes.
La couleur primitive avait disparu. Il était jaune et marqué de
caractères brunâtres.
En un clin d'oeil, la jeune fille eut dévoré ces caractères, et tous ses
membres frémirent d'épouvante.
A cet instant, le son d'une trompette éveilla les échos du manoir. Laure
se précipita à la fenêtre, ses regards se rivèrent sur l'esplanade qui
longeait le pont-levis de l'entrée principale.
--Le marquis de la Roche et Jean de Ganay! fit-elle avec effroi...
Sainte Vierge! Bertrand est perdu!
III
LE MANOIR
Bâti sur le plateau d'un rocher abrupt, le manoir de la Roche était
une des plus redoutables forteresses de la Bretagne. Sa configuration
générale ressemblait à celle d'un trapèze, dont l'axe se dirigeait du
sud-ouest au nord-ouest, et dont le petit côté s'étendait au nord-est.
Cette configuration était décrite par une enceinte de remparts élevés de
trente pieds. Derrière, on apercevait le château proprement dit. Quatre
grosses ailes, en pierres de taille, reliées entre elles par des tours
carrées, le composaient. Derrière encore, au centre d'une vaste cour,
s'élançait, à vingt toises de hauteur, la citadelle, sorte de donjon
octogonal couronné d'un diadème de tourelles à encorbellement. C'était
là qu'on déposait les armes, les munitions, qu'on enfermait les
prisonniers de guerre, qu'on se réfugiait dans les cas désespérés.
Un fossé profond, taillé en biseau, dans le roc vif, et aux parois
hérissées de pointes de fer, entourait le donjon à son pied. Cinq portes
y conduisaient: les deux premières situées, sous une voûte, dans le
rempart extérieur et séparées par une herse intermédiaire, les deux
suivantes établies dans le corps de l'édifice habité, également séparées
par une herse intermédiaire, et la cinquième pratiquée à la base
du donjon. Nul fossé de circonvallation ne longeait les premières
fortifications, posées à même sur des rochers perpendiculaires d'une
escalade impossible. On ne pouvait arriver au château que par un sentier
en zigzag, incrusté, pour ainsi dire, dans le flanc de la montagne
et qui menait à un pont-levis sous lequel on avait creusé un puits
très-profonds. Deux masses de granit, en forme de demi-lunes, pourvues
de nombreux créneaux et de barbacanes, défendaient ce pont.
Le château de la Roche avait été construit au treizième siècle par Aymon
de la Roche à son retour des croisades. C'est assez dire que le style du
monument appartenait à l'architecture féodale.
Dès que le cor eut sonné, un archer parut sur la plate-forme de la
porte.
--Bretagne et Navarre! lui cria le marquis.
Aussitôt on entendit un grincement de chaînes sur des treuils, et le
pont s'abaissa bruyamment. La cavalcade entra, le seigneur de la Roche
en tête. Arrivé dans la cour d'honneur, il s'arrêta, donna quelques
ordres concernant le captif, sauta, de cheval et fit signe à son écuyer
de le suivre.--Prenant un large escalier, ils traversèrent bientôt la
salle d'armes, et pénétrèrent dans une pièce déplus étroite dimension,
contiguë à cette salle.
C'était la chambre du marquis de la Roche-Gommard.
Elle avait l'air bien sombre et bien austère, cette chambre!
On eût dit de la cellule d'un dominicain.
Rien pour flatter le regard..... Mais l'ameublement consistait en un lit
de camp simplement couvert d'une peau d'ours, deux tables chargées de
livres, cartes, mappemondes, instruments de physique et d'astronomie,
quelques escabeaux et une cassette scellée dans la muraille blanchie à
la chaux. Le seul ornement digne d'attention était un grand christ en
bois noir, d'une exquise pureté de formes. On prétendait que ce christ
était l'oeuvre du fameux Michel-Ange, qu'il avait été enlevé à l'église
du Saint-Esprit, à l'époque des guerres d'Italie, et vendu cent marcs
d'argent au père de Guillaume de la Roche.
Le marquis avait pris un siège, tiré de son pourpoint un parchemin
scellé aux armes de France et de Navarre, dont il parcourait la teneur,
tandis que Jean de Ganay se tenait à quelques pas, dans une attitude
respectueuse.
Le parchemin renfermait ces lignes:
«Nous, Henry, quatrième du nom, par la grâce de Dieu, roi de France et
de Navarre, à notre ami et féal Troillus des Mesgonnets, chevalier de
notre ordre conseiller en notre conseil et capitaine de cinquante
hommes d'armes de nos ordonnances, le sieur de la Roche, marquis
de Cotemmineal, baron de Las, vicomte de Caventon et Saint-Lô,
en Normandie, vicomte de Travallet, sieur de la Roche-Gommard, et
Quermolac, de Gornac, Benteguigno et Lescuit, conformément à la volonté
du feu roi Henry troisième, avons créé lieutenant-général du pays de
Canada, Hochelaga, Terres-Neuves, rivière de la Grande-Baie, Norimbègne
et terres adjacentes, aux conditions suivantes:
»Que le sieur de la Roche aura particulièrement en vue d'établir la foi
catholique; que son autorité s'étendra sur tous les gens de guerre, tant
de mer que de terre: qu'il choisira les capitaines, maîtres de navires
et pilotes: qu'il pourra les commander en tout ce qu'il jugera à propos,
sans que, sous aucun prétexte, ils puissent refuser de lui obéir; qu'ils
pourra disposer des navires et des équipages qu'il trouvera dans les
ports de France, en état de mettre en mer, lever autant de troupes qu'il
voudra, faire la guerre, bâtir des forts et des villes, leur donner
des lois, en punir les violateurs, ou leur faire grâce: concéder aux
gentilshommes des terres en fiefs, seigneuries, châtelainies, comtés,
vicomtés, baronnies et autres dignités relevantes de notre suzeraineté,
selon qu'il croira convenable au bien du service, et aux autres de
moindre condition, à telle charge et redevance annuelle qu'il lui plaira
de leur imposer, mais dont ils seront exempts les six premières années,
et plus, s'il l'estime nécessaire: qu'au retour de son expédition, il
pourra répartir entre ceux qui auront fait le voyage avec lui le tiers
de tous les gains et profits mobiliaires, en retenir un autre pour
lui et employer le troisième aux frais de la guerre, fortifications
et autres dépenses communes: que tous les gentilshommes, marchands
et autres qui voudront l'accompagner à leurs frais, ou autrement, le
pourront en toute liberté, mais qu'il ne sera pas permis de faire le
commerce sans sa permission, et cela sous peine de confiscation de leurs
navires, marchandises et autres effets; qu'en cas de maladie ou de mort
il pourra, par testament ou autrement nommer un ou deux lieutenants pour
tenir sa place; qu'il aura la liberté de faire dans tout le royaume
la levée des ouvriers et autres gens nécessaires pour le succès de son
entreprise: finalement, qu'il jouira des mêmes pouvoirs, privilèges,
puissance et autorité, dont le sieur de Roberval avait été gratifié par
le feu roi François premier.
»Donné en notre palais du Louvre, en notre bonne ville de Paris,
ce douzième jour de janvier de l'an de grâce mil cinq cent
quatre-vingt-dix-huit et de notre règne le neuvième.
»Signé, HENRY de France et de Navarre.[1]»
[Note 1: On comprend que la lettre que nous donnons ici n'est qu'un
abrégé très-succinct de celle qui accordait à Guillaume de la Roche
la lieutenance du Canada. Publier la lettre en entier eût été un
hors-d'oeuvre qui aurait nui à l'intérêt dramatique de notre récit.]
--Jean, dit le marquis, quand il eut terminé sa lecture.
--Monseigneur!
--Vous avez étudié la relation de Jacques Cartier?
L'écuyer s'inclina affirmativement.
--Et vous êtes toujours résolu de m'accompagner? poursuivit Guillaume de
la Roche, en enveloppant le jeune homme d'un regard inquisiteur.
--Oui, messire, répliqua l'écuyer sans hésitation.
--Les périls, les dangers ne vous effrayent pas?
--Je sors d'une famille où la peur est mot vide de sens. Sur notre
devise on a gravé: _Audaces fortuna juvat_! Ce qui signifie, pour
moi, que l'homme ne doit jamais trembler quand il poursuit une noble
entreprise.
--Bien, dit Guillaume; j'aime à vous entendre parler de la sorte. Mais
vous savez le but de notre expédition en Acadie?
--Fonder une colonie.
--Ce n'est pas tout, reprit le marquis avec exaltation; oh! ce n'est
pas tout! Que dis-je, c'est la moindre cause! Il s'agit, mon enfant, de
propager les doctrines que notre Sauveur, Jésus-Christ, a transmises
au monde, par la voie de la sainte Église catholique, apostolique et
romaine! il s'agit, mon cher enfant, de porter le flambeau de lumière et
de vérité au milieu des peuplades ignorantes et idolâtres qui habitent
les forêts de l'Amérique du Nord; il s'agit de faire notre salut,
de mériter le ciel en convertissant les Indiens à notre religion! il
s'agit,--et de la Roche baissa la voix,--d'empêcher les hérétiques, les
huguenots--vous m'entendez, Jean--de distiller sur la Nouvelle-France
le venin de leurs dogmes mensongers, comme ils avaient déjà essayé de le
faire à Charlefort, à l'instigation de Coligny!
Après cette sortie, dictée par le fanatisme religieux de l'époque, de la
Roche-Gommard pencha la tête sur sa poitrine et se livra à une profonde
méditation. Mais s'il eût jeté les yeux vers son écuyer, il aurait été
surpris de l'altération qu'il avait subie, depuis quelques instants,
Jean de Ganay était d'une pâleur livide; ses traits se contractaient,
ses muscles frémissaient, il semblait se débattre contre une colère
sourde dont il voulait comprimer l'essor, et se mordait furieusement les
lèvres, comme pour refouler les paroles qui affluaient à sa bouche. Peu
à peu, cependant, il se maîtrisa, et quand le marquis s'arracha à ses
pensées, Jean était calme ou du moins paraissait l'être.
--Vous m'avez compris? demanda le seigneur de la Roche.
--Je vous ai compris, répondit froidement Jean.
--Et vous viendrez, la croix d'une main, la houe de l'autre? et si je
succombe...
--Je veillerai à l'accomplissement de vos dernières volontés.
--Merci, Jean, dit le marquis, se levant et prenant la main du vicomte
qu'il trouva moite et glacée; merci; vous serez un jour la gloire de la
chrétienté. A demain! Faites vos apprêts pour le départ.
De Ganay se retira et Guillaume de la Roche alla se prosterner devant
son crucifix.
IV
L'ONCLE ET LA NIÈCE
Cependant, Laure de Kerskoên s'était de nouveau jetée dans sa chaire et
elle réfléchissait.
--Quelle folie! m'écrire qu'il viendra ce soir! ne lui avais-je pas dit
que j'attendais mon oncle! Mais, que signifient ces mots: «Ne craignez
rien. Mes précautions sont bien prises; demain, si vous le voulez, nous
serons unis par des liens indissolubles!» Oh! je tremble! que prétend-il
faire? Cher Bertrand, il est capable de tout... il m'aime tant!...
Pourquoi faut-il qu'une inimitié mortelle divise nos parents? Mais, non,
non, je n'aurai jamais d'autre époux que lui au monde! oh! plutôt je
préférerais m'enterrer dans un cloître! Mon amour n'est-il pas juste,
n'est-il pas légitime? mon existence ne la dois-je pas à ce valeureux
champion? Où serais-je sans lui, bonne Sainte-Marie! Au péril de sa vie,
il m'a arrachée aux flammes qui dévoraient le couvent de ma tante...
Comme il est beau, comme il est brave! Et puis, si timide avec moi!
affrontant tous les dangers pour venir soupirer un instant sous les
fenêtres de sa reine! Quelle différence avec ce Jean de Ganay, dont les
assiduités m'importunent! D'ailleurs, quoi qu'en pense le marquis de la
Roche, il ne me semble pas loyal catholique, le Bourguignon! Je ne me
souviens pas de lui avoir vu faire le signe de la croix, et il trouve
toujours un prétexte pour ne pas assister au divin sacrifice de la
messe. Bien au contraire, Bertrand n'y manque jamais, lui! Chaque
dimanche, déguisé en serf, je l'aperçois pieusement humilié en un coin
de l'église du hameau, où je vais régulièrement depuis la mort de notre
digne chapelain... Venir ce soir, quelle imprudence! Si je pouvais
l'avertir! Impossible, Adresse est trop grièvement blessée! Que
résoudre?... Si je savais où il est!... Et cet écuyer qui rôde sans
cesse sur les remparts! En disant à monseigneur de la Roche de doubler
les gardes, parce que... parce que... Mauvais moyen, mauvais moyen; mon
oncle concevrait des soupçons! Fatalité! quelque magicien m'aura jeté
un sort, c'est sûr... Il faut implorer le secours de ma miséricordieuse
patronne!
Ayant formé ce dessein, la dévotieuse jeune fille courut s'agenouiller
devant son prie-Dieu.
Tandis qu'elle était ainsi prosternée, Guillaume de la Roche entra sans
bruit chez elle.
Ne voulant point troubler ses oraisons, il allait se retirer, car il
était bien loin de se douter, le rigide tuteur, que c'était une pensée
terrestre, une pensée mondaine, une pensée d'amante insoumise, qui
absorbait ainsi l'attention de sa pupille; mais tout à coup celle-ci
s'écria avec allégresse:
--Oh! merci, merci! bienheureuse patronne, vous avez exaucé mes voeux;
il est sauvé!
--Qui cela? demanda le marquis.
--Monseigneur de la Roche! balbutia Laure interdite.
--Eh bien! chère enfant, est-ce ainsi que vous recevez votre oncle après
deux mois d'absence?
--Pardon, pardon, dit Laure en rougissant, je...
--Vous ne m'attendiez pas, méchante fille, reprit Guillaume en la
baisant tendrement au front. Mais grâce au ciel, nous sommes revenus
sains et saufs et tout est prêt pour notre prochain départ.
--Votre prochain départ!
--Ah! ma mie, vous gémirez, car j'emmène avec moi le chevalier de vos
pensées. Jean de Ganay m'accompagnera à la Nouvelle-France. Ça, ne te
désole pas, ma Laurette; ne baisse pas ces grands yeux bleus pour cacher
ton affliction. Je te promets de te le rendre dans un an au plus.
--Mais, monseigneur...
--Mais quoi, mademoiselle? dit Guillaume en s'asseyant et l'attirant sur
ses genoux.
--Mais...
--Puisque je te promets de te le rendre. Ne vas-tu pas être jalouse de
ton vieil oncle? La séparation vous fortifiera tous deux, et vous
me saurez gré de vous avoir tenus éloignés durant quelque temps. Tu
passeras ton veuvage chez l'abbesse du moustier de Blois.
--Mais, mon oncle, dit enfin la jeune châtelaine qui s'était peu à peu
remise de son émotion, ne m'avez-vous pas annoncé que votre projet de
fonder une colonie à la Nouvelle-France était ajourné?
--Ah! répliqua le marquis en souriant, c'est moins mon projet de
colonisation que le colon que j'enlève qui m'attire cette insidieuse
question.
--Vous avez donc obtenu vos lettres patentes? dit-elle avec une
agitation qui échappa à son interlocuteur.
--Bien mieux, répondit-il; j'ai triomphé des pièges que m'avait tendus
le duc de Mercoeur.
Laure tressaillit.
--Chère enfant, dit de la Roche en la pressant affectueusement contre sa
poitrine, tu me pardonneras de te délaisser. Mais la voix de Dieu parle
à ma conscience. Il faut que je parte. Nouveau Pierre l'Hermite, je
porterai la bannière de l'Église romaine au milieu des infidèles,
et bientôt l'autre rive de l'Atlantique retentira de louanges au
Tout-Puissant. Courage, ma fille! offre ton âme à Dieu! il t'aidera à
supporter cette épreuve.
Laure était sensible. Élevée par Guillaume de la Roche qui l'avait
gâtée, elle le chérissait à l'égal d'un père. Si les longues expéditions
de son tuteur ne l'avaient jamais effrayée, à cette époque de troubles
et de guerres civiles, l'idée d'un voyage au delà de l'Océan, vers des
contrées qu'on jugeait beaucoup plus lointaines qu'elles ne le sont
réellement, cette idée, disons-nous, ne pouvait manquer de l'attrister.
Elle fondit en larmes.
Persuadé que ces larmes avaient plutôt son écuyer pour objet que
lui-même, Guillaume essaya de la consoler par des caresses. Puis
s'imaginant opposer un remède souverain à la douleur de sa nièce, il lui
dit en la quittant:
--Allons, enfant, sèche tes pleurs. Vous serez fiancés avant que nous
nous embarquions.
Aussitôt qu'il eut laissé la chambre, Laure frappa trois fois sur un
gong avec une baguette d'argent. Sa camériste, jeune Picarde accorte,
avenante, parut.
--Suzette, quel est le sergent de garde à la porte du château?
La soubrette cligna de l'oeil d'un air intelligent et répondit:
--C'est Goliath!
--Descends à l'office, et ordonne au sommelier de ne pas oublier ce soir
le poste... Tu m'entends!
--Mademoiselle sera obéie, dit Suzette en s'inclinant.
--Ah! je suis indisposée... Je ne paraîtrai pas au souper.
Suzette fit une deuxième révérence et sortit.
--Comme cela, s'écria alors la nièce du marquis, peut-être réussirai-je
à le voir en sûreté!
V
LE MÉNESTREL
--Allons, sergent Goliath, encore un verre de ce généreux cidre dont
nous a gratifiés la noble Laure de Kerskoên.
--Verse, verse toujours, Oreille-de-Lièvre; car, ventremahom! la langue
m'arde plus que charbon ardent, et mon estomac résonne comme une tonne
vide.
--Brave demoiselle, que notre châtelaine! ajouta Oreille-de-Lièvre, en
remplissant une écuelle de bois que lui tendait le sergent.
--Jour de ma vie! tu dis vrai, répondit celui-ci. Brave demoiselle,
ventremahom!
Et il porta le gobelet à ses lèvres.
Mais tout à coup il s'arrêta, tendit l'oreille.
--Qu'as-tu donc, Goliath? on dirait que tu écoutes quelque chose.
--Vraiment oui, ventremahom, j'écoute... n'entendez-vous pas?
Par la porte entr'ouverte du corps de garde, la brise du soir apportait
ces paroles bien connues, chantées sur un mode lent et harmonieux:
................... Li Bretons
Jadis souloioient par prouesse,
Des aventures qu'ils oioient
Faire des lais par remembrance
Qu'on ne les mist en oubliance...
--Oh! oh! ventremahom! cela nous annonce, si je ne m'embrène en fumier
d'erreur, le jovial trouvère qui tant nous donna soulas et esbattements
ces derniers jours. Sans doute il demande l'hospitalité. Ce sera
précieuse aubaine pour nous de le recevoir en notre chambrée. Il nous
contera vaillantes histoires des preux Armoricains, et ne manquera pas
de nous redire les merveilleuses aventures du chevalier Bertrand du
Guesclin.
--Et aussi l'expédition des quatre fils de Montglave, dit
Oreille-de-Lièvre: «A l'issu de l'hyver que le joly temps de l'esté
commence et qu'on voit les arbres florir et les fleurs s'espanyr.»
--Pas si vite, compère, pas si vite, intervint un troisième
hallebardier; festinons, banquetons, c'est fort bien; mais ne forçons
pas la consigne. Le couvre-feu est sonné!
--Oh! la piètre affaire! dit Goliath. Qu'on introduise notre galant
ménestrel, je réponds de tout!
--Nenni, sergent, nenni! reprit l'autre avec opiniâtreté; répondez de
votre nuque, soit; cela vous regarde; mais de la mienne, c'est objet qui
m'intéresse trop particulièrement pour que j'abandonne à aucun le soin
de sa responsabilité.
--Ventremahom! m'est avis, vieux pleurard de Balafré, que tu ne seras
satisfait que quand je t'aurai refroidi le sang avec mon baume d'acier.
Balafré allait riposter, mais un des hallebardiers lui tendit l'écuelle
qui ne cessait de circuler à la ronde. Le parfum du liquide pétillant
apaisa la colère du troupier, et après avoir bu, il dit:
--D'ailleurs, agissez comme vous le désirez; moi je m'en lave les mains,
ainsi que monsieur Ponce Pilate fit, à l'occasion du jugement prononcé
contre notre rédempteur Jésus.
--Ventremahom! tu as raison de consentir...
--Mais, sergent, objectèrent quelques-uns des soudards, si notre redouté
seigneur, le marquis de la Roche, vient à savoir que nous avons reçu un
étranger en notre corps de garde?...
--Jour de ma vie! qui osera le lui dire? Y a-t-il un espion parmi nous?
Cette interrogation imposa silence aux récalcitrants. Au reste le chant
du trouvère était si poétique, si harmonieux, qu'il eût attendri un
rocher. En ce moment, il modulait, en s'accompagnant de son rebec,
la vieille romance bretonne dont Thibault, comte de Champagne, nous a
laissé la traduction:
Las! si j'avais pouvoir d'oublier
Sa beauté, sa beauté, son bien dire,
Et son très-doux, très-doux regarder,
Finirait mon martyre.
.....................
--Il n'y a pas une couple de gosiers comme celui-là dans tout le monde,
ventremahom! c'est notre barde; il ne couchera pas à la taverne de la
belle étoile, dussé-je, pour cet acte de charité, être fouetté de verges
jusqu'à effusion de sang. Ça, mandez la sentinelle.
Au bout de quelques minutes, le factionnaire arriva dans le corps de
garde du château de la Roche, où se passait cette scène.
--Ah! c'est toi, Courtevue! dit Goliath. Qui ballade à pareille heure
sous les murs du château?
--Le trouvère armoricain.
--Seul?
--Seul, sergent.
--Qu'on abaisse le pont, ventremahom! nous avons encore une cruche
pleine, et nous coulerons joyeuse nuit, jour de ma vie!
Après ces paroles, le chef du poste, sans défiance, sortit pour aller à
la rencontre de l'hôte que la chance lui amenait.
L'énorme panneau de madriers décrivit lentement son quart de cercle
et recouvrit horizontalement le puits qui précédait l'entrée des
fortifications.
--Qui vive! cria Goliath, apercevant une ombre à travers les ténèbres de
la nuit.
En réponse à son interrogatoire, il reçut ce couplet:
Pour débaucher, par un doux style,
Femme ou fille de bon maintien,
Point ne faut de vieille subtile,
Frère Lubin le fera bien.
--Est-ce toi, ventremahom, mon barde?
Accroupie devant le pont, l'ombre continuait sa ballade:
Je pregche en théologien;
Mais pour boire de belle eau claire,
Faites-la boire à votre chien;
Frère Lubin ne le peut faire.
--Ah! bravo! bravo! ventremahom! dit Goliath en se frottant les mains.
Accours, mon gai rossignol; tu pomperas à autre réservoir qu'à claire
fontaine! Et, par les cornes du diable!...
Mais, avant qu'il eût achevé sa phrase, dix doigts vigoureux nouaient
son cou dans leurs muscles d'acier, un poignard était planté dans sa
poitrine et il tombait dans le puits, sans proférer un soupir!
VI
L'ATTAQUE
Pendant ce temps, le vicomte Jean de Ganay se promenait sur le rempart,
autant pour s'assurer que les sentinelles étaient bien à leur poste que
pour méditer.
Le temps, superbe le matin, s'était assombri dans l'après-midi, et, à
ce moment, de lourds nuages noirs se traînaient péniblement au ciel. Les
ténèbres étaient profondes; aucun rayon de lune n'apparaissait; mais à
de courts intervalles, un éblouissant éclair déchirait en échancrures
embrasées l'épais manteau du firmament et illuminait les hautes tours du
château.
Nulle brise ne courait dans l'air: on respirait une atmosphère épaisse,
chargée d'électricité.
Au loin la mer grondait en brisant ses vagues contre les falaises, et
parfois le cri strident d'une orfraie troublait encore le silence de la
nuit.
L'écuyer se sentait navré de tristesse.
--Elle n'est point venue à notre rencontre, pensait-il; elle n'a pas
présidé au souper, sous prétexte d'une indisposition: et cependant je
suis bien sûr de l'avoir vue à sa fenêtre quand le marquis fit sonner du
cor pour qu'on abaissât le pont-levis... C'est étrange! me serais-je
trompé?... ne m'aimerait-elle pas? Ne pas m'aimer! oh! c'est impossible!
cent fois, je lui ai parlé de mon amour... jamais, de vrai, elle ne m'a
avoué... Quel impénétrable mystère que le coeur d'une femme!... Ah! je
suis fou de m'inquiéter; n'est-ce pas elle qui a brodé cette écharpe que
je porte sur mon sein? n'est-ce pas elle qui me l'a donnée? Pourtant...
Encore ces maudits soupçons! Eh! qui aimera-t-elle donc, si elle ne
m'aimait pas! Depuis sa sortie du couvent, elle est restée au château,
ne recevant, ne voyant personne!... Bast! je suis bien sot de...
Qu'est-ce? il me semble qu'on appelle.
Jean, qui se trouvait alors sous la fenêtre de Laure, leva la tête.
Cette fenêtre, nous avons omis de le dire, s'ouvrait au sud, vis-à-vis
de la porte extérieure du manoir.
--Bertrand, est-ce vous? disait une voix.
Le vicomte s'efforçait vainement de percer le voile d'obscurité qui
l'enveloppait de ses plis opaques: rien, il ne distinguait rien!
Néanmoins il allait répondre, quand tout à coup l'occident s'éclaira
d'une lueur phosphorescente suivie d'un formidable roulement de tonnerre
et d'un cri d'effroi.
--Laure de Kerskoên! murmura de Ganay, qui avait aperçu la jeune
châtelaine accoudée à sa fenêtre.
Mais, avant qu'il eût pu se rendre compte le l'impression que lui causa
cet incident, le feu céleste s'était évanoui, l'ombre avait repris
sa place un instant usurpée, et un deuxième cri, vigoureux, sauvage,
excitant, ébranlait les échos du manoir.
--Alerte! alerte! aux armes! aux armes!
--Qu'y a-t-il! demanda Jean à un archer qui passait près de lui.
--Le château est investi! le château est investi! répliqua celui-ci en
fuyant à toutes jambes.
Sans se troubler, l'écuyer s'élança vers le corps de garde supérieur où
était enfermée la manivelle pour monter et descendre la herse.
La plus grande confusion régnait parmi les soldats.
--Abattez la herse! s'écria le vicomte.
--Mais l'ennemi a déjà franchi les fortifications, fit observer un des
gardes.
--N'importe! n'importe! qu'on lui coupe la retraite.
Et tandis que les soldats s'empressaient d'obéir à cette injonction,
Jean courait à l'escalier qui conduisait à la porte du château
proprement dit.
Elle débouchait sur la partie septentrionale du trapèze; l'écuyer
pressa ses pas de ce côté; mais quelle que fût sa rapidité, il avait
été devance par les assaillants qui se ruaient tumultueusement vers le
pont-levis.
Déjà le bruit de l'attaque nocturne s'était répandu de toutes parts.
La grosse cloche du donjon sonnait l'alarme Arrachée au sommeil, la
garnison se mettait sur pied, et faisait, des préparatifs de défense;
tandis que, interrompu au milieu de ses oraisons par les premières
rumeurs, le marquis de la Roche s'était précipité dans la cour, où
bientôt l'avait joint l'élite de ses hommes d'armes. On lui apprit
qu'une troupe de gens inconnus venait de surprendre et de massacrer le
corps de garde extérieur.
--Levez le pont, fermez les portes! dit-il avec le plus grand
sang-froid. Qu'une compagnie se rende à la plate-forme, une autre dans
les tours, et que les femmes, les enfants et les domestiques soient
confinés dans le donjon.
Ensuite, sans perdre de temps, il se dirigea vers la chambre de sa nièce
afin de la mener lui-même en un lieu sûr, car l'appartement qu'elle
occupait durant la paix servait de retranchement à une escouade
d'archers lorsque la forteresse était assiégée. Mais, jugez de
l'étonnement du marquis! la chambre de Laure Kerskoên était vide.
Il ne fallait pas songer à s'enquérir des motifs de la disparition de la
jeune fille, alors que chaque seconde écoulée aggravait le péril commun.
Étouffant ses angoisses, de la Roche vola à la galerie saillante qui
surplombait la porte du château.
Une troupe d'hommes y étaient assemblés, les uns faisant pleuvoir sur
la tête des assaillants des pierres, des obus, les autres apportant
de l'huile bouillante, les autres jetant par les mâchicoulis, des
couleuvrines, des canons, des mortiers devenus inutiles, pendant que,
postés aux barbacanes des tours voisines, archers et arquebusiers
criblaient l'ennemi de traits et de balles.
Le vacarme était épouvantable, le combat lugubre comme la tempête
qui hurlait dans l'espace! A la clarté fumeuse de quelques torches de
résine, pâlissant fréquemment sous la fulguration des éclairs, l'oeil
saisissait des nuées d'hommes se mouvant sur toute l'étendue du
bâtiment, entre la contrescarpe intérieure et le terrassement du
rempart.--Puis l'on entendait des cris féroces, des gémissements, des
imprécations, et, couvrant le tout, la voix solennelle du tonnerre
mugissait dans l'étendue.
Les agresseurs avaient eu le loisir de briser les chaînes du pont-levis
avant, que l'éveil ne fût donné, et malgré les projectiles de toute
nature dont les accablaient les défenseurs du château, ils s'acharnaient
à enfoncer la porte.
Un énorme madrier qu'ils avaient trouvé sur le glacis leur servait à cet
effet.
Vingt hommes robustes, placés aux deux côtés de la pièce de bois,
la soutenaient au bout de leurs bras tendus, et lui imprimaient un
mouvement de va-et-vient, en dardant son extrémité contre la porte, qui
éclatait à chaque coup du formidable bélier.
--Hardi! hardi! sus! sus! mes braves! vociférait un chevalier, armé
de toutes pièces, dont le casque orné d'une plume noire dominait cette
cohue de démons.
--Du courage! du courage! clamait à son tour Guillaume de la Roche
qui s'était emparé d'un fusil à rouet et tirait incessamment sur les
ennemis.
Mais, malgré la valeur des assiégés, malgré les flots d'huile et de poix
en ébullition qu'ils versaient sur leurs ennemis, ceux-ci ne bronchaient
pas; blessés et morts étaient poussés dans le fossé; de nouvelles mains
les remplaçaient aussitôt, et le bélier improvisé ne cessait d'ébranler
l'obstacle qu'ils voulaient renverser. Un des gonds de la porte avait
cédé, les autres ne pouvaient tenir longtemps. L'ennemi beuglait sa
victoire, lorsque Guillaume de la Roche s'écria:
--Jetez le Foudroyant!
Le Foudroyant était une monstrueuse pièce de quatre-vingt-seize, braquée
à l'angle de la plate-forme.
Tout ce qu'il y avait d'hommes autour du marquis se mit à l'oeuvre, et
après des efforts inouïs, le colosse de bronze fut renversé du haut de
la galerie sur le flot humain qui déferlait au bas.
Puis ce fut un craquement horrible, une vibrante exclamation de douleur
et d'épouvante!
Le pont s'était rompu et abîmé dans le fossé avec tous ceux qu'il
supportait...