Forme des navires.
En suivant la verticale, j'aurais moins de besogne à faire, puisque la
ligne droite est la plus courte. Une fois arrivé au sommet de la
cargaison, je trouverais probablement un vide, je m'y introduirais et je
gagnerais l'écoutille. C'était le chemin direct, le seul qui parût
indiqué; en effet, tout ce que me ferait gagner la voie horizontale
serait entièrement perdu; je franchirais ainsi toute l'épaisseur du
navire, sans me rapprocher du pont qui se trouvait au-dessus de ma tête.
Il fallait donc ne prendre cette direction que lorsque j'y serais forcé
par un obstacle qui m'imposerait de faire un détour.
Malgré cette conclusion toute rationnelle, ce fut horizontalement que je
me dirigeai tout d'abord; j'y étais déterminé par trois motifs: le
premier, c'est que le bout des planches qui formaient la paroi de la
caisse était presque décloué, et n'exigeait qu'un faible effort pour se
détacher complétement. Le second, c'est qu'en passant mon couteau dans
les fentes du couvercle, je rencontrais un de ces ballot impénétrables
qui m'avaient arrêté deux fois, et que j'avais tant maudits.
Ce motif aurait suffi pour me décider à prendre l'autre direction, mais
il y en avait un troisième qui n'était pas sans importance.
Pour le bien comprendre, il faut connaître l'intérieur des navires,
particulièrement de ceux que l'on construisait à l'époque dont je vous
parle, et qui remonte à quelque soixante ans. Dans les vaisseaux d'une
forme convenable, tels que les Américains nous ont appris à les faire,
l'obstacle dont j'ai à vous entretenir n'aurait pas existé.
Permettez-moi, à cette occasion, d'entrer dans quelques détails
indispensables à l'intelligence de mon histoire; ils couperont un
instant le fil du récit, mais j'espère que la leçon qu'ils renferment ne
sera pas perdue pour vous, et qu'elle profitera un jour à votre pays,
lorsque vous serez en âge de la mettre en pratique.
J'ai toujours pensé, ou pour mieux dire je suis depuis longtemps
convaincu de ce fait, car ce n'est pas une simple théorie; je suis
convaincu, dis-je, que l'étude de la _science politique_, ainsi que
l'appellent les hommes d'État, est la plus importante qui puisse occuper
les hommes. Elle embrasse tout ce qui a rapport à l'ordre social et
influe sur toutes les existences. Tous les arts, tous les progrès
scientifiques ou industriels en dépendent; la morale elle-même n'est que
le corollaire de l'état politique d'un pays, et le crime, la conséquence
de sa mauvaise organisation, car cet état est la principale cause de sa
prospérité ou de sa misère.
Comme je le disais tout à l'heure, les lois d'un pays, en d'autres
termes son organisation politique, influent sur les moindres détails de
l'existence, sur le navire et la voiture qui nous transportent, sur nos
instruments de travail, nos ustensiles de ménage, le confort de notre
intérieur, et chose bien autrement grave, sur la forme de notre corps et
la disposition de notre âme.
Le trait de plume d'un despote, l'acte insensé d'une chambre
législative, qui ne paraissent s'appliquer personnellement à aucun des
membres de la société, exercent néanmoins sur chaque individu une
influence secrète qui, en une seule génération, corrompt l'esprit de
tout un peuple et rend ses traits ignobles.
Je pourrais établir ce fait avec la certitude d'une vérité mathématique,
mais je n'ai pas le temps de le faire aujourd'hui; il me suffira de vous
en citer un exemple.
À une époque déjà ancienne, le parlement britannique surimposa les
navires, car ceux-ci, comme tout le reste, doivent payer leur existence.
Ce qu'il y a de plus difficile en pareille occasion c'est toujours la
proportionnalité de l'impôt. Il serait injuste d'exiger du propriétaire
d'une barque la somme énorme que l'on demande à celui d'un vaisseau de
deux mille tonnes. Ce serait absorber tout le bénéfice du premier, et
faire échouer son embarcation avant de sortir du port. Comment faire
pour résoudre le problème? La solution paraît toute naturelle: il
suffit, pour y arriver, de taxer chaque navire proportionnellement à son
tonnage.
C'est ce que fit le parlement anglais. Mais une autre difficulté se
présenta: comment établir la proportion voulue? Après en avoir délibéré,
on décréta que les navires seraient taxés d'après leurs dimensions. Mais
le tonnage exprime le poids et non la masse des objets; comment résoudre
cette nouvelle difficulté? En établissant le rapport du volume à la
pesanteur, et en cherchant combien chaque navire contient de ces unités
de volume représentant le poids du tonneau. C'était toujours, en fin de
compte, substituer la mesure au poids, et prendre la capacité du navire
pour base de la taxe, au lieu de la pesanteur du chargement.
Autre question découlant de la première: Par quel moyen établir les
proportions relatives des navires à taxer? En prenant la longueur de la
quille, la largeur des baux[15] et la profondeur de la cale; multipliez
ces trois termes l'un par l'autre, et le total vous donnera la capacité
des navires, _si toutefois les proportions de ces navire sont exactes_.
[15] On appelle baux les solives qui traversent le navire d'un flanc à
l'autre, et qui servent à soutenir les tillacs et à rendre le
bordage plus ferme.
L'impôt fut établi sur ces bases, la loi fut votée, et si vous avez
l'esprit superficiel, vous pensez qu'elle était juste, et ne pouvait
être fâcheuse que pour la bourse des gens qui devaient payer la taxe.
Détrompez-vous; cette loi si simple et si juste en apparence a causé
plus de perte de temps et d'hommes, gaspillé plus de richesses qu'il
n'en faudrait aujourd'hui pour racheter tous les esclaves de la terre.
«Comment cela?» demandez-vous avec surprise.
Non-seulement cette loi innocente retarda les progrès de la construction
navale, l'un des arts les plus importants qui existent, mais elle le fit
rétrograder de plusieurs siècles. Le propriétaire d'un bâtiment, ou
celui qui voulait le devenir, ne pouvant pas éviter la taxe, chercha par
tous les moyens à la réduire le plus possible; car la fraude est le
premier résultat des charges trop lourdes, et n'en est pas le moins
triste. Il alla trouver le constructeur, lui commanda un vaisseau de
telle longueur, de telle profondeur, c'est-à-dire de tel tonnage, et
qui, par cela même, devait payer un certain impôt. Mais il ne se borna
pas à ces indications; il demanda qu'on lui fît un navire dont la cale
renfermât un chargement d'un tiers plus fort que ne le ferait supposer
le tonnage, d'après la mesure adoptée pour établir celui-ci. De cette
façon-là, il ne payerait en réalité que les deux tiers de la taxe, et
_frauderait ainsi le gouvernement_ dont la loi entravait ses
entreprises.
Était-il possible de construire un vaisseau dans ces conditions
frauduleuses? Parfaitement; il suffisait pour cela d'en augmenter
l'étendue, d'en faire saillir les côtés, d'en élargir l'avant, en un mot
de lui donner une forme absurde qui en ralentît la marche, et en fît la
tombe d'une foule de marins et de passagers.
Le constructeur avait donc le moyen de satisfaire l'armateur; il obéit
aux ordres qui lui étaient donnés, et s'y conforma pendant si longtemps,
que finissant pas croire que cette structure ridicule était la véritable
forme du navire, il ne voulut plus en changer. Cette conviction
déplorable s'était tellement emparée de son esprit, qu'après
l'abrogation de la loi qui l'avait fait naître, il fallut de bien
longues années pour déraciner cette erreur. Ce n'est que la génération
suivante qui put s'apercevoir de la faute de ses devanciers, et rendra
aux navires une forme raisonnable. Encore n'est-ce pas en Angleterre, où
l'erreur avait pris racine, mais de l'autre côté de l'Océan, que cette
nouvelle génération vint au monde, fort heureusement pour nous, qu'elle
fit sortir de l'ornière où nous aurions langui pendant un siècle.
Il n'a pas fallu moins de cinquante ans pour arriver où nous en sommes,
c'est-à-dire bien loin de la perfection. Mais, délivrés du cauchemar de
la taxe, les constructeurs se sont mis à regarder les poissons; et,
s'inspirant de leur mécanisme, ils font chaque jour de nouveaux progrès.
Vous comprenez maintenant ce que je voulais dire en affirmant _que la
science politique est la plus importante que puisse étudier l'homme_.